SA
62 Nr. 1. ARTHUR CHRISTENSEN :
démon puissant. Attaqué par l’armée de Kay Käüs, le div blanc fit preuve de son habileté dans l’art magique. Ayant étendu sur la tête des Iraniens quelque chose comme une tente de fumée poisseuse, qui noircit l’air et obscurcit les yeux des guerriers, il fit pleuvoir du ciel des pierres et des briques. Au lever du jour, le roi lui-même et les deux tiers de son armée étaient aveugles! Le héros Rostam, appelé alors à la rescousse, trouve le div blanc couché dans une caverne obscure, remplissant tout l’espace de sa masse énorme, ayant l'aspect d’une montagne noire (malgré son nom!}), et portant une crinière comme celle d’un lion?. Rostam tue le monstre et rend la vue au roi et à ses guerriers en versant dans leurs yeux le sang du divi.
L'histoire du combat de Rostam avec le div Akvän“ est un conte populaire qu’on a rattaché à la légende du grand héros national. Sous le déguisement d’un onagre sauvage, le div Akvän fait ravage dans le troupeau de chevaux du
roi Kay Xusrav. Le roi fait venir Rostam pour chasser le
* Vullers, p. 329, v. 208 sqq.
? Ibid. d. 353, v. 612—14.
* Ibid. p.356, v.661sqq. — D’après Th. Nôldeke (Archiv für Religionswissenchaft, 18 (1915), p.597 sqq.), la dénomination »div blanet, qui jure avec la représentation ordinaire des démons comme des êtres de couleur noire ou tout au moins foncée, montre qu’il s’agit d’un dieu des anciens habitants de Mazendéran, d’un daiva dans le sens original du mot, et que, dans la légende racontée par Firdausi, il se cache un vague souvenir de guerres entre adorateurs de Mazdäh et daivayasnas, qui ont eu lieu dans une antiquité lointaine. L’auteur rappelle quelques cas de déités »blanches«, c.-à-d. déités de lumière, dans les religions des Indiens, des Slaves et des Grecs. Or, le combat de Rostam avec le div blanc forme la dernière des »sept aventures( de Rostam, composition récente, calquée sur les »sept stations( d’Esfandiyär (voir »Les Kayanidest, p.131sqq.). Mais cette dernière aventure n’a pas de parallèle dans l'histoire d’Esfandiyär, et on ne saurait nier la possibilité qu’elle renferme des traits d’une légende plus ancienne.
$ Vullers, p. 1049 sqq.
Si
div. Rostam, à cheval, attaque l’onagre, mais chaque fois qu'il s’élance contre lui, l’onagre disparaît. Fatigué, Rostam s'endort près d’une source. Alors le div soulève le sol sur lequel il est couché, et quand Rostam s’éveille, il se trouve entre ciel et terre, porté par Akvän. Le div lui donne le choix d’être jeté à la mer ou sur la montagne. Rostam, bien entendu, préfère être jeté à la mer, mais, comme il sait que les divs font le contraire de ce qu'on leur demande, il le prie de le jeter sur la montagne. Par conséquent, le div le jette à la mer. Rostam gagne la côte à la nage et revient, après une autre aventure, à l'endroit d’où Akvän l’avait enlevé. Là, le div apparaît de nouveau, prêt à la lutte cette fois. Rostam le prend dans son lacet et le tue à coups de massue.
Chez Firdausi, comme nous avons vu, la totalité des êtres vivants soumis à la domination des grands rois de la légende est englobée, selon la formule stéréotype des textes anciens, dans l’expression »les hommes, les divs et les paris«, complétée parfois par l'addition des animaux, des oiseaux, etc. Si les divs du Sähnämèh ont gardé assez fidèlement la nature des divs des livres religieux pehlvis, seulement avec un renforcement de l’élément ancien de croyances populaires, il y a une différence marquée entre les pariys, d’un caractère un peu indécis et ambigu, mais essentiellement sinistre, des textes ancien- et moyeniraniens, et les paris du Sähnämèh. Chez Firdausi, le mot pari, comme terme de comparaison, est toujours employé pour marquer une figure charmante et agréable. Mihräb, roi de Kaboul, saisi de colère en apprenant que sa chère fille Rüdäbèh est tombée amoureuse de Zaäl, ditl: »Qui parmi les hommes de bonne nature approuverait l'alliance
Nullers pr184;1v.0992—93,
d’une pari avec un Ahriman!« La femme de Kay Käüs met au monde le prince Siyävus, prince d’une beauté extraordinaire. L’heureux événement est annoncé au père en ces termes: »Un enfant fortuné a été mis au monde; maintenant il faut que tu élèves ton trône au-dessus du nuage; un enfant qui ressemble à une pari est né de sa mère«.
