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CHAPITRE III

Quel siéra le Dictateur ?

Confier à un seul homme les destinées de tout un peuple ! L'esprit s'arrête épouvanté devant une telle audace. A cet être quasi divin tout devra aboutir. Les efforts de la nation, le travail, le génie, l'honneur, la science , deviendront inutiles, si le maître est incapable ou méchant. Qu'il écoute ses haines ou ses affections, et les uns disparaissent méprisables et honteux, tandis que les autres s'élèvent plus méprisables et plushonteux encore ; la proscription menace le plus innocent ou le plus illustre ; l'État ne renferme plus qu'un peuple d'esclaves gardé par une aristocratie de valets. L'armée, force aveugle, brisera toutes les résistances ; l'administration et la justice , forces intelligentes., préviendront toute récrimination. Contre le maître, rien à tenter. Si l'on ne peut le fléchir, on est perdu.

Et c'est à une créature humaine, misérable, faible, exposée à tous les caprices, portée à tous

les mauvais instincts, que nous remettons cette • exorbitante puissance. Chacune de ses fautes, répercutée par ceux qui obéissent, amplifiée par ceux qui flattent, portera le trouble jusqu'à l'extrémité de l'empire. Jalousie, amour, désespoir, tout ce qui trouble l'entendement, viendra assiéger le dictateur. Chacune de ses passions coûtera à l'État bien des richesses, à l'humanité bien du sang et bien des larmes. Le pays entier souffrira, aimera ou se lamentera avec son chef. Redoutable conséquence du pouvoir absolu ! Et pourtant, nous acceptons la toute-puissance d'un maître; nous l'acceptons malgré les faiblesses, malgré les fautes inévitables. Nous l'acceptons avec résignation comme un remède cruel. Qu'il vienne donc ce dictateur, mais qu'il ne soit escorté ni d'acclamations ni d'applaudissements. Qu'il vienne ! Ceux qui lui feront cortège auront souvent pour . lui de la haine. Nous qui l'appelons de toute l'ardeur de nos vœux, mais qui ne nous faisons aucune illusion sur la douloureuse infirmité qui impose son joug à l'humanité, nous l'attendons sans colère et sans enthousiasme.

Nous l'attendons, disons-nous. Mais à quel signe le reconnaîtrons-nous ? Comment sauronsnous que celui-ci est né pour obéir, que celui-là est fait pour nous commander ?

Un caprice, une folie d'admiration ou de reconnaissance nous jetteront-ils enchaînés aux pieds

d'un général victorieux ou d'un trib.un éloquent ? Préférerons-nous le plus obscur citoyen, sous prétexte qu'il connaît mieux qu'un autre les souffrances des pauvres gens ? Chercherons-nous le penseur le plus hardi et le plus profond pour qu'il fasse sur de grandes proportions l'expérience de ses découvertes ?

Il est rare que les peuples aient été mis en mesure de discerner le meilleur maître. Le sort des armes décida presque toujours de l'empire, et les troupes victorieuses donnèrent la plupart du temps la couronne à un chef aimé.

Il serait inexact pourtant de formuler cette régie sans faire quelques réserves ; mais on ne saurait nier que le dictateur n'apparaisse d'ordinaire dans l'histoire sous la figure d'un soldat qui transporte au sein des sociétés civiles la discipline des camps, et qui s'appuie sur le suffrage des troupes pour se passer du suffrage de ses sujets.

Ce fut le hasard qui régla à la fois le sort des batailles et la destinée des royaumes. On recevait le souverain, cruel ou bienveillant, intelligent ou vil, des mains de quelques légions, et l'on devait s*accommoder d'une élection d'autant plus irrégulière qu'elle était plus glorieuse.

Et cependant, ce favori de la fortune, grossier et ignorant, apprenait vite son métier de prince,

et dans ses boutades irréfléchies, il trouvait parfois des inspirations que n'eût pas désavouées la plus sage des Assemblées.

Quelle preuve plus éclatante pourraii-on apporter en faveur d'une forme politique, qui, appliquée sans règle et sans garanties, mise aux mains du premier venu, essayée sans esprit de suite, imposée contre le gré des peuples, a rendu de tels services ! Que ne pourrait-on espérer quand, au lieu d'être un accident heureux, elle deviendrait un état légal; quand, ne livrant plus rien au hasard, les peuples se chargeraient eux-mêmes de désigner celui en qui ils ont confiance. Le temps approche où ce droit ne leur sera plus dénié, le temps où la dictature moderne, c'est-à-dire la dictature consentie, prendra place ' parmi les institutions inébranlables. C'est alors que l'avenir d'une nation pourra être assuré ou compromis par un choix heureux ou fatal; c'est alors que la pensée de tous devra converger vers un seul but, trouver un souverain digne de ce nom.

Que ferons-nous à ce moment?

Et d'abord faudra-t-il, suivant l'exemple du passé, exclure du pouvoir suprême ceux qui n'auront pas appris sur les champs de bataille l'art du commandement improvisé et incontesté; ceux qui n'auront pas l'habitude de rencontrer, au moment critique, l'inspiration de salut; ceu^

qui ne seront pas accoutumés de longue date à considérer les hommes comme des forces passives dont on ne peut se servir qu'en les sacrifiant?

