‹ Essai sur la dictatureChapitre 5 sur 12 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

A QUI LE PEUPLE DÉLÉGUERA-T-IL LE POUVOIR ? CE POUVOIR SERA-T-IL SANS LIMITES?

De la Dictature

La Sictature a été de toutes les formes de g,ouvernement la plus utile aux peuples et la plus détestée par eux.

Toutes les grandes institutions, tous les progrès de l'humanité sont dus à l'intervention d'un maître absolu qui a confisqué la liberté et l'initiative de tous, et qui s'est érigé en souverain juge du mérite et de l'intelligence.

La dictature, quelque nom qu'elle ait reçu, quelque titre qu'ait exigé son orgueil, est, du reste, aussi vieille que le monde; elle s'est présentée la première à l'esprit des peuples en formation.

Les périls et les dangers qui assaillirent l'homme faible et désarmé lorsqu'il prit possession de la terre, son esclave et son ennemie,

firent naître chez lui un désir plus puissant que tout autre : le désir d'être protégé. Se souciant peu d'être libre, n'ayant pas le loisir d'être fier, il se préoccupa uniquement de ne pas mourir ; il se demanda avec inquiétude comment il lutterait contre la brutalité de la nature et contre la malignité'de ses semblables. Seul, il ne pouvait rien ; il lui fallut s'allier avec ses proches,.de là la tribu. Mais la tribu, formée de volontés diverses, ne savait quelle résolution adopter, de là la dictature.

Le premier dictateur fut celui qui, dans une chasse, indiqua le moyen de traquer la béte fauve et dirigea les pas des sauvages affamés de telle sorte que le gibier tombât dans leurs pièges, ou bien encore celui qui, sauvant la tribu attaquée ou la flattant par l'espoir du butin, organisa une défense ou inventa un plan d'attaque. Ce jour-là, les compagnons de ce guerrier se sentirent rassurés, ils furent certains de contenter leur appétit et de résister à leurs voisins et ils obéirent aveuglément à l'homme qui, en échange de leur liberté, leur procurait la sécurité. Ils commencèrent en même temps à haïr ce maître; le bon sens et l'intérêt les forçaient à se soumettre, mais l'envie leur suggérait l'rdée de la révolte. Chacun s'irrita de cette supériorité, d'autant plus blessante qu'on la sentait davantage; plus le chef était indispensable, plus il de-

venait odieux. Puis un jour, quelqu'un, mettant ses passions au-dessus de ses intérêts, se débarrassait du maître et du sauveur. On récompensait d'ordinaire le libérateur en l'élevant à la place du tyran qu'il venait de renverser.

Plus tard l'institution se perfectionna. Quand les chefs comprirent que l'autorité était pour eux une source de dangers, et que la tranquillité qu'ils donnaient à la tribu diminuait leur propre sûreté, ils mirent à profit leur puissance pour se protéger eux-mêmes. Ils voulurent que certains hommes eussent un intérêt particulier à la conservation de la vie du maître, et ils établirent entre le peuple et eux-mêmes une caste intermédiaire qui jouissait de certains privilèges. Comme le butin pris par les guerriers était à la disposition du capitaine qui avait commandé l'expédition, celui-ci pouvait, au moment du partage, favoriser les uns au détriment des autres. Il • aggravait les griefs de ses ennemis, quand il diminuait leur part; mais du moins il se créait des amis.

Un dictateur suppose donc des prétoriens. Les prétoriens furent ceux des guerriers que le maître s'attacha par des présents, et ce système primitif, si bien adapté au caractère de tous les peuples, n'a cessé d'être le grand levier des popularités.

Mais le chef, défendu par un groupe com-

pacte d'amis, rencontrait de nombreuses inimitiés. Heureusement, les conservateurs sont de toutes les époques, et beaucoup de mécontents, au retour de la chasse ou de la guerre, pensaient que, si le chef leur enlevait une part de ce qui leur était dû, mieux valait encore avoir peu que de ne rien recevoir.

L'idée d'entreprendre une expédition sous une direction nouvelle les effrayait. Le dictateur comptait sur le concours de ces gens-là, et il vivait tranquille, protégé par ses gardes particuliers, contre les entreprises des exaltés.

Mais un ennemi redoutable, dont rien ne pouvait le défendre, approchait à grands pas. Le chef se sentait vieillir, et la mort était là toute prête à lui rappeler l'égalité des conditions.

Ne resterait-il donc plus rien de sa puissance? L'idée d'hérédité se faisait jour dans son esprit; un peu confuse d'abord, puis plus nette. Elle caressait le goût de l'humanité pour l'impossible, et pour le plus impossible des impossibles, pour l'immortalité.

Le fait qu'un autre homme, par cela seul qu'il a été engendré par vous, se revêt de votre personnalité pour exercer vos droits, vous procure, sinon cet attribut surnaturel, du moins un des éléments de cet attribut, la perpétuité de l'œuvre commencée.

Quel cerveau humain conçut le premier cet

ambitieux projet et tenta d'occuper à jamais en ce monde une place dont la durée de la vie semble limiter la possession? Nul ne saurait le dire. Mais celui-là changea la nature même du pouvoir et substitua l'intérêt d'une seule famille à celui de tous. Dès lors la dictature, œuvre de la nécessité, porta en elle deux germes de ruine : l'envie que suscitait la personne du souverain, la colère qu'excitait la prétention bizarre de transmettre des prérogatives jusque-la personnelles. Les qualités d'une institution se font sentir lentement; ses défauts, au contraire, apparaissent sans retard. Aussi la susceptibilité s'éveilla-t-elle bientôt et les bienfaits de la dictature ne parurent pas égaux à ses vices.

Du reste, à mesure que la condition de l'humanité devenait meilleure, et que la terre, fécondée et soumise, offrait moins de périls et plus de richesses, les sociétés sentirent moins impérieusement le besoin d'un guide et d'un protecteur. Il semblait qu'on pût facilement se passer du maître. Quand la tribu était peu nombreuse et que le chef n'avait pas su grouper autour de lui un nombre respectable de partisans, la résolution de vivre sans gouvernement fut parfois mise à exécution. La seconde époque gouvernementale , pour les populations peu considérables, fut donc souvent l'anarchie. Les services du maître sont devenus moins utiles

que pesants. On possède une sécurité relative et 'on se croit capable de la conserver. Les citoyens se réunissent encore pour vaquer aux intérêts indivisibles de la société, mais peu à peu ces intérêts s'amoindrissent, les familles s'isolent de plus en plus, la sécurité disparaît, car les voisins plus unis menacent la tribu privée de son chef; l'association périt.

Si, au contraire, latribu s'est accrue pendant la durée de la dictature; si les générations ayant succédé aux générations, elle est devenue nation, un phénomène différent s'accomplit.

La puissance d'un seul choque moins , mais elle étonne davantage. La grandeur du despote le soustrait aux regards du vulgaire; il est moins connu, par conséquent moins détesté (on ne déteste guère que celui dont on peut approcher); mais, d'autre part, son invisibilité même lui crée de nouveaux dangers. L'utilité de soû omnipotence devient pour le peuple absolument incompréhensible. La part de butin s'est transformée en impôts que paient les sujets au maître, et les prétoriens, d'autant plus arrogants qu'ils dominent une foule toujours croissante, ont soin d'exciter l'animosité par leur insolence.

Quelle que soit la cause décisive de cette révolution, un moment arrive, dans l'histoire de chaque nation, où l'abus du despotisme et surtout l'hérédité appliquée sans discernement,

irritent le peuple et ui font préférer à tout autre bien ce qu'on a décoré du nom de liberté. Il semble qu'il n'existe que deux formes logiques de la liberté politique : ou bien l'absence absolue de tout gouvernement, le droit pour chacun de veiller à ses intérêts propres et de participer directement aux intérêts généraux, c'est-à-dire l'anarchie; ou bien le droit pour tous de choisir un souverain indéfiniment révocable et responsable de ses actes.

C'étaient en effet les deux conceptions simples de la liberté qui s'offraient à l'esprit humain; mais l'expérience avait appris que l'anarchie mène inévitablement à la violence et à la barbarie. D'aulrepart, la puissance absolue qu'exerce, dans l'intérêt de tous, un seul citoyen avait trop bien montré ses inconvénients pour qu'on n'en eût pas horreur. L'usurpation avait été la conséquence de la dictature. Descendre du pouvoir semblait aux puissants plus difficile encore qu'y monter; si difficile qu'ils ne consentaient même pas à remettre le dépôt qu'on leur avait confié lorsqu'ils disparaissaient dans le tombeau.

On chercha donc une forme plus compliquée qui donnât aux citoyens une protection efficace sans les exposer aux caprices du protecteur, et qui obligeât les mandataires du peuple à venir périodiquement lui rendre des comptes.

La République était inventée, et la plupart des

nations se prirent pour elle, à une époque quelconque de leur histoire, d'une vive passion.

Mais on s'aperçut bientôt que l'autorité n'était pas moins insupportable lorsqu'elle était exercée par plusieurs personnes. La bienveillance que la suprématie incontestée met d'ordinaire au cœur de l'homme, manquait aux magistrats de la République, souverains multiples agités par l'inquiétude et l'ambition.

Le pouvoir incomplet qu'ils possédaient leur donnait le goût de la toute-puissance et l'espérance de l'acquérir, si bien qu'ils s'occupaient uniquement à augmenter leurs privilèges aux dépens de leurs collègues et du peuple lui-même. Les premiers de la République ne manquèrent jamais de rêver, eux aussi, l'hérédité de leurs fonctions, et ils purent facilement l'acquérir, puisque, divisés entre eux quand il s'agissait de leurs rivalités réciproques, ils étaient toujours unis quand il fallait accroître leurs prérogatives.

Le mandat donné par le peuple devint peu à peu transmissible , et l'oligarchie fut l'ornière où versèrent successivement toutes les républiques.

La force seule obligeait ces oligarchies à ouvrir leurs rangs, et encordes refermaient-elles aussitôt, essayant de façonner à leur propre image ceux qu'elles devaient accueillir. Quand un plébéien parvenait à pénétrer dans ces castes

soupçonneuses, le peuple n'y gagnait rien; il n'y avait qu'un aristocrate de plus.

Ainsi vont toutes les républiques; plus elles sont jalouses de multiplier les dépositaires de la souveraineté, plus elles rendent facile la confiscation de cette souveraineté par ceux qui l'ont reçue en dépôt.

