‹ Essai sur la dictatureChapitre 10 sur 12 · PA?(EM ET CIRCENSES · texte numérisé non relu

PA?(EM ET CIRCENSES

Qu'on réunisse l'humanité tout entière dans un immense Forum, que cette multitude soit invitée à former un vœu, elle s'écriera sans hésitation: « Donnez-nous du pain ! »

Du pain, c'est-à-dire la source de toute force» de toute intelligence, de toute pensée ; du pain, c'est-à-dire la patrie, la famille, la sécurité, la vertu; du pain, c'est-à-dire la vie.

Et si le genre humain était appelé à demander davantage, s'il n'était pas borné dans ses iésirs, il crierait, par ses millions de bouches : X Donnez-nous de la joie, donnez-nous du plaidr. »

Ainsi a parlé le monde depuis qu'il existe, et -es générations, épuisées de faim et d'ennui, quêtant misérablement un morceau de pain et une heure d'oubli, ont fait entendre avec persévérance cette requête d'ordinaire méconnue et dédaignée.

Eh bien ! à de longs intervalles, pendant des périodes trop vite écoulées, ces vœux ont été, sinon comblés, du moins réalisés en partie.

Le travailleur a pour un instant relevé les yeux jusque-là obstinément fixés sur la glèbe, et ses mains ont laissé tomber l'outil pesant et douloureux. Il a, sans périr, échappé aux travaux forcés de la misère, et quand il a repris son labeur obstiné, il a gardé à la fois le souvenir d'une heure de plaisir et l'espérance du prochain retour d'une heure de repos. Ces trêves passagères ont été si éclatantes qu'elles ont frappé ceux même qui semblaient le plus intéressés a les nier. Non-seulement les misérables à qui elles profitaient en ont salué la venue, mais les privilégiés dont elles lésaient les intérêts ont été obligés d'en perpétuer la mémoire. Curieuse aberration de la haine et de la colère ! Les ennemis de toute égalité, les contempteurs de tout soulagement offert aux peuples se sont faits les instruments de la gloire éternelle des dictatures libératrices. Ils ont trouvé une formule impérissable qu'ils ont élaborée avec

soin pour en faire l'écriteau du pilori où ils voulaient clouer les tyrans ; ils ont donné à cette formule la concision et la force qu'ajoute la rancune au génie. Ils l'ont gravée de telle sorte que les siècles futurs ne pussent en effacer la netteté et en cacher le sens.

Aussi cette formule si bien conçue, si vraie, si frappante, n'a pas trompé leurs espérances, elle est venue jusqu'à nous, précise comme au premier jour, résumant d'une façon admirable tout un ensemble d'actes, disant en trois mots ce que des milliers de volumes exprimeraient moins bien. La postérité l'a adoptée. On s'en est servi de telle sorte qu'elle fût devenue banale, si la banalité pouvait mordre sur les vérités immuables. Mais, puissance divine de la raison ! revanche inévitable de la justice! Ce dont on voulait faire une insulte s'est transformé en éloge ; l'acte d'accusation s'est changé en apologie, et reprenant à notre tour l'arme qu'on tournait contre nous, nous nous en enorgueillissons comme d'un trophée.

Tls l'ont dit, les écrivains et les patriciens ; ils l'ont dit, les rhéteurs et les libéraux ; ils l'ont dit, les riches philosophes et les historiens venimeux ; la devise de la dictature est véritablement : Panem et Cir censés.

« Votre dictature, nous ont-ils crié, c'est la satisfaction grossière des instincts'mat.ériels ; votre

dictature, c'est le ventre et c'est l'œil rassasiés, l'un de pain, l'autre de spectacles sanglants ; c'est la bestiale excitation des appétits de carnage, c'est l'abrutissement de l'estomac réjoui pendant sa digestion par une honteuse volupté, c'est le banquet où le fumet du sang succède au fumet des viandes. »

Ce fut tout cela, pourquoi ne point l'avouer? Chaque époque a ses joies. Mais si jadis les Empereurs étaient obligés de nourrir de victimes humaines les lions du peuple-roi, cette insatiable passion de meurtre n'était pas l'œuvre du souverain qui tentait de l'assouvir.

Lorsque le Cirque ouvrait ses mille portes aux multitudes folles de soleil, de bruit et d'émotion, lorsque ses gradins disparaissaient sous l'amoncellement d'une populace bariolée, lorsque des milliers de poitrines vomissaient des imprécations ou des bravos, lorsque des mains tendues condamnaient ou absolvaient le combattant, étaient-ce seulement les affranchis et les prolétaires qui s'enivraient de toute-puissance et de cruauté, au milieu des emportements de ce prestigieux spectacle?

Non, certes, les philosophes sévères, les moralistes indignés, les aristocrates pudibonds se mêlaient à ces cohues en délire. César, indifférent et généreux, donnait le même régal à ses ennemis qu'à ses amis ; il leur jetait à tous leur

pâture et il faisait bien. Qa'avait-il à s'inquiéter de réformer ces goûts qui nous semblent monstrueux, peut-être parce que nous n'avons pas été appelés à en partager l'excessive volupté? On lui demandait du plaisir, et une certaine espèce de plaisir, il n'avait point à en accorder une autre. A ce peuple, le Cirque rappelait sa grandeur ; la vie d'un homme n'y pesait juste que la millième partie d'un jour de fête. Tandis que des drames imaginaires suffisaient à provoquer les larmes et les terreurs des républiques faibles, le Romain avait les plus grandioses et les plus sombres réalités pour exciter ses passions. Le comédien, auquel il faisait une fois l'honneur de l'applaudir, expirait de ce triomphe, et la divinité qui dénouait les trames de ces pièces toujours nouvelles s'appelait la Mort. Jamais les péripéties n'étaient uniformes, jamais le sujet n'était banal, jamais l'acteur ne jouait faux: c'était l'art poussé jusqu'à la perfection, jusqu'à la nature.