Nous reconnaissons volontiers qu'un général d'armée (victorieux cela s'entend), a dû faire preuve des plus merveilleuses qualités. Quelle qu'ait été la valeur de ses soldats , quelque favorables que se soient montrées les circonstances, il lui a fallu pour vaincre, savoir profiter de toutes ces chances heureuses. L'art de livrer des batailles a toujours été considéré à bon droit comme le plus difficile de tous. Il exige d'abord la science, fruit de patientes études qu'un esprit attentif est seul capable de mener à bien ; puis l'expérience , fruit de campagnes pénibles que supporte seul un corps robuste. A la science et à l'expérience, le chef d'armée doit joindre certaines aptitudes , qui se rencontrent très-rarement réunies, tant elles sont diverses et pour ainsi dire opposées : la réflexion, qui élabore les plans de campagne; l'intuition, qui révèle les dispositions prises par l'ennemi ; la spontanéité, qui permet de modifier instantanément ses projets-, le sang-froid, qui fait voiries choses sous leur aspect véritable; l'inspiration, qui décide les grandes victoires par quelque mouvement soudain.

Et, circonstance remarquable, à l'heure où

— noces qualités doivent et e mises en œuvre, la vie du général est menacée de toutes parts; son âme, troublée peut-être pai la révolte du corps, qui tressaille chez l'homme le plus courageux, doit rester en pleine possession d'elle-même; son cœur , assiégé par des sentiments d'humanité qui ne sauraient périr tout entiers, doit se montrer inébranlable. Pour faire le bien, le général cause beaucoup de mal; chacun de ses ordres est un arrêt de mort rendu contre des milliers de soldats. Qu'importe! Tout disparaît devant ce devoir unique : vaincre.

Aussi celui qui peut mépriser à la fois la mort, la pitié et l'ennemi, celui qui réunit ces dons précieux, dont chacun suffirait à faire un grand homme, excite à juste titre l'admiration.

De longues périodes de prospérité ont, dans l'histoire, donné tort aux détracteurs des généraux couronnés; mais on a pu quelquefois aussi s'apercevoir que l'intelligence d'un grand capitaine était plus spéciale qu'étendue, et que le champ de bataille n'enseignait ni la politique, ni la diplomatie.

, Aussi nous devons-nous demander s'il est indispensable que le dictateur soit soldat et soldat victorieux.

« Oui, répondra-t-on, car un soldat seul a entre les mains les moyens de conquérir la dictature. Suppose-t-on qu'il s'en s'emparera pour

le compte d'un autre. De tels désintéressements se rencontrent rarement. Les coups de force qui mettent toute une nation à la merci d'un homme sont dangereux; on n'en brave guère les périls que pour soi-même. »

Ce raisonnement est juste quand on considère la dictature commeun état provisoire et anormal, produit d'une révolution violente, qui confisque la souveraineté de tous au profit d'un criminel. C'est le caractère que présenterait la dictature dans un pays où la majorité la repousserait, et oîi elle s'imposerait par la terreur. Mais si au contraire on fait une place honorable à cette forme de gouvernement, si on l'installe au grand jour des institutions acceptées, si, choisissant entre la monarchie et la république une Constitution qui emprunte à l'une son autorité et sa stabilité, à l'autre sa déférence pour les volontés du peuple, on inscrit en tête des lois de l'État que la nation confère la puissance à qui lui plaît ; si surtout on organise la transmission du pouvoir et la déchéance du gouvernement devenu hostile à la majorité, les candidatures au pouvoir suprême se poseront avec autant de régularité que celles à la présidence d'une république. Or, cette dernière magistrature n'est pas exclusivement dévolue à des soldats, et pourtant, dans les républiques comme ailleurs, c'est l'année qui fait respecter la décision du pays. Pourquoi l'armée n'agirait-elle

pas de même sous l'empire des dictatures légales? Pourquoi, observant la loi et se tenant « comme une sentinelle à la porte des salles de vote, » ne protégerait- elle pas les droits du dictateur régulièrement élu? Les généraux de cette armée ne sauraient avoir les mêmes exigences que s'il leur fallait tenter un coup d'État. Ils rempliraient une mission facile, conforme aux lois et semblable à celles dont ils sont chargés chaque jour.

Lorsque , dans un Etat monarchique ou républicain, le pouvoir change de mains, certains dangers menacent la stabilité publique; le chef suprême de l'armée, quel que soit son titre, trouve une occasion propice de violer la loi. On ne s'inquiète pourtant pas outre mesure de l'ambition des généraux, quand on fait l'essai d'une Constitution républicaine ou monarchique. Pourquoi exagérerait-on les inquiétudes quand il s'agit d'une dictature ?

La nation ne sera sans doute pas toujours à l'abri d'un coup de main militaire, mais elle eu serait également menacée dans tout autre état politique.

Aussi, sans enlever aux hommes de guerre les honneurs qui leur appartiennent, ne nous croirons-nous pas obligés de nous soumettre à un soldat. Dans leur reconnaissance, les peuples accumuleront sur le front des grands capitaines

toutes les couronnes, mais ils réserveront l'autorité publique qui est un emploi et non une récompense. Ils voudront que le chef de l'État soit non plus l'ornement inutile du gouvernement, mais le premier fonctionnaire, le véritable intendant du pays. Pour remplir un tel rôle, il ne suffit pas d'un soldat, il faut un homme. Où le trouver ?

Il semblerait conforme aux idées démocratiques et désirable au point de vue pratique, que le dictateur fût pris dans les classes laborieuses, et qu'un paysan ou un ouvrier recueillît les suffrages de ses pairs. Cette chimère a flatté quelques bons esprits, surtout parmi ceux qui se préoccupent d'améliorer le sort des travailleurs. Confier la toute-puissance à un homme qui aurait souffert de ces misères et de ce servage auxquels nous voulons porter remède; découvrir dans ces ateliers malsains ou chez ces populations rurales si fortes, si simples et si résignées, un de ces caractères nobles et francs comme il a été donné d'en trouver à tous ceux qui ont connu le peuple, quoi de plus séduisant ! On dirait à celui-là : « Nos théories sont folles, nos système ridicules; nous savons de vos besoins , de vos malheurs et de vos espérances, ce que sait un voyageur des mœurs du pays qu'il traverse en courant ; nous nous évertuons à vous secourir, et nos efforts ne tendent

qu'à rendre plus confuse encore une question dont nous connaissons à peine les éléments. Mais vous, vous l'avez fouillée cette question, vous l'avez soufferte, eh bien ! agissez. Vos intérêts sont ceux du plus grand nombre, consultez vos intérêts ; inspirez-vous de vos douleurs passées, et faites servir les ressources de tout le pays à diminuer les douleurs à venir. »•

Certes, un tel langage aurait de l'opportunité.

