‹ Essai sur la dialectique du dessinChapitre 5 sur 23 · C. — LA MESURE · texte numérisé non relu

C. — LA MESURE

L’éducation de l’œil devrait logiquement précéder celle des muscles, parce que, tout en effectuant déjà des tracés, l’étudiant est surtout occupé de questionner la nature. La qualité de ce dernier exercice et l’utilité de sa fréquence se révèlent au dessin que l’artiste débutant fait des choses. Conséquemment, un cours de dessin pourrait être composé de deux sortes d’exercices, les uns théoriques, les autres pratiques, ou se sustenter en majeure partie d’observations raisonnées.

Au point de vue pratique, il faut envisager le dessin comme mouvement mécanique. L’opération apparaît celle de différents leviers. L’agilité, une force d’acier, la subtilité de l’action motrice, telles sont ici les qualités requises.

Il faut apprendre à commander à la machine musculaire. Pour arriver à cette fin, il est nécessaire de prendre conscience des mouvements volontaires que l’on réalise quotidiennement sans en observer la naissance, ni la succession. Il faut, enfin, être conscient de

ce que Pon agit, et mesurer les tractions que Pon exerce sur les muscles.

Je m’explique : le jeu de muscles que Pon accomplit en marchant rapidement en tenant une coupe remplie d’eau est du même ordre que celui réalisant les traits d’un dessin.

En s’arrêtant brusquement avec la coupe pleine jusqu’aux bords, il faut, en vertu des lois de l’inertie ou de la force acquise, pour ne point verser, suivre le mouvement précédent et relever quelque peu le bord éloigné de soi, afin d’empêcher le liquide de déborder à cet endroit. Le vase étant absolument plein, ces mouvements sont délicats et doivent s’effectuer avec célérité : l’œil est alors aux aguets pour commander cette manœuvre alerte qui doit être mathématiquement exécutée. Les mouvements du dessin sont aussi subtils, ils doivent être commandés avec autant de précision. Voilà pourquoi il est bon que Pon exerce les muscles de manière à les faire obéir rapidement et de la sorte qu’on désire, selon les plus légères nuances des variations. Ces déviations presque imperceptibles parfois, sont évitées par l’oiseau lorsqu’il casse les glumes d’une graine. Un grain de chènevis, en effet, ne peut être brisé que si le bec le serre selon l’axe de la petite sphère dont il a la forme: c’est à l’aide de quelques mouvements subtilement nuancés et précis de la langue que l’animal pousse la graine dans la position convenable. N’est-ce pas aussi une exacte mesure que trouve le hanneton en communiquant les vibrations du vol à ses élytres et à ses ailes? Tous ces mouvements, celui que Pon effectue pour maintenir le liquide dans un vase,

Faction équilibrée en tous sens de la langue de l’oiseau, la force réglée avec précision par le hanneton, tous ces mouvements sont, on peut dire, inconscients. Pour dessiner, je le répète, on se doit pénétrer de l’harmonie et de la succession de ces gestes de la machine physiologique, de leurs articulations complexes et variées, quoique inconscientes. Alors seulement, imbu de cela, on réalisera des mouvements volontaires en tous leurs temps. Et nous verrons plus loin que si l’on peut reprendre souvent un trait, le perfectionner, repasser et redessiner, il y a des contours que l’on ne trace pas sans cette entente exacte du poids et de la mesure, des rayons, des axes et des foyers.

L’observation usuelle est évidemment d’un grand secours ici, mais elle doit s’exercer en les plus minces choses. Il ne suffit pas que l’œil remplace tous les instruments de précision, il doit faire plus, il doit répondre à des questions où les éléments qu’offre la géométrie n’ont plus de pouvoir.

Une goutte d’eau qui tombe sur une dalle poussiéreuse y dessine une étoile formée des particules d’eau éparpillées et enveloppées de poussière. La goutte tombe avec force, des gouttelettes sont projetées, et dans leur courte fuite roulent en pesant à peine sur le sable dont elles s’entourent, enfin elles s’arrêtent après avoir chacune parcouru un rayon d’une longueur identique. Les traces minces ou les sillons que le passage des

gouttes laisse sur le sable, et Parc, dont on ne peut évaluer la flèche, qu’a dû décrire la gouttelette d’eau projetée, voilà de l’observation de dessinateur, de l’observation où un vrai dessinateur se délecte en étudiant

Miniature du XIVe siècle. — Les FEMMES ILLUSTRES de Boccace (Bibl. nat.).

La force dont se trouvent tributaires la subtilité des moteurs intermédiaires et l’agilité, dépend simplement de la santé de l’organisme. La subtilité des leviers est une qualité efficace, mais purement physique, tandis que l’autre, l’agilité, est un don de l’intelligence.

Page 1