Et si nous examinons à un autre point de vue ces massacres répétés, nous serons portés à les excuser plus encore. Ce cirque, objet d'horreur pour nos délicats modernes, ne représentait-il pas l'échafaud idéalisé, grandi, fait piédestal ? Quels étaient ceux qui venaient y combattre pour distraire les citoyens ? Des condamnés que la loi vouait à la mort et qui trouvaient parfois dans

leur courage l'occasion d'obtenir leur grâce, des prisonniers de guerre gue l'antique droit des gens plus logique que le nôtre remettait à la discrétion du vainqueur (la notion moderne de la guerre humanisée et pitoyable n'étant pas encore inventée) , et enfin des hommes courageux qui cherchaient de leur plein gré la mort ou la fortune. Blâmons les lois qui, chez les peuples anciens, appliquaient avec prodigalité cette peine capitale qu'il faut savoir ménager pour la rendre féconde et même redoutable, mais ne nous indignons pas a la vue de ces supplices magnifiques.

On nous dira que dans les cirques parurent comme des criminels ces novateurs dignes de toute estime et de tout respect ; les chrétiens. Cela est vrai.

Élevons des monuments à la gloire de ces chrétiens qui seront l'éternel exemple offert aux inflexibles, à cette poignée de héros qui se métamorphosa vite en un peuple de martyrs. Saluons cette société qui sut produire de tels caractères et de tels dévouements, mais n'accusons pasla dictature seule despersécutions qui furent décrétées contre la secte naissante ! Est-ce le vieux parti républicain qui défendit ces opprimés ? Est-ce le sénat agonisant qui prit leur cause entre ses mains? Vit-on les ennemis de César protester contre les mesures rigoureuses édictées pour punir ces violateurs des lois de l'État? Avons-nous

besoin de citer les paroles du plus illustre champion des libertés perdues, de celui dont les virulentes apostrophes ont flétri devant la postérité les maîtres du monde, de Tacite, qui, lui aussi, considérait la secte proscrite comme la honte du genre humain ?

Pourquoi les Césars qui portaient des édits implacables contre ces séditieux et qui faisaient exécuter publiquement ces édits, seraient-ils responsables, plutôt que le reste de la société antique, de cruautés autorisées par les lois et par les coutumes?

Les Empereurs romains n'eurent jamais, et nous ne saurions trop les en louer, la vaine prétention de changer les mœurs de ceux dont ils se croyaient appelés à sauvegarder uniquement les intérêts. Ils ne se crurent ni apôtres ni moralistes; ils ne songèrent pas à substituer leur propre caractère au caractère national et a faire de l'Empire une école de vertu. Leur rôle n'était pas celui-là, et, en usurpant une semblable mission, ils eussent manqué à la fois à leur devoir et au bon sens. Ils laissèrent les hommes de leur temps tels qu'ils les avaient trouvés, avec leurs vices, leurs passions, leurs appétits ; ils interrogèrent les désirs de ces hommes et ils s'efforcèrent de les satisfaire , ne cherchant ni à moraliser ni à réprimer. Ils accomplirent leur tâche et ils l'accomplirent entièrement, ne se

souciant pas d'en entreprendre une plus haute.

A notre avis, ils se montrèrent sages. Les gou" vernements sont les valets et les pourvoyeurs des nations. S'ils s'en font les pédagogues, ils méritent le fouet qu'ils prétendent donner à leurs élèves.

Les dictateurs et les tyrans ont seuls, dans l'Histoire, compris ce rôle à la fois important et restreint; ils ont recherché avec une ardeur merveilleuse ce qui pouvait charmer le peuple, et ils ont amoureusement soigné ses menus plaisirs.

Ils ont voulu lui plaire comme k une maîtresse fantasque et insatiable, qu'on bat pour la soumettre, qu'on grise pour la consoler, et qu'on caresse pour l'endormir.

Et le peuple n'a pas été plus malheureux pour cela. Le peuple est satisfait quand on lui donne de quoi se nourrir et de quoi se divertir. Si on le sermonne , il méconnaîtra tous les bienfaits. Faites-le rire, si vous ne voulez pas qu'il vous fasse pleurer.

Plaire au peuple, œuvre difficile! Il faut le vouloir, et il faut le pouvoir. Or, la dictature seule le veut et le peut.

Seule elle le veut, parce que seule elle y trouve un intérêt pressant. Fille du caprice, de l'engouement , parfois de la surprise , elle' a excité des espérances toutes spéciales, on lui a tant donné qu'on exige d'elle davantage. La sim-

pie sécurité ne satisferait personne. Si, pour un instant, le dictateur se laisse aller a une dangereuse langueur, s'il oublie qu'on l'a fait dieu et qu'il a la tâche d'un dieu à remplir, il est perdu.

Une nation qui abdique, qui se dépouille, a le droit de faire payer cher un tel sacrifice. La dictature doit solder en or et non en monnaie de cuivre. L'or, c'est le plaisir, c'est-a-dire cette excitation du corps et de l'âme qui donne l'oubli et qui empêche de penser.

La vie est douloureuse etlourde par elle-même. Rouler vers un abîme inconnu, sur une pente rocailleuse dont chaque aspérité mord la chair, tel est le sort de tous les hommes. Tant qu'ils sont absorbés par le travail journalier et obligés de songer exclusivement au pain quotidien, ils oublient le terme inévitable et la route qui y mène. Mais quand l'humanité cesse un instant de lutter opiniâtrement, quand elle a le loisir de réfléchir sur sa destinée, le vertige la gagne, elle s'agite et renverse, sans même y penser, le frêle château de cartes où s'abritent les gouvernements.

Aussi, tout chef d'État qui enrichit un pays, qui satisfait les appétits matériels, qui écarte les dangers extérieurs et les misères intérieures, se trouve immédiatement en face d'un ennemi redoutable : l'ennui public. Si bien que ces deux

termes si heureusement accouplés « panem » et « circenses, » sont vraiment inséparables. Donnez le pain, il vous faudra faire construire le cirque. Oubliez le cirque, et l'humanité cherchera des distractions plus tumultueuses auxquelles elle sacrifiera tout, même le pain de chaque jour.