Les républiques périssent d'ordinaire par cet abus. Il arrive que le peuple, incapable de renverser à lui seul les privilégiés, demande de nouveau un chef qui le mène au combat et a la rébellion. Et de même qu'aux premiers âges du monde celui qui conduisait ses compagnons à la poursuite des bêtes fauves conquérait le rang suprême, de même le plébéien qui a donné le signal de la révolte contre les privilégiés obtient, après la victoire, la confiance illimitée de ceux qu'il a délivrés. •

Le butin conquis par le peuple c'est sa liberté, et, conformément aux habitudes invétérées chez tous les hommes, le chef de l'expédition prend dans ce butin la part du lion, quitte à jeter à ses soldats quelques morceaux en pâture. C'est ainsi que par un revirement facile à expliquer, le desï>otisme, forme primitive du pouvoir, mène a la République et que la République ramène au despotisme.

Toutes les nations ont été soumises d'abord à un gouvernement despotique; Égyptiens ou

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Israélites, Grecs ou Romains, Germains ou Francs, tous eurent au commencement un maître unique.

Il serait impossible de citer une seule nation qui ait accepté de prime abord la République, c'est-à-dire un gouvernement exercé par plusieurs citoyens. D'autre part, il existe peu d'exemples que des républiques aient subsisté sans revenir au despotisme. La Suisse moderne seule pourrait nous fournir une exception à cette remarque, les États-Unis d'Amérique étant de création trop récente pour qu'il soit possible de décider si chez eux la Constitution résistera à l'épreuve du temps.

Les deux grandes républiques antiques, la Grèce et Rome, ont toutes deux prouvé d'une façon éclatante l'exactitude de la loi que nous venons de rappeler. Elles sont nées du despotisme, elles y sont retournées.

Est-ce à dire que le pouvoir personnel se montre aux époques de barbarie ou de décadence , qu'il marq ue le point de départ des sociétés et l'heure de leur anéantissement? Qui oserait le prétendre? Malgré les haines qu'ont excitées ""les tyrans, malgré les plaintes de ceux qu'ils ont foulés aux pieds, plaintes si éloquentes et si bruyantes qu'elles ont retenti à travers les siècles, les œuvres de la dictature parlent plus haut encore que les critiques de ses adversaires.

Est-ce par un pur effet du hasard que l'humanité a atteint le degré le plus éminent de sa civilisation, lorsqu'elle s'est peu souciée de sa liberté ? Quand les peuples, non contents du droit, qu'ils ne sauraient perdre, de confier leur sort à l'élu de leur choix, ont exigé davantage ; quand ils se sont attachés à surveiller cet élu, à le tenir en échec, à l'enchaîner dans des liens gênants, à contrôler ses actes, à lui enlever toute initiative, à essayer, en un mot, d'introduire subrepticement ce gouvernement direct qu'ils n'avaient pas le courage de proclamer ouvertement, ils ont eu quelquefois de la gloire, ils n'ont jamais eu de bonheur. Sans doute, rien n'est beau pour l'historien comme ces nations soucieuses de leur indépendance, étalant une susceptibilité orgueilleuse et une fierté superbe à l'égard de leurs magistrats, toujours disposées à les tancer sévèrement, et ne leur abandonnant à peine une autorité éphémère qu'elles sont toujours prêtes à reprendre, mais les peuples ont autre chose à faire qu'à fournir aux écrivains de longs textes d'éloges. Si la noblesse du cœur et la grandeur des sentiments sont dignes d'admiration chez les individus, parce qu'elles servent au bien public, ces qualités sont ridicules chez les nations parce qu'elles ne servent au bien de personne.

Quel profit, en effet, tire un peuple de ces ro-

domontades sonores avec lesquelles il s'enivre et qui l'empêchent de se décharger sur un chef intelligent du soin des grands intérêts de la société? Il emploie aux choses de la politique le meilleur de son temps et de sa pensée ; il use vainement des forces vives qui, consacrées aux affaires particulières, serviraient indirectement mais plus efficacement la prospérité de l'État. Ce qu'on nomme communément la liberté, c'est-àdire l'intervention permanente des citoyens dans la direction des affaires publiques, est un luxe auquel il faut sacrifier, quand on veut se le procurer, le bien-être et la richesse du pays. Ceux qui, gâtés par la fortune, sont assurés, malgré la misère générale, d'avoir toujours pour euxmêmes ce bien-être et cette richesse, font volontiers parade d'un zèle sublime pour la liberté. Il n'est pas rare d'entendre dire aux aristocraties que mieux vaut la ruine du pays que celle de la dignité du citoyen. On a eu raison de soutenir qu'aucune classe n'a jamais été si passionnée pour la liberté que le patriciat ou la noblesse. Cette caste a le loisir de consacrer à une telle cause sa vie peu laborieuse; elle retire de la liberté plus d'avantages que personne, et elle conserve, même au milieu de la pauvreté publique, ces avantages matériels qu'elle méprise tant, pourvu qu'elle les possède.

Quant à la populace, qui trouve dans la

pratique de la liberté plus de douleur que de joie, et qui.n'est pas poussée par la satiété à la recherche de biens imaginaires, elle voit le but suprême du gouvernement dans la satisfaction complète des appétits vulgaires, c'est-à-dire de la faim et de la soif. Parfois on lui inspire des vices qu'elle ne concevrait pas elle même, des vices nobles qui l'empêchent de songer au pain quotidien pour rêver la mort des tyrans. Elle était brutale, on la fait vaniteuse ; elle était emportée, on la tait perfide, et, dès lors, elle se montre toute prête à s'éprendre de la liberté. Mais tant que le peuple reste laborieux et sensé, tant qu'il se confie à un chef qu'il a nommé, tant qu'il se borne à aider ce chef de son travail et de son dévouement plutôt que de ses conseils, il se trouve fort bien de son assujettissement.

Et alors se succèdent ces merveilleuses périodes, où, sous des noms divers, la dictature rend a l'homme mille bienfaits en échange de la soumission qu'elle réclame.

Aussi, quand les peuples tombent épuisés sous le poids de leur lourde indépendance, quand aifamés, parce qu'ils n'ont pas songé exclusivement à se nourrir (œuvre si pénible pour l'humanité), quand blessés, parce qu'ils ont essayé d'imposer leur opinion à main armée, quand lassés, parce qu'ils se sont donnés sans motifs

beaucoup de tracas inutile, ils ont une heure pour reprendre haleine, ils invoquent les noms bénis de leurs grands tyrans.

Périclès, Alexandre, César, Auguste, Léon X, Louis XIV, Napoléon ! toutes ces figures apparaissent dans l'histoire du monde comme les cariatides majestueuses qui ornent et soutiennent un édifice. Elles marquent des jours de grandeur ou de richesse^ Toutes les gloires se concentrent autour d'elles : gloire militaire, gloire artistique, gloire politique. Elles sont venues comme la récompense de longues épreuves et comme le fruit d'efforts répétés.

Quand un peuple a beaucoup lutté, beaucoup travaillé, quand il a conquis péniblement son autonomie, quand il a fouillé son sol en même temps qu'il le défendait, quand il est parvenu à se faire une civilisation supérieure a celle de ses voisins, quand il a centralisé ses forces afin de constituer un corps solide, il est digne de la dictature. Il la choisit ou l'accueille volontiers, parce qu'il veut jouir pleinement de son état parfait de santé matérielle et morale , parce qu'étant capable d'agir, il lui faut un cerveau qui dirige son action.

L'homme qui prend le commandement en ces heures sereines a toute chance d'accomplir une grande œuvre; s'il comprend le besoin qu'éprouve la nation d'être vigoureusement conduite,

il aura du génie sans peine et du succès sans luttes.

Qu'il dise uiî mot ; ses sujets obéissants et résolus n'étant gênés par aucune inquiétude, n'étant retenus paraucune considération de haine contre le gouvernement ou d'anxiété pour l'avenir de leur famille, marcheront sans arrièrepensée à la victoire. L'argent ne lui fera pas déaut, les hommes ne lui manqueront pas. Qui pourrait résister à l'élan de toute une nation saine de corps et d'esprit, soumise a une volonté ferme et disposée à mourir pour son chef? Le sang dont elle ne sera pas avare, parce qu'elle le versera pour sa propre grandeur, ne l'épouvantera pas. Au lieu d'éprouver , en se rappelant les pertes cruelles qu'infligent à un peuple' les grandes victoires, cette rancune, qui fait détester a la fois le combat et le général, la nation redira avec joie les journées où elle a de son plein gré sacrifié quelques-uns de ses enfants à la patrie, et elle gardera un respect pieux à celui qui lui a fait payer même si cher un bien très-précieux : la gloire.

Que la nation se trompe,, qu'elle achète k trop haut prix une satisfaction brutale, qu'elle jette avec insouciance sur les champs de bataille ce qu'elle devrait garder pour des labeurs plus nobles et plus utiles, nous n'avons pas à le nier-, mais du moment où elle veut déverser au dehors

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cette exubérance de forces qui la tourmente, du moment où elle se trouve à l'étroit dans les occupations quotidiennes qui la font prospère et où elle aspire aux luttes sanglantes qui la font terrible, il lui faut un dictateur. Qu'il ne craigne rien ce généralissime de tout un peuple ! Avec une telle armée, il est certain de vaincre et ceux-là mêmes qui lui donneront la victoire lui en attribueront le mérite-. Chez lui tout semblera génie, hormis peut-être l'imbécillité.

Si, au contraire, la nation préfère la paix, le dictateur n'aura qu'à maintenir le calme et à laisser faire ses sujets, en les encourageant parfois de son approbation.

Une activité féconde s'emparera de tous; chacun s'appliquera à l'art ou au métier vers lequel le poussera sa vocation. Peu à peu les spécialités naîtront, grâce à la multiplicité des bras employés à chaque travail, ces spécialités qui enfantent les grands ouvriers et les grands artistes. Tous seront forcés, pour se faire remarquer, de perfectionner leur œuvre ; tous seront poussés par le désir de susciter l'admiration, à faire mieux que leurs rivaux.

Sous un gouvernement dictatorial, en effet, la meilleure voie ouverte vers la renommée, c'est le mérite. Les honneurs et les charges publiques sont difficilement accessibles et tentent peu de gens. Les coups de fortune qui, sous le règne

des constitutions incertaines ou libérales, poussent le premier venu aux plus hautes situations sont'rares. Parfois le caprice du maître distingue quelque inconnu; mais c'est là une circonstance exceptionnelle dont peu de gens peuvent raisonnablement espérer d'être favorisés, tandis qu'au contraire, lorsque de nombreuses factions divisent un pays, beaucoup d'hommes visent les grands emplois, parce que chacun s'imagine que son parti triomphera un jour.