Qu'on ne craigne pas les périls d'un semblable essai. Un dictateur, ouvrier ou paysan, appellerait peut-être auprès de lui quelques hommes appartenant à sa propre condition sociale, mais il se garderait d'exclure de la politique active ceux dont l'expérience est indispensable à l'existence même de l'État.

Éperdu en face de difficultés qu'il ne soupçonnait même pas, il serait plutôt disposé à s'en remettre absolument aux gens expérimentés, et sur tous les points qui n'intéressent pas exclusivement le salaire et le travail, il suivrait avec plus de complaisance la pire routine que les routes non frayées. Nous avons pu nous rendre compte de cette timidité qui pousse les prolétaires à écouter aveuglément les hommes favorisés par la naissance et l'éducation. Chaque fois que le pouvoir est revenu aux mains de la populace, elle s'en est dessaisie au profit de littérateurs ou d'avocats, et, si elle leur a adjoint quel-

ques ouvriers, ceux-ci, mal h l'aise en face de ces supériorités intellectuelles, ont abdiqué devant elles.

Aussi la bourgeoisie aurait-elle tort de s'effrayer outre mesure si le pouvoir était dévolu à un dictateur plébéien.

Les hommes qui travaillent manuellement ne se font pas d'illusions. Ils savent que l'ignorance dont ils ne sont pas responsables mais dont ils souffrent est profonde, et que, sans les classes éclairées, ils tomberaient dans la plus complète barbarie. Leur bon sens naturel les protège contre certains emportements, et malgré des convoitises maladroitement excitées, ils se soumettront toujours à celui qui sait.

Nous verrions donc, sans redouter aucune persécution démagogique, un homme du peuple prendre la direction des affaires publiques, et, si nous désapprouvons un semblable choix, c'est pour un motif d'un ordre tout différent.

Celui qui vit en bas n'a pas de vues étendues. Quellequesoitsonintelligence,iln'aperçoitqu'un petit côté de quelques questions. Il est semblable au soldat qui, sur le champ de bataille, voit fout au plus les mouvements exécutés par son bataillon et ne saurait considérer la marche du combat entier. Loin de connaître toutes les misères des Ipopulations laborieuses, le travailleur ne comprend que les inconvénients d'une seule

condition^ et comme les douleurs des pauvres gens varient à l'infini, il bouleverserait tout en voulant tout rapporter à ce type unique qu'il a étudié.

Paysan, l'industrie et ses nécessités lui seraient absolument étrangères. Ouvrier, que saurait-il de l'agriculture? Et même, fractionnant encore sa sollicitude, il s'attacherait presque exclusivement à exaucer les vœux du corps de métier auquel il appartiendrait. Nous verrions sans doute la fabrication des tissus ou celle des fers recevoir une impulsion intelligente, lorsqu'un tisserand ou un forgeron obtiendrait la dictature, mais si tout le reste périclitait, cette fabrication elle-même ne profiteraitpas de la bienveillance particulière que lui témoignerait le souverain. En effet, ce métier dont il a vécu, l'ouvrier le considère isolément, sans se demander comment les lois générales de Téconomie politique influent sur lui.

Bien entendu, tout ce' qui est plus vaste échappe au travailleur. Quel étonnement serait le sien, s'il lui fallait résoudre les problèmes internationaux et même les plus minces difficultés administratives ! Nous le supposons instruit, adonné aux méditations politiques, tel en un mot que sont certains ouvriers des grandes villes, mais ces études n'étant pas contrôlées par l'examen des choses elles-mêmes et par la pratique

des affaires, elles n'ont pu le conduire qu'à l'utopie. Lui confier le gouvernement d'un pays serait donc condamner ce pays à une ruine prochaine, supprimer le crédit et la richesse, ces sources de tout travail et de tout salaire, nuire en un mot aux classes laborieuses que le dictateur eût sans doute voulu servir.

Mais qu'on ne s*y trompe pas : nous ne prétendons point chasser les travailleurs du gouvernement. Que les Assemblées délibérantes leur soient largement ouvertes. Ils y apporteront un trésor de renseignements et d'appréciations intéressantes. On saura par eux ce que demande et ce que pense le peuple. Les intérêts réciproques du capital et du travail se débattront avec une rare lucidité, et les réformes qui semblaient impossibles apparaîtront simples et praticables. Non-seulement ces ouvriers, membres d'une Assemblée politique, donneront, mais ils recevront ; ils recevront la science des affaires, ils apprendront le métier d'hommes d'État ; et peut-être un jour, parmi eux, se rencontrera celui qui pourra occuper utilement la première place.

Mais jusque-là, à qui nous adresserons-nous pour lui conférer la fonction de souverain ?