Aussi, la dictature est-elle obligée de vouloir le cirque, et, par le cirque, nous entendons le superflu, le plaisir. Les autres gouvernements ont affaire à des nations étiolées par la souffrance, lassées par les privations, enivrées par les émeutes, ces attaques de nerfs des masses; la dictature, au contraire, arrive, par sa nature même, à établir une prospérité durable. Aussi, a-t-elle sous sa garde un animal, domestique sans doute, mais vigoureux et sain, qui aspire à toutes les jouissances.

Ces jouissances, elle n'oserait pas les refuser, car elle n'ignore point qu'un tel refus serait sa condamnation. La bête'affolée s'impatienterait et briserait son frein.

Aussi, la dictature ne recherche ni si les goûts sont nobles, ni si les désirs sont honnêtes; elle trouve, dans la nécessité de son salut, le génie de l'obséquiosité.

Elle aiguillonne les instincts; elle les flatte, elle s'attache à les rendre exigeants, parce que, de la sorte, elle sera seule en mesure de leur fournir ce qu'ils réclament.

Pour se rendre agréable à son capricieux seigneur, elle invente des magnificences, elle accumule des merveilles. Les théâtres s'élèvent spacieux et splendides. Les cirques deviennent Colysées. Les hippodromes englobent l'espace qui eût suffi à construire une ville.

Mais il ne s'agit plus aujourd'hui d'entasser la multitude dans d'immenses édifices et de lui fournir des spectacles qui répugneraient peutêtre à sa délicatesse. Le temps de ces grandes fêtes est passé. Le rôle du pouvoir est plus compliqué et moins brillant.

S'il suffisait de dépenser des millions en réjouissances publiques, d'employer avec prodigalité les mille moyens que l'industrie moderne a mis à la disposition de la richesse, de convier à de vastes galas une population éblouie, rien ne serait plus facile et plus attrayant.

L'argent ne manquerait guère. Les dictatures savent en mettre dans lescofFres de leurs sujets. La fortune publique a cela de particulier que souvent plus on la prodigue, plus elle augmente. Jetez des millions sous forme de fêtes, il vous reviendra des millions sous forme d'impôts. Là n'est pas la difficulté. Quel dictateur ne se plairait à ces triomphes gigantesques où, au milieu d'un féerique cortège, il provoquerait les acclamations d'une foule reconnaissante. Sans repousser ces divertissements passagers, nous les considérons

comme insuffisants. Ce que la dictature moderne doit essayer, c'est de mettre à la portée du grand nombre le plus de jouissances possibles. Mais il faut que ces jouissances soient véritables et non pas imaginaires.

Par exemple, quelques esprits studieux trouvent dans la lecture d&s bons livres un aurait irrésistible; ils prisent l'étude de la géologie ou de la morale en action; mais les paysans et les ouvriers mettent le cabaret au-dessus de la bibliothèque et délaissent le meilleur livre pour la plus falsifiée des eaux-de-vie. Si donc, sous prétexte de divertir le peuple en l'instruisant, vous dotez chaque commune d'une lourde" collection de livres honnêtes, vous aurez fait une œuvre de propagande, mais non pas une œuvre de divertissement publiC; et le peuple ne s'occupera du prétendu plaisir offert par vous que pour railler votre ingénuité. C'est en recherchant les goûts du peuple qu'on apprendra l'art de lui Dlaire. Or, ces goûts ne sont ni bien relevés, ni bien d-fticiles à contenter. Le peuple aime le bruit, le vin, la débauche.

Les plaisirs supérieurs , ceux qu'enfantent l'art et la science, ne sont à la portée que d'un groupe très restreint de raffinés. Ces plaisirs-là méritent tout respect, parce qu'ils sont indirectement utiles aux masses; ils se rapportent au a panem » et non au « circenses. » Ils sont la

source d'une activité bienfaisjinte, ils produisent des trésors dont les travailleurs recueillent une bonne part. La statue, le tableau, le palais, le livre forment des branches d'industrie admirablement fécondes, et si le peuple n'en jouit pas, il en vit.

Mais vous aurez beau ouvrir des musées, bâtir de beaux édifices, percer de larges avenues, le peuple désertera vos splendeurs où il bâille, pour s'entasser dans les bouges où il chante.

Lepeuple aime le bruit, disons-nous. Le bruit, c'est le théâtre avec sa scène tumultueuse et ses spectateurs agités ; c'est le drame aux épopées folles; c'est le bal aux orchestres frénétiques. Le campagnard, oublié dans son village, a peu de ces plaisirs violents. Les fêtes publiques lui apportent à peino l'écho des joies de la ville, mais il lui faut en ces jours de folie l'ivresse du mouvement rapide, l'émerveillement de la représentation foraine, l'assourdissement de la grosse caisse enragée.

Le bruit, c'est la revue avec ses éternels éclats et ses interminables défilés; c'est le feu d'artifice avec ses rayonnements et ses explosions; c'est le cortège avec ses chevaux qui piaffent et ses laquais qui étincellent. Le bruit, c'est la poudre, c'est le chant, c'est le cri, c'est le tumulte, c'est

tout ce qui trouble le cerveau, fouette la pensée et étourdit la raison.

La dictature donne et doit donner au peuple du « bruit, » surtout au peuple dont nous sommes, à ce peuple dont l'ardeur surabondante s'échappe en injures quand elle ne se dépense pas en chansons.

