‹ Essai sur la dictatureChapitre 9 sur 12 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

COMMENT s'exercera LE POUVOIR DÉLÉGUÉ?

Du Parlement a visme

i» Parlementarisme. — 2° Pouvoir législatif et pouvoir exécutif. — Le Roi. — 3» Chambre haute. — 4° Responsabilité ministérielle. — 5° Constitution dictatoriale.

1° Parlementarisme

Le gouvernement par les assemblées est un des plus anciens qu'ait connus le monde, et il a présidé quelquefois à de grandes prospérités. Le parlementarisme est au contraire une création relativement moderne qui ne s'est acclimatée sérieusement qu'en Angleterre et que les autres peuples ont adoptée comme un expédient passager destiné à voiler la profondeur de leur désarroi ou la faiblesse de leurs institutions. Le gouvernement parlementaire n'est point essen-

tiellement monarchique, et certains États républicains ont offert le déplorable spectable de ces luttes incessantes entre les divers pouvoirs législatifs, ou entre le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif.

Le plus parfait modèle de ces dissensions nous a été donné pendant les années qui ont séparé la chute de la Convention de l'avènement de Napoléon P"", période dont le vide est si extrême et la pénurie si irrémédiable que l'Histoire l'enregistre à peine, et que la multiplicité des faits qu'elle renfermée ne frappe pas autant l'esprit qu'une des grandes journées de la République ou de l'Empire.

C'est que la nature même du parlementarisme le condamne à user toutes ses forces pour la conservation de son existence. Empêché comme il l'est par le bagage da futilités dont on l'a surchargé à dessein, un gouvernement parlementaire a bien de la peine à vivre ; lui demander d'agir serait user envers lui d'injustice. Quand, sans trop de secousses et sans déchirements violents, il atteint un terme de durée raisonnable; quand, après avoir torturé l'attention publique par les soubresauts de ses ressorts bruyants; quand, après avoir chaque jour épouvanté le pays par les pronostics d'une désagrégation immin€fnte, il s'éteint paisiblement, nul ne saurait exiger de lui autre chose.

Les parlementaires font du gouvernement pour le gouvernement, comme on fait de l'art pour l'art. A quoi cela sert-il? A gouverner, c'est-àdire à monter, à nettoyer, à conduire une machine fragile, à prouver qu'on n'est ni un ignorant, ni un étourdi. Quant à la machine, elle fonctionne à vide ; le mécanicien en explique aux badauds tous les secrets et toutes les harmonies, il fait comprendre que la moindre irrégularité en troublerait la marche raisonnée, il exalte le génie de ceux qui l'ont construite et le savoir de ceux qui la dirigent, puis il congédie le public émerveillé, qui ne se demande ni pour quoi ni pour qui la machine travaille, et qui ne ménage point l'argent destiné à en payer les frais.

Parfois (et cela se produit surtout en Angleterre), parmi les hommes d'État qui devraient s'absorber dans la contemplation et dans l'étude de la machine parlementaire, il en est un qui laisse au vulgaire ces soins misérables et dont l'intelligence embrasse d'autres horizons.

Qu'il s'appelle Pitt, Palmerslon ou Gobden, sa volonté produit et féconde, il met son génie au service d'une grande cause ou d'une grande idée. C'est la haine de l'étranger menaçant ou victorieux, c'est la poursuite sans trêve ni relâche de la prépondérance maritime, c'est l'extension sans pitié du commerce armé en guerre. Il

a deviné l'abaissement de tous les peuples devant la production anglaise, il a renversé les barrières qui empêchaient le monde de devenir le grand marché de Liverpool ou de Manchester. L'Angleterre, sage et docile, a entendu la voix de ce maître, elle a courbé la tête devant l'éloquence de ce dictateur de l'intelligence; et ce grand pays, qui aime les grands hommes parce qu'il sait s'en servir, obéit avec un respectueux empressement.

Mais qui donc pourrait attribuer les résultats considérables obtenus par le génie d'un homme a l'excellence d'une forme de gouvernement dont le seul mérite a été de ne pas entraver ce génie ?

Et si le parlementarisme n'a point retardé l'essor des grands politiques qui ont illustré et enrichi l'Angleterre, c'est que, chez nos voisins, le gouvernement tient d'ordinaire peu de place. Aussi l'influence délétère d'unsystème défectueux se fait-elle à peine sentir.

Sauf dans les moments de crise où le chef improvisé qui surgit est accepté et obéi sous le nom de premier ministre comme il pourrait l'être ailleurs sous le nom d'Empereur, le gouvernement en Angleterre ne s'immisce dans la vie ni dans les intérêts de personne.

L'administration est nulle, le fonctionnarisme inconnu, la magistrature indépendante. On est

si peu gouverné que, le fût-on mal, on en éprouverait peu de dommage. Les mœurs publiques suppléent aux défauts d u système, et, si un certain affaissement se remarque dans quelques parties de cette vieille oligarchie, c'est bien plutôt le vice social que le vice politique dont on observe les ravages.

Aussi des spécialistes entassés dans une chambre de Parliament house, peuvent sans inconvénient discuter les actes des ministres et exercer le mince pouvoir qui leur est confié dans ce pays livré à laplus sage des anarchies, llssavent que des entrailles de ce peuple surgira, au jour du péril, celui qui, respectant les formes et ménageant les apparences, sauvera, malgré le Parlement, la vieille Angleterre.

Pourquoi se donner le luxe d'une révolution politique quand la politique gêne si peu et quand elle tient une si petite place? L'Angleterre, où bien des penseurs ont déjà reconnu l'inanité du parlementarisme, n'a aucun besoin de rejeter des institutions dont elle ne souffre pas.

Chez elle, le mal est plus profond, et nulle forme de gouvernement ne pourrait la guérir. La lourde aristocratie qui pèse sur ses robustes épaules et dont elle ne semble point sentir le poids, tant la constitution du pays est forte, roulera quelque jour dans la poussière, entraînant dans sa chute le parlementarisme. Mais la ruine

des institutions ne sera que l'effet d'un cataclysme plus grave , et jamais les colères du peuple ne s'attaqueront directement à la Charte même.

Chez les autres nations, au contraire, partout où les peuples ont un besoin pressant d'appui et de protection, partout où l'individu se sent faible et isolé, partout où il se réfugie dans les bras d'un gouvernement, partout, en un mot, où le pouvoir s'infiltre jusque dans la vie privée du citoyen, le parlementarisme a donné la mesure de son impuissance. C'est là qu'on a pu le voir à l'œuvre.

L'œuvre était délicate et étendue, il ne suffisait plus de ne point nuire ou, de nuire le moins possible: il fallait être le souffle enflammé qui inspire tout un pays.

Les peuples habitués depuis longtemps à recevoir une impulsion énergique se sont sentis mal à l'aise en face des parlementaires embarrassés et timides.

Ces créateurs de Constitutions, ces adorateurs de règles et de formules, ces prétendus gardiens des droits et des libertés excitent chez les masses un étonnement profond qui se change bientôt en lassitude et en dégoût.

Les peuples ont-ils raison? Tout cet assem-

blagede règles protectrices n'est-il qu'un moyen de cacher l'incapacité des uns et la mauvaise foi des autres, ou bien trouve-t-on réellement dans cet outillage savant un expédient ingénieux pour préserver la sécurité publique et pour augmenter la prospérité individuelle ?

2° Pouvoir exécutif et pouvoir législatif. Le roi

Il semble que la théorie fondamentale de toute Constitution parlementaire soit la nécessité d'une surveillance constante exercée par les dépositaires du pouvoir, les uns sur les autres. Le parlementarisme s'efforce de fixer les limites qui séparent les attributious de ces dépositaires, puis il règle leurs rapports de façon qu'ils se contrôlent m.utuellement et incessamment. Quand enfin des conflits s'élèvent, de nombreux subterfuges servent à obtenir une solution pacifique. Mais comme la subtilité humaine a des bornes, le règlement définitif de la querelle est attribué a l'un des dépositaires du pouvoir, et celui-là devient ainsi unique et tout-puissant.

Là est recueil du gouvernement parlementaire, car toutes les ambiguilés du monde ne

sauraient le soustraire à cette déroute finale qui le rejette nécessairement, à un moment donné, dans l'une de ces deux impasses : la suprématie du pouvoir législatif ou des assemblées, c'est-adire la République, la suprématie du pouvoir exécutif ou du souverain, c'est-à-dire la Dictature.

Mais avant d'en arriver à cette extrémité, les partisans du parlementarisme ont, pour entraver le gouvernement, une infinité de moyens, et avant de s'en remettre définitivement au pouvoir suprême qui tranchera les difficultés, ils ont eu soin d'affaiblir singulièrement ce pouvoir.

Il est curieux de constater à quel point les parlementaires portent la méfiance contre le gouvernement qu'ils honorent de leur confiance.

Bien que le parlementarisme ait été souvent uni à l'idée et à la forme républicaine et bien qu'il ait porté ses fruits pendant cette 'période boueuse du Directoire d'où émerge la figure radieuse de Napoléon I", il faut étudier cette théorie dans sa variété la plus commune, c'est-à-dire dans la monarchie constitutionnelle.

Prenons donc un monarque constitutionnel choisi dans la famille régnante du pays ou ramassé parmi les princes ambitieux d'une branche collatérale,

Le souverain est installé, grâce à quelque coa-

lition d'antichambre. On enlève avec soin au peuple le droit d'aider à son avènement, car les principes seraient ouvertement violés si la nation intervenait dans cette grave affaire.

Rappelons à ce propos que, sous le second Empire, deux parlementaires convaincus quittèrent le ministère du 2 janvier, lorsque l'idée coupable d'interroger la France fut acceptée par le chef du cabinet. Et ces deux parlementaires étaient fort raisonnables, car si le peui?Ie émet une opinion et impose un avis, les discussions, les compromis et les contre poids qui forment tout le parlementarisme deviennent inutiles. Ces dilettanti de la politique ne méritent donc que des éloges pour s'être noblement retirés, comme ferait un peintre soucieux de son art en voyant les gamins de la rue envahir son atelier et barbouiller ses toiles.