A un écrivain, à un orateur de profession? Nous préférerions presque un maçon ou un laboureur. Chez ces derniers, du moins, à défaut

d'ampleur, l'esprit a de la simplicité ; s'il ne découvre pas de larges horizons, il possède quelques notions justes et naïves. Au contraire, parmi ceux qui font trafic de leur esprit, la contemplation habituelle des mêmes sujets, la nécessité de lutter chaque jour pour la satisfaction d'une ambition e? ^spérée et inassouvie, dégradent le caractère atrophient le cerveau. Quelque noble, qu' e élevée que soit l'occupation quotidienne, est toujours bornée à un cercle très-petit, surtout dans nos sociétés modernes où la spécialité s'impose de plus en plus. Pour arriver à la notoriété, qui seule, cela est évident, pourrait justifier une candidature au pouvoir suprême, l'homme de notre temps n'a qu'une ressource : concentrer toutes ses forces sur un point unique. Et plus l'instruction se développera, plus d'autre part la science étendra ses conquêtes, plus il sera nécessaire de diviser et de subdiviser les capacités. En effet, le nombre des hommes de talent qui assiègent toutes les carrières ne permet guère à ceux qui veulent parvenir d'embrasser une multitude de connaissances. Il faut nécessairement se restreindre, afin d'acquérir une supériorité sur ses adversaires. On approfondit sans s'étendre. La division du travail, que l'industrie a inaugurée dans ce siècle, s'applique aux choses de l'intelligence; On ne se contente plus de limiter son esprit à

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un genre ; on prend dans ce ^enre un mode de production qu'on perfectionne toujours.

Tel ouvrier fera, durant toute sa vie, des têtes d'épingle ; tel écrivain consacrera ses études à l'examen des taxes d'octroi ou à l'histoire d'un seul peuple, pendant un seul règne. Celui-ci connaîtra admirablement certains conflits européens. Celui-là aura étudié exclusivement telle Constitution.

Et si nous prenons les hommes qui s'occupent moins spécialement de politique, et parmi lesquels on pourrait être entraîné à choisir le chef de l'État, nous les voyons absorbés par le soin de leur art ou de leur industrie, ne donner que quelques minutes d'une conversation futile ou quelques moments d'une lecture hâtive aux grands intérêts de l'humanité. Le chimiste ne connaît rien hors de sa cornue, le mathématicien rien hors de son théorème. Le marchand examine tout au point de vue de la denrée qu'il débite, le magistrat au point de vue de la loi rigoureusement ou arbitrairement appliquée.

On a trouvé bon, depuis de longues années, d'attribuer au barreau une certaine universalité de connaissances , et de prendre dans son sein les ministres les plus étrangers à .leur ministère. Cette illusion , aujourd'hui à peine dissipée, tenait à la multiplicité d'intérêts que soulèvent les procès si divers soutenus par

les avocats. Mais la masse de pensées, de renseignements, de considérations qui naît d'un tel amalgame n'enrichit pas l'esprit des orateurs judiciaires. Obligés de chercher, non point la vérité, mais le succès, ils ramènent tout à un but unique, voiler les mauvais côtés d'un argument pour étaler ce qu'il a de séduisant. Cet exercice '' n'a qu'un résultat : mettre un habile homme ^ à même de défendre et de faire prévaloir beaucoup d'opinions, mais il ne l'aide pas à se faire sur beaucoup de points une opinion réfléchie. Or, c'est là justement ce que nous devons souhaiter avant tout chez un souverain absolu.

Les classes moyennes éclairées nous fourniront donc difficilement un dictateur. Faudra-t-il le demander à l'aristocratie oisive ou a la classe des fonctionnaires et des diplomates?

Aux fonctionnaires, aux diplomates, nous reprocherons plus qu'à aucun d'être absorbés par des intérêts restreints et de ne point apporter au pouvoir suprême l'habitude des conceptions vastes.

A l'aristocratie , quand elle ne s'est point mêlée à la vie publique, nous accordons une rare aptitude pour les travaux intellectuels et les considérations élevées ; mais son abstention même l'a éloignée de la pratique et paralyse sa bonne volonté. De plus, elle ne partage pas la manière de vivre du vulgaire ; elle ignore cer-

taines aspirations qu'elle ne ressent pas. Un grand seigneur est souvent charitable, il est rarement novateur ; il soulage les misères particulières et se soucie peu des plaies générales. Parfois un gentilhomme, chassé du monde où il est né, cherche à prendre sa revanche en attaquant ceux qui l'ont humilié. Mais c'est là une exception, et nous n'avons pas confiance en ces individualités déclassées et aigries.

Que nous reste-t-il donc? Ce que nous appellerons/es premiers de la nation, c'est-à-dire ceux qui appartiennent à une race souveraine, ou encore ceux qui ont été portés au plus haut rang par leur mérite et par les circonstances. Ceux-là se dressent au milieu des citoyens de façon à attirer les regards et à forcer l'attention, sinon le respect. C'est parmi ces hommes qu'il nous semble indispensable d'aller chercher le chef de l'État. Ils ont avant tout ce grand avantage d'être livrés aux regards du public, qui a pu les voir à l'œuvre et les juger. Ils n'ont, pour ainsi dire, point eu de vie privée. Leur caractère, leur tempérament, leurs faiblesses, tout chez eux s'est étalé au grand jour, et quelque soin qu'ils mettent à se composer une physionomie d'emprunt, les indiscrétions excitées par la curiosité publique ont montré leur véritable visage. De sorte que parmi eux, il nous sera possible de choisir en connaissance de cause.

L'étude que nous devons tenter avant de nous livrer à un maître ne saurait être fructueuse quand elle ne s'appuie pas sur des renseignements véridiques. Où recueillerions-nous ces renseignements si nous nous éprenions d'un fol engouement pour un citoyen presque obscur?

Attachons donc nos regards sur quelqu'un qui ne puisse y échapper, de façon à examiner en lui l'homme public et l'homme privé. Rien n'est indifférent, en effet, puisque toutes les démarches, toutes les inspirations, tous les caprices du dictateur auront de si lourdes conséquences.

Cet examen nous servira à démêler le caractère de notre futur maître.