Nous supposons, bien entendu, que la prospérité du pays est réelle. Prétendre remplacer le nécessaire par le superflu, traîner au plaisir de pauvres diables qui ne savent comment dîner, et répandre dans des rues pavoisées une population déguenillée, c'est pitié et c'est hypocrisie. Les gouvernements qui l'ont tenté s'en sont fort mal trouvés. La misère qui coudoie la richesse (et elle la coudoie inévitablement en ces jours de fête), se montre plus aigrie. L'apparence, même trompeuse, du luxe indigne et irrite celui qui meurt de faim. Le plaisir, c'est l'oubli, avons-nous dit, mais l'oubli de ce qui ne s'impose pas impérieusement à la mémoire, l'oubli des malheurs généraux et des tristesses latentes. Au contraire, le plaisir est un aiguillon qui fait sentir plus vivement encore les douleurs présentes, les inquiétudes du jour, les craintes du lendemain. L'ivresse seule supprime toutes les misères, nous en parlerons plus loin; mais les autres plaisirs sont subordonnés à une condition expresse : l'aisance générale. Ouvrez les théâtres gratuitement, cou-

vrez .les places de tréteaux , manœuvrez des armées dans les Ghamps-de-Mars, faites percer la nuit par des fusées d'or et de pourpre. A quoi bon, si vos spectateurs, épuisés de besoin, sont partis de chez eux affamés et y rentrent harassés, pour y trouver le foyer éteint et la marmite vide? Vous aurez augmenté leurs souffrances d'un peu de fatigue et de beaucoup d'envie.

Mais si le crédit que vous favorisez, si la confiance que vous inspirez ont fermé les plus cruelles blessures, si vous avez, par des lois sages et par une habile répartition des ressources de l'État, réduit le paupérisme dans d'étroites limites ; si vous avez permis à tout homme valide de gagner sa vie et assuré des secours au malade et au vieillard, vous pourrez sans aucun risque donner un aliment à cette passion de spectacles et de fêtes qui tourmente le plus sage et le plus laborieux.

Aux habitants des villes, vous offrirez des réjouissances fréquentes oii régnera scrupuleusement l'égalité. Redoutez ces choquantes distinctions, qui font l'humiliation des uns et l'impertinence des autres. Évitez que le peuple, lorsqu'il croit assister à une fête, payée du reste avec son argent, ne soit convié simplement à contempler les estrades où s'étalent les falbalas des femmes de cour et les grands cordons des chambellans. Ne posez pas de barrières et ne

— :',io —

distribuez point de billets de faveur. Rendez vos divertissements accessibles à tous et, sous prétexte d'amuser la populace, ne vous distrayez pas à ses dépens.

C'est là pourtant ce qui se pa'sse d'ordinaire, et chaque réjouissance publique n'est qu'une invitation détournée faite au peuple de regarder les privilégiés qui s'offrent en spectacle au vulgaire mécontent et ébahi. Ce n'est point ainsi que nous imaginerions les grandes fêtes modernes. Il nous semble que tous les progrès du luxe suffiraient à peine pour les rendre dignes du peuple souverain qu'on y honore ; il nous semble que ce souverain devrait y être le mieux traité et le premier servi. En ces jours exceptionnels rien ne devrait offusquer le maître. A lui les places publiques pleines de jeux, à lui les palais convertis en salles de banquets; que les plus habiles s'évertuent à mériter ses éloges, que les plus experts inventent et réalisent de nouvelles merveilles pour flatter sa majesté capricieuse. Que pour un jour il ait les douceurs du pouvoir suprême, puisque nous lui en reconnaissons la possession.

Mais ne s*occupera-t-on que de cette petite fraction du peuple qui habite les grandes villes ?

Il faut que, dans chaque bourgade, les durs labeurs de l'agriculture soient fréquemment interrompus par de faciles occasions de plaisir.

Le moyen âge et les siècles de foi religieuse avaient de merveilleuses ressources pour parler à l'imagination populaire et pour la délasser de ses sérieuses préoccupations. Tout le long de l'année les fêtes se succédaient diverses et admirablement réglées, appropriées à la saison et variant suivant les mœurs et le tempérament de chaque population. Plus poétiques au Nord, plus gaies en France, plus pompeuses en Italie, plus riches en Orient, elles n'étaient pas contenues par les murs des églises, elles s'épandaient au dehors apportant avec elles les symboles chéris, les doux souvenirs et les mystérieuses espérances. Le profane s'y joignait au sacré, l'œil était réjoui comme le cœur. Mille coutumes ingénieuses s'ajoutaient peu à peu aux cérémonies primitives. Le peuple les adoptait avec enthousiasme, qu'elles fussent ou bizarres, ou grotesques, ou pieuses. Il attachait à chacune d'elles un sens profond ou une vertu mystique, et il y puisait une sorte de délices supérieures aux vulgaires plaisirs de cette terre. Temps étrange où le paysan qui travaillait comme une bête de somme avait des joies dignes d'une créature surnaturelle. Les longues processions, les chants puissants de la liturgie, les grandes étendues des nefs étincelantes, transportaient ces âmes impressionnables qui s'enivraient d'encens et de légendes ; les danses et les chansons, les luttes pacifiques et

les rasades n'étaient pas oubliées. Et, sur le tout, planait le nom de quelque saint vénéré, qui intervenait, convive invisible, pour ennoblir ces terrestres plaisirs et les faire servir à l'éternelle félicité.

Nous avons, à la place de tout cela, mis les comices agricoles, c'est trop peu.

Les campagnes, il faut le dire, périssent d'ennui. La place publique des petites villes est devenue déserte. Tout est tristesse ; l'église comme la mairie ont des aspects lugubres, les fêtes religieuses ne se manifestent plus au dehors que par un carillon funèbre, et les fêtes civiles que par un déploiement inusité d'écharpes tricolores.

Quant aux fêtes purement agricoles, elles ont presque partout changé de caractère. La politique et surtout la politique électorale s'y est glissée à l'abri du suffrage universel. Les tréteaux s'y dressent encore , mais Jocrisse cède la place au président de quelque société utile créée spécialement pour encourager les cultivateurs à donner au fondateur un siège à l'Assemblée.

Devant cette concurrence inattendue, Paillasse a plié bagage et l'Hercule a reculé. Notre pauvre pays devient gourmé, on n'y rilplus que des choses graves, et hélas! le moment approche où l'on n'en rira même plus.

Est-ce un mal qui soit sans remède? Sansdoute nous ne rendrons pas aux populations cette foi naïve qui associait leurs divertissements aux joies célestes. Le lien qui rattachait le ciel à la terre est rompu depuis longtemps, les hommes ne sauraient le renouer à eux seuls. Mais, dans un ordre d'idées plus médiocre, ne pourrait-on pas semer un peu de gaité pour récolter beaucoup de tranquillité? Les paysans ne se plaisent plus aux jeux naïfs d'autrefois, ils délaissent les traditionnelles distractions, il faut leur en procurer d'autres, mais en ayant soin de conserver le peu qui reste des anciennes.