Aussi, dans les périodes dictatoriales, la politique est sinon dédaignée, du moins négligée. On préfère à l'espoir peu fondé de participer à l'autorité, la recherche d'une dictinction personnelle.

Du reste, la toute-puissance étant concentrée entre les mains d'un seul, les fonctionnaires n'ont qu'un éclat emprunté qu'ils doivent au voisinage du chef suprême ou a la bienveillance que ce chef leur témoigne. Or, l'homme illustre dans les" sciences, les arts et les lettres, l'homme considérable par sa fortune ou par son industrie, joindra à l'estime qui s'attache à ces avantages, celle qu'on accorde aux favoris du prince. Comme le dictateur aura tout intérêt à s'entourer d'hommes d'élite qui seront la parure de son pouvoir, il se plaira à répandre sur eux ses bienfaits et à leur donner part à sa propre splendeur. Que sa protection soit intéressée, qu'il

recherche son profit plus que celui de ses protégés, peu importe ; une ambition extraordinaire s'emparera du peuple entier, on voudra aflirer sur soi l'attention du prince, et chaque fois qu'un grand talent sera honoré de la faveur souveraine, des milliers de travailleurs se sentiront encouragés, même s'ils éprouvent quelque jalousie envers le rival préféré.

Ainsi peut s'expliquer ce grand mouvement intellectuel qui a marqué certains siècles de pouvoir absolu, mouvement qui embrassait à la fois toutes les œuvres de l'esprit. L'éloquence seule a prospéré aux heures de trouble et de liberté, parce qu'elle est faite d'indignation et de colère, et que, semblable a la science de la navigation qui se manifeste pendant la tempête, elle ne brille qu'au milieu des séditions et des catastrophes. Mais toutes les autres beautés que recèle le génie humain s'épanouissent à leur aise quand l'atmosphère politique est sereine.

Il faut que le peuple soit repu pour qu'il puisse écouter et regarder les grands ouvrages. Or, comment mangerait-il à sa faim s'il est obligé de quitter sans cesse la charrue pour l'épée, le champ pour le forum? Allez donc dire à ce républicain libre mais affamé, fier mais menacé, laborieux mais, préoccupé, de consacrer une heure à l'admiration passionnée des belles choses; il vous répondra qu'il a un rôle plusim^

Dortant à remplir et il bannira les histrions, c'est-à-dire les artistes de sa république. Et si l'Athénien, républicain de nom, se passionne pour les immortelles futilités du grand style, ce délicat aura beau parler de liberté, il recherchera la servitude, il acclamera des Périclès, des Alcibiade des Alexandre, afin de conserver scrupuleusement son esclavage, son goût raffiné et son amour de la beauté.

Mais ce ne sont point les Républiques seules qui se donnent des dictateurs ; parfois, les nations monarchiques reçoivent aussi des maîtres absolus sans avoir eu à exprimer leurs préférences; la tradition ou l'hérédité condamnent ces peuples au silence, et ils bénéficient d'une transformation qui s'opère sans leur assentiment.

Quand un roi a brisé toutes les résistances, a réduit l'aristocratie, a épouvanté la populace, la monarchie disparaît en réalité ; cet état que Montesquieu définit « un pouvoir limité par des lois » est devenu un pouvoir sans limites. Le nom est resté, les lois subsistent en apparence ; mais comme personne ne songe à les invoquer, elles dépendent du bon plaisir royal. Sans doute, la plupart du temps, le monarque respectera les lois, mais il aura le précieux privilège de pouvoir les enfreindre si le salut de l'État le commande. C'est bien là la dictature cachée

SOUS le titre euphémique de monarchie. Alors qu'il s'appelle Antonin, Léon X ou Louis XIV, l'empereur, le pape ouïe roi, peut, dans de telles conditions, accomplir ce que nul n'aurait imaginé avant lui, ce qu'aucun de ses successeurs ne songera même a imiter.

Laissons donc les censeurs gémir sur la décadence des vertus civiques en ces périodes éclatantes. Quel devoir les nations ont-elles envers elles-mêmes? Un, seul, celui de prospérer. Heureux, a-t-on dit, les peuples qui n'ont pas d'histoire-, plus heureux encore ceux qui n'ont point de vertus civiques, ceux qui se contentent des humbles soins du boire et du manger, du travail et du plaisir ! Heureux ceux qui ne se targuent pas de qualités puériles, bonnes tout au plus à fournir des sujets de tragédie! D'autant que toutes les grandes maximes : « Vivre libre, mourir pour la liberté, haïr les tyrans » furent toujours le fructueux patrimoine de quelques gens habiles, patrimoine que féconde le sang des nigauds, et dont la récolte profite aux fripons.

Les théories que nous défendons irritent certaines gens « Vous engraissez le peuple, disentils, comme s'il était un troupeau depourceaux. » Eux veulent le nourrir de sentences, comme ils feraient une troupe d'anges, ce qui est pis encore. Et, du reste, si les grands siècles, pendant lesquels la liberté, cette belle au bois dormant,

sommeillait paisiblement sans que nul chevalier songeât à la réveiller, ont abruti le peuple, que dira-t-on de ces temps néfastes où la princesse maudite, sortie de son sommeil, mettait tout en émoi?

Les basses satisfactions matérielles, engourdissent l'intelligence, dites-vous, et pourtant nous nous faisons encore un régal des productions qu'ont enfantées ces cerveaux atrophiés par le bien-être. La servitude tue toute idée élevée; et pourtant jamais les conceptions philosophiques et métaphysiques n'ont pris un tel essor que dans les siècles d'autocratie.

Est-ce à dire pourtant que ces périodes dictatoriales, dont nous ne prétendons citer ici que quelques exemples, aient eu toutes le même caractère, et que le pouvoir personnel ait fourni toujours des résultats identiques? Il faut distinguer. Quand le dictateur a reçu un pouvoir héréditaire, il apporte avec lui les vices de son origine. Étranger aux intérêts du peuple, n'ayant pas besoin du concours de la multitude, il ne regarde que les sommités de chaque condition sociale et favorise exclusivement les privilégiés de la naissance ou du talent. Il crée une prospérité superficielle dont la nation tout entière ressent quelque effet; mais dont jouissent surtout les classes supérieures. C'est ainsi que, sous Lonis XIV, l'éclat de la cour n'empêchait pas La

Bruyère de dépeindre, en termes immortels, la situation réelle des cultivateurs qui formaient les trois quarts de la nation. Si le roi, au lieu d'être séparé absolument |de «cette sorte d'animaux humains, qui grattaient péniblement la terre sans espérance et sans profit, » avait eu besoin d'eux, s'il avait su que toute sa splendeur venait de leur volonté, et qu'un jour ils pourraient la lui reprendre, il eût tourné ses regards vers de si puissants sujets, il eût appliqué l'incommensurable puissance dont il jouissait à réformer des conditions si misérables. De telles pensées ne traversaient point l'esprit d'un roi héréditaire, qui ne devait rien à la populace et qui n'avait rien à attendre d'elle.

La plèbe ne peut vraiment trouver de défenseurs que parmi les souverains qui dépendent d'elle; ses créatures seules sont soucieuses de son sort.

Aussi, à côté du dictateur élu par le peuple, trouve-t-on toujours une populace rassasiée et joyeuse.

Prenons un éclatant exemple.

Le gouvernement des dictatures n'a jamais brillé davantage ni montré plus ouvertement ses vices et ses qualités que pendant les trois siècles de l'Empire romain. Jamais les maîtres d'un empire ne se succédèrent plus rapidement, jamais î'hérédi"^ ne fut plus méconnue, jamais les lé-

gions qui représentaient sinon tout le peuple, du moins la portion active du peuple, n'eurent plus de caprices et n'imposèrent leurs choix avec plus d'impudence, jamais la violence ne changea plus souvent Tordre de succession, jamais le crime ne déshonora si fort d'éphémères demidieux. Et pourtant jamais aucun pays ne jouit d'une paix si profonde et d'une telle richesse que la Rome impériale. Ne rappelons ni le règne de Trajan , ni celui de Titus, choisissons le souverain le plus exécré, l'homme dont le nom est resté, à tort ou à raison, comme le type de la bestialité couronnée, Néron. C'est alors que les affranchis gouvernent avec le plus d'insolence , que le sénat se vautre dans toute l'abjection de la courtisanerie hypocrite, que les persécutions revêtent un caractère particulièrement féroce, que les grandes familles se cachent ou s'avilissent, que les philosophes se font histrions, que les histrions usurpent les charges destinées aux philosophes ; et cependant quelle sécurité règne dans tout l'empire! Combien les provinces soulagées respirent! comme le citoyen romain est à la fois opulent et rassuré î Le monde entier se repose sous l'égide tutélaire du monstre impérial. Les scandales domestiques de la maison souveraine, les cruautés des princes excitent la verve des patriciens dépossédés, mais la populace ne s'inquiète pas de ces infamies qui ne sau-

raient lui nuire, elle jouit pleinement de la trêve que lui apréparéele despotisme. Mieuxvaut pour elle un assassin et un parricide qui régente l'État avec fermeté et détruit les aristocraties, que le plus vertueux, le plus libéral et le plus orgueilleux des sénats.

Et si nous ^suivions pas à pas la longue histoire des empereur^ romains , nous verrions , à la lueur des documents juridiques , les lois oppressives des personnes s'adoucir à mesure que les lois oppressives de l'État détruisent les libertés publiques.

La famille romaine, cette prison cruelle a laquelle l'homme était condamné dès sa naissance, perd son caractère arbitraire. Le père, ce justicier domestique, doit abandonner son pouvoir, exorbitant. L'omnipotence impériale vient , sous la forme des lois, défendre contre lui la vie et les droits de ses enfants.

L'esclavage, si fort prôné par les républicains austères, tend à disparaître. Adrien se place entre les esclaves et leurs maîtres. Un édit met les esclaves sous la protection des tribunaux, et la justice publique peut seule les frapper. Les esclaves! quelle innombrable multitude de prolétaires! Eh bien, le règne de la liberté les avait livrés au cruel caprice de chaque particulier, la tyrannie leur rend de précieuses garanties, elle leur donne un protecteur en la personne du ma-

gistiat, agent et représentant du prince. Ce jourlà, l'esclavage est frappé à mort, car dès que l'esclave n'est plus la chose de son propriétaire, dès que son corps devient respectable, il passe au rang de serviteur et il est bien près de devenir citoyen.

