Chapitre VIT
Démons arabes et démons iraniens.
L'islamisme a fourni aux Iraniens quelques types de démons arabes, qu'ils ont essayé d’assimiler à ceux qui leur étaient familiers par leurs croyances anciennes. Nous avons déjà vu comment les auteurs arabes qui décrivent l’histoire ancienne de l'Iran traduisent en arabe les termes div, pari etc.
Le Koran abonde en admonitions contre les mauvais esprits qui égarent les hommes et leur font perdre la voie du salut.
Le diable par excellence, Iblis, que les Iraniens ont identifié à Ahriman, est un personnage emprunté aux chrétiens. Le nom est probablement une défiguration de diabolos. Iblis a pour son assistance des légions de mauvais esprits, qui figurent, dans le Koran, avec les désignations de $ayaätin (satans) ou de jinn, et qui se prêtent tant bien que mal à l'identification avec les divs. Jinn, dans le langage du Koran, est un terme collectif, le jinn individuel étant dénommé ‘ifrit (sourate 27. 39)1.
Il y a, certes, une différence considérable entre les jinns et les divs. Les jinns, étant d’une nature différente de celle
des humains, ne sont pas absolument et exclusivement,
1 On a voulu dériver le mot jinn du genius latin, mais Th. Nôldeke a démontré (ZDMG 41, p. 417) que c’est un vrai mot arabe.
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comme les divs, des êtres méchants. Il y a des jinns fidèles, qui professent l'islam, et il y en a d’autres qui se sont révoltés contre Dieu. Ces derniers sont des »rebelles« (maärid) ou des $Sayätin. Quelques auteurs arabes décrivent les ‘ifrits comme les plus puissants parmi les jinns, après les maärids!. Le démon qu'on appelle gül est classé parmi les jinns. C’est un être de sexe féminin, qui vit dans le désert, et qui, se présentant sous des aspects différents, égare les voyageurs et les dévorent?. Si‘latÿ, »la sorcière parmi les jinns«, est identifiée parfois avec la g$ül, dont le pendant mâle est appelé qütrub. On raconte que les si‘lats et les femmes de la race des jinns se marient quelquefois à des humains“. D’autres espèces de démons du désert, êtres malins et nuisibles, que l'imagination des Arabes a doués de traits plus ou moins horribles, sont les ‘udär, les delhät, les $iqq, les nasnäs etc. Toutes ces sortes de démons ne sont, à vrai dire, que des variétés du jinn, figure principale de la démonologie arabe. Dans le Koran, jänn, de la même racine que jinn, en est évidemment le synonyme (voir sour. 55. 39 et passim). Toutefois, quelques auteurs islamiques établissent une différence entre les deux termes, jänn étant le moins puissant d’entre les jinns’. Dans le langage populaire, les Arabes désignaient par le nom de jänn, une espèce de jinn qui apparaissait
sous la forme de petits serpents blancs, aux yeux noirs,
* The Haft Paikar, by Nizämi, transl. by C. E. Wilson, II, (Lond. 1924), p. 169, commentaires du vers 1.677.
* Voir Enzyclopädie des Islam, article ghul; G. van Vloten, WZKM VII p. 179, d’après le Kitäbu’l-haiwän de Jähiz; Qazwini, éd. Wüstenfeld, p. 370; Damiri, II, p. 167.
$ Ou si‘la; le pluriel est sa‘ali.
* Kremer, IL, p. 258—59; Lane, Arab. Society, p. 33.
$ Lane, Arab. Society, p. 27.
d'ordinaire inoffensifs; ils étaient considérés comme les protecteurs de la maison.
Le Koran nous informe (s. 55. 13—14) que Dieu a créé les hommes de terre et les jinns de feu pur sans fumée. Ainsi la théologie islamique se représente les jinns comme des êtres subtils, moins denses que l'air. Les anges ont été créés de la lumière du feu, les jinns de la flamme du feu, et les Sayätin de la fumée, dit Qazwinr?. Les jinns ont habité la terre avant la création d'Adam. Iblis, qui avait d’abord le nom de ‘Azäzil, était un jinn élevé parmi les anges; étant devenu le chef des jinns, il refusa d’adorer Adam, s’opposant à la volonté de Dieu. Ainsi commenca la révolte des jinns infidèles.