Certes, il nous sera impossible de rencontrer le type idéal que nous allons imaginer, mais celui qui s'en rapprochera le plus aura droit à nos préférences.

Et d'abord demanderons-nous au chef de l'État qu'il ait doté l'humanité de quelques grandes découvertes et reculé les bornes qui limitent la pensée humaine? Nous ne serons pas si exigeants, car cette exigence même se tournerait contre nous.

Chez les esprits spéculatifs et ingénieux, il ne faut chercher que le germe dont d'autres se chargeront de faire naître l'arbre et de recueillir le fruit. Il est rare que l'âme enfiévrée par le

génie soit parfaitement pondérée. D'ordinaire ses grands éclats voilent de nombreuses lacunes. Le cerveau humain est semblable à Técorce de notre terre, où les grandes hauteurs correspondent à de profonds abîmes. C'est avec une respectueuse prudence qu'il faut s'adresser aux penseurs, de crainte que le mal causé par leur imprévoyance ne dépasse les bienfaits de leurs conceptions. Nous ne mettrons donc pas à notre tête celui dont nous admirerons le plus les investigations puissantes dans les grands problèmes humains. Nous écarterons également celui qui s'est consacré aux travaux les plus ardus sur les législations ou sur les gouvernements. Il est rare qu'on puisse à la fois découvrir la vérité et la mettre en œuvre. S'il descend des hautes sphères où il planait, l'esprit du théoricien se heurte aux réalités de la vie et aspire aux sommets de la pensée abstraite. N'allons point l'y troubler. Que son œuvre soit le livre où l'humanité viendra puiser la science. Le philosophe restera grand. S'il se mêlait à nos misères il diminuerait sa gloire et compromettrait nos destinées.

Mais si nous nous gardons avec soin de demander à l'élu du pays des aptitudes transcendantes, nous devons désirer que les plus grandes questions lui soient familières. Aucun progrès intellectuel ne doit lui rester étranger. Il faut qu'il ait été initié aujç affaires publiques, qu'il

les ait vues de près. S'il a vécu trop loin d'elles, il s'en fera une idée erronée. Ou bien il croira la science du gouvernement accessible seulement k quelques intelligences privilégiées, pleine de mystères et de merveilles, et il sera saisi de trouble et d'indécision quand il devra s'y adonner ; ou bien il s'imaginera que le plus mince esprit peut saisir l'ensemble de la politique, et que les affaires se traitent à l'aide de formules toutes faites et de traditions. Si depuis longtemps, au contraire, il a constaté que le gouvernement des peuples exige des décisions qu'un esprit perspicace est capable de prendre même quand cet esprit n'est pas supérieur, il acceptera sa mission sans timidité et sans présomption. Il l'accomplira sansnégligence, il saura contrôler les allégations de ses agents, parce qu'il aura des notions générales mais exactes sur chaque branche des services-, il ne s'effraiera pas outre mesure des difficultés parce que depuis longtemps il saura comment on les résout ; il prendra avec calme les plus redoutables résolutions.

Avec calme, disons-nous, et celte qualité nous semble la plus précieuse de toutes chez un homme appelé à de si hautes responsabilités. Moins son cœur aura d'élan, moins sa tête ressentira d'enthousiasme, plus il nous semblera apte à remplir ses fonctions. Si l'emportement.

la haine, l'afFeciion, la pitié lui sont à peu près inconnus, s'il sait mépriser les injures, et, chose plus difficile, repousser les inspirations généreuses, s'il reste impassible, quoiqu'il arrive, il sera un grand prince.

Il n'a pas droit à la magnanimité et ce qui mériterait tout éloge chez un simple citoyen doit être chez lui l'objet d'un blâme sévère. Un prince généreux, quel danger pour l'État !

Nous craignons peu les rancunes du dictateur. Dès qu'il possédera le pouvoir, sa meilleure vengeance contre ses ennemis, sera la supériorité même de sa situation. Quel adversaire pourrait exciter sa colère, quand chacun est si petit près de lui ! Les férocités des tyrans sont presque toujours des légendes. Beaucoup d'historiens se sont vengés de l'inutilité de leur animosité en diffamant devant la postérité celui qu'ils n'ont pu atteindre de son vivant. L'histoire est l'œuvre des aristocraties qui, dans leur prétention à une large part d'influence, haïssent les dictatures. Plus la science critique se perfectionne, plus on reconnaît que les crimes prétendus des empereurs furent des exécutions légales, les massacres des défenses légitimes contre les conspirations armées, et les proscriptions des répressions.

Nous sommes sûrs de ne point voir la toutepuissance inspirer à une âme même vulgaire

des projets criminels. L'homme est ainsi fait, qu'il incline à la bienveillance quand la haine ne saurait rien lui rapporter. Le mal chez lui, plus encore que le bien, est rarement désintéressé. Au contraire, pour éviter les élans de générosité, pour ne pas se donner la facile satisfaction d'exciter l'admiration, pour ne point céder à la reconnaissance, pour ne .point pardonner à des séditieux et pour ne point dédaigner de sévir, il faut une âme ferme dans un tempérament froid. Quelle tentation difficile h repousser! Tout convie le souverain à écouter la voix de son cœur : la prospérité le dispose déjà à la clémence ; les honnêtes gens, les bons esprits, tout ce que l'État renferme d'illustre et de considéré proclame d'avance sa mansuétude; s'il réalise les espérances qu'on a fondées sur elle, nul ne fera entendre un blâme. Peut-être quelque importun réclamera au nom du bon gens, mais la clameur publique fera justice de cette audace, et, à l'exemple des contemporains, la postérité célébrera à l'envi ce prince magnanime qui a su abandonner une part de ses droits, limiter son pouvoir ou pardonner à ses ennemis. Il semblerait, à entendre les louanges dont on accable les souverains pitoyables aux rebelles et faciles aux concessions, que le prince est une bête fauve lâchée sur la société terrifiée, un animal féroce dont chaque mouvement fait une blessure, dont

chaque repas coûte un meurtre. Aussi, quand la bête se tapit et s'endort, ou bien quand rencontrant un pauvre diable isolé elle le laisse dédaigneusement passer sans le mordre, on adm.ire son bon naturel et on lui fait une popularité.