D'autant plus que les mœurs publiques lui ont ouvert l'accès, jusque-là interdit, des droits politiques. L'affranchissement est devenu fréquent et a changé de caractère. Jadis l'affranchi, méprisé par une aristocratie insolente, ne sortait de la servitude matérielle que pour entrer dans la servitude morale, et n'échappait aux injustices de son maître que pour tomber sous celles de l'opinion. Ecarté de toutes les fonctions, condamné à un éternel opprobre, il devait regretter sa condition première où, du moins, il recevait le pain de chaque jour en échange de son avilissement. Mais l'empire paraît, et le misérable affranchi prend espoir. Un niveau bienfaisant a courbé tous les fronts, -et le patricien s'incline en frémissant devant un parvenu plébéien. Ce parvenu, cet empereur, a bien vite compris la haine qu'il excite chez les dépossédés du pouvoir, il sait que ces aristocrates lui envieront éternellement l'autorité dont il les a dépouillés, aussi les laisse-til se retirer dans une retraite où l'histoire aura peine à les découvrir.

Les nobles familles de l'ancienne Rome s'en-

sevelissent peu à peu dans l'oubli; à peine en reirouve-t-on les traces sur les listes des fonctions honorifiques où quelques-unes essaient de remplacer l'influence par le titre. D'autres, ne pouvant vivre dans la splendeur à laquelle elles prétendent, s'en vont combattre au milieu des légions et recherchent cette dernière grandeur des aristocraties expirantes : une mort honorable. D'autres enfin, prenant toutes les voies qui peuvent les conduire à l'assouvissement de leur vengeance, embrassent les croyances de cette secte nouvelle qui menace la Constitution de l'empire. On les voit parmi les chrétiens donner une hospitalité généreuse aux apôtres des premiers âges et inscrire les plus grands noms de la république romaine au martyrologe de l'Église catholique. Mais tandis que, suivant leur caractère et leurs tendances personnelles, les patriciens se soumettent, meurent ou conspirent, l'affranchi, que jadis ils n'eussent même pas daigné honorer de leur haine, les supplante facilement. Son esprit, toujours en éveil pour conquérir une situation dans cette société qui le repoussait, s'est étendu et aiguisé. Habitué à la servitude, il accepte avec docilité le joug du souverain ; plein de haine pour ses anciens maîtres, il est disposé à combattre les résistances du patriciat; poussé par l'intelligence et l'ambition, il sert tous les projets du prince, aussi ne faut-il pas s'étonner

de la rare faveur dont jouissent les affranchis. Les empereurs avaient vu en ces hommes des instruments utiles et faciles à briser. Le prince pouvait faire rentrer dans l'obscurité celui qu'il en avait tiré, et il confiait sans inquiétude une autorité inouïe à un misérable qui, tenant tout son pouvoir du souverain, ne trouvait en dehors du souverain aucun point d'appui.

C'est, en eifet, une des nécessités de la dictature que de donner un rôle considérable dans l'État à cette classe de gens dont l'influence personnelle ne saurait augmenter l'importance politique. En agissant autrement, le chef de l'État risquerait d'affaiblir sa prépondérance et de se créer des auxiliaires trop puissants dont il ne pourrait plus se débarrasser. Tel fut le raisonnement qui imposa aux empereurs romains le concours des affranchis.

Ainsi, à l'époque où la tyrannie régnait sans frein et sans règle, oii les aristocraties gémissaient dans la plus rude des oppressions, la masse des sujets recouvrait toutes les libertés individuelles. Le fils de famille rentrait en possession de lui-même; l'esclave devenait homme; l'affranchi se faisait citoyen. Mais de telles réformes ne suffisaient pas; la dictature apportait au monde des biens plus désirables encore.

Tandis que les provinces contribuaient à nourrir et à enrichir le peuple romain, tandis

que l'Italie se gorgeait de plaisirs et de richesses aux dépens de l'univers, les nations vaincues et tributaires ne se plaignaient cependant plus. La paix faisait sentir sa bienfaisante influence jusqu'aux confins de l'Empire; les armées romaines ne luttaient que sur quelques frontières reculées contre les incursions des barbares. La civilisation avait pénétré partout. De grandes villes s'élevaient, centres de production, chez des peuplades hier encore indépendantes et p&uvre?. La centralisation qui soumettait à un joug de fer les gouverneurs de province tenait leur cupidité en respect; les exactions devenaient impossibles. Les grands scandales de la République ne se reproduisaient pas; la dignité publique avait sans doute baissé, mais l'honnêteté privée s'était fort augmentée par crainte ou par vertu. Il n'était plus de Verres.

Payer toute cette prospérité au prix de quelques meurtres plus ou moins justifiés et de quelques folies plus ou moins authentiques, c'était faire un excellent marché. Le monde en jugea ainsi et persista à ne pas croire ceux qui voulaient lui prouver qu'il était malheureux. Il subit avec joie son infamie pendant plus de trois siècles, se reposant de son ancienne fierté, et se refusant à admettre cette maxime-, «qu'il vaut mieux souffrir la misère dans la liberté que jouir de la richesse dans la servitude »; banale sottise, bonne tout

au plus à inspirer des périodes aux rhéteurs grassement payés.

La liberté et la servitude sont en effet des modes de gouvernement. Celle des deux qui procure le résultat cherché, c'est-à-dire Tamélioratioii de la condition des hommes réunis en société, est préférable à l'autre. Mais comme l'expérience a victorieusement démontré que la liberté ne conduit pas à cette fin suprême de tous les efforts humains, ceux qui se sont faits delà liberté un gagne-pain ont dû lui attribuer des mérites cachés et lui créer une légende qui lui attirât des fidèles. Ils en firent une déesse qu'il fallait aimer pour elle-même, plutôt qu'une bienfaitrice dont il importait de conserver les faveurs. Cette fiction eut peu de succès à Rome. Pendant trois siècles les peuples se félicitèrent d'avoir perdu ce bien dont la possession est si coûteuse. Et si cette longue époque de bonheur eut un dénouement douloureux, si le vieux monde s'éveilla un jour de ses beaux rêves pour subir l'inyasion d'un monde nouveau, c'est seulement lorsque le pouvoir absolu commençait déjà à s'affaiblir, lorsque la puissance impériale s'émiettait, lorsqu'une seule main ne gouvernait plus tout l'Empire. Le principe d'autorité battu en brèche, l'administration divisée, la jurisprudence remise en honneur, et le règne des lois commençant à remplacer celui de l'empereur.

l'Empire était prêt pour une catastrophe. Chaque horde barbare soumise aveuglément a un maître implacable allait trouver devant elle des victimes et non des ennemis. Ce fut encore la dictature triomphant de la légalité; l'union triomphant de la division. Mais tant que Rome resta soumise à ses maî'res, même criminels, elle apparaît à la fois opulente et invaincue.

L'histoire des peuples illustres nous fournit de graves présomptions en faveur de la dictature. Que serait-ce si nous examinions les empires plus obscurs? Partout, même lorsqu'aucun nom n'est resté attaché a une œuvre grandiose, on reconnaît que la dictature a centuplé les forces de l'humanité.

Quand nos savants modernes s'en vont fouiller les ruines des siècles passés, quand ils usent leur sagacité a déchiffrer d'antiques inscriptions, et leur érudition à reconstituer des cités évanouies et des palais en morceaux, quel résultat historique nous rapportent-ils? Partout où la civilisation a acquis un haut degré de perfectionnement, dans ces déserts de l'Asie, épuisés aujourd'hui pour avoir nourri trop d'hommes, chaque pierre rappelle a travers les âges le souvenir d'un empereur disparu. Qu'importe le titre effacé et le nom oublié du souverain! C'est lui qui a mis l'outil dans la main de ce peuple et qui lui a ordonné de faire de'grandeschoses, et c'est

à lui qu'il faut en rapporter l'honneur. Maiijlci dictature est morte et la liberté règne aujourd'hui sur des tombeaux là où florissait la servitude. L'Arabe passe, guidant à son gré sa monture, il plante sa tente où il veut, ne reçoit les ordres de personne et méprise fort la suzeraineté nominale du Grand Seigneur; et, tandis qu'il se drape fièrement dans son burnous chantant son indépendance, les steppes restent infertiles, les ruines se lézardent, l'herbe pousse sur les palais, et les derniers habitants de ces terres vouées jadis à un esclavage fécond, expirent maintenant de misère et de liberté.

Et si quelques nations ont subsisté au milieu de ces écroulements d'empires, ce sont celles qui, soumises au despotisme, ont fait de cette forme de gouvernement une religion, et de la personne du despote une idole. Les peuples de l'extrême Asie si prolifiques qu'ils fatiguent le sol qui les porte de leur nombre toujours croissant, si stables que leurs institutions ont traversé non-seulement des siècles, mais des ères tout entières; si démocratiques, que la noblesse chez eux est inconnue, même de nom, et que le concours ouvre toutes les carrières et procure toutes les dignités, se soumettent avec un rare respect à l'omnipotence d'un souverain. Les dynasties se succèdent , recevant toujours le même tribut d'hommages. La force ou les événe-

ments imposent des chefs nouveaux, mais la tradition de l'autorité ne se perd pas. Ces peuples sages considèrent leur maître comme le point d'appui de toutes leurs institutions; et, tùt-il mauvais ou incapable, ils aiment encore mieux souffrir de ses vices qu'assister à la chute irrémédiable de leur civilisation.

La tranquillité dont jouissent ces contrées est si profonde, les résultats 'du despotisme s'y sont montrés si favorables, que tout changement y est abhorré à l'égal d'un crime de haute trahison. On ne demande aucune amélioration, parcs que l'on n'a point à désirer une destinée meilleure. En vain la civilisation étrangère se présente-t-eUe avec tous ses attraits et aussi avec toute son indiscréticui violente, nul ne s'en préoccupe que poiir la redouter et la haïr. Elle a beau offrir à des hommes satisfaits de leur destinée les fruits de ses plus admirables découvertes, ils hésitent à les accepter. Elle a beau leur vanter le progrès dont elle a doté le monde, ils s'abstiennent d'en prendre leur part. Est-ce ainsi qu'agirait une nation infortunée, gémissant sous le sceptre d'un tyran? N'est-ce point là une preuve irrécusable que ces peuples sont contentsde leur sort?