Les jinns, à cause de leur nature ignique, sont invisibles aux yeux des hommes, mais ils ont la faculté de se rendre visibles en se condensant et en prenant la forme qu'il leur plaît. Les güls adoptent souvent la forme d’une belle femme, mais les pieds d'âne, qui leur restent, en trahissent la vraie nature. Les jinns montent toutes sortes d’animaux, excepté les lièvres et les hyènesÿ. Quant ils se rassemblèrent devant Salomon, ils se présentèrent sous des aspects différents, blancs, noirs, jaunes, roussâtres, bigarrés, ressemblant à des chevaux, à des mulets et à des lions, ayant trompe, queue, griffes et cornesf. Lorsqu'ils apparaissent à la vue des hommes, ils sont ordinairement d’une hauteur immense, hauts comme le plus haut des palmiers’.
! Basset, Mille et un contes, I, p. 55—56.
? Wüstenfeld, p. 368.
2’Koran, s. 2. 32.
Qazwini, 1. c.
* Kremer, II, p. 258.
$ Qazwini, p. 372. Comp. l'extrait de Kisæ’i chez Salzberger, Die Salomo- Sage in der semitischen Literatur, Berlin 1907, p. 99 sqq. 7 A. Moberg, Arabiska Myter och Sagor, Stockholm 1927, p. 76.
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Dans la légende juive de Salomon, qui est probablement d’origine iranienne, la maîtrise des démons est un sujet favori?. Nous y trouvons plusieurs motifs utilisés plus tard par les conteurs arabes*: l’anneau à cacheter de Salomon, qui lui donne une autorité absolue sur tous les démons; le démon enfermé dans une Jarre, sur laquelle Salomon a apposé son cachet, trait qui se retrouve p. ex. dans l’histoire du pêcheur et du génie dans les Mille et une Nuits, conte d’origine iranienne.
La ressemblance entre la légende de Jamsïd et cellérde Salomon a frappé souvent les auteurs islamiques. Ainsi Mutahhar ibn Tähir el-Maqdisi fait la remarque suivante: »Les Musulmans et les Gens du Livre n’attribuent aucun miracle à Salomon, ni le pouvoir de réduire à l’obéissance les jinns, les hommes et les démons, la connaïssance du langage des oiseaux et des bêtes, la faculté d’être porté par le vent, et d’extraire de la terre la pâte épilatoire, le plâtre et les minéraux, la construction des bains et d’autres choses encore, sans que les Perses n’attribuent la même chose au roi Jamëäd, mais je ne sais pas s'ils pensent que c’est le même que Salomon«. La conformité des deux légendes paraît en effet frappante, si l’on compare au récit de Tabarti sur Jaméid cité ci-dessus, p. 69, quelques détails de l'histoire de Salomon racontés par Qazwini: Il fit enchaîner les märids et les divisa en groupes pour les métiers
* Salzberger, I. c. p. 4.
* Déjà chez Joséphus et dans le Testamentum Salomonis, Salzberger, p. 9—10, comp. p. 92 sqq. où cette partie de la légende est traitée plus amplement.
Salzberger, p. 97.
* Livre de la Création et de l'Histoire, publié par C1. Huart, III (Paris 1903), p. 106, traduction p. 109. Comp. le Kitäbu’l-Fihrist d’En-Nadim,
éd. de Flügel, I, p. 309.
* Wüstenfeld, p. 372.
différents comme les travaux de fer et de bronze, l’extraction de pierres et de blocs de roche, l’abattage des arbres, la construction de forteresses. À leurs femmes il ordonna de filer la soie grège, la demi-soie et le coton, et de tisser des tapis et des tapis de selle. Il ordonna à quelques-uns d’entre eux de construire des salles d'honneur et de faire des statues, des écuelles comme de larges bassins en cuivre et des chaudrons solidement étayés dont un seul, en pierre, suffisait pour nourrir mille personnes, et employa d’autres à moudre et à faire du pain, à abattre et à écorcher les bêtes, à tirer les perles de l’eau, à creuser des puits et des canaux, à extraire de la terre les trésors et les minéraux, et à dresser les chevaux.