Donc, le prince soustrait à la consécration populaire et soigneusement éloigné de tout ce qui pourrait lui donner de la force et de l'audace, est appelé au trône. Mais il « règne sans gouverner, » c'est*à-dire qu'il est voué à l'abdication perpétuelle.

Il est le seul des hommes éclairés et riches de son royaume qui ne doive rien connaître des choses de l'État. S'il s'en préoccupe, il devient dangereux et la Constitution qu'il menace se charge de le réduire au silence. Il n'a même pas

le droit de confier le soin des affaires publiques à ceux qui lui paraissent les plus dignes, car si le Parlement veut annuler les nominations que le monarque a faites, celui-ci n'a qu'à s'incliner.

A quoi bon ce roi fainéant, lourde charge pour le budget ; ce roi dont les prérogatives blessent d'autant plus le peuple qu'il ne rend aucun service et ne remplit aucune fonction ?

A quoi bon ce grand seigneur bien rente qui éclabousse la nation avec les carosses qu'elle lui a fournis, et qui met son honneur à se désintéresser de tout ? A quoi bon ? A diminuer le prestige des Assemblées qui gouvernent en son nom. Il serait difficile de lui trouver une' autre attribution,

En vain parle-t-on de stabilité dans la politique tant à l'extérieur qu'à l'intérieur. Certes, un monarque véritable qui peut poursuivre l'accomplissement dé sa volonté et attendre longtemps le succès d'une idée juste est préférable au gouvernement éphémère dont la parole n'engage pas le pays et dont les projets n'ont ni le temps d'éclore ni celui de porter leurs fruits. Mai^ il faut que ce monarque ait le droit d'avoir une volonté, d'émettre une idée, d'élaborer un plan. Qu'importera l'éternité de son impuissance? Qu'importera l'indestructibilité de sa faiblesse ?

C'est en vain qu'il se montrera favorable aux

réformes. Si ses ministres lui permettent d'entrer dans cette voie et l'y secondent, le moindre caprice de l'Assemblée peut rejeter dans le néant ce cabinet progressiste et le remplacer par un ministère dévoué aux conservateurs. Qu'importera alors que le roi stable dans son pouvoir affiche les mêmes sympathies, puisqu'à moins de violer la Constitution et de trahir le parlementarisme, il devra faire litière de ses préférences et meure aux affaires des hommes animés de sentiments absolument opposés aux siens?

Ouest la stabilité?

Et à l'extérieur? Politique pacifique ou belliqueuse, alliances de famille ou de raison, souci de l'équilibre européen ou secours au principe des nationalités, tout se succédera et se mêlera sans relâche comme sous la plus versatile des républiques. Il suffira de favénement d'un cabinet disposé aux concessions, pour que l'énergie du souverain soit frappée de stérilité. Et si, au contraire, s'inspirant de l'amour de ses sujets, le roi se refuse à des entreprises périlleuses, s'il réussit à nouer des alliances avec les souverains ses voisins, peut-être une crise soudaine constituera-t-elle, malgré ses efforts persévérants, un ministère dont la composition sera une menace pour la paix générale; le souverain, loyalement

parlemeiitaire, ne pourra apporter i ucun remède à cet état de choses.

Où est encore la stabilité ? Il ne pourra, disons-nous, apporter aucun remède à cet état de choses ! Nous nous trompons, et c'est ici que commence le rôle actif du chef de l'État.

Nous prétendions que la présence du roi constitutionnel sur le trône n'a qu'un résultat : diminuer l'autorité et la force de l'Assemblée ou des Assemblées. Nous le répétons.

En effet, ces assemblées, un décret du souverain, a la fois soliveau et grue , peut les dissoudre. Quel que soit le mode de cette exécution, quelque tempérament qu'on y apporte, de quelques formalités qu'on l'entoure , elle est indispensable au fonctionnement du gouvernement constitutionnel. Il faut que le pouvoir permanent mais latent soit en mesure de supprimer le pouvoir effectif, mais provisoire. En vain demandera-t-on l'accord préalable du souverain avec l'une des deux Chambres, en vain exigerat-on des élections à bref délai, il faudra bien en arriver à ce résultat que, si les deux Chambres refusent leur concours et que si le pays renvoie à l'Assemblée élective des députés hostiles, le souverain constitutionnel, sous peine .de descendre du trône comme un vulgaire empereur, puisse briser le pouvoir législatif et absorber pour un

temps, en sa personne, toute la puissance politique. Si bien que ces Assemblées entourées de vénération, et devant la volonté desquelles le souverain est si humble, ne sont en réalité que des fantômes qu'il suffit d'une signature pour renvoyer au monde des spectres. Si bien que ce souverain, éloigné à dessein de tout ce qui fait le souci et la raison d'être des monarques, doit (à moins que la loi ne veuille rendre éternelles des querelles insolubles) être armé légalement de la plus terrible des dictatures. Dictature terrible en effet, car du moins le chef d'État que révent les partisans du pouvoir personnel est responsable, et cette responsabilité devient sérieuse lorsque la nation est appelée àjuger l'ansemble de la politique du gouvernement. Les parlementaires, au contraire, refusent à la nation le droit de s'en prendre au roi, à la fois constitutionnel et irresponsable. Aussi doivent-ils , alors que les Assemblées ont été dissoutes, alors que le conflit entre les représentants de la nation et le monarque inviolable s'est terminé par la victoire légale de ce dernier, s'en remettre à la sagesse de cet homme, qui n'aura plus d'autre règle que sa conscience et d'autre juge que sa volonté. Telles sont les conséquences d'un principe faux.

Et si l'on voulait prétendre que l'union entre les Assemblées et le souverain ne sera

jamais rompue d'une façon aussi violente, nous répondrions que c'est justement pour ces cas de désaccord qu'est inventé le parlementarisme. S'il était certain que le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif dussent combiner leurs efforts sans secousses et sans querelles, il deviendrait inutile d'organiser tout ce système de contrôle et d'élaborer des lois si minutieuses sur les limites de chaque pouvoir.

Tout le parlementarisme n'est que l'organisation du conflit entre les Assemblées et le souverain, Or, il se trouve que ce conflit se termine par la victoire brutale du souverain dont les appétits inassouvis d'autorité auront été excités encore oar la contradiction.

On peut supposer, il est vrai, que chaque roi constitutionnel n'aura pas l'àrae d'un despote, et c'est justement parce que nous comptons sur cette sagesse ordinaire aux hommes investis du pouvoir suprême, que nous trouvons utile de doter le monarque d'une puissance réelle. Nous sommes persuadés, en effet, que le caprice ne sera pas l'unique règle de la volonté royale; mais d'autre part nous avons la ferme conviction que si la toute-puissance incontestée n'est point faite pour pervertir un homme, l'autorité restreinte et discutée est propre à le mettre en goût de tyrannie. Le dictateur, contre lequel on n'a organisé aucune opposition taquine, le die-

taleur qui n'a rien à demander, rien à désirer, ne ressentira ni ces colères sourdes en face d'une résistance opiniâtre, ni ces joies dangereuses après une victoire longtemps attendue. Supérieur au roi constitutionnel par l'étendue de sa souveraineté, il lui sera supérieur aussi par la sérénité qui présidera à ses décisions, et par cette pensée qu'il devra un jour répondre de ses actes devant un tribunal implacable, le peuple,

3° Chambre Haute.

Mais si le parlementarisme échoue absolument et manque son but quand il veut pondérer le pouvoir du souverain par celui des Assemblées, et celui des Assemblées par celui du souverain, il n'est pas plus heureux s'il s'agit de mutiler le pouvoir législatif et de prévenir ses écarts en l'opposant à lui-même. La création de deux Chambres a toujours été la quadrature du cercle pour les politiques d'une certaine école. Que répondre , en effet , à ceux qui disent : « Deux Chambres, pourquoi? Ennemies, chacune d'elles devient un danger, unies, l'une d'elles est un rouage inutile ? »

Supposons que les deux Chambres soient d'accord : la Chambre haute sert tout au plus

IG

d'Hôtel des Invalides pour les fonctionnaires. Triplez le nombre des chambellans, créez des charges de cour, s'il vous est nécessaire de traîner à la suite des pouvoirs publics des habits brodés, mais ne donnez pas à cette friperie le nom d'Assemblée. Dans quelles conditions les deux assemblées seront-elles d'accord? D'ordinaire, quand elles auront la même origine, quand par exemple elles émaneront toutes deux du suffrage populaire. En ce cas l'on n'a en réalité qu'une seule assemblée divisée en deux, parties. L'esprit qui inspirera la majorité de l'une des Chambres inspirera là plupart du temps celle de l'autre, à moins pourtant que ces majorités ne soient réduites à ce nombre de voix dérisoire dont naissent les gouvernements de surprise et dont aussi ils meurent. Si cela arrive, chacune des assemblées votera peut-être à sa façon. Mais quelle utilité présentera cette pondération de hasard, pondération qui, loin de diminuer l'instabilité des résolutions , l'augmentera encore? Quel effet salutaire pourront produire ces contradictions , fruit du caprice intéressé de quelques indécis ? Quoi ! les représentants des mêmes électeurs penseront différemment sur le môme sujet ! Mais lesquels d'entre eux représenteront l'opinion publique? Ne se comprometiront-ils pas les uns et les autres, à tel point que nul ne semblera plus traduire la véritable

volonté du pays? Du reste, ce phénomène sera exceptionnel. Les majorités, même versatiles, se montrent presque toujours plus compactes. Les mêmes mouvements d'opinion les agitent, lorsque leur origine est commune. Nous verrions donc deux Chambres issues d'une élection semblable marcher du même pas. Ce ne serait point vraiment la peine de leur donner des noms différents. Aussi les parlementaires n'acceptent-ils pas cette organisation du pouvoir législatif. Ils craindraient de mettre en face du pouvoir exécutif une souveraineté tellement forte et homogène qu'il fallût pour la renverser un véritable coup d'État. Ils placent donc à côté de la Chambre basse , qui représente les transformations successives de l'opinion, une Assemblée qui ne tire pas son origine de l'élection, ou tout au moins qui ne la tire pas d'une élection 'identique.

