‹ Essai sur la construction navale des peuples extra-européensChapitre 94 sur 126 · NOUVELLE-ZÉLANDE · texte numérisé non relu

NOUVELLE-ZÉLANDE

jusqu'à l'extinction des familles. Pour comble d'atrocité, ils mangent encore leurs semblables et sont à peu prés les seuls peuples de la race cuivrée du grand Océan où cet horrible usage se retrouve ; ils parlent, avec des yeux brillants d'un délire barbare, du bonheur qu'il y a à se repaitred'un ennemi, etcitent avec orgueil les noms de leurs victimes lorsqu'elles ont été célèbres. Les navigateurs qui abordèrent les premiers dans ces îles éprouvèrent des malheurs affreux : ïasman et Furneaux y perdirent des canots, et le malheureux Marion fut dévoré à la baie des Iles avec une partie de ses matelots.

Il semble que la férocité de ces sauvages aurait du les préserver de l'envahissement des Européens; mais elle l'a au contraire facilité, car, la soifdela vengeance les ayant excités à profiter de tous les moyens de destruction que leur procurait le commerce des blancs, ils ont encouragé leurs visites pour avoir des armes à feu, et, comme la répartition n'a pu en être égale, les plus forts ont massacré les plus faibles pour s'enlre-battre ensuite. Aussi ce beau pays est-il déjà presque entièrement dépeuplé, et, malgré la force de leur constitution, les Nouveau x-Zéla ridais auront bientôt disparu , comme les faibles habitants de la Nouvelle-Hollande et les peaux rouges de l'Amérique. L'usage des armes à feu a totalement changé leur manière de combattre, car, lors de l'arrivée des Européens, ce peuple si guerrier n'avait pas d'armes qui pussent atteindre au loin, l'arc et la fronde leur étant inconnus. Ils n'employaient que des massues en pierre verte avec lesquelles ils s'assommaient; ils avaient en tout beaucoup moins d'art et d'adresse que les naturels des autres pays, et leurs pirogues ne servaient guère qu'à surprendre et à enlever promptement leurs ennemis , qu'ils allaient ensuite dévorer dans leurs pàhs.

Leurs bateaux, qui ne diffèrent entre eux que par quelques ornements, se ressemblent dans les deux iles, ainsi que dans celle de Châtain , avec laquelle ils communiquent, bien qu'elle soit éloignée de 120 lieues. Lé corps (pi. 1 12, fig. 2 et 3), droit et très-long, a le maximum de largeur au tiers à partir de l'arrière, position qui doit être avantageuse, car on ne peut l'avoir généralement adoptée qu'après avoir fréquemment essayé de marcher par chacune des extrémités, ce qui est du reste très-facile avec la pagaie. Comme l'instinct des sauvages les trompe moins que la science des peuples civilisés , on doit croire que cette place assignée au maître-bau est favorable pour la marche, et il est très-remarquable de retrouver, chez un peuple sauvage et Irès-éloigné, des principes de construction semblables à ceux adoptés en Chine. La partie inférieure est courbe, son point le plus profond est au milieu, et, vers les extrémités, elle n'a pas de façons rentrantes, toutes les sections étant à peu près des arcs de cercle. Le corps, toujours d'une seule pièce, nous a paru creusé au moyen du feu, dont les traces sont encore quelquefois visibles, et nous n'en avons jamais vu en plusieurs morceaux.

Les pirogues de la baie Houa-houa (pi. 1 ii,J!g. S et 9) (Tolaga du capitaine Cook) et du reste de la Nouvelle- Zélande n'ont pas de formes aiguës ; la base de leur corps est toujours exhaussée de chaque côté par une l'argue haute de om,3o à om,4o et épaisse de o™,o3 à o°',o4. Le corps, de la même épaisseur, sur lequel ces l'argues s'appuient sans le doubler, leur est uni par des amarrages plats ornés de plumes blanches et embrassant deux lattes, dont l'une est intérieure et l'autre extérieure; elles compriment un peu d'éloupe, consolident la jonction et sont quelquefois peintes en noir (/)/. n3, fig. 4, 5, 8 et g).

Les rameurs, en grand nombre, assis sur des traverses servant aussi à réunir les fargues opposées, sur lesquelles elles sont fixées par des amarrages en phormium, se servent d'une pagaie en bois dur (pi. 112, jîg. 7), ordinairement sculptée avec délicatesse, dont la forme est la même dans les deux îles, et qui peut aussi servir d'arme. Les dimensions de ces pirogues varient beaucoup : les plus petites, bonnes seulement pour la pèche et n'employant pas de voiles, ont 7 mètres de long et ne portent , pour tout ornement, que des sculptures en bois plein, peintes en gros rouge (pi. 1 12, fig. 5, et pi. 1 i3, fig. G), représentant une ligure qui tire la langue, et dont les yeux sont en nacre.

