‹ Essai sur la dialectique du dessinChapitre 3 sur 23 · A. — LA PERCEPTION · texte numérisé non relu

A. — LA PERCEPTION

lo Le cerveau de tous ies dessinateurs reçoit identiquement les mêmes images linéaires.

2o Extirpé de l’orbite et introduit dans l’ouverture d’une chambre noire, l’œil d’un être mort persiste dans son office de récepteur.

3° Faible, myope ou presbyte, l’œil perçoit toutes les dimensions, et celles-ci subissent peu de fluctuations; elles sont d’ailleurs proportionnelles, sans conséquences néfastes. Cependant, l’individu dont les yeux sont éloignés l’un de l’autre, note plus de relief dans les images. (Voir la figure 1). Quelques rares autres causes physiques transforment parfois presque insensiblement les apparences.

L’organe de la vue est donc, comme il ressort de ces trois observations, un outil neutre, mais il semble fort susceptible de subir toutes les influences spirituelles.

La vision d’un artiste est un des modes de l’impression, presque toujours un défaut par rapport

Fig. 1. — Les yeux AA d’un individu perçoivent 160° de la circonférence C. — Les yeux BB plus éloignés perçoivent 195° de la circonf. D, du même rayon que C.

à la nature. En effet, les volumes ont des formes mesurables, on ne les déforme que par irrespect, ou négligence, ou affectation.

La qualité de la machine optique ne peut donc constituer un motif de gloire. Seule, elle n’existe pas au point de vue de l’art. A considérer sera plutôt la force d’analyse. Celle-ci marque le degré de talent de l’homme des formes : mettons à part la question de la psychologie de l’artiste.

Le don de coloriste non plus n’est dépendant de la valeur et de la force visuelle du dessinateur. Partie in-

fime de l’ensemble qui concerne l’art, la couleur peut changer d’après la conformation de l’œil, encore n’est-ce qu’au point de vue appareil. Mais le don de coloriste, propriété du délicat harmoniste, n’est pas tributaire de la qualité de l’œil.

Si l’on peut créer des gammes expressives, on ne peut toucher, d’autre part, au dessin, à l’essence même de l’art, sa probité, comme souvent il a été écrit. La couleur a une logique séparable de l’effigie : le dessin, au contraire, est serré étroitement dans les liens qui l’attachent à l’objet.

Cela n’empêche nullement les recherches du neuf, le but le plus constant de tous, artiste, poète et prosateur. Dans l’évolution générale de l’art, ainsi que dans le développement de l’individu isolé, l’unique lutte sérieuse est cette tentative de toujours régénérer. L’assyriénisme, l’hellénisme, le byzantinisme, la renaissance, le rococo, le romantisme, le réalisme tant de fois bifurqué, l’impressionnisme, l’école de Tolstoï, celle de Ruskin ou les préraphaélites, l’idéalisme, le symbolisme, sont des chaînons auxquels viendront toujours s’en adjoindre. Délibérément se placer sous une de ces bannières est se fermer l’avenir, c’est passer à côté de l’échelle évolutive de l’art et de la race.

Ne tenter que ie sage et le juste est en quelque sorte s’annihiler les voies de l’expérience. Remarquez que par la pratique perpétrée de génération en génération, les couleurs peuvent se dévoiler sous de nouveaux aspects. En même temps que les autres sens, l’œil s’affinera, comme déjà nous en avons des preuves pour ce qui concerne son évolution dans le passé. L’art comme la science fait ses conquêtes ; celles de l’art font la joie immédiate et concrète , si l’on peut dire, dans leur domaine métaphysique. Malheur à ceux qui veulent codifier Y essence au lieu de révéler les formes et d’instruire des problèmes permanents !