Ces deux Assemb'ées sont ainsi hostiles l'une à l'autre, et en s'appuyant à son gré sur l'une des fractions du pouvoir législatif, le chef de l'État peut exercer facilement le droit de dissolution, son unique prérogative.

Mais si l'existence de deux Assemblées rivales, se contrôlant l'une l'autre apparaît, au premier abord, comme une sauvegarde contre certains entraînements, combien l'expérience ne démentelle pas ces prévisions favorables ?

Examinons d'abord le type primitif du système.

Dans les Étals où une grande aristocratie joue un rôle prépondérant, où armée de privilèges et représentant des intérêts spéciaux, elle a une existence à part, on voit la noblesse constituer un corps politique, une Chambre des pairs. Mais ce corps aristocratique, peu dévoué aux affaires générales, représente presque uniquement les intérêts et les désirs de la classe qui le compose. Où a-t-on vu les Chambres des seigneurs montrer du désintéressement ? Où ont-elles pris l'initiative des réformes qui attaquaient leur prépondérance? Si parfois elles furent obligées de subir des innovations, elles en retardèrent toujours l'exécution et en atténuèrent l'effet.

Mais ces retards, ces atténuations, plaisent fort aux gens qui demandent à une Chambre haute de soutenir ce qu'on nomme aujourd'hui les intérêts conservateurs. Plairont-ils également à la nation qui verra en face d'elle un obstacle irritant et un égoïsme avoué ? Ce contrôle prétendu qu'exerce la Chambre haute héréditaire est un défi à la volonté générale, défi porté au nom d'une classe détestée et au profit d'une minorité.

En sera-t-il autrement si la Chambre haute n'est pas le patrimoine de quelques familles, si elle est élective ou nommée par le gouvernement ?

Nous avons en France fait depuis cinquante ans l'expérience de la nomination des pairs ou

des sénateurs par le gouvernement, et nous en avons vu les résultats.

Sous la monarchie des Bourbons, comme sous celle des d'Orléans, la Chambre des pairs resta séparée du pays, auquel aucun lien ne la rattachait. Héréditaire, elle excitait toutes les haines que suscitent les privilèges de la naissance, et s'appuyant sur une caste sans influence politique dans la nation, ellQ n'eut même pas cet éclat qui intimide la raillerie et déconcerte la résistance. Viagère, elle se recrutait parmi les créatures d'un souverain en quête de favoris ou d'un ministère en recherche de partisans. Faite à souhait pour aduler le monarque, elle devenait servile, à moins qu'encouragée par son inamovibilité, elle ne se montrât subitement récalcitrante. Dans les deux cas, ses actes n'étaient point conformes au sentiment public dont elle ne relevait à aucun degré.

Mais, sous ces deux gouvernements, la monstruosité d'un double pouvoir législatif n'apparut point avec une grande évidence. En effet, la Chambre des députés issue du suff'rage restreint ne tirait pas sa force de la souveraineté populaire. Elle ne puisait pas dans les entrailles mêmes du pays une vitalité puissante. Comme la Chambre haute, elle n'était que l'organe de quelques citoyens, et si la classe qu'elle représentait était nombreuse, cette classe éprouvait les

mêmes préoccupations personnelles que l'aristocratie de gentilshommes et de bourgeois, où se recrutaient les pairs. La disparate n'était donc point trop choquante, et l'Assemblée non élue pouvait faire figure à 'côté de l'Assemblée élue.

Mais sous l'Empire, quand le suffrage universel eût la parole, quand partout le plus humble comme le plus fort fut admis aux affaires publiques, quand chaque citoyen put se dire qu'en votant pour son député, il avait indirectement participé aux résolutions du Corps législatif, le rôle de cette autre Chambre inconnue, formée en dehors des sympathies publiques et dont on entendait parler sous le nom archaïque de Sénat, devint presque ridicule.

Tant que fidèle à son origine et aux théories dictatoriales, l'Empereur pratiqua à la lettre la Constitution de 1852, on fit peu d'attention à la situation réciproque des deux Chambres. Quelle importance avaient, en effet, ces Assemblées ?

C'étaient deux conseils purement consultatifs composés d'hommes versés dans la science politique et dont le gouvernement, seul pouvoir responsable et souverain, écoutait les observations.

Mais l'heure vint où, circonvenu par de néfastes influences, l'Empereur fit l'essai du régime parlementaire. Le Corps législatif devint puissant et remuant. L'opposition y prit de l'importance. Les discours qu'y prononçaient des agitateurs furent

répandus à profusion par cette publicité maladroite que les organes officiels du gouvernement étaient forcés légalement de leur donner. En un mot, nous eûmes un pouvoir législatif capable, sinon de renverser, du moins de battre en brèche le pouvoir exécutif. Dès ce moment, la Chambre haute s'éclipsa devant l'éclat nouveau de la Chambre basse.

Le suffrage universel, tout inféodé qu'il parut au gouvernement impérial, et bien que l'Empire fut son fils aîné, s'intéressait plutôt au Corps législatif, son fils cadet, qu'à cette haute assemblée indirectement sortie de lui sans doute, mais à la formation de laquelle il n'avait pas coopéré par son vote direct. Il laissait le Sénat délibérer en paix, sans se soucier des coups d'épingle par lesquels certains sénateurs tentaient de courtiser la popularité.

Domestiques s'ilsapprouvaient, transfuges s'ils blâmaient, tels étaient aux yeux du public les sénateurs de l'Empire, si bien qu'au 4 Septembre l'émeute dédaigneuse neprit pas la peine de se présenter aux portes du Luxembourg, et que la présence même d'un président justement illustre et redouté ne valut pas à l'Assemblée sénile l'hommage d'une attaque violente.

De tels précédents ne sont pas faits pour encourager d'autres essais.

Aussi, abandonne-t-on généralement l'idée de faire nommer la Chambre haute par le souverain. Il faut donc en revenir à l'élection, et, afin que les deux Chambres ne soient pas semblables, on a imaginé de modifier ou de restreindre le suffrage qui sera chargé de désigner les pairs.

Les modifications et les restrictions qu'on peut infliger au suffrage « universel » sont infinies. Les catégories d'électeur à supprimer, les conditions de l'électorat, les modes d'élection sont choses si variables que l'imagination s'exerce facilement dans ce champ illimité. On peut faire que les citoyens riches choisissent les membres de la Chambre haute, comme on peut accorder ce droit aux sommités de toutes les carrières financières, industrielles et libérales. On peut rétablir le cens ou imposer de nouvelles conditions d'âge ; on peut aussi, au lieu de diminuer le nombre des électeurs, diminuer leur puissance et leur permettre seulement de nommer des comités chargés du choix définitif. Quels seront ces comités ? Là encore l'utopie a large carrière. Qu'ils soient composés de conseillers généraux, qu'on adjoigne à ces notabilités les plus forts imposés, qu'au contraire on recrute les comités soit dans l'universalité des électeurs, soit parmi des groupes de personnes déterminées par la loi, peu importe. Certaines de ces combinaisons

seront plus détestables que les autres, toutes seront mauvaises.

Par cela seul, en effet, qu'une des Assemblées aura été choisie par un petit nombre d'électeurs privilégiés, tous les citoyens qui n'auront pas participé à son élection condamneront ses actes. Et si le corps électoral n'est intervenu que pour nommer des comités, il se montrera encore plus hostile à ces pairs dont il n'aura pu discuter luimême la valeur et peser les mérites. De sorte que laChambre haute, destinée par les parlementaires à tempérer la Chambre basse dans ses écarts, mission déjà fort difficile à remplir sans choquer le sentiment général, sera en outre et tout d'abord accablée sous le poids d'uneirrémédiable impopularité.

Frappés de ce danger, certains hommes politiques veulent que la différence d'origine qui doit exister entre les deux Chambres se traduise, non pas par des mutilations dans le corps électoral, mais par une aggravation des causes d'inéligibilité. Cette pensée ne révèle-t-elle pas à quel point est suspecte la fidélité des mandataires de la nation?

OnespèrCj en changeant les élus, changer les décisions? Et ceux qui font un semblable outrage aux Assemblées sont en même temps ceux qui les préconisent le plus ! Quelle preuve plus victorieuse pourrait-on donner de l'insuffisance des

Parlements à refléter l'opinion publique ! Quoi ! il suffira de prendre les délégués du peuple dans certaines catégories de citoyens pour leur faire exprimer des idées opposées à celles des députés ordinaires ? 11 suffira que ces traducteurs de la volonté nationale appartiennent à des classes sociales élevées pour que la traduction n'ait plus le même sens. Et cette absence de fidélité est si bien prévue, qu'on peut la provoquer à volonté.

Nous ne nous inscrirons pas en faux contre ces affirmations, et persuadé comme nous le Bommes que les intérêts particuliers des membres de chaque Assemblée pèsent sur leurs convictions, nous ne doutons pas qu'en créant des pairs dont les intérêts soient différents de ceux des députés, on n'obtienne des votes diamétralement opposés.

Mais peut-on supposer que ces candidatures triées sur le volet et imposées par la loi seront estimées des électeurs? Si elles s'appuient sur des privilèges de naissance ou de fortune, les instincts démocratiques d'un pays égalitaire ou soidisant tel s'éveilleront avec violence.