Au contraire, si l'on réfléchissait au rôle que le prince joue dans les nations, on flétrirait tout ce qui n'est pas inspiré chez lui par la stricte équité et par la défense impitoyable de sa puissance. Son autorité ne lui appartient pas, il en est le dépositaire. A ce titre, il ne saurait la laisser amoindrir. Il a été mis non au repos mais à la peine, non à l'abdication mais au combat. Il tient dans ses mains une épée que lui a confiée le peuple et dont il doit hardiment se servir. Ce qu'il défend, ce n'est pas une prérogative individuelle, c'est la tranquillité publique, c'est la paix du travail. Si, sous prétexte qu'entre la sédition et l'État sa propre personne est placée, et qu'il a le droit de pardonner des attaques et des injures qui, en frappant l'État, le soufflètent le premier, il compromet l'autorité dont ila en même temps les bénéfices et les charges, il devient luimême le plus coupable de tous les séditieux. Mieux vaudrait qu'il s'enrichît aux dépens des finances, mieux vaudrait qu'il se déshonorât par des concussions ou par des lâchetés. Au moins de tels actes ne portent atteinte qu'à l'honneur du souverain et à la bourse des sujets ; la gêné'

rosité mal entendue met en péril l'existence de l'un, la vie et la souveraineté des autres.

Il faut donc, avant tout, qu'un dictateur soit en état de résister à de tels entraînements, qu'il obéisse à la raison et non au sentiment, et pour cela, nous devons rechercher chez lui comme qualité maîtresse, le calme.

Le calme sera la garantie d'un jugement impartial, la perspicacité nous assurera un jugement éclairé.

Qu'entendons-nous par la perspicacité ?

Nous ne demandons pas, nous l'avons déjà dit, que le prince montre du génie, nous ne demandons même pas qu'il soit un homme supérieur, nous voulons uniquement qu'il sache accueillir les idées justes ou utiles qui se produiront autour de lui.

Pour un tel rôle, le bon sens suffit, mais ce bon sens d'une nature particulière que nous nommons la perspicacité, c'est-à-dire le bon sens actif, demandant sa pâture à tout et à tous, le bon sens curieux.

C'est surtout à la justesse des réflexions, à la sûreté des prévisions, qu'on reconnaît l'homme destiné à commander aux peuples. Qu'importeh* son esprit, son courage, si la perspicacité lui manque; il ne saura ni choisir ses conseillers, ni accueillir leurs conseils; ne pouvant voir tout par lui-même; il se trompera, et ne se trompât-il

qu'une fois, il compromettra tout, car les fautes suivent la loi du carré des hauteurs; elles semblent d'autant plus lourdes qu'elles viennent de plus haut.

Faut-il cependant faire fi des qualités brillantes, etsuffira-t-il d'un homme d'affaires fin et réfléchi pour jouer le rôle d'un empereur? Hélas non. L'homme utile et simple n'inspirera jamais aux masses qu'un dédain mal déguisé.

L'amour du panache, du cirque, du tambour, du cheval au galop, du pétard et du lampion, sont de tous les temps et de tous les pays. Le dictateur, quel que soit son mérite, doit donc emprunter à ces objets qu'admire la foule un peu de leur éclat, sinon il risque fort d'être oublié et méprisé.

Qu'il réserve pour le conseil des ministres les manifestations sérieuses de sa pensée, et qu'il multiplie les parades et les coups de grosse caisse. Il faut que cette perspicacité dont il doit être doué lui apprenne à prendre parfoisles façons d'un sot. Il ne doit rien négliger, rien, surtout ce qui est bête. S'il a une belle prestance, qu'il se présente revêtu d'un uniforme étincelant. S'il est grand, qu'il se montre à pied dominant des ministres tout petits. S'il a la voix retentissante, qu'il prononce des discours sonores où des mots ronflants seront habilement disposés par les soins d'un rhéteur expérimenté. S'il a la figure majes-

tueuse, qu'on l'admire souvent dans sa loge impériale et dans les bals de sa cour. S'U est galant, qu'on raconte ses bonnes fortunes. S'il est fort, qu'il lutte avec le plus robuste grenadier de son armée. Si enfin, ces qualités physiques lui manquent, qu'il les remplace par des qualités intellectuelles du même ordre. Que ses proclamations soient creuses, vides et bruyantes, qu'il voile sous l'apparence d'une banalité confuse toutes les idées saines, et que les rodomontades, les grands sentiments et les folies à la mode y fassent pardonner les pensées raisonnables. C'est ainsi que le souverain acquerra ce bien précieux et indispensable, le prestige. Il perdra sans doute pour quelques jours l'estime des gens sensés, mais outre que cette race est peu nombreuse et peu influente, elle reviendra bien vite à lui lorsqu'elle verra que tout ce tapage ne sert point à débiter des remèdes de charlatan.

Les gens d'esprit se réconcilieront bientôt avec le dictateur et supporteront ses gambades en faveur de ses services. Ils lui pardonneront surtout, s'il a l'art de contenter les délicats aussi bien que la foule; si sa courtoisie, le charme de son abord, la séduction de ses manières lui concilient les plus hostiles; s'il fait oublier qu'il est le maître, lorsqu'il n'est pas obligé de le faire sentir ; s'il a cette condescendance qui s'ignore et cette déférence qu'on ne saurait feindre pour

ceux mêmes dont il n'a pas besoin. Les sympathies sont facilement acquises aux puissants, et des dévouements très-sincères qui résistent aux faveurs les plus signalées, sont souvent la récompense d'un sourire adroit ou d'un mot heureux.