Les règlements de police s'efforcent de détruire les derniers vestiges du passé ; ils poursuivent tout ce qui n'est pas régulier et méthodique. Hommes et choses doivent se soumettre à leur fastidieuse uniformité. Ils font la vie rurale ordonnée et joyeuse comme un arrêté du préfet. Ils démolissent toutes les bizarreries et toutes les coutumes ; ils pourchassent les histrions nomades, qui apportaient de village en village leurs oripeaux et leur faconde , ils entravent les réunions périodiques,, souvent tumultueuses, parfois indécentes, toujours fort impatiemment attendues. Peu à peu tout finit par « Vordre, » c'est-a-dire par le bâillement.

Il n'est pas jusqu'aux conscrits dont on ne menace les rubans éclatants, et dont on n'inter-

rompe les hymnes bachiques. Il leur faudra marcher à l'abattoir comme des moutons, sans même pouvoir s'enguirlander. Le préfet, majestueux et solennel, trouve que la présence de son frac au conseil de révision doit suffire à la satisfaction des populations.

Chanter la nuit : tapage nocturne; danser trop gaiement, outrage à la morale; embrasser sa promise, détournement de mineure. Partout la loi, la prison, l'amende, le garde-champêtre. On ne peut rire à moins de vingt mille francs de rente et l'on doit être « comme il faut » dans ses plaisirs, sous peine de déplaire à la magistrature.

La dictature ne saurait montrer de ces enfantines pudeurs. Nous voudrions lavoir, adoptant un système tout opposé, fermer les yeux sur les peccadiles qui ne la regardent point, et ne pas se compromettre dans des soucis de magister renfrogné.

L'État ne s'en trouverait pas plus mal ; les révolutions ne prennent pas naissance dans les foules endimanchées, et l'homme rassasié de danses et de chansons a bien assez à faire de ramasser son outil sans songer en outre à armer son fusil.

Le second élément presque indispensable de tout plaisir est, dans nos climats, pour les classes laborieuses, le vin, bon ou mauvais, falsifié ou

naturel, mais toujours excitant et capiteux. L'alcool, plus excitant encore, fait au vin une guerre terrible et sera bientôt victorieux.

On boit et l'on s'enivre dans tous les pays, les liqueurs ont envahi l'univers, et les peuples modernes semblent atteints d'une inextinguible soif. L'antiquité, plus noble en ses goûts, même quand ces goûts étaient cruels, préférait l'ivresse de l'esprit ou des sens. Nos contemporains dont l'esprit est moins vif et dont les sens sont plus obtus, ont choisi celle du cerveau.

Il faut distinguer avec soin le double but que recheiche l'homme du peuple lorsqu'il se rend au cabaret. Il y trouve la force et l'abrutissement, la force qui rend le travail moins pénible, l'abrutissement qui rend le manque de travail moins douloureux. C'est une vieille querelle depuis longtemps vidée, que de blâmer le pauvre diable affamé qui consacre ses derniers sous à acheter de l'eau-de-vie au lieu de les employer à se procurer du pain. On a répondu fort sensément que l'on peut avoir trop d'eaude-vie avec la somme qui ne permettrait pas d'avoir assez de pain. Or un peu de pain rend la faim plus insupportable ; l'estomac à demi rassasié se plaint plus énergiquement encore ; l'eau-de-vie, au contraire, dompte le plus impérieux besoin, elle anéantit le chagrin, la souffrance, parce qu'elle anéantit l'homme ; c'est le

suicide provisoire en attendant le suicide définitif. Nos générations se tuent volontiers, l'eaude-vie les fait patienter.

Mal horrible, dont il faut détruire les causes et non pas atténuer les effets. En vain proscrirez-vous le poison, Hiomme qui veut mourir trouvera facilement un moyen pour atteindre son but. En vain fermerez-vous les cabarets et tariferez-vous l'alcool, tant que vous laisserez subsister ce qui mène à l'ivresse et au suicide, l'ivresse et le suicide demeureront. Ce n'est pas le symptôme qu'il faut combattre, c'est la maladie. Faites la vie réelle plus douce, et la mort artificielle perdra beaucoup de son charme. Alors les boissons alcooliques ne serviront plus qu'à réjouir le cœur de l'homme et à rendre ses bras plus solides. Peu de gens chercheront la consolation au fond d'un verre ; beaucoup y trouveront la santé et l'entrain. Mais jusqu'à ce jour qui, hélas ! ne semble pas prochain, faut-il, sous prétexte que les cabarets énervent la nation, que les alcools la font idiote, et que l'ivresse la fait dangereuse, proscrire les cabarets, les alcools et l'ivresse ? Non.

Qu'on invoque l'ordre social, qu'on aille chercher dans les idées supérieures de bien et de morale le droit de régler les mœurs publiques, on se heurtera toujours contre des obstacles insurmontables.

Les gouvernements ne refont pas leurs sujets; s'ils l'essaient, ils usent leur influence sans profit; du moment où un vice ne gêne pas la majorité, ce vice doit avoir libre carrière. Le droit de punir s'applique contre les individualités qui se révoltent, jamais contre les majorités qui exigent. Le peuple a chargé l'autorité de le défendre à l'extérieur, de diriger ses affaires à l'intérieur, mais non pas de régler à quelle heure il devra boire, ce qu'il devra boire et combien il devra boire.

L'ordre public, ce grand mot qui cache parfois tant d'inepties, n'est pas intéressé à ces persécutions ; lorsqu'on limite le nombre des cabarets, lorsqu'on règle le moment de leur fermeture, on obéit à une pensée d'inquisition mesquine. On s'efforce de donner à tout un pays les apparences de la régularité sans songer que, fil-on sonner le couvre-feu et éteindre les lumières à dix heures du soir, les têtes n'en seraient pas plus tranquilles et les mécontents plus obéissants.