Que ce trait tiré de la légende de Jamëid ait été introduit dans la tradition de Salomon dé à en temps pré-islamique, c'est ce qui ressort d’un passage du Koran qui a trait à Salomon, et dont quelques détails ont été reproduits dans le texte de Qazwini que nous venous de citer. C’est la S. 34. 11—12: »Parmi les jinns, il en était qui travaillaient sous ses yeux, avec la permission du Seigneur, et quiconque s’écartait de nos ordres, nous lui faisions goûter le supplice de la flamme. Ils exécutaient pour lui ce qu'il voulait, des salles d'honneur, des statues, des écuelles comme de larges bassins en cuivre, des chaudrons solidement étayés.«
On sait le rôle que jouent les jinns dans les Mille et une Nuits. J. Ostrup, dans son ouvrage fondamental sur les Mille et une Nuits!, distingue trois couches dans la genèse de cette collection de contes: 1° le fonds principal qui consiste en contes traduits du Hazär afsaneh, collection pehlvie dont l'original a disparu; 2° les nouvelles arabes, empreintes d’un réalisme pittoresque, de l’époque du califat
! Studier over Tusind og een Nat, Cop. 1891.
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de Bagdad; 3° les contes, picaresques pour la plupart, qui ont été composés en Égypte dans les XIII et XIV® siècles de notre ère ou à peu près. C’est dans les contes de la première et de la troisième couche surtout que se manifeste l'élément surnaturel. On pourrait supposer à priori que les jinns qui paraissent dans les contes de l’ancien stock perse étaient des divs déguisés, et que ceux des contes égyptiens nous donnaient une image plus pure des démons arabes. Or, Ostrup a fait la fine observation, que dans les contes d’origine iranienne, les génies sont des êtres qui agissent librement en intervenant dans le cours des événements, ce qui n’est pas le cas dans les contes égyptiens.
En effet, nous pourrons ajouter aux caractères déjà mentionnés qui distinguent le jinn arabe du div iranien, un autre non moins significatif. À travers les explications de la nature des jinns que nous fournissent les théologiens islamiques, nous distinguons une représentation primitive, née des terreurs et des angoisses du désert nocturne auxquelles les Arabes sont extrêmement sensibles. Les endroits déserts et incultes, les ruines surtout, l'imagination des bédouins les a peuplés d’êtres affreux et redoutables. On se figure ainsi le jinn attaché à tel ou tel endroit, à une localité déterminée avec une circonférence limitée. Une autre croyance populaire rattache le jinn à un certain objet talismanique, qui le soumet aux ordres du possesseur. C’est le cas du génie de la lampe et de celui de l’anneau de l'histoire de ‘Alä-ed-din. Les divs au contraire se meuvent librement et agissent selon leur volonté, jusqu’à ce qu'ils se heurtent à une puissance supérieure à la leur. Le ‘ifrit que le pauvre pêcheur délivre de la jarre où il était enfermé sous le cachet de Salomon, et les génies qui se querellent
* Studier, p. 90.
sur la question de savoir lequel des deux, du prince Qamarez-zamän ou de la princesse Budür, est le plus beau trahissent leur origine iranienne par l'indépendance de leurs actions. Dans l’histoire du prince Ahmad et de la fée Pari Bänü, qui se trouve dans la traduction de Galland, mais dont l'original arabe ne s’est pas retrouvé, la fée au nom persan de Pari Bänûü, qui prend le prince pour époux, est la fille d’un roi des jinns. C’est là un conte d’un type décidément iranien.
Les collections de contes persans, composées à l’imitation des Mille et une Nuits, telles que les Mille et un Jours, dont le texte persan n’est pas connu, et le recueil anonyme, que A. Bricteux a traduit en français!, nous présentent le même mélange de démons arabes et iraniens. Dans ce dernier ouvrage, il est question (p. 12) d’yun div gigantesque: c’est un horrible nègre, un diable hideux, au corps de div, à la figure de ‘ifrit«.