La vanité personnelle est en France la grande base et en même temps le grand vice de l'égalité. Les distinctions puériles plaisent à notre tempérament peu amoureux des gloires sérieuses et des grands caractères. Nous admirons volontiers les beaux dévouements, pourvu qu'ils soient à la

mode, et les grandes actions qui ont du retentissement , mais nous ne les jalousons pas. Ce qui excite notre envie, c'est un titre , c'estune appellation sonore, c'est, avant tout, une notoriété tapageuse. Or, est-il notoriété plus incontestable que celle d'un membre du Parlement? La tribune est un tréteau d'où l'on peut taquiner l'attention publique. Permettre l'accès d'une de ces tribunes à quelques personnes seulement, c'est toucher à la fibre nationale la plus sensible, la fibre de la vanité contrariée.

Nous plaignons donc fort le pauvre candidat que le hasard d'une situation nobiliaire ou pécuniaire présenterait aux électeurs à l'exclusion des autres citoyens. Même favorisé par le scrutin, il serait toujours haï de ceux qui auraient été contraints de le nommer.

Et si l'on ajoute aux catégories d'éligibles ce qu'on appelait jadis les capacités, c'est-à-dire les fonctionnaires, les lettrés, les anciens députés, les conseillers généraux, on créera une aristocratie plus détestée encore. Lorsqu'en effet une aristocratie s'élargit, elle froisse un plus grand nombre de gens. Elle touche alors à tous et à tout, elle s'infiltre dans la nation ; chacun la frôle. Ses dédains, ses mépris se font sentir plus vivement, et commeellen'est jamais réellement accessible à tous, comme certaines conditions d'éducation reçue, de carrière accomplie eu ferment

l'accès à la plupart des hommes, elle le dispute en odieux çi l'aristocratie de naissance ou à l'aristocratie de fortune, sans avoir leur cohésion et leur vigueur. Elle forme, en un mot, la pire de toutes les oligarchies, l'oligarchie des satisfaits.

Aussi, les électeurs dont l'on restreindra les choix seront plus mécontents encore que si l'on empêchait certains d'entre eux de voter. Du moins, dans cette dernière hypothèse, les citoyens que l'on maintiendrait sur les listes électorales éprouveraient un sentiment de joie en voyant leur importance augmentée de toutes les exclusions prononcées contre les moins favorisés, tandis qu'en étendant les inéligibilités on humilie le corps électoral tout entier sans contenter personne.

Il faut donc avouer que le morcellement du pouvoir législatif en deux Chambres est pratiquement impossible, à moins qu'on ne rencontre, comme en Angleterre, une Chambre des pairs héréditaire, établie depuis des siècles et représentant la puissance dont une caste a été investie par la conquête. En ce cas, la race victorieuse qui a perpétué son autorité sur la race vaincue se cantonne dans le Parlement et s'y défend pied à pied.

Mais pour établir une semblable disproportion de droits, il a fallu la force, et, après la force, la tradition soigneusement conservée. Des siècles de

domination habilement maintenue ont élevé cet édifice qui s'appuie sur un état social particulier. Mais là où la base n'existe pas, on ne saurait le construire.

On s'évertue donc inutilenlent à contrarier la volonté nationale, avec ces Assemblées artificiellement aristocratiques qui cnt la mission apparente de représenter le peuple et dont on veut faire une barrière aux importunilés du peuple.

On crée des tuteurs là où il ne faudrait que des serviteurs. Et ces tuteurs détestés ne peuvent jamais exciter que le rire ou la fureur.

4" Respo:<sabilité ministérielle

Le parlementarisme ne se contente pas d'annihiler l'un par l'autre le souverain et le Parlement, il introduit la désorgauisauon dans la politique journalière, par la situation qu'il prétend faire aux agents de cette politique, aux véritables chefs du pouvoir exécutif (puisque le roi n'a qu'une puissance nominale), aux ministres.

Les inventeurs de Constitutions ont remarqué combien les gouvernements choquaient souvent l'opinion publique et ils ont prétendu faire entrer

l'opinion publique dans le conseil des rois par le

moyen de la responsabilité ministérielle.

Mais interroger fréquemment l'opinion publique eut été diftioile; Les parlemenltrires ont, du reste- pour premier article de foi, qu'elle ne se connaît pas elle-même, que le peuple ignore ses véritables intérêts. Aussi se gardent-ils de demander' jamais son sentiment au pays, ils se bornent à consulter les mandataires de la nation.

Nous disons les mandataires de la nation, mais nous ne rendons pas avec exactitude la véritable pensée des parlementaires. Sauf quelques naïfs qui veulent unir ces deux choses incompatibles : le suffrage universel et le parlementarisme, les autres,plus nombreux et plus logiques, sentent fort bien que dans le voisinage de celte loi du nombre instinctive et brutale, tous les ressorts délicats de leur système préféré se briseraient bien vile. Et s'il leur fallait apporter des exemples à l'appui de cette conviction très-juste, ils nous montreraient les assemblées issues du suffrage universel (le Corps législatif de l'Empire libéral ou l'Assemblée de Versailles, par exempl( ) soumises à mille soubresauts et procédant en matière politique par coups de théâtre. La raison en est aisée à concevoir. Les l'ariements élcclits exposés aux mécontentements périodiques de l'opinion cherchent a flatter les passions

des électeurs. Or, ces passions sont plus tumultueuses dans l'immensité mouvante du suffrage universel que dans les cercles pacifiques où se meut le suffrage restreint.

Les souffles d'enthousiasme ou d'indignation qui passent sur le pays soulèvent la populace. Les natures fortes et incultes dont se compose la multitude sont facilement en proie à l'exaltation parce que chez elles le raisonnement ne vient pas corriger la violence des sentiments. Les retours sont aussi brusques que les mouvements. Aussi, les 'députés qui, limités dans leur pouvoir par un terme assez court, veulent plaire au suffi âge universel et le suivre dans ses écaris, ne feront jamais que de la politique d'occasion et ne prendront que des mesures de circonstance. Les parlementaires voient pour la plupart avec regret l'intervention du suffrage universel dans la formation des Assemblées parlementaires. Celles ci, en effet, auraient plus de liberté et plus de bon sens, si elles devaient répondre de leurs actes devant un corps électoral fait à leur image, devant un corps électoral, raisonneur et égoï-te.

Cette critique qu'adressent au suffrage universel les vériiables parlementaires ne manque pas de justesse. Les brusques vaiiaiions de l'opinion publique sont incompatibles avec une politique sérieuse et sincère. Faut-il donc remplacer le suffrage de tous par le suffrage res-

treint, plus apte à exercer un contrôle permanent ?

Nous répondrions affirmativement si nous croyions à la nécessité d'examiner quotidiennement les actes du gouvernement. Aussi, parmi les hommes politiques qui prônent la responsabilité ministérielle, nous préférons ceux qui veulent la voir s'exercer devant une Assemblée issue du suffrage restreint. Ceux-là, en effet, préconisent un système que nous trouvons défectueux, mais qui, du moins, est complet ; les autres réunissent les théories les plus opposées, sans comprendre qu'ils aboutissent à une contradiction.

Mais si nous faisons aux parlementaires cette concession que le suffrage universel est incapable de contrôler avec utilité et réflexion chaque acte du gouvernement , c'est que nous jugeons le contrôle permanent de l'opinion publique dangereux à l'excès.

Nous revendiquons pour le suffrage universel le seul rôle qui lui convienne, c'est-à-dire le choix souverain d'une forme de gouvernement ; mais nous voulons qu'ensuite ce suffrage laisse le gouvernement qu'il a choisi continuer et mener à bout l'œuvre commencée, sans le troubler constamment.

C'est en effet, à notre avis, le vice irrémédiable du système parlementaire que ces investigations

entreprises de bonne ou de mauvaise foi, k propos de chaque démarche du gouvernement. La responsabilité ministériplle n'est autre chose que la réglementation de ces investigations.

Comment l'entendent et comment l'organisent ses partisans?

Chaque ministre comparaît devant la Chambre , au gré du député qui l'interpelle. Là, soit que le choix d'un agent ait déplu, soit qu'une mesure ait semblé vexatoire, tous ceux qui ont contre le ministre des griefs personnels, tous ceux qui aspirent à le supplanter, tous ceux que guident la hairie, la convoitise ou l'ignorance, se coalisent contre le cabinet. Contre le cabinet, disons-nous, car le ministre qui, sur un point de détail, n'est pas d'accord avec l'Assemblée, entraîne avec lui au péril ses collègues. Et parce qu'il a plu à l'un d'eux de commettre une imprudence, la solidarité oblige chacun des ministres à prendre leur part de la responsabilité collective.

Le cabinet étant ainsi mis en accusation, le jugement suit. Quel jugement! et combien les intérêts les plus graves sont jetés , dans ce système , à la merci des passions les plus aveugles ! Quoi ! s'il s'agit des affaires du plus mince particulier, d'une contestation 011 une parcelle de la fortune ou de Thon-

neur d'un citoyen est en jeu, la loi veut que les juges soi'-nt étrangers à la querelle qui s'agiie devant eux, et tout le monde s'indignerait si, en rendant un arrêt, un magistrat pouvait augmenter sa propre richesse ou sa propre influence ! Mais quand l'intérêt de l'État est en question ; quand il s'agit d'une de ces crises si coûteuses pour la fortune publique ; quand on décide si, de nouveau, tout sera bouleversé, si les améliorations entreprises vont être ou annulées ou transformées , si , une fois de plus , il va falloir défaire pour la tisser encore celte toile de Pénélope des gouvernements éternellement provisoires, les juges se trouvent être intéressés personnellement dans la solution à intervenir. Où donc trouveraient-ils l'impariialilé dont ils ont besoin ? Dans leur conscience? Mais il faut croire celte conscience bien pure et bien incorruptible, puisqu'on a multiplié à l'envi tout ce qui peul la tenter et la circonvenir.