Ce sont là des mesures si profondément ridicules, des étalages d'autorité si splendidement stupides, que l'esprit se refuse à les comprendre. Et les inventeurs de ces règles monacales n'ont pas assez de mépris pour les systèmes socialistes 011 l'État devenant le moteur universel, absorbe et opprime l'individu. Que font-

ils donc eux-mêmes? Ils substituent le bon plaisir de quelques moralistes de mauvaise humeur à la liberté individuelle ; et parce qu'il leur plaît de paraître austères, ils veulent obliger tous les citoyens à l'être.

C'est dans cette pensée qu'ils ont entamé une campagne violente contre les spiritueux et qu'ils ont inventé cette nouvelle loi sur l'ivresse la plus vexatoire de toutes celles que renferme notre Code pénal. Ils se seraient bien gardés, pour équilibrer le budget, de s'attaquer aux plaisirs plus honteux et plus dégradants que les classes oisives prennent sans entraves. Le riche peut se ruiner l'àme et le corps, c'est un majeur, responsable de ses débauches envers lui-même ; quant au pauvre, c'est un enfant ignorant, qui doit éternellement obéissance, et dont les inspirations perverses ne s'améliorent que par l'intervention constante et par la sollicitude dédaigneuse des classes supérieures. Sollicitude fort bien rétribuée d'ailleurs, puisque les grosses sommes que devraient payer les passions bien élevées sont suppléées par les grosses sommes que paient les passions de la canaille, ce qui dégrève d'autant les capitalistes.

Du reste, la cherté croissante des boissons alcooliques ne réprime pas l'ivresse. L'ivrogne ne s'arrête pas devant une dépense relativement modique quoiqu'on fasse. L'ouvrier sobre au

contraire qui demande aux alcools ce qu'ils recèlent quand ils sont absorbés en petite quantité, c'est-à-dire l'ardeur à la besogne et le courage à la fatigue, hésite à les acheter s'ils sont coûteux ; la consommation honnête est entravée, tandis que la consommation abusive continue.

Nous rappelions la loi sur l'ivresse publique qui crée un délit nouveau. Cette loi viole de la façon la plus formelle notre égalité prétendue devant la loi, égalité avec laquelle on leurre les gens naïfs. L'ivresse est un fléau qui sévit sur toutes les classes de la société ; par conséquent si l'on eût puni l'ivresse, l'égalité n'aurait point souifert. Il est vrai que les principes du droit pénal auraient peut-être été méconnus.

La première condition de toute répression est, en effet, qu'un préjudice soitcausé à un membre de la société ou à l'État ; icile châtiment manquerait de base, puisque l'ivrogne ne fait de tort qu'à lui-même. Il se met, sans doute, en situation de nuire à autrui, mais la loi pénale ne saurait viser une culpabilité future. Elle ne s'attache qu'à des faits passés, sous peine d'être arbitraire.

Nos nouveaux législateurs n'ont point puni l'ivresse, mais ils ont recherché un de ses caractères, la publicité, et, sous prétexte que cette publicité choquait la pudeur des passants, ils lui ont appliqué des peines variées. S'ils s'étaient

bornés à réprimer comme contravention un fait matériel, souvent indépendant de toute intention, et s'ils avaient traité l'ivrogne comme un objet encombrant jeté en travers de la voie publique et gênant la circulation, on pourrait les approuver. Mais ils en ont fait un coupable qui a conscience de sa faute, et ils l'ont exposé à l'emprisonnement, bien plus à la perte de ses droits politiques. Or, ce caractère de publicité qu'ils recherchent exclusivement n'accompagne l'ivresse que chez les classes nécessiteuses. Le riche peut s'enivrer à son gré, les restaurants ou les cafés auront à son service des salles bien closes ou des voitures discrètes ; le pauvre regagnera pédestrement son logis, il s'en ira titubant, avec ou sans le secours d'un bras ami, si bien que son délit résultera non pas du vice qui l'a fait boire outre mesure, mais de la pauvreté qui lui refuse les moyens de cacher son vice.

De très-honnêtes gens rêvent de remplacer le cabaret par la conférence, la bouteille par le bon livre, l'ivresse par l'assiduité aux cours d'adultes. On ne saurait que les en louer, s'ils n'oubliaient pas la loi nécessaire du plaisir. Ils tentent de l'éluder, ils se fourvoient. Un peu de vin épargne souvent beaucoup de sang.

Mais le vin ne suffit pas ; le peuple, disionsnous, aime la débauche ; la débauche, d'où naît

la prostitution , sauvegarde , prétendent les philosophes , de la chasteté des femmes honnêtes.

C'est un des problèmes les plus difficiles à résoudre que celui de la débauche autorisée. Le plébéien en souffre à la fois et en profite. Ses plus belles filles s'en vont au mariage commun, comme ses morts à la fosse commune.

Tribut odieux qu'il paie à ses propres vices.

Mais, s'il se plaint de la lourdeur du tribut, il se plaindrait bien davantage si on lui interdisait de se l'offrir à lui-même. Les déclamateurs accusent l'organisation sociale qui enlève des milliers de femmes à l'atelier pour les exhiber sur les trottoirs.

Qu'y faire ? Plaindre ces prétendues victimes ? A quoi bon. La vie d'une ouvrière est plus dure que celle d'une fille. Réservons notre compassion pour ceux qui souffrent et épargnons la à ceux que nous supposons devoir souffrir.

Le peuple aime la débauche ; cette passion n'est pas la plus inquiétante de toutes. Les ardeurs humaines ont besoin d'un exutoire ; si elles se dépensent en désordre moral, elles seront trop faibles pour le désordre insurrectionnel.

C'est pour cela que le gouvernement ne saurait abandonner la surveillance de la prostitution. Il doit chercher dans l'accroissement ou dans la

diminution de la débauche autorisée le secret des préoccupations du peuple.