Les contes merveilleux qui se trouvent, entremêlés avec des fables et des anecdotes plaisantes, dans des ouvrages persans?, représentent, en général, tout comme ceux des Mille et un Jours et du recueil de Bricteux, une tradition littéraire dans laquelle les éléments iraniens et arabes se compénètrent. Si l’on veut étudier la tradition iranienne à l’état pur, ou relativement pur, il faut la chercher dans les contes qui se transmettent par voie orale. C’est un beau volume de contes recueillis de la bouche de personnes originaires de Kerman et du pays des Bakhtyares que
celui de D. L. R. Lorimer et E. O. Lorimer*. Sous ce rapport,
! Contes persans, Bibliothèque de la Faculté de Philosophie et de Lettres de l’Université de Liège, fasc. XIX. ? Voir Arth. Christensen, Märchen aus Iran, introduction, p. 15—16. # Persian Tales, written down for the first time in the original Kermani and Bakhtiari and translated by D. L. R. Lorimer and E. O. Lorimer, London 1919.
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je nommerai aussi les dix premiers contes de mon livre »Märchen aus Iran, lesquels ont été fixés sur le papier par une dame iranienne, qui les a entendus dans son enfance par la bouche des femmes du harem. Et les femmes des harems sont certainement les gardiennes les plus fidèles des anciennes traditions. Les histoires de ces deux recueils sont de vrais contes populaires du genre indo-européen, tout différents des contes arabest. On y reconnaît bien des types de contes populaires qui sont en cours chez les peuples de l’Europe. Il n’est pas question là de jinns et de $güls, mais de divs et de paris. Les paris sont ordinairement du sexe féminin; pourtant il y a des paris mâles, comme 1l y a aussi des divs femelles. Le héros a des rapports amoureux avec la fille du roi des paris, qu'il gagne en surmontant des difficultés et des dangers de toutes sortes, ou bien il délivre une princesse enlevée par un div. Poursuivi par les divs, il se sauve en jetant derrière lui des objets magiques. Les divs sont des êtres hideux, portant des cornes. Ils sont malins, pour l'ordinaire, mais peu intelligents, de sorte qu’ils se laissent tromper par la ruse du héros. Anthropophages, ils »flairent la chair humaine«. Un div, blessé à mort par les coups d’épée du héros, demande à celui-ci de lui donner encore un coup, mais le héros sait que, s’il lui donne le second coup, le div regagnera ses forces. Bref, nous retrouvons ici une foule de traits qui caractérisent les ogres de nos contes populaires, les trolls des contes scandinaves. Nous constatons dans le personnel
surnaturel de ces contes les survivances d’une couche bien
! Pour les questions de la transmission de contes indo-européens, de leur formation par »écotypes« chez les divers peuples de langues indoeuropéennes, et de la différence fondamentale entre le conte indo-européen et le conte sémitique, voir C. W. von Sydow, »Folksagoforskningen«, dans le journal suédois »Folkminnen och Folktanker«, 1925, p. 105 sqq.
primitive de la démonologie iranienne, et de la démonologie indo-européenne, d’une strate qui transperce çà et là, nous l'avons vu, dans les traditions religieuses des livres du mazdéisme. Les combats de dragon, cela va sans dire, n’y manquent pas non plus.
Les jinns, cependant, jouent toujours un grand rôle dans les croyances populaires des Iraniens. Mais ils ont adopté une nature différente de celle des jinns de l’ancienne tradition arabe et des jinns des contes littéraires dans le goût des Mille et une Nuits: si les divs ressemblent aux ogres du folklore européen, les jinns dans la conception du populaire iranien rappellent plutôt les lutins, gnomes ou kobolds, les »Nisser« et les »Underjordiske« (»ceux qui demeurent sous terre«) des traditions scandinaves. Il est curieux de voir comment des croyances bien connues dans nos climats, et qui ont été sans doute familières de toute ancienneté aux Iraniens, se greffent sur un être surnaturel emprunté à un milieu non-iranien. Les jinns apparaissent comme des géants aux yeux de ceux qui ont peur, mais si l’on s’en approche, ils se ratatinent et deviennent tout petitst. Ils hantent non seulement les ruines, mais aussi les lieux d’aisance, les puits et les bains, surtout pendant la nuit, car ils se plaisent dans l'obscurité. Pour éviter de prononcer le mot jinn, on se sert de l’antiphrase az ma behtarän, »ceux qui sont meilleurs que nous«, tout comme le lutin Robin est appelé par les Anglais »goodfellow«, et comme le »nisse« des Suédois et des Norvégiens
est mentionné sous les noms de »Goa Nisse«, »Nisse God-
! Voir mon livre en danois »Hinsides det kaspiske Hav«, p. 110. Les détails suivants sont tirés principalement du Neyrangestän, ouvrage persan de Sadegh Hedayat (Téhéran 1933 de notre ère) et du livre de H. Massé, Croyances et coutumes persanes, II (Paris 1938), p. 356 sqq., dans lequel le sujet est traité plus amplement.