Attaquer le minisire, le frapper avec emportement, lui décocher les traits les plus aigus, les accusations les plus venimeuses, c'est s'inscrire au premier rang de ses successeurs éventuels ; le renverser par son vote, c'est tuer celui dont on espère hériter. Combien d'hommes sont assez dévoués au pays pour résister à l'atlrait d'une pareille guerre, où un tel butin est le prix de la victoire ?

— 2oS —

Qui donCj pnrmi ces politiques effrénés qui vivent dans une atmosphère où tout respire l'amour et le culte de la puissance, où la seule distinction reconnue est l'autorité, pourrait so croire assez sûr de lui pour affirmer qu'il est resté sourd à toutes ces hon'teuses inspirations ? Lequel d'entre eux pourrait jurer que son jugement fut impartial, et qu'après avoir livré toute son âme à l'ambition, il a pu , à son gré, la reprendre pour la donner h la justice?

Mais , poussant jusqu'au bout l'argument . admettons que le ministre attaqué ail présenté une loi ma'encontreuse ou commis un acte impolitique. Il s'est trompé, nous le voulons bien, ei la Chambre a raison contre lui. Qu'arrivera-t-il? Si un vole hostile se produit, le ministre se retirera, entraînant avec lui ses collègues.

Est-ce là le moyen de former dans un pays de véritables hommes d'État, d'accoutumer au maniement des affaires piiiiliques ceux qui apportent au gouvernement de Tintelligence et de la bonne volonté? Quel homme peut être sûr d'être infaillible ?

Sacrifier un ministre utile et diligent parce qu'il s'est laissé aller à une inspiration fàivheuse, c'est tarir à tout jamais la source des grandes capacités politiques.

Et si l'Europe est si pauvre en hommes d'État, si ses gouvernements s'épuisent à en chercher

inutilement; si, dans chaque pays, les partis apparaissent aux affaires pour montrer tout l'embarras et toute l'impérilie de débutants, et pour quitter le pouvoir, juste au moment où, plus instruits des nécessités de l'État, ils allaient peut-être appliquer avec fruit leur expérience, la faute en est surtout au parlementarisme. Au parlementarisme, qui livre à la merci d'une Assemblée mal intentionnée des hommes d'État sujets à l'erreur sans doute, mais à qui ce régime ne permet pas d'invoquer les services passés pour pallier un moment d'inadvertance.

Si le parlementarisme , par les entraves qu'il met à l'édification de tout projet de longue haleine, est mortel aux tempéraments poliiiques, il ne faut pas oublier non plus de lui imputer une autre cause de décadence. Le député n'a qu'un moyen de parvenir au pouvoir et qu'un moyen d'y demeurer : l'éloquence. L'éloquence, qui seule peut lui donner de l'influence sur ses collègues; l'éloquence, sans laquelle le génie même se dépenserait en pure perte. Vainement un citoyen aura-l-il, par la perspicacité de son esprit et la profondeur de ses études, trouvé mille réformes ingénieuses; vainement réunirat-ilen lui toutes les qualités qui font les Richelieu, les Meilernich ou les Bismark. Si la nature ne lui a pas donné ce don banal et souvent déplorable d'une parole facile, il lui faudra ense-

velir ses idées et ses talents dans le cimetière de la librairie, ou les transformer en jeux d'esprit sur les planches du journalisme. Quant à les appliquer, il en sera à jamais empêché, et il se verra préférer le plus vulgaire improvisateur qui, pillant effrontément à droite et à gauche et défigurant les pensées d'autrui, les distribuera adroitenient dans des phrases bien cadencées. L'art oratoire, du moins, gagne-t-il à cet état de choses? En aucune façon. Jamais l'éloquence n'a été aussi vulgarisée, mais aussi abaissée que dans les Parlements. Il n'est point exact de dire que l'exercice répété d'un art en élève le niveau. Il semble, au contraire, que lorsqu'on emploie aux occupations de la vie journalière le talent que vous a départi la nature ; lorsqu'on le • ravale aux emplois domestiques; lorsqu'on le fait gagne-pain ou métier, on risque de le rendre lourd et banal.

Ainsi agissent les virtuoses de mauvais aloi qui, n'ayant pas approfondi leur art, en font un usage prématuré et immodéré. Loin de marcher en avant, ils reculent ; loin de grandir, ils diminuent. Tel est aussi le sort des orateurs que la vie parlementaire absorbe. Le style les préoccupe peu. Où trouveraient-ils le temps de l'appreftdre et qui, parmi les indifférents ou les exaspérés dont ils sont entourés, serait disposé à en goûter la beauté? L'ampleur et l'originalité de

la penséesont aussi superflues. La politique vit de quelques lieux-communs appliqués tant bien que mal à beaucoup de convoiiises, et si l'on essayait d'entraîner une Assemblée hors des grandes roules où se sont traînés et où se iraîneroni tous les Parlements, on provoquerait des protestations énergiques de la part de ceux qui se trouvent heureux dans ces chemins battus.

L'orateur peut, il est vrai, acquérir à la tribune la véhémence, l'éclat et la précision; mais la réunion de semblables qualités ne constitue pas l'éloquence et surtout ceite éloquence qui survit aux excitations du moment et qui va échauffer, à travers les âges, le lecteur désintéressé.

Ce don, que tout homme politique doit posséder sous le régime parlementaire, n'a donc même pas le mérite de contribuer au régal des lettrés et des délicats, et d'ajouter des œuvres glorieuses à celles qui ont illustré le génie humain. Il semble qu'un état de choses bâtard et impuissant flétrisse tout ce qu'il touche et ôte même sa sève et sa vigueur à la parole humaine. Et si des voix superbes se sont parfois élevées dans nos Assemblées délibérantes, c'est qu'elles parlaient, par delà les murs d'une enceinte étroite, au pays qui les écoutait : c'est que, passant pardessus les ministères et les oppositions, elles s'attaquaient h quelques-unes de ces queS'

lions immortelles que rien ne saurait avilir.

Mîiis, de ces interminables querelles entre des hommes politiques ennemis , de ces antngoiiismes, de ces récr iminalions, de ces mille inlerpellations sournoises, de ces innombrables tournois de cupidité ambitieuse qui remplissent l'histoire des règnes constitutionnels, qu'est-il resté? Des renommées bruyantes , des noms gonflés plutôt que grands , mais d'œuvres , aucune.

Et, du reste, fut- il prouvé que tous nos députés deviennent à la longue des parleurs diserts, que tous nos ministres puisent dans leur inspiration des répliques admirables, en aurionsnous pour cela plus d'hommes d'Éiat utiles au pays? Celui qui a le verbe haut et la parole entraînante est-il généralement doué d'une intelligence égale en profondeur à l'éclat qu'elle jette ? Nous pouvons répondre avec assurance que non. Une organisation humaine est rarement si généreusement traitée par la nature.

L'extrême propension qu'ont certaines gens k déverser au dehors la surabondance de leur pensée exclut presque toujours le goût de la réflexion longue et sérieuse. Le penseur parle peu et parle mal, parce qu'il n'a pas le loisir de formuler pour la fouie les ^-randes conceptions qui Tabsorbent. L'homme d'Ëiat est rarement

un penseur, plus rarement un orateur ; son rôle est de s'assimiler les théories des esprits investigateurs, d'en prendre la partie immédiatement applicable et de prévoir l'effet de cette application.

Le penseur conçoit, l'homme d'État agit, l'orateur fait comprendre les conceptions de l'un et explique les actes de l'autre. Or, une intelligence humaine, dans les bornes où elle se meut, ne saurait tout embrasser, et l'une de ces trois opérations suffit amplement à alimenter son activité. Si elle tente un effort plus étendu, elle se dépense sans profit.

Aussi trouvons-nous peu de grands politiques parmi les grands orateurs.

Or, ministres responsables signifie évidemment ministres orateurs, du moins dans la langue parlementaire. En vain a-t-on proposé de donner aux ministres des avocats chargés de les défendre, de scinder en deux le cabinet et de confier aux uns l'action, aux autres la défense de l'action. Ce nouveau rouage n'a d'autre résultat que de faire des ministres fictifs couverts par des ministres réels. Le ministre réel sera toujours celui dont le talent soutiendra devant l'Assemblée le cabinet ébranlé. Celui-là seul dirigera Its affaires, celui-là imposera sa volonté, parce que, s'il n'est pas obéi par ses collègues pourvus de portefeuilles, il peut les abandonner

à leur insuffisance et les priver de son indispensable concours.

Aussi, seul maître de la situation, seul capable de détourner l'orage, il n'aura plus autour de lui que des commis affublés d'un titre pompeux, pauvres diables qui se cacheront effarés derrière le rempart qu'il élève entre eux et la colère de leurs adversaires.

Mais, accordons aux parlementaires les meilleures chances, donnons-leur cet être introuvable, un ministre habile et disert, et demandonsnous si, malgré tout, la Chambre que nous supposons impartiale à l'égard de cet homme merveilleux ne sera pas pour lui un embarras insurmontable.

Comment se juge un acte politique ? Par les actes qui l'ont précédé et par ceux qui le suivront. C'est un point dans un ensemble. Et celui-là seul qui conçoit l'ensemble peut savoir si tel détail est utile ou non. Qu'il s'agisse de diplomatie ou d'administration, le principe est le même.

Quand on considère isolément un article de loi, un décret, un protocole ou une nomination, on risque fort de porter sur eux un jugement erroné.