La souffrance ne raisonne pas, clic court à l'inconnu, ambitionnant un changement au risque de trouver le pire à la place du mauvais.

Si nous tournons maintenant les yeux vers les

peuples de l'Europe, vers ceux qui peuvent nous offrir des exemples plus péremptoires parce que leurs mœurs et leurs tempéraments sont plus semblables aux nôtres, où trouvons-nous dans les temps modernes une grande prospérité matérielle?

Nous reconnaissons qu'une nation semble donner tort à nos affirmations, et que l'Angleterre jouissant d'un régime semi-monarchique et semirépublicain, d'un régime où les lois s'imposent au gouvernement, où la séparation des pouvoirs est de tradition, où la royauté est tempérée par des parlements, où, en un mot, les sujets ont perdu le droit de choisir leur souverain, mais ont conquis celui de contrôler ses actes , que l'Angleterre, disons-nous, est arrivée au point culminant de la richesse. Il serait injuste de nier les avantages que semble lui avoir procurés ce régime, sous prétexte que de nos jours l'Angleterre a laissé s'amoindrir son influence extérieure. Elle a sinon atteint, du moins vu d'aussi près qu'aucun peuple le terme définitif des efforts de l'humanité : le bonheur.

Se dissimuler la distance qui la sépare encore de ce terme, serait manquer d'impartialité. L'égalité politique lui fait défaut, la fortune y est répartie avec une choquante disproportion, un corps de noblesse y écrase le reste de la nation. Mais, malgré. des inconvénients inhérents, du

reste, à toutes les œuvres humaines, il faut avouer que l'association des forces et des intérêts est, en Angleterre, profitable au plus grand nombre. Sans doute, quelques-uns 'y trouvent plus de bénéfice que les autres, mais chacun participe aux bienfaits de la société dans une mesure raisonnable. On peut donc dire que l'Angleterre est en pleine -prospérité, bien qu'elle jouisse de la liberté politique.

Nous entreprendrons plus loin d'expliquer cette anomalie presque unique dans l'histoire. Nous nous contentons pour le moment de la constater c'omme une curieuse exception dont nous aurons à rechercher les causes.

Mais, partout ailleurs, le despotisme n'a succombé que pour faire place à l'agitation stérile et aux troubles civils.

Il subsiste dans quelques États, La Russie, qui n'a pas cédé aux conseils de la liberté moderne, se soustrait aux dangers de l'inégalité sociale par la concentration de toutes les forces publiques en une seule main. Si les classes y sont fort nettement séparées,' si l'aristocratie y possède de redoutables privilèges, il ne faut pas oublier que vis-à-vis du tzar aucune distinction ne demeure, que les grands de l'empire ne limitent pas la puissance impériale, que le prince détruit ou étend l'aristocratie, qu'il est autocrate, maître absolu, le père et le juge de ses

innombrables sujets, que ses agents, choisis souvent dans la populace, commandent aux plus grands seigneurs ; en un mot, que tout est égal devant lui et ressort de lui. Certes, un état semblable est contraire au droit moderne. Certes, ce chef non élu est un usurpateur. Certes, ce peuple serf est frustré de ses droits, mais en dépit de la justice, en dépit de l'humanité, ce peuple vit, progresse, passe de la barbarie à la civilisation. L'heure viendra peut-être où il demandera à sanctionner par son adhésion le gouvernement qui lui tend la main, où il voudra qu'entre le tzar et lui il n'existe plus de caste intermédiaire. Déjà le service militaire obligatoire a remis en honneur l'égalité devant la mort, le temps n'est pas loin où l'égalité dans la vie viendra perfectionner la Constitution russe. 11 suffira pour cela d'un grand empereur.

Et, à côté de cet empire à demi asiatique, ne s'en est-il pas élevé un autre qui, seus les frêles apparences d'un parlementarisme de convention, a érigé en dogme le plus pur despotisme ? L'Allemagne, soumise en ce moment à un maître titulaire (l'empereur) et à un maître réel (le chancelier), pourvue d'assemblées purement consultatives et dont la couronne peut anéantir d'un mot la résistance, l'Allemagne, éprise de son unité, reniant ses libertés locales, faisant fi de ses autonomies provinciales, demandant à être

assujettie à un joug écrasant pour devenir productive et robuste, l'Allemagne est un des plus mémorables exemples de ce que peut une volonté unique servie par une soumission aveugle.

Dans ce sol, fécond en races obéissantes, le despotisme a de tout temps étendu de profondes racines, mais les maîtres n'y ont jamais été plus absolus et les peuples .plus dociles que de nos jours. Aussi, jamais de tels succès n'ont signalé l'histoire de l'Allemagne. Qu'on attribue ces succès à une merveilleuse organisation militaire, à un armement perfectionné, à l'intelligence des généraux ou a ces trois causes réunies, il faut bien faire remonter au système de gouvernement le mérite d'un tel état de choses. Comment organiser des armées, former des généraux, modifier et améliorer des armes, sans cette puissance d'un seul qui permet de faire converger vers une œuvre méditée toutes les énergies des citoyens?

Tandis que ces deux grandes puissances, la Russie et l'Allemagne, sont de vivants arguments en faveur de l'autocratie, les autres nations meurent de libéralisme. L'Autriche et l'Espagne se déchirent elles-mêmes dans leurs dissensions; l'Italie, tout occupée à se constituer, n'a guère le loisir de songer aux discordes intestines; cependant elle est minée par la pauvreté et par le parlementarisme. Un vif sentiment d'unité nalio-

nale la ranime encore, mais elle est comme ces

malades qui se tiennent debout par une merveille de volonté et de fièvre, et qui, une fois calmés, retombent et agonisent.

Et si nous jetons les yeux sur l'histoire intérieure de notre propre pays depuis deux siècles, n'en pouvons-nous pas tirer une leçon de même nature?

Après la monarchie aristocratique et absolue de Louis XIV, qui donnait de la grandeur au pays à défaut d'égalité; après la monarchie de Louis XV, limitée par les parlements et les philosophes, et, par conséquent, incapable d'autre chose que de défendre sa fragile existence menacée chaquç jour ; après la monarchie de Louis XVI, plus libérale et plus affaiblie encore, la nation s'éprit à la fois d'égalité et de liberté. De liberté ! et par ce mot, elle entendait non-seulement la reconnaissance de son pouvoir souverain, mais encore une théorie compliquée inventée parles philosophes, et qui devait, suivant eux, donner au peuple un droit d'intervention permanente dans les affaires de 1 État.

Au nom de l'égalité, le peuple rtnversa l'aristocratie, réclama et obtint une répartition plus équitable des impôts, morcela la propriété, conquit des droits civils et quelques droits politiques. Ces résultats subsistent encore et sem.blent définitivement acquis.

Au nom de la liberté, le peuple supprima le pouvoir personnel, créa des assemblées souveraines, revendiqua le droit d'exprimer sa pensée par la presse, et enfin proclama que la souveraineté résidait dans la nation. La dernière de ces conquêtes fut seule durable, parce que seule elle consacrait un principe vrai. Les autres se sont évanouies en présence d'obstacles qu'on ne soupçonnait même pas. Elles ont abouti à des phrases creuses qui, inscrites dans les Constitutions, ont leurré les naïfs; mais quand il s'est agi de les mettre en pratique, elles ont maintes fois prouvé leur inanité.

Le pouvoir personnel a reparu plus absolu que jamais, et l'égalité si péniblement conquise a dû s'abriter derrière lui. Les assemblées souveraines, soumises d'ordinaire au pouvoir exécutif, n'ont été ni respectées par le peuple, ni estimées par les gouvernements. Elles ont sombré l'une après l'autre dans l'émeute ou dans le coup d'État. La presse a subi tant d'entraves, que ceux-mêmes qui veulent resserrer les liens où elle est enfermée sont incapables de démêler cet inextricable filet. Les législations ont poussé si drues et si touftues pour l'étouffer , qu'elles forment un taillis obscur où, à chaque pas , l'écrivain risque de se déchirer.

Ainsi, toutes les revendications faites au nom de la liberté ont été oiseuses. Tandis que l'égalité et

la souveraineté populaire opéraient de précieuses métamorphoses dans l'état social du peuple, la liberté se bornait à l'expression stérile de vérités confuses. Mais cette expression, stérile quant aux résultats définitifs, n'a pas été sans donner des fruits amers. Dès les premiers jours de l'ère nouvelle qui prend date à la Révolution française, on put goûter et apprécier ces fruits. Pendant de longues années, tous les écarts et toutes les infamies de la liberté s'offrirent au monde épouvanté. Et si au milieu de ces abaissements quelque grandeur se fait jour, si la brutalité revêt parfois une certaine majesté, c'est à l'heure où la liberté se cache ; c'est à l'heure où la dictature des comités de la Convention, remplacée bientôt par celle de Robespierre, verse à flots le sang des rebelles et des ennemis de la patrie, à l'heure où à force de crimes elle défend l'État, sacrifiant l'honneur du pays au salut public. Mais à l'exception de cette année exécrable et grandiose, les Assemblées ne nous présentent que la réunion méprisable de toutes les bas^ sesses jointes à toutes les faiblesses, que le choc des plus misérables ambitions, que le sacrifice impudent et avoué des intérêts de tous à la prépondérance d'une bande de parvenus grossiers. Aussi, fatiguée de ce spectacle, la France éprouva-t-elle enfin le besoin d'exprimer le dégoût qui lui montait aux lèvres et de faire sentir

à ces coquins le fouet d'un vrai maître.

Il est d'usage aujourd'hui de rabaisser outre mesure les services et l'éclat du premier empire. Après les enthousiasmes de convention viennent les dénigrements de parade; le dernier mot n'a pas encore été dit. Plus un édifice est immense, plus il faut s'éloigner de lui pour en juger l'ordonnance et les dimensions. Ainsi en est-il de l'œuvre de Napoléon.

La masse des documents qu'ont réunis de célèbres compilateurs dans d'innombrables volumes , forme la chronique où les historiens viendront puiser un jour les éléments de leur jugement.