C'est surtout dans les grandes pirogues de guerre que les Nouveaux Zélanilais se plaisent à déployer tout leur

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luxe de sculpture; l'une d'elles, de 21 mètres de long, i"',68 de large et o"',g5 de creux , vue à Wangari dans la rivière Tamise de Cook , avait l'avant surmonté d'une sculpture à jour ( /)/. 1 i3, fig. 8) en spirales perlées, délicatement découpées, dont les différentes courbes étaient jointes par des portions de rayons travaillés de la même manière, qui les joignaient aussi à des tiges unies plus solides; l'une de celles-ci était terminée par une tête ayant des yeux de nacre et les contours exagérés que les Zélandais donnent toujours à la bouche. Des flocons déplumes noires, à reflets métalliques, surmontaient cet ornement du haut duquel parlaient deux longs panaches blancs. Cette grande pirogue, qui pouvait embarquer près de quatre-vingts hommes, portait vingt-trois bancs ; son avant était surmonté d'une seconde fargue, et la première était couverte, sur toute sa longueur, de ligures bizarres, en bas-relief {fig- 10), dont plusieurs représentaient des têtes avec des yeux de nacre de perle fixés par une cheville qui en fait la prunelle; d'autres sculptures, également en bas-relief, ont des formes qu'il serait difficile d'assimiler, et toutes sont couvertes de petites spirales pour lesquelles les Zélandais ont beaucoup de goût et qui se retrouvent aussi sur le tatouage dont ils se couvrent le visage et le corps. Cette fargue , exécutée avec tout le soin que ces peuples mettent à ce genre de travail, était peinte en rouge de sanguine, ayant une fixité que l'on trouve rarement dans les autres archipels du grand Océan. La pirogue portail une voile semblable à celle que nous décrirons plus loin, et son arrière était décoré d'un montant de 4m>5o, couvert de flocons de plumes noires {Jig- 9); mais ordinairement, l'ornement de cette partie, travaillé avec délicatesse, ressemble aux fig. 4 et 5, et repose sur un massif du même bois attaché à l'extrémité du corps; il en est de même de celui de l'avant {Jig. 3). formé de deux spirales perlées, devant lesquelles est la statue d'un petit homme hideux avec des jambes grêles, des bras comme des ailes, la langue tirée d'une manière démesurée , et des plumes blanches derrière la tête ; il est peint en rouge, comme tout le reste, et entouré d'un grand nombre de plumes d'un bleu foncé à reflets : cependant au cap Paliser, nous vîmes un ornement bien exécuté, représentant une tête avec des traits peu marqués et la bouche fermée. Le corps du bateau n'est presque jamais couvert de peinture.

Le peu de largeur de ces pirogues exclut la voile , excepté vent arrière, et on la dispose de manière à ce qu'elle puisse tomber facilement pour ne pas faire chavirer; cette voile, triangulaire, est transfilée à deux vergues égales {pi. 1 1 z,Jig. 8), dont l'une, qui sert de mât, placée sur l'avant, a son pied /; enfoncé dans le milieu d'une corde un peu lâche en tresse de phormium, attachée aux extrémités d'un banc en /et en g, ce qui l'empêche de jamais toucher le fond. Ce mât est retenu par un élai et deux haubans amarrés au banc suivant vers l'arrière, de sorte que, si on largue le premier, qui est en avant, la voilure lombeaussitôt. La voile est toujours très-petite, et ce n'est qu'à la baie des lies que nous eu avons vu mettre deux, ce qui est une exception dans le grand Océan; elle est d'un tissu très-soigné, à dessins réguliers {pi. n3, fig. 11 et 12), et quelquefois surmontée de plumes bleues ; lorsqu'elle ne sert pas, elle est transfilée par une écoute attachée aux deux tiers de la vergue mobile et reste couchée sur les bancs entre des faisceaux de longues lances en bois durci au feu, qui parfois pendent en dehors. Comme les grandes pirogues sont trop creuses, on les garnit au fond de claies faites de branches attachées à des traverses par des fils de phormium, pour que les hommes puissent s'appuyer lespieds. Mais ces belles embarcations deviennent tous les jours plus rares, surtout dans les ports que fréquentent les Européens, où l'on ne trouve que des troncs d'arbres creusés, comme celui de la baie Shouraki {pi. ni, fig. 1 et 2) : le fond est garni de claies mal faites , reposant sur de longues baguettes fixées de chaque côté par des attaches passées dans des parties saillantes conservées dans le bois, et le manque de bancs force les naturels à s'asseoir sur ces claies, ce qui les gêne pour pagayer. Dans la relation de son premier voyage à bord de l'Endeavour, le capitaine Cook parle ainsi des pirogues de la Nouvelle-Zélande (1) : « L'habileté de ces peuples se montre surtout dans leurs pirogues, qui sont longues, étroites

(!) An accoml of ihe voyages undcrluken by orâer ofll. M. for making discooeries in thesouth hémisphère, and successwely performed by commodore Byron, captain Wattis , captain Carlerel and captain Cook. London , printcd W. Slrahan and T. Cadell, in IheSlrand, 1773, 3'1 volume, page 58.

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