La vision des formes également évolue, malgré leur constance aux lois éternelles et immuables de la matière. La force d’un Balzac, génie unique à choisir ici comme exemple, est de voir la vie sous peau. Toutes les philosophies de déductions, de comparaisons, etc., ne valent pas ce don de la sensibilité spirituelle. Nous savons, et par son œuvre et par les aveux du maître, que ce don se cultive, que ses qualités et sa force dépendent de la volonté d’acquérir par le travail. Le dessinateur est en la même situation vis-à-vis du monde des formes. Elles s’offrent néanmoins sous les mêmes apparences mathématiques : le dessin est serré dans les liens qui rattachent à V objet. Le sens du développement sera précisément de resserrer toujours davantage ces liens. Les acquisitions expérimentales que l’on fait en ce domaine ne peuvent être justement évaluées que par un homme du métier. Elles sont infinies.

Tableau de>Jan£van Eyck. (vers 1390 f 1440)— Portrait présumé d’Arnolfini. (Kaiser Friedrich Muséum, Berlin).

Découverte moderne, le dessin est, du reste, devant une ère magnifique d’évolution. En mettant à part le

Miniature du XIIIe siècle. — Psautier de St Louis. (Bibl. nat.)

dessin administratif et rituel des Egyptiens, il nous reste deux termes de comparaison excellents où l’on peut vérifier cette promesse d’évolution : d’une part, le dessin

des primitifs, et d’autre part, le dessin de Léonard de Vinci, type de la Renaissance.

La véritable culture, on tirera cette conclusion de ce qui est dit plus haut de l’œil, sera donc celle du sens de la perception , du sens divinatoire des formes dont l’œil est l’outil. (1 * * 4)

Quoique simple outil neutre, il doit pourtant être traité avec sévérité en tous ses mécanismes. Le champ d’action de ceux-ci recule jusqu’au fond du cerveau, et là se passe un phénomène dont nous ignorons le processus et l’exacte localisation. En outre, il est un organe à exercer méthodiquement sans se complaire en de faciles bizarreries de vision, d’où la perfection ne peut résulter.

Et, s’il y a tant de différence entre les images, les portraits d’un même objet réalisés par divers artistes, c’est d’abord parce que l’un voit banalement, et qu’il s’arrête à un premier degré d’analyse. Puis, parce qu’un autre, à moitié éduqué graphiquement, a tel ou tel défaut inculqué par certaines influences ou provoqué par certaines lacunes. Mais, en somme, il y a une perfection

(1) Un maître dessinateur est en état de réaliser un dessin parfait,

caractéristique, sans voir le modèle qu’on lui propose. On le placera dans

l’obscurité, une lumière éclairant sa page, ou l’on couvrira le modèle d’un drap opaque: les nerfs tactiles parviendront à envoyer l’image au cerveau.

Voici l’œil temporellement supprimé, (il est évidemment la vigie, l’instructeur coutumier), car, avec des difficultés qui n’existent pas pour un aveugle, on peut même dessiner, non seulement sans voir le modèle à reproduire, mais aussi sans voir les traits successifs que l’on trace. Un jeu d’enfant que l’on connaît pourrait nous servir de preuve.

à atteindre, et la différence de valeur intrinsèque des dessins dépend de la mesure en laquelle cette perfection a été approchée.

Cependant, la dissemblance d’aspect résulte principalement des procédés, c’est-à-dire du savoir de l’artiste. Je mets à part l’interprétation pour ne m’occuper que du dessin, elle n’entrave nullement, du reste, la perfection de celui-ci.

Ce qui étonne même la plupart des artistes, c’est qu’un dessin absolument irréprochable, ce que l’on pourrait nommer un merveilleux dessin, tant la perspicacité qui y a contribué a été forte, que ce dessin est souvent lettre morte pour l’individu ordinaire, même s’il est averti ! C’est pourtant ce qui fait qu’un portrait très inférieur peut si bien satisfaire le public ; la vision de la plupart des hommes est d’ailleurs embryonnaire, inconsciente. C’est aussi une des raisons pour lesquelles on ne peut dessiner pour la masse, que l’art inepte sourit le mieux au profane, etc. etc.

Page 1