Cette conception de la pari s’est développée, probablement, dans la période moyen-iranienne. Seulement, le peu de textes non-religieux en langue pehlvie qui nous sont parvenus ne nous permettent pas de suivre les stades de ce développement. Nous constatons, cependant, que les êtres malfaisants du sexe féminin qui se transforment en belles femmes pour séduire les hommes, ne sont pas, dans l’épopée néo-persane, qualifiés de paris, mais de zan-e-jädü, »femme-sorcière«. Une telle sorcière joue un rôle dans l'histoire des »sept stationst d’Esfandiyär, légende qui renferme bien des motifs de contes populaires. C’est à la quatrième station? qu'apparaît devant le héros une zan-e-jädü; »on l'appelle du nom de gül«, dit Firdausi, identifiant ainsi cette espèce de magicienne avec un type d'ogresse anthropophage qui appartient au folklore des Arabes du désert. Étant en réalité hideuse et sillonnée de rides, elle se change en une belle fille turque, puis s'approche d'Esfandiyär, qui la rend impuissante en jetant une chaîne d'acier magique autour de son cou. Elle se change alors en lion, mais Esfandiyär la force à reprendre sa vraie forme, et alors elle se montre sous la figure d’une vieille femme puante, caduque, la tête et les cheveux blancs comme la neige et le visage noir. Il la tue d’un coup de son
* Vullers p.527, v. 73—74.
? Ibid., p. 1594 sqq.
épée tranchante. Dans le récit des sept aventures de Rostam, construites sur le modèle de celles d’'Esfandiyär, l'affaire de la sorcière forme également le quatrième épisodet. Les combats de dragon se sont multipliés dans le Sähnämèh. AZi Dahäka, le dragon à trois têtes de l’Avesta, dont le nom est arabisé en Dahhak, a pris figure humaine, il est vrai, mais la forme iranienne du nom, abrégé en aZdahä, est devenue un nom collectif, qui s'applique à un dragon quelconque. Le héros Säm — c’est le nom ordinaire de Krsäspa dans le Sähnämèh —, dans une lettre au roi Menütehr (Manustiÿra), énumère ses exploits, dont le plus grand est la destruction du dragon qui hantait la région du fleuve Kaÿaf. C’est une version du combat de Krsäspa avec le dragon Sruvara. Tout le monde tremblait de peur de cet aZdahä, qui était long comme l’espace d’une ville à l’autre et large comme celui d’une montagne à l’autre, qui brûlait l’aile du vautour par le feu de sa gueule et dévastait la terre par son venin. Ce monstre, gros comme une montagne, qui traînait par terre sa crinière longue comme les cordes d’un lasso, et dont la langue, sortant de sa gueule ouverte, ressemblait à un arbre noir, Sam le blesse à mort par ses flèches, puis le tue à coups de massue*. L’extermination d’un monstrueux dragon ignivome constitue la troisième des sept aventures de Rostam“ et des sept »stations« d’Esfandiyar®. Le prince Go$täsp (ViStäspa), avant son avènement au trône, tue un
dragon dans le pays de Rüm°. Sekandar (Alexandre le ! Vullers, p. 342 sqq.
Voir ci-dessus, p. 22.
* Vullers, p. 194—96.
# Ibid. p. 339—42.
$ Ibid. p. 1591—94.
$ La Grèce; ibid. p. 1474—76.
D. Kgl. Danske Vidensk. Selskab, Hist.-fil. Medd. XX VII
Qt
66 Nr. 1. ARTHUR CHRISTENSEN:
Grand), dans le merveilleux voyage qu'il entreprend vers les pays de l’occident, détruit un dragon qui vomit du feu, en lui faisant avaler, au lieu des cinq bœufs qu’on lui donnait pour sa nourriture journalière, des peaux de bœufs remplies de matières empoisonnées!, Même parmi les rois sassanides nous trouvons des tueurs de dragon. Ardaëeër [° vient à bout du ver d’'Haftväd?, et la légende attribue à Vahram V (Bahräm Gôr) deux combats victorieux avec des dragons; le dernier de ces monstres vit tant dans l’eau que-sur lañterre”:
Simorg, le fameux oiseau, a pris parfois le caractère d’un monstre ailé. Le développement de la légende de cet être fabuleux n'est pas sans intérêt. Simorg est le Seënmurv pehlvi, litt. »l’oiseau sën«*. Dans l’Avesta (Yt. 14. 41), saina (saëna) est le nom d’un grand oiseau de proie, probablement l'aigle. Nous savons que la vue d’un aigle venant du côté droit était regardée par les Perses comme un bon auguref, et que la bannière royale des Achéménides était un aigle doré’. Dans un Yasht récent (Yt. 12. 17), le saina est devenu un oiseau mythique; au milieu de Vurukrta, l’océan céleste, se trouve l’arbre du saina, qui est l’arbre qui guérit de tout, l’arbre des sémences duquel toutes les plantes ont germé$. Au haut de cet arbre se trouve le nid de Seën-murv°. Cet oiseau fabuleux, qui est aussi puissant que bienveillant envers les hommes, figure plus d’une fois
1 Éd. de Téh. p. 1879—80.
Voir ci-dessus, p. 58.
$ Éd. de Téh p. 2154 et 2234—36.
# Comp. Nyberg, JA 1929 p. 291.
D’après Lommel c’est le faucon.
$ Xén. Cyr. Il. 1. 1.
Xén. Cyr. VIL 1:45 7%Anab. 140012
Comp. Bund., Anklesaria p.19, 1. 14.
My. 62. 37.