Or, l'homme d'État est comme l'artiste qui a dans sa pensée la conception d'une composition

harmonieuse, conception lumineuse pour lui, mais qu'il ne saurait exprimer aux autres. Si le peintre travaille seul, suivant son inspiration, retouchant et effaçant,' essayant un eifet criard pour le moment, mais qui, dans la gamme des tons généraux, perdra de sa crudité, il pourra peut-être faire un méchant tableau, mais peutêtre aussi créera-t il un chef-d'œuvre. Au contraire, s'il doit à chaque instant, sur les ordres d'amis même expérimentés, de connaisseurs même délicats, chansrer l'ordonnance de sa toile, rectifier une perspective, ajouter un personnage, éloigner ou rapprocher les plans, il arrivera nécessairement à produire un amalgame de couleurs heurtées et de figures incohérentes. Tel le ministre, éternellement blâmé, troublé, bafoué, loué, insulté, empêché, et finalement ahuri. Agissez différemment, tâchez de le choisir habile et dévoué, puis laissez-le à lui même. Il fera peut-être des fautes, mais il n'en fera pas inévitablement. Tandis qu'en paralysant son initiative , vous produirez par la collaboration de votre intelligence et de la sienne (fussentelles supérieures toutes deux), une œuvre informe.

Nous avons examiné la responsabilité ministérielle telle qu'elle s'est exercée jusqu'ici, uniquement traditionnelle et, pnr cela même, plus respectée; elle n'est point inscrite dans les Gons*

tilutions. Et tandis que l'Amérique, dont les lois la régissent indirectement , l'applique à peine, l'Angleterre, où la Charte n'en parle pas, en jouit depuis de longues années.

Rien n'oblige, en effet, le cabinet qu'une assemblée censure à se retirer, et s'il ne donnait pas sa démission, il n'existerait d'autre moyen de le forcer à la retraite que de lasser sa persévérance par une série de blâmes successifs.

Aussi un pareil état de choses a inquiété bien des parlementaires et les a engagés à rechercher un mode de coercition qui contraignit le ministère à la retraite.

Depuis les peines portées contre la haute trahison jusqu'à la simple destitution, tous les châtiments ont été proposés par les faiseurs de Constitutions.

Celte nouvelle sorte de responsabilité à la fois politique et pénale finira, un jour ou l'autre, par être adoptée chez quelque nation ; et ce sera la fin et la ruine de cette gigantesque folie de la responsabilité ministérielle. Lorsque des destitutions violentes, des dégradations ou des peines affliciives seront prononcées contre les hommes d'État récalcitrants, la nation passionnée par de semblables événements s'érigera en juge du différent parlementaire.

Et le jour où l'on voudra donner une sanction h la tradition de la responsabilité ministérielle,

cette tradition croulera sous la protestation énergi:que du bon sens.

Que dit le bon sens, en effet? C'est que seule l'autorité qui a choisi les ministres et pour le compte de lacjuelle ils dirigent les affaires aie droit de les renverser. Qu'une Assemblée souveraine et unique, Convenliou autoritaire et toutepuissante, gouverne directement le pays par des ministres qu'elle désignera elle-même, qu'elle demande ensuite des comptes à ses agents, le procédé pourra sembler imoarfait, mais il n'aura rien d'illogique. Qu'on discute l'aptitude d'une réunion d'hommes à agir, qu'on trouve un Parlement incapable de prendre une résolution réfléchie, nous ne saurions démentir une semblable appréciation : mais, le point le départ admis, cette Assemblée, a la fois législative et executive, a toute qualité pour biàm.er la conduite de ses ministres. Certes, comme beaucoup de volontés individuelles concourent à former l'opinion d'une telle souveraine, comme chez elle s'agitent des ambitions inavouables, le jugement sera souvent intéressé, mais il aura chance d'êtro éclairé.

Si, au contraire, le gouvernement est aux mains non plus d'une Assemblée, mais d'un maître unique, ce souverain doit avoir seul le droit de choisir et de révoquer les ministres. En effet, le chet de l'État sait quel but il a voulu atteindre

et quelles' instructions ont reçues ses agents: il appréciera donc leur conduite en connaissance de cause.

Tel est l'esprit de la Constitution de 1852 qui, avec quelques modificalions, pourrait devenir le type d'une Constitution vraiment dictatoriale.

5° Constitution dictatoriale

Nous avons examiné, dans les chapitres précédents, l'origine du pouvoir; nous avons vu dans quelle forme il est préférable de le déléguer ; nous l'avons confié à un dictateur, nous avons recherché à quels caractères nous reconnaîtrions l'homme propre à ces hautes fonctions. L'élection de cet homme a été entourée de garanties nombreuses, il a été choisi librement, mais à partir dujour où il entre en possession de son mandat, nous devons non point à lui qui n'est rien, mais à nous-mêmes, ses sujets, qui sommes tout, de lui donner la facilité de mettre en œuvre ses qualités et de développer sans entraves son programme.

Comment y parviendrons-nous? Nousplacerons près de lui des conseillers, mais nouslui réserverons la décision. Nous placerons près de lui des conseillers, parce que nous n'avons pas lapréten-

lion de découvrir en lui un de ces génies immenses dont rien n'arrête l'essor. Nous ne lui demandons que du bon sens et de la bonne volonté. Or, la principale utilité du bon sens consiste à discerner et à suivre les sages avis.

Nous n'épargnerons donc rien pour que toutes les idées justes puissent parvenir à l'oreille du souverain. Un Conseil d'État dirigera l'administratiof), une Chambre des députés préparera les lois.Maisl'existence de cette dernière Assemblée (à laquelle la Constitution de 1 832 refusait la publicité et à laquelle nous l'accorderions volontiers, ne seraii-ce que pour éviter de faire croireau public qu'il s'y cache de grands hommes), ne portera aucun préjudice ù l'omnipotence du pouvoir exécutif. Seul le chef de l'État proposera, ratifiera et promulguera les lois.

L'Assemblée procédera donc par voie d'avis comme le Conseil d'État lui-même, avec celte différence que les députés apporteront au souverain l'expression plus complète de l'opinion actuelle du pays.

Si, SOI tant de ses attributions ou s'adonnant à une opposition systématique, le Corps législatif, au lieu d'être un allié, devient un ennemi, le Souverain le renverra devant le pays pour que le conflit emre le Parlement et la Couronne soit définitivement tranché.

Mais l'immixtion du Corps législatif dans les

affaires politiques peut résulter d'une attitude purement passive. Telle loi semble au chef de l'Élat absolument indispensable-, qu'arrivera-t-il si elle est repoussée par la majoriié de la Chambre ? Enfin, la loi du budget qui, chaque année, met en question l'existence même du gouvernement , fournit un moyen de rentrer indirectement dans le parlementarisme et de faire dépendre d'un caprice de l'Assemblée l'existence du gouvernement choisi par la volonté nationale.

D'après la Constitution de 1852, le gouvernement, lorsqu'il avait dissous la Chambre (ce qui serait inévitablement le résultat d'une semblable résistance), pouvait se passer pendant six mois du concours des députés et se contenter de l'adhésion du Sénat.

Evidemment, cette Constitution faisait fausse route ; elle tournait la difficulté et ses auteurs travaillaient plutôt pour le moment présent que pour l'avenir.

Les sénateurs de cette époque, presque tous "mêlés au coup d'État du 2 Décembre, semblaient faire partie de la maison impériale et, en demandant leur avis, on manquait de franchise, parce qu'on comptait sur leur complaisance.

Or, la première qualité du régime dictatorial doit être la sincérité.

II ne lui est jamais permis de faire intervenir

des fontômos et d'appeler à son aide des alliés chimériques.

A quoi bon, par conséquent, attribuer au Sénnt une importance doublement fâcheuse, et parce qu'elle n'apportait aucune force morale au gouvernement, et parce qu'elle laissait supposer que le gouvernement avait besoin d'une augmentation de force morale ?

N'était-ce pas , du reste , une imprudence manifeste que de se fier à la servilité constante du Sénat inamovible? Certes, lorsqu'ils aspiraient à devenir Sénateurs, les candidats à la Chambre haute n'étaient point avares des protestations de leur dévouement ; mais leur âge et leurs fonctions les mettaient à l'abri des disgrâces. Ils pouvaient, sans courir aucuil risque, rechercher le facile plaisir d'une opposition peu périlleuse, et rien n'eut été moins étonnant que devoir un jour le Sénat, se juchant sur le piédestal de ses antiques devanciers, parler à son tour de liberté et jurer de mourir pour l'indépendance. Si bien qu'il eût fallu, en ce cas, se donner le ridicule embarras de faire porter hors de la salle des séances ces infirmes vieillards, par des grenadiers tout honteux.

La Constitution de 1832 rentrait donc dans le parlementarisme par le pouvoir exorbitant qu'elle reconnaissait à une Assemblée dont il semblait qu'on ne pût se passer, et par le peu de

bonne foi qu'elle montrait en confiant ce pouvoir à ceux qui semblaiei)t incapables de l'exercer. Pourquoi ne pas faire preuve d'audace et de franchise? Pourquoi ne pas affirmer que la responsabilité résidaitdansrEmpereur,quiseul supportait le poids de ses fautes, et que, par conséquent, ni les sénateurs, ni les députés, n'avaient aucune puissance propre ?

Le budget était soumis aux députés -, chaque loi leur était communiquée, [fort bien ! Sur leur refus d'aider le gouvernement, la dissolution était l'arme qui permettait à l'Empereur de renvoyer devant les électeurs des conseillers rebelles, très-bien encore ! Mais, à ce moment," le pouvoir exécutif aurait dû être autorisé à agir sans l'adhésion d'aucune Assemblée et à prendre pendant un certain temps toutes les mesures utiles au salut public.

Nous disons « pendant un certain temps, » car le souverain que nous voulons indépendant doit pourtant recevoir des avis.

Or, les plus utiles et les plus autorisés de ces avis sont ceux que donnent les élus du suffrage universel. Il serait donc contraire au bien de l'État que des décrets fussent indéfiniment mis a la place des lois, et que la discussion se bornât à une échange de communications entre le souverain et ses ministres.

