‹ Essai sur la construction navale des peuples extra-européensChapitre 90 sur 126 · PROS DE TINIAN · texte numérisé non relu

PROS DE TINIAN

Les îles Marianes , découvertes en 1 5s 1 par Magellan , reçurent de lui le nom de las Vêlas lalinas, à cause des voiles des Pros qui lui rappelaient celles de la Méditerranée. Les vols dont les naturels se rendirent coupables leur firent plus tard donner celui d'îles des Larrons, et ce fut enfin un jésuite qui les appela Marianes, du nom de dona Maria, dont la piété fut la principale cause de la conquête de cet archipel : la dépopulation de ces îles eut lieu avec une telle rapidité, qu'en 1778 il fallut y apporter des habitants des Philippines ; maintenant il n'y en a plus que trois d'habitées, car les Espagnols s'y sont montrés aussi cruels qu'au Mexique. Les chefs, qu'ils voulaient réduire à l'esclavage, préféraient se donner la mort et se firent presque tous massacrer, car ils n'étaient armés que de frondes et de lances. Les Espagnols, encouragés par le père San Victores, qui se signala par un zèle atroce, anéantirent en moins de vingt ans une population robuste et active , qui vivait heureuse sous un climat favorisé, et se distinguait surtout par sa hardiesse sur mer; les pirogues, que la noblesse seule avait le droit de conduire, marchaient avec une vitesse étonnante, qu'on exagéra encore en les appelant Pros volants, et

(1 ) M. Gérard , actuellement capitaine de vaisseau , mais alors embarqué comme élève sur l'Uranie, a navigué plusieurs jours sur des Pros , dont il n'estime la vitesse au plus prés qu'à 6 milles, el il donne, dans la Relation dit voyage de la corvette l'Uranie ( tome II , première partie , page 1 2i), une nomenclature curieuse de tous les noms que les naturels emploient pour les différentes parties de leurs navires. Le même ouvrage contient l'extrait suivant du capitaine Dampier, dont, dit-il, l'exactitude et la véracité sont si connues. «J'ai fait à Guam l'épreuve de la légèreté de ces vaisseaux j nous faisions roule avec notre ligne de loch; elle avait 12 nœuds qui furent plus tôt passés que la demi-minute du sablier ne fut écoulée; suivant ce compte, ils font pour le moins 12 milles à l'heure , mais je crois qu'ils en pourraient faire 24 dans le même espace de temps. »

(2) L'une des ligures de M. Bôrard porte, du coté opposé au mât, une seconde cargue attachée près de l'écoute passée ensuite dans un anneau au milieu de la ralingue el enfin au mât. Nous ne l'avons point vu employer, et elle a été portée en lignes ponctuées sur la figure I. M. Bérard ajoute : a Nous avons vu plusieurs Pros avec un vent arrière mollir leurs drisses el roidir alors des retenues, attachées à la vergue cnlre la drisse el l'angle du bas el embrassant le mât. pour assurer un peu plus la vergue. Je ne crois pas que les deux cordes aient un autre usage. Au resle, les Carolins suivent rarement celte allure , ils aiment mieux faire une roule composée el garder lèvent du côté du balancier. »

102 ARCHIPEL DES MARIAMES.

produisirent la même impression sur l'amiral Ansoi), dans la relation duquel on trouve les premiers documents exacts, dont nous allons donner la traduction (i).

« Les Indiens de Tinian sont bien faits, courageux et paraissent très-industrieux d'après leurs ouvrages; car leurs Pros volants en particulier, qui, depuis des siècles, sont leurs seuls navires, semblent une invention aussi ingénieuse qu'extraordinaire, qui ferait honneur à toute nation, quelles que fussent son adresse et son habileté. En considérant combien ces Pros sont propres à la navigation de ces îles qui , placées sous un même méridien et dans les limites des vents alizés, demandent des canots disposés d'une manière particulière pour naviguer au plus près du vent, ou en examinant toute leur simplicité, l'habileté de leur construction et l'étonnante vélocité de leur marche, ou trouve que sur chacun de ces points ils sont dignes d'admiration et méritent de prendre place parmi les productions mécaniques des nations civilisées. Comme les anciens navigateurs n'en ont pas donné une idée exacte, je vais lâcher d'y suppléer, autant pour contenter la curiosité des lecteurs que dans l'espoir d'être utile à nos marins et à ceux qui construisent nos vaisseaux. Je puis, du reste, bien remplir cette lâche, car j'ai déjà dit qu'un de ces bâtiments nous était tombé entre les mains à notre arrivée à Tinian; M. Brett le dépeça pour en dessiner et en mesurer avec le plus grand soin toutes les pièces, de sorte qu'on peut se fier à la description suivante :