Mais une présomption favorable existe dès à présent en faveur de cette grande épopée; c'est la légende que le peuple a créée à son sujet et qu'il a transmise à nos générations. Ce ne sont pas les écrivains qui ont imaginé ce symbole radieux du plébéien couronné montrant d'un bout à l'autre de l'Europe ce que peut la populace conduite par un de ses enfants. Ce ne sont pas les poètes qui ont chanté cette figure surnaturelle du roi des rois, brisant les trônes et en distribuant les débris, jetant aux S(>ldats des provinces et aux généraux des principautés, infligeant aux aristocraties le supplice envié ^e sa domesticité. C'est le peuple seul qui, racontant ce qu'il a vu et perpétuant sa propre

histoire, a élevé cette indestructible renommée ; c'est lui qui, sans se soucier des catastrophes, n'a voulu se rappeler que le triomphe. Et ce peuple si reconnaissant pour la grandeur éphémère que Napoléon lui a donnée, si indulgent pour l'abaissement où Napoléon l'a plongé, si oublieux du sang que ces alternatives lui ont coûté, doit être un juge meilleur que tout autre. Ceux qui affectent de dédaigner celte époque ; ceux qui, appelant la raison à rencontre de l'imagination, invoquent contre l'empereur malheureux tous les maux qu'il a causés au peuple; ceux qui mesurent tout ce sang, qui comptent toutes ces larmes, qui pèsent tout cet or, ne sont-ils pas téméraires? Nul mieux que le peuple lui-même ne|peut dire si ces, souffrances admirables sont préférables à une apathie prolongée. Demandons-nous donc si le peuple condamne ce grand carnage et en maudit l'auteur ? Regardez: ce supplicié bénit ses bourreaux, ce prisonnier réclame sa prison. Il a suffi d'un nom pour remuer ses fibres les plus sensibles. Il a suffi d'une parenté même lointaine pour gagner sa confiance. Et le jour où l'on s'est présenté à lui*sous le patronage du tyran mort depuis vingt-cinq ans, sous le couvert du vaincu dont l'œuvre avait disparu et dont la mémoire avait été officiellement flétrie, le peuple s'est levé dans un élan magnifique, et a crié : « Vive l'empereur! ».

Respectons l'expression d'une opinion à la fois si simple et'si impartiale. Mais quelle est la raison de cette popularité qui a survécu à l'adversité et à la mort? N'est-ce point que Napoléon fut le précurseur de l'égalité? Non, sans doute, de [l'égalité absolue, idéale et impossible, mais d'une égalité relative dont il établit les principes sur une base sérieuse,. et dont il prépara l'avènement que verront nos descendants.

On a dit que l'empereur était fils de la Révolution, mais qu'il avait assassiné sa mère, et cela serait vrai si Révolution voulait dire liberté. Mais si, comme nous le prétendons, les libertés politiques ont été une des erreurs de la Révolution, si l'ons'est fourvoyé en supprimant certaines institu" tions de l'ancienne monarchie nécessaires à l'existence même des sociétés, et en modifiant l'autorité au lieu de la restituer intacte au peuple à qui elle appartenait, afin qu'il la conférât à un souverain de son choix; si enfin la Révolution n'a enfanté que deux œuvres viables : l'égalité, la souveraineté populaire, Napoléon fut non pas son destructeur, mais son réformateur. Il la contraignit à rentrer dans sa voie véritable, il l'empêcha d'affaiblir le principe fondamental de toute association d'hommes : Vunité de direction, il cimenta les droits du peuple proclamés jusque-là mais non consacrés.

Cette consécration, il la leur donna par les

deux moyens qui rendent une institution inébranlable, par les lois d'abord, par les mœurs ensuite. Le code Napoléon, tout imbu qu'il soit des traditions du moyen âge et des coutumes barbares, renferme le germe d'une législation égalitaire. Les grandes distinctions civiles et militaires conférées à des soldats ou à des administrateurs, l'établissement d'une société nouvelle, acceptée par toute l'Europe et dirigée par les classes inférieures, rendirent stables ce qui, sans cette régularisation, n'eût été qu'un accident passager.

Imagine-t-on la Restauration succédant immémédiatement au Directoire? Il est certain que la Révolution ne serait qu'une émeute heureuse. Rien ne resterait d'elle; elle eût disparu comme un cauchemar néfaste, et ceux qu'elle avait dépossédés auraient ressaisi leurs privilèges sans s'inquiéter de celte aventure.

Napoléon conquit pour la Révolution droit de cité parmi les puissances. Il l'imposa aux monarques, si bien qu'après la chute de l'empereur, nul ne voulut revenir à l'ordre de choses disparu, et que l'ancien régime sembla impraticable à ceux-là mêmes qui auraient profité de son rétablissement.

La Restauration fut obligée de respecter la plupart des réformes que Napoléon avait marquées de son sceau, et l'on peut dire que si la

féodalité a été terrassée par la première République, elle a été tuée par le premier empire.

Quant au pouvoir absolu que possédait l'ancienne monarchie, Napoléon l'a repris et s'en est servi comme l'avaient fait les rois ses prédécesseurs, comme le feront toujours, même involontairement, tous les despotes, au profit de l'égalité. Le peuple s'en sQuvient et ne regrette pas tout le sang que lui a coûté cette sainte cause.

Nous le répétons, il n'est pas possible d'apprécier déjà les résultats de la grande époque de Napoléon I", mais il est facile de juger les règnes médiocres qui l'ont suivie.

Nous avons assisté, depuis 1815, à deux manifestations diverses de ce régime monarchique si vanté. LaFrance a subi successivement la monarchie aristocratique et la monarchie bourgeoise,la chambre des pairs héréditaire et la chambre des pairs nommée, le roi réactionnaire et le roi libéral. De ces deux essais tentés au milieu des circonstances les plus favorables, qu'est-il resté? Un souvenir risible de luttes parlementaires et de combats de parole, un souvenir douloureux d'émeutes continuelles, de répressions sanglantes et faibles. On a vu l'autorité raillée, la noblesse impertinente et haïe, la bourgeoisie importante et mutile, l'armée attristée, la diplomatie servile, l'administration timide et gênante, l'aisance chez peu de citoyens, la richesse chez moins en-

core, la sécurité nulle part. Ces deux façons d'être de la monarchie, opposées en apparence, mais semblables-en réalité, fondées toutes deux sur l'exclusion, ont péri par l'exclusion. Les exclus ont forcé les portes du gouverne ment en ayant soin de les refermer derrière eux pour ne pas laisser entrer la vile multitude. L'élévation et la chute de ces monarchies ont été accompagnées de peu de bruit. Le peuple se rappelle à peine la longue existence de ces pouvoirs tempérés. Ils n'ont fait ni beaucoup de bien ni beaucoup de mal, mais dans nos temps de transformation, ils ont retardé la fin de la grande crise que nous traversons et dont chaque gouvernement doit hâter la solution pacifique pour éviter une solution sanglante. A ce titre, ils devraient exciter un sentiment plus hostile que celui de l'indifférence. La nation pourtant n'en conserve pas d'autre à leur égard, et celui-là est peut-être le plus cruel.

Parlerons-nous du malheureux essai de République qui a séparé naguère le régime parlementaire du régime quasi-dictatorial ? Gomment jugerait-on un système expérimenté par les plus naïfs honnêtes gens du monde contre la volonté de toute une nation? Dételles tentatives aboutissent nécessairement à une épouvantable confusion, dont il serait injuste de faire remonter la responsabilité au régime lui-même. Il vaut donc

mieux n'en point dire un mot. Ce sont Ik d'informes ébauches qui restent au rang des monstruosités historiques. On juge la République aux États-Unis, en Suisse, partout où elle est loyalement appliquée et généralement reconnue. On peut alors en signaler les erreurs. En France, elle a existé jusqu'ici dans de telles conditions, que ses malheurs ne sauraient fournir aucun argument contre elle.

Quant au second Empire, il nous a apporté un des plus remarquables exemples de la vigueur que porte en lui-même le pouvoir personnel.

Nous ne commettons pas l'injustice démettre à la charge de la République les circonstances défavorables au milieu desquelles elle a vécu après la Révolution de 1848 ; mais nous devons, d'autre part, compter à l'honneur du second Empire tout ce qu'il a dû surmonter d'obstacles. Si, en effet, il faut excuser le régime politique qui échoue en face d'extrêmes difficultés, il faut glorifier d'autant plus celui qui vit et prospère au milieu de ces mêmes difficultés. Or, n'est-ce pas là ce qui est arrivé à l'Empire?

La veille du coup d'État, la France est aux mains du prince Louis-Napoléon et de ses partisans; mais l'Assemblée subsiste, mais les partis s'agitent, mais les actes du gouvernement sont discutés et contrôlés; aussi le crédit est nul, l'inquiétude se montre partout, le travail s'arrête,

le peuple se plaint, la nation attend. Le lendemain du coup d'État, la France est aux mains du même prince Louis-Napoléon et de ses mêmes partisans ; mais l'Assemblée est dispersée, mais les partis sont épouvantés, mais le gouvernement agit à sa guise et sans contrôle; aussitôt la confiance renaît, le travail recommence,* le peuple respire et la nation vit. Les personnes n'ont pas changé, les hommes au pouvoir sont restés les mêmes ; les institutions seules ont été modifiées. ■ A la division des pouvoirs on a substitué le pou voir unique; au gouvernement parlementaire le gouvernement personnel. Et, dès lors, tout va se transformer ; pendant de longues années ce peuple, impuissant tout à l'heure parce qu'il était épuisé par la liberté, produira dans la servitude qu'il s'est volontairement imposée, les plus belles et les plus nobles œuvres.

Rien ne lui manquera, ni la richesse, ni la gloire. Il sera le maître de l'univers et le point de mire de toutes les envies. Il marchera le premier à la conquête de toutes les grandes découvertes ; son nom ira rassurer les persécutés et sa gaîté réjouir les moroses. Chez lui afflueront tous les trésors qu'on lui prodiguera à pleines mains pour acheter quelques miettes de son esprit ou quelque produit de son luxe. Il sera grand sans cesser d'être spirituel, heureux sans cesser d'être, fter. Aussi tous les hommes de

bonne foi, qui voudront seulement ouvrir les yeux, se sentiront pleins d'une reconnaissance intelligente et d'une admiration réfléchie pour un système de gouvernement qui débrouille si vite le chaos.

Mais la liberté veillait, attendant sa proie; elle apparut, perfide et séduisante, contant à l'oreille du souverain de ces histoires qui charment et disant de ces mots qui tentent. Et dès qu'elle eût empoisonné l'Empire de son contact, toute cette prospérité, toute cette gloire, commencèrent k décliner. La nation alla peu à peu vers la catastrophe inévitable. Cette catastrophe est venue comme la foudre, avec la victoire rapide de l'invasion; elle serait venue lentement comme une éruption boueuse avec la victoire progressive de l'Union libérale, si l'invasion n'avait pas pris les devants.