Sources précieuses de force, les apparences de la bienveillance sont aussi utiles au souverain que la bienveillance elle-même lui serait nuisible. S'il est tel que chacun s'éprenne de sa grâce, peu importe que chacun s'effraie de sa sévérité.

Sommes-nous trop confiants envers la nature en espérant qu'elle produira pour nous complaire un habile homme, soucieux des intérêts du pays qui, du reste, seront les siens, trop ferme pour ne pas être affable, trop spirituel pour ne pas se rendre populaire? Nous ne le croyons pas. Aussi demanderons-nous encore un dernier don pour notre dictateur: la jeunesse.

Qu'il soit jeune pour avoir le charme et l'énergie de cet âge. Qu'il soit jeune pour en avoir la justice. C'est surtout parmi les jeunes hommes que les questions sont traitées avec loyauté et sans parti pris. La jeunesse a presque toujours un amour ardent pour la logique. On craint fort de lui abandonner de graves décisions , et pourtant, l'histoire n'a guère enregistré de grandes prospérités que sous le gouvernement d'hommes jeunes

Entouré de conseillers déjà avancés en âge, prémuni contre ses entraînements par des ministres sages, un jeune souverain consacre au pays une vigueur intacte.

La vieillesse se désintéresse de tout lorsque l'ambition ne l'aiguillonne pas. (Et quelle ambition peut réveiller la sénilité d'un souverain absolu!) Elle devient peu à peu étrangère aux choses de ce monde; elle n'a plus le goût des projets longs à exécuter et des grandes entreprises. Elle ne saurait ni en recueillir le fruit nimême en voir le terme.

Le pis de tous les maux pour une nation est d'avoir un maître qui ne se soucie plus d'elle.

Et les maladies douloureuses, incurables, qui accompagnent la vieillesse ne viennent-elles pas assaillir le souverain le mieux intentionné? Le soin d'une santé chancelante ne l'absorbe-t-il pas au détriment du bien public ? Ne vit-il pas dans la préoccupation de sa mort prochaine, qu'il accepte tantôt avec une résignation somnolente, tantôt avec une inquiétude religieuse plus profitable au salut de son âme qu'à celui de l'État ? Qu'il soit spiritualiste ou matérialiste, qu'il s'adonne à la prière ou à la persécution, le vieux dictateur n'a plus rien à demander au présent et risque fort de songer exclusivement à l'avenir. Or, l'avenir pour lui est hors de ce monde. Tous les hommes ont le droit de recher-

cher ce qui existe par delà le tombeau. Le souverain seul ne saurait s'en préoccuper sans crime. C'est là une des servitudes de sa grandeur.

Évitons donc ce danger. Que notre souverain ait devant lui un long avenir. Nous y gagnerons doublement. Nous aurons d'une part un gouvernement actif, ardent comme l'est un néophyte, et d'autre part un gouvernement stable.

La mort frappe parfois les jeunes gens, mais elle frappe à coup sûr les vieillards, et les peuples craignent les funérailles royales. Le dernier soupir des souverains pose devant le pays un point d'interrogation. Il faut de nouveau courir les chances d'une erreur, risquer encore cette partie terrible où se joue la fortune publique. Gardons nos maîtres le plus longtemps possible; nous sommes accoutumés à leurs vices. Eh bien ! élever au trône un vieillard, n'est-ce pas appeler la mort à l'aide de toutes les convoitises, et donner aux ambitions de prochaines espérances sur une succession déjà à demi-ouverle ? Au lieu d'agir ainsi, prenons le chef de l'État parmi les générations nouvelles. Il vieillira sans doute, et, après avoir consacré ses forces au service de l'État, il sentira son corps s'engourdir et son esprit perdre de sa lucidité. Mais l'âge ne présentera pas pour lui les mêmes inconvénients que s'il avait reçu dans la vieillesse la charge du

gouvernement. L'habitude du pouvoir lui en aura rendu l'exercice plus facile; il n'aura plus qu'à suivre les traditions et les règles établies par lui-même.

Que craindrions-nous, du reste ? N'est-il pas toujours entre nos mains, et ne pouvons-nous pas le renverser comme nous l'avons élevé. Nous ne lui demandons ni pitié ni reconnaissance. Nous ne saurions en avoir pour lui.

Nous disions tout à l'heure qu'un souverain devait posséder une large expérience, avoir observé le jeu des institutions politiques, savoir comment se nouent et se dénouent les grandes négociations.

De tels avantages peuvent-ils se trouver unis à la jeunesse?

Quel homme, à notre époque de longs apprentissages, où chaque science est devenue si complexe et si étendue qu'il faut employer la première moitié de sa vie à en pénétrer les secrets, pourra de bonne heure être mêlé à la politique générale? Les usages et les lois sont complices pour barrer l'accès des hautes fonctions à ceux qui n'ont pas fait un stage prolongé.

Nous aflirmions encore que le dictateur devait être une de ces individualités brillantes, dont la vie attire l'attention. Or comment la foule seraitelle initiée aux moindres actions d'un jeune hommCj alors que la gloire est d'ordinaire Tau-

réole de la décrépitude ? Les conditions qui nous paraissent essentielles ne sauraient-elles donc se rencontrer réunies ?

Elles ne peuvent l'être que dans un cas unique: celui où l'on s'adresserait au rejeton d'une maison souveraine.