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dreng«, »Godbonde« (»bon lutin«, »lutin bon garçon, »bon paysanOf.
Ces jinns, donc, appartiennent, pour ainsi dire, au ménage d’une famille. Ils se trouvent dans les coins obscurs de la maison ou même, à la tombée de la nuit, dans les chambres. C’est pour cela qu’en entrant dans une pièce sombre on doit prononcer le bismilläh ou quelque autre formule protectrice, car les jinns sont en tout cas des voisins gêénants; ils sont taquins et rancuniers, et se vengent, si on les incommode, en rendant fou le coupable ou en le faisant tomber évanoui, pour le moins. En balayant la nuit, on risque de les heurter, et si l’on répand de l’eau bouillante, ils sont douloureusement brülés. Cette dernière croyance se retrouve en Europe, où la taquinerie et la rancune des esprits familiers font l’objet de bien des légendes. Dans le Telemarken en Norvège, une jeune femme fut frappée d’une maladie, parce qu'ayant lavé sa chemise un samedi soir, elle avait répandu la lessive bouillante, qui avait brûlé la fille d’un gnome.
En jetant une pierre on risque d'atteindre et de tuer un petit jinn et de provoquer par là la vengeance des autres jinns, ce qui montre qu’on n’a plus affaire à des êtres gigantesques, mais à des gobelins de petite stature. Cela rappelle l’histoire du marchand et du ‘ifrit, un des contes d’origine iranienne des Mille et une Nuits, où le marchand tue un enfant de la race des ‘ifrits ou jinns en jetant à terre un noyau de datte.
Une partie de la nourriture des gens de la maison
appartient de droit aux jinns. Comme en Scandinavie on
* Voir H. F. Feilberg, Nissens Historie, Danmarks Folkeminder no. 18. Cop. 1919, p. 105.
* Olrik-Ellekilde, Nordens Gudeverden, p. 232, comp. ibid. p. 269.
régale à certaines occasions (le samedi soir ou la veille de Noël) les »nisses« de bouillie de gruaut, il est recommandé, en Iran, de ne pas ronger complètement les os, mais d’y laisser un peu de viande pour les jinns.
Si un mariage a lieu parmi les jinns de la maison, ceux-ci emportent ordinairement les vêtements des membres de la famille pour les endosser, mais ils les rapportent toujours avant l’aube. En général, ils aiment à se servir d'objets qui appartiennent aux hommes, mais les rapportent après usage. Un homme aperçut, un soir, dans le désert où il creusait un canal, un jinn, qui avait endossé l’habit neuf de son fils. Vite, il toucha de sa main bourbeuse le dos du jinn, mais au même moment il tomba évanoui. Le lendemain, comme le fils voulait mettre son habit neuf, il y vit la marque de la main de son père’.
Parfois on entend les jinns chuchoter dans le sous-sol et ricaner pendant qu'on lit le Koran*. On les voit nager dans le réservoir d’eau souterrain. Il arrive qu'un jinn tire les chevaux de l'écurie et les fait courir toute la nuit dans le désert, d’où ils reviennent tout éreintésf.
Pour se protéger contre la méchanceté des jinns et les tenir à distance, il faut porter sur soi un couteau ou un autre instrument de fer ou d’acier’. Les jinns craignent surtout le contact des épingles. En enfonçant une épingle dans le cou d’un jinn qui s’est changé en âne, on le force
! Voir Feilberg, L. c. p. 58.
? Christensen, Hinsides det kaspiske Hav, p.110; comp. Massé, II, p. 358.
# Le rire du kobold, voir Feilberg, I. c. p. 82.
# Hinsides det kaspiske Hav, p. 110. Comp. Feilberg, IL. c., où le même trait est noté en Scandinavie (p. 79) et chez les peuples slaves (p. 27).
*. L'idée que le fer détruit le pouvoir des démons est répandue par toute l’Europe; voir p.ex. Marian Roalfe Cox, An Introduction to Folk-
lore, New ed., London 1904, p. 14—16.