De sorte que nous, spectateurs de la dernière heure , nous avons assisté à une démonstration bien concluante. A quoi bon fouiller le passé , à quoi bon interroger les empires engloutis ? Rappelons - nous ce que nous avons vu. Quel exemple terrible ! Quelle récompense et quel châtiment ! Récompense pour la fermeté et la force, châtiment pour la faiblesse et l'imprudence. A la dictature, Malakoff, Solferino, le traité de Paris, l'Exposition de 1867; au parlementarisme, le 2 janvier et

Sedan, c'est-à-dire le terme nécessaire d'une déclaration de guerre faite en vertu du vieux système de la politique d'équilibre, ce parlementarisme diplomatique, faite sous la pression de l'opinion publique dont le gouvernement eût dû mépriser les emportements , faite par ce ministère libéral et présomptueux qui s'était glissé dans le mécanisme si simple de la Constitution impériale et y avait jeté la perturbation. La dictature avait succombé le 2 janvier; la France devait succomber le 2 septembre.

Nous avons terminé cet exposé; nous avons vu à l'œuvre deux théories contradictoires ; nous avons étudié, et, hélas ! nous avons ressenti leurs effets opposés. Comment, nous autorisant de l'histoire et de notre expérience, ne serions-nous pas tentés de résoudre la troisième question qui se présente à nous dans l'examen des principes fondamentaux du gouvernement ?

Nous nous sommes demandé tout d'abord à qui appartenait la souveraineté. Nous avons compris que les membres d'une société avaient le droit incontestable de diriger cette société, et, par conséquent, que le pouvoir dans un État appartenait aux citoyens de cet État. Nous avons reconnu, en outre, que ce pouvoir ne saurait être exercé directement par la nation ; que celleci est obligée de le confier à certaines personnes

sur lesquelles elle se décharge d'une tâche qu'elle ne mènerait pas elle-même à bonne fin.

Il importe maintenant de décider si cette délégation sera multiple, si le peuple donnera certains droits à une Assemblée, certaines prérogatives à un souverain ; s'il multipliera les moyens de contrôle, enfin, si le pouvoir sera pluralité ou unité.

A cette interrogation, l'histoire nous répond "formellement que le pouvoir doit être unité pour être fécondité; mais l'histoire ne suffit pas. Les preuves par analogie sont les moins convaincantes de toutes; cherchons en d'autres.

Avant tout, précisons le sens moderne de certaines expressions.

« On nomme gouvernement républicain, dit Montesquieu, un état où le peuple en corps, ou seulement une partie du peuple, a la souveraine puissance; » et Montesquieu est ici d'accord avec Rousseau pour qui « tout gouvernement guidé par la volonté générale est république. «

De nos jours, le mot République a pris une signification plus restreinte, on l'a éloigné de son véritable sens, et, au lieu de lui laisser celui de souveraineté populaire, on l'a appliqué spécialement à un mode de délégation de cette souveraineté. Nous pouvons donc dire que, dans la langue politique actuelle, on entend par République un état où une ou plusieurs Assemblées gouvernent

les citoyens avec ou sans le concours d'un pouvoir exécutif.

On nomme Dictature la forme de gouvernement dans laquelle un seul homme exerce le pouvoir suprême sans que les lois viennent limiter sa puissance, et l'on oppose cet état à la Monarchie, où le souverain est soumis lui-même aux lois. La dictature est compatible avec l'hérédité et la monarchie peut, d'autre part, devenir élective et révocable. La différence entre la dictature et la monarchie est donc tout entière dans l'existence ou l'absence d'un contrôle légal.

Quelles sont les lois que le monarque ne doit pas enfreindre ? Ce sont celles que la tradition et les usages publics ont rendues immuables. Mais comme il est infiniment difficile de démêler les lois immuables de celles qui peuvent varier, toute monarchie se trouve entachée de dictature. Si nous examinons l'ancienne monarchie française nous verrons que tantôt les souverains furent de vrais dictateurs, car ils ne reculèrent devant aucune violation des lois fondamentales de l'État, que tantôt, au contraire, ils agirent en simples monarques et s'inclinèrent devant les coutumes qui restreignaient leur autorité.

Les défenseurs de la monarchie sont impuissants à déterminer avec exactitude le point où la monarchie doit s'arrêter, mais ils déclarent que ce point existe.

Il s'agit donc de savoir si la société est intéressée à imposer certaines règles supérieures aux hommes qu'elle investit du commandement. Adople-t-on l'affirmative, on choisira la monarchie, et si l'on donne à ces règles une extension telle qu'elles annulent presque la puissance du souverain, cette monarchie sera dite constitutionnelle.

Considère-t-on ces garanties comme nuisibles, on se prononcera en faveur de la dictature.

Ainsi quatre solutions distinctes se présentent au peuple appelé à choisir une forme de gouvernement :

La République, où le mandat gouvernemental est conféré aux Assemblées ;

La Monarchie, où il est confié à un seul homme sous la garantie de lois fixes ;

La Monarchie constitutionnelle, où ces lois fixes s'amplifient jusqu'à donner aux Parlements chargés de les appliquer une puissance presque égale à celle des Assemblées républicaines ;

La Dictature, où le souverain est investi d'une autorité illimitée.

Dans aucun cas, nous le répétons, le peuple ne confère autre chose que l'exercice du pouvoir, il garde le pouvoir lui-même et il peut, par conséquent, reprendre au gré de sa fantaisie, ce qu'il a confié provisoirement.

Considérons d'abord la République et recher-

chons si les Assemblées ont les qualités indispensables à la mission dont on veut les charger. Remarquons que la République peut être, comme la monarchie, absolue ou parlementaire, c'est-àdire qu'il faut distinguer la République limitée par les lois de la République despotique. Parfois, en effet, les Assemblées sont, comme les dictateurs, investies de l'omnipotence ; souvent, au contraire, elles se trouvent en face de Constitutions invariables qui les gênent où les entravent tout à fait.

Examinons , avant tout , la forme la plus simple de la République : l'assemblée souveraine. Entre cette forme et la dictature, les analogies sont grandes. Le pouvoir est unique, illimité, révocable, intransmissible, mais il appartient à une pluralité au lieu d'être entre les mains d'un seul individu. Cela vaut-il mieux?

Ceux qui l'affirment confondent deux choses absolument distinctes : la délibération et la décision. La délibération est d'autant plus fructueuse qu'elle est tenue par un plus grand nombre d'individus. Quand beaucoup d'avis sont émis, les chances de trouver la vérité augmentent. Lorsque les arguments se choquent, ils engendrent des aperçus imprévus. Un orateur, poussé par la contradiction, excité par la réplique, a souvent des inspirations merveilleuses. Les questions se présentent alors sous leurs

points de vue les plus divers. Rien n'échappe à tant d'investigations, si bien qu'après un examen semblable.lesbonsetlesmauvaiscôtés de chaque réforme apparaissent d'une manière saillante. La discussion modifie les idées, redresse les erreurs; elle est indispensable, et sa suppression serait un des plus grands malheurs qui pussent frapper un État. Aussi,, voulons-nous que le dictateur n'ait point de méditations solitaires , qu'autour de lui les opinions les plus opposées, les objections les plus hostiles se produisent librement, au gré de la parole même passionnée ou de la plume même folle.

Dans le discours le plus virulent, dans l'écrit le plus exalté, il peut surgir une pensée originale et pratique. La forme est brutale ; plaignons celui dont le talent est si mince et si peu souple qu'il soit obligé d'appeler l'injure au secours de son insuffisance; mais, même danslaplus odieuse des diatribes, on rencontre quelquefois une critique juste. Le chef de l'État ne saurait donc mieux faire, dans son propre intérêt, que de permettre une discusssion complète de toutes les réformes auxquelles il songe, de toutes les modifications qu'il prépare, et nous entendons bien placer auprès de lui des conseillers nombreux. Aussi sommes-nous d'accord avec ceux qui veulent que des assemblées, sages ou violentes, maladroites ou habiles, scrutent jusque dans

leurs moindres détails tous les projets intéressant l'État.

Mais, autant nous reconnaissons à la pluralité une aptitude remarquable à délibérer, autant nous lui dénions cette aptitude quand il s'agit de décider et d'agir.

Gardons-nous des assemblées qui gouvernent; les résolutions se succèdent chez elles contradictoires ou tout au moins incohérentes. Un jour la majorité est rétrograde, le lendemain elle est novatrice. Aucune suite dans les idées, aucune persévérance dans les entreprises. Les hommes réunis en masse sont susceptibles de tous les entraînements, ils se laissent aller à toutes les impressions. Leur légèreté naturelle s'accroît de • toute la légèreté de ceux qui les entourent. Il se produit autour d'eux une sorte d'atmosphère particulière propre à l'éclosion de toutes les insanités; il n'est point une excentricité qui n'ait chance d'y être acceptée, pas une ineptie qui ne puisse s'y déguiser en trait de génie. L'acclamation y tient une large place, et l'acclamation n'est autre chose que la bêtise en délire. Les sensations physiques jouent aussi leur rôle : la fatigue des discussions, l'enrouement des gosiers exaspérés, l'excitation des cerveaux ahuris, coopèrent à l'aifaiblissement des intelligences, si bien que les assemblées sont justement placées dans les cou-

ditions les plus défavorables pour prendre une décision sensée.

Et nous avons considéré jusqu'ici le cas extraordinaire où une assemblée tout entière est de bonne foi, où elle cherche le bien et le juste; que n'ajouterions-nous pas si nous étudiions sur le vif la réalité même des faits ?

Une assemblée de bonne foi ! mais où la trouver? Suppose-t-on que les mandataires du peuple, du moment où ils exercent leurs fonctions, dépouillent la nature et les faiblesses de l'humanité? Croit-on qu'ils ne soient plus accessibles ni à l'ambition, ni à la peur, ni à la vanité? Or, toute cette masse de petits intérêts personnels vient peser d'un poids immense sur des résolutions qui devraient se référer uniquement aux intérêts généraux. Chaque député qui songe à l'État est doublé d'un homme qui songe à lui-même et qui se demande si, par son vote, il ne nuira ni à sa carrière, ni à sa popularité, ni à sa fortune. Or, comme le député n'est pas certain d'avoir toujours à s'occuper de l'État, tandis qu'il surveillera, sa vie durant, ses affaires privées, il donne souvent la préférence à ces dernières. Que de votes ont été ainsi arrachés à la raison récalcitrante par l'intérêt particulier; que de sacrifices ont été faits par le bon sens à l'intrigue!