Irons-nous jusqu'à dire que l'autorité peut, dans certains cas, favoriser la débauche afin de maîtriser la plèbe? Irons-nous jusqu'à prôner des expédients que certains gouvernements n'ont pas dédaigné d'employer ? Nous croyons que de telles façons d'agir déshonoreraientun pouvoir sans lui être utiles. La populace, même en ses heures de délire et d'abjection, a encore des pudeurs: elle a le sentiment très-vif de l'honnêteté, et elle éprouve du dégoût pour certaines complaisances.

Ainsi, bruit, vin, débauche, le gouvernement doit tolérer ces trois sortes de plaisirs ; mais lui faut-il en outre intervenir directement pour fournir des distractions à ses sujets? Cela semble indispensable, si l'on ne veut pas négliger un des plus précieux moyens d'influence.

Il est impossible de régler d'une façon générale ce que feront à cet égard le chef de l'État et ses agents. Chaque époque, chaque pays, a ses exigences.

Si nous considérons la France actuelle, nous voyons que les exercices du corps n'y sont pas en honneur.

Les grandes fêtes de tir comme celles de Suisse, les grandes courses comme celles d'Angleterre

ont peu de chances d'y devenir populaires. Les régals de l'intelligence n'y sont pas acceptés non plus avec enthousiasme, peut-être parce que l'instruction est peu répandue.

Au contraire, tout ce qui flatte les yeux et multiplie les sensations y est destiné au plus grand succès. Le champ est donc ouvert largement aux imaginations du souverain.

Mais s'il est difficile d'indiquer ce que doit faire l'autorité, il est facile de déterminer ce qu'elle ne devrait pas fafre.

Par exemple l'on s'étonne, quand on voit Te peuple en liesse faire honte aux homm.es graves et peur aux hommes d'ordre.

Du garde champêtre au préfet de police, chaque dépositaire d'une parcelle de pouvoir essaie d'exprimer énergiquement quel mépris il ressent pour cette populace grossière dans ses joies. Il n'est pas un observateur qui n'ait été frappé de cette impertinence voulue.

Qu'ils sont loin les temps du peuple-roi ! Le peuple souverain reçoit plus de horions que de témoignages de respect. A la moindre incartade, intervention de l'autorité qui n'épargne ni les injures ni les coups. On doit être gai jusqu'à telle limite, limite gardée par les gendarmes. Le paysan se tait mais se souvient ; l'ouvrier proteste et ne se tient pas pour satisfait. Et ainsi naissent ces rancunes féroces qui se révèlent par de

scènes de sauvagerie où des milliers de spectateurs applaudissent à d'effroyables vengeances.

C'est surtout en France que ces pratiques malencontreuses ont droit de cité. Chez nous, le gendarme et l'agent de police, sous le prétexte que la société est menacée, se regardent comme des divinités impeccables dont les rapports sont des oracles, dont les uniformes sont des tabernacles. Ce que certaines gens appellent une société « menacée, » c'est une société qui se transforme et où la place qu'ils occupent est battue en brèche ; aussi ces gens-là ont-ils une vénération profonde pour ceux qui défendent une place si bonne à garder. Les agents, nés dans le peuple et qui font profession de surveiller le peuple, inspirent à la bourgeoisie une admiration frénétique. Nous n'avons rien à dire de cette admiration, sinon qu'elle manque son but. Pour d'autres raisons et dans un esprit tout différent, nous estimons les hommes qui maintiennent non pas les privilèges de telles ou telles classes, mais la volonté de la majorité contre les impatiences de la minorité, et nous considérons avec une sympathie respectueuse une vie vouée à cette œuvre salutaire et pénible.

• Mais l'imperfection des procédés, les inutiles aqumeries nous inquiètent. C'est ainsi que les meilleures choses sont gâtées et que le plaisir qui devrait rasséréner les âmes et reposer les

corps, laisse de funestes souvenirs et prépare de terribles explosions.

La dernière dictature que nous ayons vue, celle du second Empire, s'occupa plutôt du pain que du cirque, et borna aux banales réjouissances publiques son action directe sur les plaisirs du peuple. Mais elle obtint indirectement un résultat analogue a celui qu'elle eût pu rechercher directement à l'exemple de ses antiques devancières. Elle inaugura une ère d'élégance et de brillantes folies qui fît de Paris une ville publique, quelque chose comme un lieu d'asile pour les persécutés de l'ennui. Le peuple ne faisait guère qu'assister à ce carnaval de toute l'année, mais il ramassait les miettes qui tombaient des tables surchargées.

Aujourd'hui, les tables sont à peu près vides et le peuple veut les renverser, sans se douter de la déception qu'il éprouverait s'il les faisait tomber à terre.

Pour en revenir à l'Empire, les faméliques de la République ou les obèses du Parlementarisme ont nommé cette période « les dix-huit années de la corruption impériale. » Ils ont dit juste.

Cette corruption, en effet, fut toute de l'Empire, elle a prospéré parle fait de l'Empire, elle a disparu avec l'Empire et elle renaîtra de nos

vertus avec le gouvernement dont elle fut l'apanage charmant.

Les impérialistes austères et grondeurs, les puritains de la dictature comprennent mal leurs intérêts et ils risquent, si par malheur ils étaient écoutés, de jeter à bas tout le système.

Aux ouvriers qu'il aidait, aux paysans qu'il aimait, l'Empire devait donner la prospérité et la richesse.

Or, en France, point de prospérité, point de riclîesse sans cette corruption spéciale qui a rapporté plus de milliards à notre pays que ses désastres militaires n'ont pu lui en coûter.

Le principal objet d'exportation qui soit chez nous, c'est le plaisir.

Nous en envoyons à l'étranger sous toutes les formes : livres, gravures, toilettes, bronzes, meubles, etc.

Et qu'on ne dise pas: c'est là le plaisir honnête, permis ! On achète des meubles de famille à Londres, des ouvrages de science et de morale en Allemagne, de bonnes étoffes solides et vertueuses à Manchester. Nous ne saurions lutter avec ces grands centres de production. Mais pour le chapeau provoquant, la botte lascive, la mode coquine, l'ouvrage leste, la gravure grivoise et le fauteuil campé déshonnêtement, nous sommes les maîtres du marché.