« Ces bâtiments portent le nom de Pros, auquel on ajoute souvent l'épithète de volants, pour marquer l'extrême vitesse de leur marche; les Espagnols en racontent des choses étonnantes pour quiconque ne les a jamais vus voguer, mais ils ue sont pas les seuls témoins de faits extraordinaires à cet égard : ceux qui voudront en avoir de bien avérés pourront s'en informer à Portsmouth , où l'on fit , il y a quelques années, des expériences avec un Pros assez imparfait , construit dans ce port. D'après nos gens, qui les ont observés à Tinian, à la manière dont ils parcouraient l'horizon, ils devaient faire, avec un veut alizé frais, 20 milles en une heure, ce qui est une trèsgrande vitesse, quoique n'approchant pas de ce qu'on en rapporte.

« Leur construction (j)l. 109, Jig. 1, 2 et 3) s'éloigne de tout ce qui se pratique ailleurs, où tous les navires ont l'avant différent de l'arrière et les côtés semblables : ceux-ci , au contraire , ont la proue semblable à la poupe et les deux côtés différents; le côté de sous le vent est plat et celui du vent est courbe ; cette forme, jointe à leur peu de largeur, les exposerait à chavirer, sans une espèce de cadre ajusté du côté du vent, qui soutient une poutre creuse (2) taillée en forme de petit cauot. Cette addition extraordinaire tient par son poids le Pros en équilibre, et le petit canot par sa légèreté empêche de chavirer au vent, parce qu'il est toujours sur l'eau : le tout est généralement appelé balancier (out-rigger). Le corps du Pros, du moins de celui que nous primes, est fait de deux pièces jointes aux extrémités et cousues avec de l'écorce, car il ne s'y trouve pas du tout de fer; son épaisseur est de 2 pouces (o'°,o5o) au fond et de 1 sur les bords (om,025). Les dimensions de chaque partie, qui ont été exactement rapportées à la même échelle, sont portées sur la planche 109, dont voici les renvois :

« La jig. 1 représente le Pros sous voiles, vu du côté de sous le vent : \a fig. 3 le montre par l'avant et la/?g\ 2 est le plan général sur lequel a b est le côté de sous le vent : h g et £•/ sont les leviers et les accessoires attachés au vent ; A- 1, le bateau fixé au bout; m q et p q, les tiges pour le lier à l'avant et à l'arrière ; e e, une planche mince posée au vent pour empêcher l'eau d'embarquer et pour asseoir les Indiens qui la vident, et quelquefois aussi pour placer les objets qu'on transporte : ;' est la partie du levier à laquelle se fixe le mât , qui est sou-

(1) A voyage round Ihe woild by George Anson esq.t compiled from papers of Ihc R. H. Lord Ànson aad published under bis direction by Richard Walter, ehaplain of H. M. S. Centurion. London, page 339.

(2) C'est sans doute des trous servant aux attaches du balancier qu'on veut parler, car une pirogue aussi petite, creusée comme une grande, serait à chaque instant remplie ou vidée en partie, et dès lors son action n'aurait plus rien d'uniforme, puisque sa pesanteur varierait. D'ailleurs, pourquoi rendre le balancier léger, puisqu'élanl au vent, c'est par son poids qu'il doit résister à la voile? Plusieurs vovageurs comparent ainsi le balancier à un second bateau, c'est une erreur, et partout nous nous sommes assuré qu'il est en bois plein , et que ce n'est que de cette manière qu'il remplit son but.

ARCHIPEL DES MARIANES. 103

tenu lui-même par l'époiuille i d, par le hauban ('/et par deux étais. La voileest en nattes, et le mat, la vergue, le gui ainsi que les leviers sont en bambous; le pied de la vergue est toujours placé dans l'un des trous t ou v, suivant le bord que l'on court. Pour virer de bord, on arrive un peu; alors, lâchant l'écoute, on dresse la vergue et, faisant courir l'angle des deux vergues le long du côté de sous le vent, on le fixe dans le trou opposé et la vergue inférieure prend une position inverse de celle qu'elle avait d'abord; quand il est nécessaire de prendre des ris ou de serrer la voile, on le fait en la roulant autour du gui (i). Les Pros sont généralement montés par cinq Indiens, dont deux placés à l'avant et à l'arrière dirigent alternativement le bateau avec une pagaie ; les autres s'occupent à vider l'eau ou à manœuvrer la voile.