D. Kgl. Danske Vidensk. Selskab, Hist.-fil. Medd. XXVII, 1. 6
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à vous servir de bête de somme; l’épingle retirée, il se transforme de nouveau en jinn et disparaît!
A certaines occasions, les jinns recherchent l'assistance des humains. »Ceux qui sont meilleurs que nous«, dit Sadegh Hedayat?, ont besoin d’une sage-femme de race humaine. Ils l’amènent, yeux bandés, à leur demeure, et en la renvoyant ils lui donnent en paiement au lieu d’argent une poignée de peaux d'oignons. Si elle met ces peaux d'oignons sous un tapis, elle trouvera à leur place, chaque matin, une pièce d’or, mais si elle révèle le secret à qui que ce soit, les peaux d'oignons perdent leur vertu. Ce motif, qui se retrouve dans les traditions populaires des Arméniens* et dans un conte populaire de l’Irak#, est bien connu également en Europe, avec, seulement, quelques variations en ce qui concerne l’objet magique qui sert de récompense”; il appartient au grand stock des motifs »ambulants«.
Le jinn prend des formes diverses. Quelquefois il apparaît sous la forme d’un chat noir; c’est pour cela qu'il ne faut jamais maltraiter un chat de cette couleur. Dans quelques légendes de l’Europe centrale et de la Scandinavie, les lutins familiers se montrent de même sous l’apparence de chatsf.
Mais le plus souvent il prend l'aspect d’un serpent,
assez inoffensif, à ce qu’il semble. Mme C. Colliver Rice’
? Massé, II. p. 360.
? Neyrangestaän, p. 18.
* Abeghian, Der armenische Volksglaube, Leipzig 1899, p. 107—8.
* E.S. Stevens, Folk-Tales of ‘Iraq, p. 37
5 Hartland, The Science of Fairy Tales, London 1891, p. 37; Feilberg, Bjærgtagen, Danmarks Folkeminder, no. 5, Cop. 1910, p. 69 sqq.
‘ Feilberg, Nissens Historie, p. 110; Inger M. Boberg, Sagnet om den store Pans Dod, Cop. 1933, p. 53—65, 97—100, 115, 128—32, 135, 137—40, 147—150, 151 sqq.
7 Persian Women and their Ways, London 1923, p. 242—48.
raconte le fait suivant: Un domestique entre tout effrayé et dit qu'il a vu un gros serpent dans le poulailler. L'auteur discute cette affaire avec une femme persane, qui dit: »Ah, il (le serpent) est le maître de la maison; si vous le tuez, son épouse viendra venger sa mort. Autrement il ne fait pas de mal«.
Le serpent de la maison, qui porte bonheur, se retrouve dans les croyances des peuples d'Europe depuis l’antiquité jusqu’à nos jours! Les Arméniens croient que chaque maison possède un serpent invisible qui porte bonheur et éloigne les esprits méchants’. Nous avons vu que la croyance aux jinns (ou jänns) qui apparaissent sous la forme de petits serpents existe aussi chez les Arabes?, qui l'ont empruntée peut-être aux Iraniens. Il est bien possible, du reste, que la conception antique du serpent démon de la maison ait été répandue de très bonne heure dans toute la région circumméditerranéenne.
Pour en revenir aux traditions iraniennes, M. Massé rapporte* le cas suivant: À Machhad, une femme sortit, laissant seul son enfant devant un bol de maäst (lait caillé). A son retour, l'enfant tenait un serpent; il lui trempait la tête dans le mäst, puis la suçait. Le serpent s'enfuit dans un puits. La femme lui jeta des pierres; l’enfant devint fou, car le serpent était un génie. Ici encore, nous pouvons signaler des parallèles curieux tirés du folklore des
pays scandinaves, de la Finlande et de l'Allemagne.
! Handwôrterbuch des deutschen Aberglaubens, VII, p. 1140 sqq., art. Schlange; Pauly-Wissowa, Real-Enzyclopädie d. class. Altertumswissenschaft, 2° sér., II, p. 517 sqq., art. Schlange; J. S. Moller, Husslangen, Jydske Samlinger, 5° sér., t. IV.
? Abeghian, Der armenische Volksglaube, p. 74.
5 Voir ci-dessus, p. 72—73.