Mais si nous reprochons aux assemblées de n'avoir point de suite dans leurs desseins et de

ne pouvoir se soustraire aux influences que l'intérêt privé exerce sur chacun de leurs membres, un dictateur n'est-il point suspect de semblables défauts ? Distinguons. Ses volontés ont chance d'être coordonnées; il cède sans doute aux variations inhérentes à la fragilité humaine, mais il n'éprouve ni les impressions violentes qu'excite incessamment une réunion tumultueuse, ni les entraînemenls qui résultent de certains courants invisibles par lesquels les assemblées sont emportées k la dérive. Il est vrai qu'il abandonnera parfois sa ligne de conduite, qu'il pourra hésiter, se reprendre, détruire son œuvre primitive et en reconstruire une autre, mais ces tergiversations inévitables ne seront pas multipliées par des causes extérieures et ne suivront pas les fluctuations d'un milieu aussi inconstant que passionné. Elles seront l'exception, tandis qu'elles constituent l'habitude constante des assemblées.

Quant à l'intérêt personnel, le dictateur songera sans doute au sien propre ; mais sa gloire, sa fortune, la persistance de son pouvoir, sont attachées au bonheur de l'État. L'État, c'est lui, non point qu'il soit indispensable k l'État, mais parce que l'État a voulu s'incarner dans sa personnalité afin de mettre beaucoup de bras au service d'un seul cerveau. Aussi rien ne saurait lutter dans son esprit contre la recherche ardente du bien public.

La nature humaine ne se débarrasse jamais entièrement des préoccupations égoïstes, et le dictateur ne sera pas plus désintéressé que le député. Mais la supériorité de la forme dictatoriale apparaît ici. Le dictateur a raison de songer a ses propres intérêts, et il remplit son devoir en les sauvegardant ; car, par la volonté du peuple, ces intérêts étant indissolublement liés à ceux de la patrie, en s'efforyant de les servir il sert la nation. Que pourrait-il, en effet, imaginer de plus profitable à son propre avenir que la grandeur de l'Empire? Que pourrait-il gagner au malheur public?

Un député, qui forme une minime fraction du gouvernement, trouve sans doute quelquebénéfice si les affaires sont habilement conduites. La gloire del'assemblée àlaquelleil appartient rejaillira sur lui-même, et il aura, comme fraction de ce tout, sa part dans les remerciements et dans les faveurs du peuple. Mais cette part est mince; le député aura bien plus à gagner si, à la faveur des troubles politiques, il supplante ses rivaux, accapare le pouvoir pour le groupe parlementaire auquel il appartient, et édifie sa fortune au détriment de la paix publique; en un mot, il peut, en négligeant son devoir, atteindre des destinées plus hautes qu'en le remplissant. C'est là une tentation k laquelle quelques-uns résisteront sans doute ; mais les Constituûons

n'ont pas pour objet de faire ressortir la vertu de ceux qui échappent aux mauvaises inspirations, elles doivenl éloigner toute occasion de chute. Le dictateur n'est pas exposé à de semblables pensées. Aucune lutte ne saurait s'établir entre son intégrité et son avidité. Il ne peut rien désirer de meilleur que la continuation de ce qui existe, si son esprit est vulgaire, et que les éloges de la postérité si son âme est généreuse.

Or, cette permanence du pouvoir et cette gloire historique sont subordonnées pour lui à un fait unique, au contentement du peuple. Et le peuple ne sera satisfait que si le succès couronne les efforts du gouvernement. C'est donc à ce succès que tendra le dictateur avec une ardeur qui, pour n'être pas désintéressée, n'en sera que plus sincère. Son égoïsme viendra en aide à sa conscience.

Mais obtiendra-t-il ce succès désiré? Cette décision prise par un seul homme vaudra-t-elle comme garantie celle à laquelle se serait rangée une Assemblée entière ? Pourquoi en douter ? Si dans une délibération il est utile qu'un grand nombre d'avis soient émis, il importe peu que beaucoup d'hommes aient été appelés à trancher par une décision la question pendante.

En effet, les chances d'erreur et les chances de vérité se multiplient avec le chiffre de ceux qui votent. Beaucoup d'hommes, beaucoup de chan-

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ces d'erreur et beaucoup de chances de vérité. L'n seul homme, peu de chances d'erreur et peu de chances de vérité. Ce qui équivaut à une égalité.

Mais cette égalité n'est que théorique. En pratique, nous avons déjà exposé les inconvénients de la pluralité quand il faut décider et agir.

Nous n'y reviendrons pas et nous arriverons à notre conclusion : Il est bon que le peuple délègue à un seul homme l'exercice du pouvoir et remplace les volontés multiples par une volonté unique.

Demandons-nous maintenant s'il convient de poser une limite à la puissance de ce délégué.

Nous avons, dans une énumération, nommé plus haut la République parlementaire, c'est-àdire celle où l'Assemblée ne jouit pas d'une véritable dictature, mais où elle est tempérée par un pouvoir exécutif indépendant, la Monarchie dite absolue, où des lois invariables sont placées par l'usage au-dessus du souverain, la Monarchie constitutionnelle où des Assemblées font contrepoids à la royauté.

Tous ces régimes nous offrent, à des degrés très-différents et sous des apparences très-diverses, l'application du principe que le souverain, homme ou assemblée, doit être maintenu dans certains liens et subir certains tempéra-

ments. Sans entrer pour le moment dans le détail des entraves qu'on lui impose, et sans chercher si les unes sont plus efficaces que les autres, bornons-nous à soulever cette question générale : « La puissance déléguée par le peuple doit-elle être illimitée?» A cette question on peut répondre oui sans hésitation.

Nous comprenons fort bien qu'au temps où l'on confondait le pouvoir et l'exercice du pouvoir, on ait cherché par mille moyens à réfréner les abus d'une tyrannie contre laquelle on n'avait point de défense.

Aujourd'hui il n'en est plus de même.

Du moment où le peuple peut à son gré renverser le gouvernement qu'il a créé, pourquoi ne donnerait-il pas à ce gouvernement la plénitude de l'autorité? Quel péril court la nation en agissant ainsi? Dès quel'abus remplacera l'usage, il lui sera loisible de faire cesser cet abus. Qu'on n'invoque pas l'impossibilité où nous sommes de trouver un système qui permette de révoquer légalement le souverain. Nous donnons, dans un des chapitres suivants (1), un exemple de cette révocation légale, et nous pensons que mille autres moyens peuvent être imaginés pour sanctionner ce droit théorique. Quand à la facilité que le dictateur aurait de se soustraire

(1) Chapitre VI, § 5.

à une déchéance, l'histoire nous apprend que les dictatures ont été plus que les monarchies sujettes à des chutes rapides, que leur pouvoir est fragile, que la colère du peuple les frappe volontiers et sans rencontrer de résistance.

Eloignons donc cette inquiétude ; il ne sera pas nécessaire d'en venir contre le dictateur aux hasards d'une révolution sanglante, pour éviter les hontes d'une usurpation. Quand la base de son pouvoir, c'est-à-dire la popularité, disparaîtra, ce pouvoir sera près de s'écrouler.

Mais pourquoi accorder à un homme tant de puissance? En premier lieu, pour le placer dans cette situation que nous venons de dépeindre, pour qu'il soit l'État, pour supprimer ses intérêts privés et pour lui arracher au profit de la nation toutes ses pensées et tous ses efforts; ensuite pour lui permettre de faire beaucoup : beaucoup de mal peut-être, mais peut-être aussi beaucoup de bien. Les gouvernements tempérés ont des lisières, de sorte que, s'ils ne peuvent pas tomber, ils ne peuvent pas marcher. Or, mieux vaut encore une chute suivie d'une blessure que l'immobilité. Cette blessure ne sera pas incurable, tandis querimmobililé mène à l'abrutissement.

Que cherchent, du reste, ceux qui limitent le pouvoir délégué par le peuple, ceux qui, par exemple, veulent opposer le souverain à l'Assem-

blée ou un arsenal de lois gardées par la magistrature au prince?

.Ils espèrent organiser un contrôle permanent sur les actes du gouvernement.

Mais l'existence de ce contrôle est-elle désirable ? Faut-il que le pouvoir actif soit éternellement jugé, morigéné et surveillé par un pouvoir investigateur? Faut-il que chacune des décisions du souverain soit l'objet d'un blâme ou d'un éloge? Nous préférerions à ce système la prépondérance même d'une Assemblée. Au moins, dans cette dernière hypothèse, si le caprice et la partialité dictent les résolutions, chaque décision est du moins exécutée dans toute sa teneur et peut produire quelques résultats ; parfois un accord durable s'établit entre les diverses fractions de l'Assemblée et il est possible de tenter et de continuer une entreprise. Mais avec un contrôle permanent exercé par des hommes qui n'ont point part aux conseils du souverain, par des hommes dont la seule fonction est de blâmer, dont la seule mission est d'empêcher, il n'est pas un État qui ne soit condamné d'avance à la plus dangereuse des léthargies.

Leparlementarismeestl'expressionlaplus complète de cette pensée funeste. Nous en considérerons bientôtles règles elles effets. Mais avant tout, dégageons cette vérité essentielle : Pour qu'un

pouvoir puisse être salutaire, il faut qu'il ait une entière liberté d'action et comme corollaire une responsabilité étendue. Le peuple jugera l'ensemble des actes et il prononcera souverainement sur la continuation ou le retrait de la fonction qu'il a conférée, mais il aura la justice et la patience, avant d'apprécier la récolte, de laisser le grain qu'on a semé germer et donner une moisson.

Au nom de l'histoire, au nom de l'expérience, au nom de la doctrine, disons donc hautement : il est utile que le pouvoir soit confié à un dictateur, il est indispensable que ce pouvoir soit illimité et indépendant, jusqu'au jour où le souverain devra rendre des comptes.

Organisons-nous donc l'esclavage politique? Nullement.

Les peuples esclaves sont ceux qui travaillent au profit de leur maître.

Quant aux peuples jaloux de leur liberté, ils ne travaillent ni pour leur maître ni pour euxmêmes.

Les peuples civilisés, c'est-à-dire ceux qui jouissent de leur souveraineté et qui savent en conférer l'exercice, travaillent pour eux-mêmes sous l'égide d'un chef tout-puissant en apparence, mais qui, en réalité, estsimplement l'agent révocable de leurs volontés.

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