a On voit, par cette description, que ces Pros sont d'une commodité admirable pour voyager entre les îles, et qu'ils peuvent aller et venir en ne changeant que leur voile; ils ont aussi l'avantage de marcher avec une vitesse aussi grande et peut-être même plus grande que celle du vent. Quelque paradoxal que cela paraisse, c'est ce que nous voyons aussi à terre pour les voiles des moulins ordinaires, qui se meuvent souvent plus vite que le vent, ce qui est même un de leurs avantages sur ceux qui ont un mouvement horizontal : les premiers sont dans le cas d'un navire au plus près, les seconds d'un navire vent arrière; car plus leurs voiles vont vite, plus elles échappent à l'impulsion, tandis que le moulin ordinaire reçoit sensiblement du vent autant de force quand il est en mouvement que lorsqu'il est arrêté.

« En voilà assez sur la construction et sur l'usage de ces bâtiments extraordinaires auxquels aucun autre ne peut se comparer, quoiqu'on trouve, dans quelques endroits des Indes orientales, des navires qui leur ressemblent.

« On pourrait inférer de ce qui précède que les Pros sont les modèles des autres pirogues et qu'ils ont été inventés par quelque génie remarquable de ces îles, que les peuples voisins n'ont fait qu'imiter. »

La description du chapelain du Centurion est exacte, ainsi que son plan , sur lequel cependant il y a des erreurs de disposition, suite naturelle de la manière dont il dit l'avoir dressé, puisqu'il s'est contenté de l'aire mesurer le Pros sans le voir manœuvrer par les habitants. 11 fait reposer le mât au fond et le fixe au levier, croyant sans doute qu'il ne pourrait tenir droit sans cela; mais il change ainsi la manière dont il est employé dans tout le grand Océan , et , en le plaçant trop bas, il ne lui fait pas assez élever la voile pour qu'elle soit comme celle des autres pirogues. Pour s'en convaincre, il n'y a qu'à supposer que le mât soulevé ait son pied posé sur la planche ee, la voile se relèvera et tout sera disposé comme dans les autres, ainsi qu'on peut aisément le voir en traçant au crayon ce que nous venons d'indiquer.

PIROGUES D'UMATA.

L'île de Guam , sur laquelle le joug espagnol s'est appesanti particulièrement , était jadis occupée , comme Tinian, par une population active et vigoureuse, qui aima mieux se laisser massacrer que de se soumettre à l'esclavage, et qui disparut bientôt entièrement. Les habitants actuels, provenant des Philippines, offrent un malheureux contraste avec les naturels qui les entourent, autant à cause de leur petit nombre que de la lèpre dont ils sont tous rongés, et qui se présente chez eux sous des formes si hideuses, qu'on comprend et qu'on approuve, en la voyant, la sévérité excessive de nos anciennes lois sur les lépreux, et les moyens extrêmes qu'on employait pour se délivrer d'un fléau qui, se transmettant de proche en proche, s'étend sur plusieurs générations. Les Espagnols qui résident encore dans ces îles en sont aussi attaqués, mais ils ne paraissent pas y attacher une grande importance. Les habitants de Guam sont si paresseux, qu'ils vivent dans de mauvaises

(1) Il y a ici probablement une erreur, car Dulle part ou n'en agi! ainsi dans le grand Océan, et celte opération, si facile avec une voile reclaugulaire, est impossible avec celle en forme de triangle.

104 AKCIHPKL DES CAROLINES.

cabanes, cultivent à peine une terre d'une fertilité remarquable, et, quoiqu'ils communiquent souvent avec l'ancien continent, ils sont beaucoup plus misérables que les sauvages leurs voisins. On peut juger de l'état où ils sont tombés en comparant leurs pirogues {pi. 109) à celles dont nous venons de parler : la première {fig. 4, 5 et 6) a le corps taillé à pans dans un gros tronc d'arbre exbaussé par une fargue clouée, sur la partie supérieure de laquelle est une saillie latérale du même bois, avec des renforts pour les tolets, sur lesquels on met des avirons semblables à ceux de l'Inde {fig. 10) ; le baut de l'arrière est bouché par une planche clouée. Le balancier est tenu par des leviers courbes, attachés sur le plat-bord, et par des amarrages dont l'un, qui se trouve au milieu, passe sous une traverse maintenue par un renflement.

La seconde {fig. 7, 8 et 9) n'est qu'un arbre creusé et arrondi à l'extérieur, soutenu par un balancier simple et n'emploie jamais de voile, non plus que l'autre, ce que l'on pourrait presque taxer de honteux, lorsqu'on voit arriver de si loin les Pros volants, construits par des sauvages connaissant à peine le fer.

Page 1