Après quel 4élai doit prendre fin Tintérim

législatif? Nous ne saurions le fixer exactement. Une coiivocalion trop prompte des électeurs aurait pour résultat infaillible de donner à leurs votes un caractère de passion; un délai trop prolongé mécontenterait l'opinion publique et prouverait que le chef de l'État hésite à faire le pays juge du conflit qui vient de s'élever.

De même, il nous semble difficile de déterminer sans longues hésitations le mode de la convocation. Le gouvernement pourra»t-il avancer ou retarder cette convocation? Sera-t-elle de droit, après une période incommutable?

Ce qui nous semble évident, c'est que la nouvelle Chambre doit êire élue après un délai moralement assez long pour que le pays ait repris une certaine iranquibité.

Il peut arriver que cette Assemblée nouvelle soit composée d'hommes hostiles au souverain et que le Corps législatif fusse de nouveau obstacle auxvolonés du chef de l'État. Le conflit deviendra-t-il donc interminable ? Et le pays serat^il condamné à voir s'éterniser à ses dépens une lutte funeste?

C'est pourtant ce que ne prévoyait pas la Constitution de 1852, qui, en proclamant sansTorgai i&er la responsabilité du souverain, semblait légitimer d'avance toutes les insurrections. Que signifiait , en effet , cette phrase unique : a L'Empereur est responsable ? » Elle voulait

dire, et nulle autre traduction n'était possible : « Le peuple jugera les actes du gouvernement et renversera le souverain quand il en sera mécontent. » Car, on ne saurait admettre que celte responsabilité fut inventée au profit du chef de l'État, et qu'elle eût été inscrite dans la Constitution pour conférer à l'Empereur le droit de se faire acclamer a son heure par un nouveau plébiscite. Aussi lorsque, le 4 septembre 1870, on s'insurgea contre la dynastie, on eût cette excuse toute prête que la révolution était absolument conforme à la Constitution, et qu'elle appliquait l'article concernant la responsabilité impériale.

Pour nous, il nous semble qu'un gouvernement doit condamner à l'avance les coups de force, plus dangereux encore que les coups de majorité, en montrant au peuple que non-seulement le droit supérieur de la nation est entier et inaliénable, mais que l'exercice de ce droit est réglé.

Pour ne pas donner à la dictature l'apparence d'une monarchie de bon plaisir, il faut écrire lisiblement , dans le contrat passé entre la natio.i et son élu, non-seulement que la nation peut déchirer ce contrat, mais comment elle peut le déchirer. Et peut-être se sachant indubitablement maître de son sort, le pays se reposera-t-il avec plus de confiance sur son gouver-

nement, assuré qu'il sera de pouvoir légalement s'en débarrasser.

Nous nous trouvons donc en présence de cette situation difficile : le chef de l'État a eu le dessous dans la lutte engagée contre l'Assemblée ; la nation a renvoyé aux affaires les mêmes hommes ou des hommes aussi hostiles, et, dès leur réunion, les députés ont affirmé leur animosité contre le gouvernement ; ils ont manifesté la volonté bien arrêtée d'en finir avec le régime établi.

Aussi les éléments essentiels de toute organisation politique manquent. Le budget n'est pas voté, les lois nécessaires sont repoussées ; il faut en arriver à une seconde dissolution.

Que prouve cette hostilité ? C'est qu'il s'est passé dans l'opinion publique un revirement sérieux. Il ne s'agit plus du blâme malavisé d'un acte ou de quelques actes; c'est la condamnation formelle du système en vigueur.

La nation a eu le temps de refléchir ; le souverain, libre de tout conseil, armé d'un pouvoir sans limites, a pu donner la mesure complète de sa capacité. On lui a tout livré ; l'apparence d'une contradiction ne s'est même plus produite pendant l'absence de la Chambre, et le résultat n'a pas été meilleur ; la nation a pensé que l'opposition avait raison.

L'heure est venue où le dictateur doit porter la terrible responsabilité de sa puissance. Deux dissolutions consécutives se sont produites; et par ce mot nous entendons deux dissolutions qui ne sont point séparées par une sorte de réconciliation, par un vote favorable, par une de ces adhésions même peu importantes qui supposent la possibilité d'une entente. Non, deux dissolutions n'en formant pour ainsi dire qu'une, deux affirmations successives ont prouvé que la lutte engagée entre l'opinion et le gouvernement était sans issue. Est-il preuve plus éclatante d'un immense péril pour l'Éiai ?

Que devra faire le souverain ? Se retirer ? Pas encore. L'arrêt du peuple n'est point assez clair. Quand la nation parle par la bouche de ses délégués, elle ne dit pas toujours ce qu'elle pense. Le pouvoir qu'une nation majeure doit donner elle-même, elle doit le reprendre elle-même. Nul ne peut usurper ce redoutable droit de réformer une telle œuvre, nul ne peut se croire assez habile pour pénétrer dans les profondeurs de la pensée populaire. Le souverain deux fois condamné par les députés n'a plus qu'un devoir : en appelt^r directement à h nation.

El ici, les délais doivent être courts. Aucun essai nouveau ne saurait être tenté. De telles tentatives, lorsqu'elles sont malheureuses, coûtent cher. Ces délais doivent être inscrits dans

la Constitution et comprendre le temps strictement nécessaire pour la convocauon des électeurs. Le décret prononçant la seconde dissolution emportera de droit celte convocation, et, sans nouvel avis, les électeurs se rendront, un nombre de jours déterminé après le décret de dissolution, dans les salles habituelles de vote.

.Quelle question sera posée au pays? 11 nous semble qu'une formule très-simple serait la meilleu.e, et qu'en demandant au peuple s'il veut maintenir les» pouvoirs du souverain, on ne permettrait à personne de susciter des équivoques.

La réponse de la nation dictera au souverain son devoir. S'il est déchu, il se retirera, ; s'il est approuvé, l'Assemblée restera dissoute et des pouvoirs il imités seront coriférés au gouvernement pour un temps considérable.

Mais on nous objectera que certainement le souverain ne se retirera pas devant le blâme du pays. Nous sommes impuissants à affirmer le contraire, comme le sont du reste les républicains à prouver que le Président aiiandonnera Its affaires au terme de son mandat, ou les monarchistes à nous convaincre que le roi respectera la Constitution, Il est possible que la loi soit violée, que le souverain essaie d'en imposer à la nation, grâce au déploiement d'un redoutable appareil militaire. Ce crime sera-t-il la

condamnation des efforts tentés pour organiser la responsabilité? En aucune façon. Toute régie peut être méconnue, tout pouvoir peut devenir usurpateur et iHégal. Ce vice de chaque chose humaine est de ceux qu'on ne saurait ni éviter ni prévoir. Est-ce en relirant au pouvoir exécutif le droit de commander l'armée que les républicains espèrent se soustraire à de semblables dangers? Mais, en ce cas, l'Assemblée à qui ils confieraient le soin de requérir la force publique pourrait abuser de ce droit pour perpétuer indéfiniment son autorité. N'a-t-on jamais vu les Assemblées prétendre à une excessive longévité?

Mais si le souverain respecte la Constitution et descend du trône après un pUbiscile , sa retraite laissera-t-elle le pays en proie à l'anarchie? Rappelons-nous que l'Assemblée dissoute sera à ce moment victorieuse. La Constitution ne saurait lui refuser le bénéfice de son triomphe ; ses membres pourront de droit se réunir pour concentrer entre leurs mains toute l'autorité et pour veiller provisoirement aux intérêts publics, en attendant que le peup'e décide quelle forme de gouvernement il prétend adopter.

Ainsi, l'intérim du gouvernement ne saurait durer un seul instarit. Les membres de l'Assemblée, impatients de profiter de la victoire, se tiendront prêts à saisir le pouvoir dèsqu'une nouvelle favorable leur parviendra. 11 nous semblerait

même juste qu'une commission formée d'agents choisis par le souverain et de délégués de l'Assemblée dissoute (délégués nommés pr.r cette Assemble immédiatement après le décret de dissolution) fût chargée de vérifier le résultat du plébiscite. Toutes les garanties imaginables seraient donc données aux deux adversaires et, qu'on nous permette le mot, nous aurions l'organisation légale et pacifique de la Révolution.

Certains préféreraient sans doute un état éternellement stable, mais l'expérience a trop bien prouvé en France que l'hérédité est une illusion, l'irresponsabilité du roi un leurre et la perpétuité républicaine une naïveté, pour espérer que les institutions auront désormais une solidité voisine de l'immobilité.

Et de quel droit, du reste, imposer aux peuples un gouvernement immuable ? Tout ce qu'il faut éviter, c'est l'effusion périodique du sang, c'est la guerre civile, c'est la crise brutale pendant laquelle la majorité dispersée et endormie est surprise par la minorité plus vigilante.

Les conservateurs nous reprocheront de recon^ naître le droit à la Révolution, les révolutionnaires se plaindront de ce que nous entravons ce droit au lieu d'en faciliter l'exercice, comme fait la République, cette forme légale mais violente de la Révolution permanente.

Ces derniers redouteront surtout que la nation

après avoir choisi des députés hostiles pour manif«^ster au souverain son mécontentement, recule devant une mesure radicale et hésite, au moment du plébiscite, a prononcer le non définitif. Nous l'espérons bien ainsi.

Nous croyons que chacun réfléchira ; le travail et l'épargne parleront plus haut que l'instinct de taquinerie , T'en oubliera les désaccords de détail pour se souvenir que toute institution a des défauts et qu'il faut parfois garder le médiocre afin de ne pas rencontrer le mauvais. C'est pour cela que nous voulons une question bien claire, qui montre à l'électeur la conséquence de son vote; c'est pour cela que supprimant tout intermédiaire, nous mettons le citoyen en face du souverain et que nous lui disons : « Veux-tu frapper ? » Souvent sa main s'arrêtera; tant mieux. Il ne sera impitoyable que s'il croit l'État en péril. Et alors , qui pourrait le blâmer?