Rien d'obscène, ce n'est pas notre partie.

L'obscénité est grave et compassée. Elle sait ce qu'elle veut, ce qu'elle dit. Elle précise, elle enlaidit. L'Allemagne la fabrique à );avir. Le génie de ce peuple est si lourd, que dès qu'il touche au leste, il patauge et s'enfonce jusqu'au bourbier.

Nous effleurons, nous dévoilons, nous cachons et nous attirons.

Mais en ce genre notre commerce d'exportation est la moindre de nos richesses. A domicile, nous faisons mieux encore. Nos produits servent de « réclames »; l'univers entier vient oublier la vie avec nous.

Partout on vit, c'est-à-dire qu'on passe de l'enfance douloureuse et captive h la jeunesse soucieuse de l'avenir. Puis, bientôt, l'âge mûr, la vieillesse, la mort.

A Paris qui résuma la France pendant vingt ans, l'extrême multiplicité des distractions, la nouveauté des sensations, la puissance de l'argent poussée au comble, avaient amoindri sensiblement pour les riches les malheurs inhérents à la qualité d'homme. L'âge n'existait guère , la mort semblait ne devoir jamais venir. On avait bien le temps vraiment de songer à ces sottises. Le plaisir était là, joli et savant comme l'avait créé le raffiné moderne.

Le Parisien n'était pas plus perverti qu'un autre. Mais les passions communes à tous prenaient chez lui un aspect si pimpant et si particulier

qu'elles éveillaient l'attention et qu'on le croyait très-corrompu, parce qu'on regardait davantage sa corruption.

Cette existence avait séduit le monde. Chacun voulut en prendre sa part. Ceux qui restaient chez eux faisaient vçriir un peu de ce Paris, regrettant de ne point le savourer sur place.

S'il n'était pas donné à tous d'aller à Corinthe, il était donné à tous d'enrichir Corinthe.

Comme la beauté et la jeunesse font oublier jusqu'à la laideur du vice, les âmes les plus délicates se laissèrent prendre les premières à. la grâce de cette fête éternelle.

Ce fut un effarement général. On ne trouva plus de modes ni de mots assez risqués.

On se mit a railler tout ce qui est drôle, c'està-dire tout ce qui existe. Toutes les vieilles conventions humaines subirent l'examen de ce rire impitoyable, qui indignait les sols parce qu'il les visait et les touchait. On trouva des traits contre chaque chose, parce que chaque chose humaine est faite à souhait pour la caricature. Et ce fut une de ces époques mémorables où l'homme cesse de se prendre au sérieux.

Le peuple reçut l'impulsion et en profita. Il se moqua de ses maîtres, il se moqua de ses vices, il se moqua de sa misère, et, pendant qu'il riait, ses passions flattées et assouvies trouvaient des satisfactions inconnues, grâce à cette facilité de

mœurs qui pénétrait dans toutes les classes. La pauvreté qu'on avait crue éternelle disparaissait; la misère, cet abîme que tout l'or de notre pays ne pouvait combler, était presque abolie par la prodigieuse afïluence de richesses que l'amour des jouissances exquises nous apportait du bout du monde.

Malgré la défectuosité des lois sociales, la situation de l'ouvrier s'améliorait peu à peu, et, de tant d'argent versé à flots sur la France, les . classes laborieuses recevaient la meilleure part.

Bénissons cette sorte de corruption qui n'augmente pas le vice mais qui l'embellit, qui ne dégrade pas un pays, mais qui l'enrichit, cette corruption préférable à une régénération morose et coûteuse.

Du moment où Paris n'impose plus ses excentricités à l'univers, du moment où les caprices ingénieux ou ridicules de ses industriels ne vont pas étonner ses rivaux, du moment où il ne jette pas l'originalité à pleines m.ains, où ses scandales, son luxe, son tapage ne tournent pas toutes les cervelles, Paris est ruiné. Pourquoi venir lui demander à grand prix le produit banal que toutes les fabriques se chargent d'imiter? Pourquoi l'interroger à grands frais, si à chaque demande il répond par l'envoi d'un modèle connu et mille fois reproduit.

Du reste, avant que ses fantaisies, quand il en

crée de nouvelles, passent la frontière, il faut qu'il les ait fait valoir lui-même. Il faut que ses millionnaires les aient adoptées, que son monde élégant et dépravé les ait vantées, que ses journaux les aient critiquées. Il faut surtout que ses fêles, ses gaîtés,- ses folies, aient attiré un immense public de désœuvrés tout prêts à lui laisser leur fortune en échange d'une sensation inconnue.

Or, tout s'enchaîne. Si Paris est troublé, si Paris s'occupe de choses sombres et tristes, si Paris à des préoccupations politiques ou parlementaires, si, en un mot, Paris est sérieux, son goût naturel pour les bagatelles s'émousse ; les étrangers lui trouvent une mine grave et se détournent de lui. Son industrie languit et s'étiole, son génie est infécond. Et, comme depuis longtemps il est devenu, à tort ou à raison, le cœur même de la France, la circulation s'arrête et l'anémie menace tout le pays.

De sorte que ce grand peuple, si fier de luimême, vit d'un sourire et meurt d'une larme. Il est condamné à la gaîté à perpétuité.

Aussi, persuadé comme nous le sommes que la dictature seule, en le débarrassant de ses graves soucis, peut lui rendre sa légèreté et sa grâce, nous attendons avec impatience l'heure où la France se déchargera sur un maître d'un fardeau qui la rend songeuse. Mais ce maître devra s'ins-

pirer du caractère de notre nation et se rendre compte que si, pour tous les peuples, le plaisir est une condition de bonheur, il est pour nous une nécessité d'existence.

Que notre maître futur remette donc en honneur la « corruption impériale. »

Et si jamais ses détracteurs l'accusent de dégrader le peuple et reproduisent pour l'outrager la vieille devise romaine : « panem et circenses, » ce jour-là, le chef de l'État pourra se dire avec orgueil qu'il est vraiment un grand souverain.

Page 1