Une responsabilité ainsi définie nous paraît suffisante pour faire respecter la volonté du peuple. Elle sauvegarde le droit de la nation et laisse au chef de l'État la liberté d'action indispensable au fonctionnement du gouvernement.

Que viendrait faire à côté d'elle la responsabilité ministérielle? On s'est efforcé de combiner deux responsabilités qui semblent s'exclure, celle du chef de l'Étst et celle des ministres.

L'essai de cette combinaison ne fut pas heureux en 1870, et malgré Tintervenlion des ministres auprès du Parlement, malgré l'apparence du mécanisme constitutionnel, la France ne voulut jamais voir dans le cabinet autre chose que l'expression de la pensée du souverain.

Les républicains entachés de parlementarisme adoptent pourtant cette double responsabilité : mais ils font des réserves. Suivant eux les ministres ne couvrent pas un président de République comme ils couvriraient un monarque constitutionnel ; le Président reste toujours responsable devant l'Assemblée. Comment le seral-il, dans leur pensée ?

Les uns, ceux qui donnent au Président le droit de dissolution, veulent que sa responsabilité ne commence qu'après cette dissolution. La nouvelle Assemblée pourra le déposer. Jusque-là les minisires auront été seuls responsables.

Les autres permettent au Président de se faire à son gré solidaire ou indépendant de ses ministres. Si un acte lui semble grave, il posera devant l'Assemblée la question de gouvernement et mettra ainsi son pouvoir à la merci d'un vote. Sinon, les ministres tomberont et il restera debout.

Le premier système a le tort de faire su[)porter au chef de l'État le poids d'un ensemble d'actes gouvernementaux dont chacun a été

imputable aux seuls ministres, puisque, jusqu'^ la dissolution del'Assimb'ée, ces fonciionnaires ont eu le pouvoir effectif, conséquence de leur responsabilité.

Le second n'est qu'une sorte de trompe-l'œil ; le Président, facilement instruit des dispositions des députés, se fera so'idaire du cabinet pour forcer l'Assemblée à l'obéissance, s'il se sait appuyé, mais il se gardera de couvrir ses ministres s'il est en face d'une Chambre déterminée ou hostile.

Les parlementaires du 2 janvier 1870 ne s'étaient pas donné tant de peine, ils affirmaient l'existence simultanée de deux responsabilités, sans même expliquer où commençait l'une et où finissait l'autre.

Pour nous, nous voyons dans la situation des ministres irresponsables la solution de la question.

La responsabilité du souverain suffit, mais pour qu'elle soit à bon droit invoquée contre lui, il faut que toute l'autoiité ait résidé dans ses mains. Sans cela le chef de l'État, n'ayant pas dirigé les affaires à sa guise, ne saurait être coupable des fautes d'autrui. Eu vain dirait-on que l'ensemble de la politique est imputable au chef de 1 État, tandis que les ministres répondent des détails ; ce sont les résolutions de détail qui assurent l'exécution du plan générah

Pour demander compte aux ministres des mesures prises quotidieanement, il faut qu'ils aient eu la possibilité de ne point prendre ces mesure ; en ce cas seulement ils sont les véritables auteurs du mal commis. Quant au souverain, les citoyens n'auront le droit de s'attaquer à lui que si les ministres ont été de simples agents recevant et exécutant les ordres du maître. C'est, du reste, la véritable notion du pouvoir ministériel.

Mais si les ministres sont vraiment des commis irresponsables, qui donc doit les nommer et les révoquer? Le souverain.

Dès qu'un homme se sera fait remarquer par son intelligence des affaires et son dévouement au prince, il pourra être appelé à mettre son talent au service de l'État.

Sans doute il ne sera pas semblable aux membres de ces cabinets merveilleux, où chacun semble posséder toute science et se trouve apte successivement à l'administration, à la diplomatie, aux travaux publics ou à la guerre. Une telle variété de connaissances ne se présente que parmi les parlementaires.

Les ministres d'un dictateur ne seront pas universels ; ils auront étudié un seul côté des sciences humaines, mais ils n'attendront plus les explications du dernier employé de leur administration pour comprendre les questions les

plus élémentaires ; ils parleront souvent avec peu d'éloquence, mais ils exposeront, dans des rapports ou dans de simples conversations avec le chef del'Éiat, des réf'ormes longuement élaborées. Ils ne répondront que de leurs actes personnels, et si l'un d'entre eux est indigne de sa fonction, celui-là se retirera seul, laissant ses collègues poursuivre l'œuvre commencée.

De tels ministres, triés avec soin, absorbés par la direction de leur département, seront rarement renversés. Aucune jalousie, aucune compétition ne précipitera leur chute. Le souverain , qui seul peut les destituer , ne saurait éprouver à leur égard aucun sentiment de rivalité ou d'envie. Il sera impartial, parce que son propre intérêt est garant de son impartialité.

Sans doute ces ministres se montreront peu favorables aux diverses oppositions et défendront le gouvernement avec une fermeté inébranlable. Mais qui pourrait s'en plaindre, puisque ce gouvernement ainsi défendu n'en restera pas moins soumis aux décisions de la nation, à laquelle il suffira de deux votes hostiles pour reprendre possession d'elle-même?

Cette idée de créer des ministres administratifs est si gro>se d'avantages qu'elle n'a pas échappé aux partisans du parlementarisme. Ils ont voulu l'appliquer à leur théorie. L'Assem-

blée, dans ce système, apprécierait les actes d'un ministère pris hors de son sein.

Seraii-ce la une innovation raisonnable? Nous en doutons. La Chambre qui devrait juger la conduite de ces ministres administratifs n'aurait aucune compétence-, sans doute elle serait impartiale, puisqu'elle n'aurait plus d'intérêt à la chute du cabinet, mais elle ne serait pas éclairée. Nous l'avons dit, pour critiquer un acte de gouvernement, il faut savoir quels motifs ont Inspiré cet acte, comment il se classe dans la politique générale, quelle portée il aura et quel résultat en attendent ses auteurs. Celui-là seul qui dirige souverainement les affaires est capable déporter ce jugement.

Aussi une Assemblée ne posséderait la compé'ence nécessaire pour juger des ministres pris hors de son sein que si, n'ayant pas de pouvoir exécutif auprès d'elle, elle inteivenaii directement dans les affaires publiques. Elle jouerait alors le rôle du chef de l'Éiat et en exercerait toutps les prérogatives-, mais ce n'est point ainsi quelesparlementaires entendent les rapports des ministres adminisira'ifs et de leur Assemblée. C-^lleci, toute législative , ne s'occuperait pas d'administration , mnis elle ferait néanmoins comparaître à sa barre simm la personne, du moins la politique des ministres. Tribunal aveugle, jugement inévitablement injuste !

Donnons donc au chef de l'État la juridiction suprême sur ses ministres , et nous aurons le droit de lui demander ce qu'il aura fait de la toute-puissance que nous lui aurons accordée.

« Stérile consolation, nous répondront nos adversaires, s'il nous a conduits à la ruine ! )>

Sans doute, mais pourquoi prévoir cette ruine? L'histoire nous a démontré déjà la grandeur des dictatures et la prospérité des peuples qui ont su s'y soumettre. La raison nous enseigne que dans cet' e guerre de chaque jour déclarée par le genre humain à la nature, aux circonstances, aux méchants, il faut, comme dans une guerre entre deux peuples, qu'une volonté unique, servie par des instruments passifs, conduise les nations au triomphe. Certes, nous n'ignorons pas quels périls présente la concentration de tout le pouvoir sur une seule tête, et nous connaissons trop bien la faiblesse de l'organisation humaine pour nier l'influence fatale que peut avoir, sous l'empire des dictatures, l'affaiblissement d'un auguste cerveau.

Mais tout en reconnaissant ces éclatantes déceptions que nous prépare souvent le pouvoir personnel, nous ne saurions te cundamner.Si l'on pouvait se passer de gouvernement, si les hommes tous bons et tous justes s'unissaient de leur plein gré, pour employer leurs forces au bonheur

général, s'ils n'avaient ni ambition, ni malignité, ni envie, ni colère, s'ils s'enlraidaient sans perfidie et se coudoyaient sans choc, un gouvernement, quel qu'il tut, deviendrait inutile, et l'on nous reprocherait, à juste litre, les vices de celui que nous soutenons. Mais puisqu'il faut une autorité qui proiége, qui réprime et qui améliore, et j)uisque cetie autorité est confiée à des mains humaines, elle sera nécessairement imparfaite. Or, il s'agit de savoir si, en opposant les volontés qui concourent à un but, comme l'a imnginé le parlementarisme , on diminue les chances d'insuccès. "^

Pour éviter qu'un seul homme exposé, nous le savons, aux maiadies qui «iffectent l'intelligence, à la vieillesse qui l'affaiblit, aux passions qui la voilent ne commette des fautes, on le fait surveiller par d'autres hommes dont l'intelli- ;.,' nce n'est pas plus solide, dont les passions ne sont pas plus clairvoyantes. Et ainsi l'on multiplie toutes les faiblesses inhérentes à l'esprit humain par toutes les aberrations inséparables du concours de diverses rivaliiés!

Que l'on se rassure cependant! Cet homme sujet a Tel I eur que nous invfhlis.sons de la loutepui^S'iniv, reste en noue pouvoir. Bien qu'il ne s:oil p•l^ cli.iig.' tic ieii6, il t t«t élei iii llemem menacé du d.mger le pius redoutable, de la colère légale du peuple.

La sécurité et la prospérité publiques sont ainsi sauvegardées ; et quant h la liberté dont les parlementaires sont si jaloux, nous la respectons mieux qu'ils ne le font eux-mêmes, car la meilleure des libertés, nous devrions dire la seule qui existe en dehors de l'anarchie , est celle de choisir son maître et de pouvoir le renverser.

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