Le fils d'un chef d'État a entendu traiter devant lui les plus importantes affaires. Ses études n'ont pas été dirigées exclusivement vers quelque connaissance spéciale ; elles ont porté sur l'ensemble des sciences humaines. Elles se sont en outre appuyées sur des exemples vivants; il a vu l'histoire se fabriquer sous ses yeux. Dans un tel milieu, l'esprit d'un homme est hâtif, et l'expérience lui vient avant même qu'il puisse en comprendre la nécessité. Ses premières impressions d'enfance, qui persisteront durant toute sa vie, se rapportent au gouvernement des hommes. Son adolescence est aussi avisée que la vieillesse des simples citoyens.

L'attention de la foule qui observe d'un œil vigilant le chef de l'État se fixe sur cet adolescent mis en pleine lumière par le rang de sa famille. Elle devine ses progrès, loue ses efforts, blâme ses vices et scrute son naturel. En vain, dira--t-on qu'un rideau de courtisans dérobe le prince à tout examen sérieux ; que la bienveillance intéressée des flatteurs lui prête des vertus fictives ; qu'on dissimule ses défauts et qu'on lui élabore

de belles actions ; qu'en un mot, ses actes et ses paroles ont été soigneusement corrigés quand on les communique à la foule.

Nous ne prétendons pas que des efforts ne soient faits pour dissimuler la vérité, mais nous pensons que ces efforts auront un but plutôt perfide que bienveillant.

C'est d'ordinaire autour des souverains que l'envie s'agite avec le plus de malveillance ; l'opposition la plus sourde et la plus haineuse se cache dans l'intimité des puissants. Toutes les infamies que la malignité publique accueille avec joie prennent d'ordinaire leur source parmi les familiers des palais, et pour qu'une bonne réputation résiste à ces confidences adroitement divulguées, à ces difltamations envenimées par un respect apparent, il faut qu'elle soit bien méritée. Du reste, quand parvenu a la virilité le jeune homme prendra part aux affaires politiques, ses actes parleront pour lui et se chargeront de répondre aux blâmes injustes ou de dissiper de trompeuses illusions. On le jugera alors, et si on le porte au trône, on saura à qui l'on se livre.

Soutenons-nous donc ici la thèse des monarchistes et terminons-nous en proposant l'hérédité du pouvoir ?

Puisque nous reconnaissons au rejeton du souverain de tels mérites , puisque son éducation nous donne de telles garanties, pourquoi re-

pousser la prétention de* ceux qui accordent au fils un droit de propriété sur la couronne de son père?

C'est justement parce que nous acceptons dans l'idée monarchique ce qu'elle a de raisonnable que nous devons éviter d'en exagérer la portée et de la pousser jusqu'à l'absurde. Sans doute les considérations que nous venons d'exposer constituent une forte présomption en faveur du fils d'un souverain, mais elles ne constituent qu'une présomption. Les monarchistes se trompent quand, après avoir énoncé une vérité, ils tirent une affirmation de ce qui doit fournir une simple probabilité. Nous pensons avec eux qu'aucun citoyen n'est dans une situation aussi favorable qu'un prince héritier pour se préparer à gouverner un État; mais il ne suffit pas de naître au milieu de circonstances heureuses, il faut encore savoir ou pouvoir en profiter. Or, qui nous prouve que le fils du chef de l'État ne sera pas faible d'esprit ou de volonté, étourdi, paresseux, cruel, ou simplement imbécile? Que produiront, en ce cas, tous les essais d'éducation ? Quel profit tirerons-nous de tant de chances, inutilement dispensées par la nature à un être manqué? Rien ne supplée aux qualités personnelles; on ne saurait étendre et cultiver une intelligence stérile.

Absorbés par leur fétiche, les monarchistes

ne prévoient même pas cette éventualité ; ils nous imposent un dogme que l'histoire a trop souvent démenti. Restons donc dans la juste mesure. Reconnaissons, non pour accorder un droit à un privilégié, mais pour servir nos propres intérêts, que nous trouvons certaines garanties de capacité chez le fils d'un souverain ; mais ne sacrifions pas la prudence au plaisir de faire triompher un système. Si nous nous apercevons que la réalité nous donne tort, allons chercher partout ailleurs un mérite réel au lieu d'une supériorité présumée, et réduisons l'hérédité monarchique à un simple droit de candidature, c'est-à-dire à une présomption d'aptitude.

Comment organiserions-nous ce droit de candidature?

Un prince quitte le pouvoir, soit par l'abdication, soit par la mort. Il ne faut pas que toutes les traditions de son gouvernement, que tous les projets qu'ils a conçus et qu'il n'a pas exécutés périssent avec lui; son fils doit en avoir reçu le dépôt. La nation sera appelée à décider si elle a confiance dans le dépositaire. Répond-elle négativement, les autres compétiteurs auront seulement alors la faculté de se présenter à ses suffrages.

Est-il rien de plus juste, et ne donnerait-on pas ainsi satisfaction a ceux qui demandent de la stabilité dans la politique d'un État, et à ceux

qui réclament l'exercice périodique de la souveraineté nationale? Nous ne refuserions même pas au souveraii^ qui n'aurait pas d'enfant le droit de perpétuer sa pensée. Qu'il adopte un homme jeune, auquel il dévoilera ses intentions, et qui deviendra l'exécuteur de ses desseins. Cet homme, fils par le choix, aura, comme le fils parla nature, le privilège d'une candidature légale. Il se présentera au nom du maître qui n'est plus et offrira à la nation, en échange d'un vote favorable, la continuation de la même politique.

Entravons-nous la liberté du choix?

En aucune façon. Répondez non, s'il vous plaît de courir les aventures et si vous craignez de fonder une dynastie. Et ne vous plaignez pas des injustices de la naissajice et de la violation de l'égalité; car en répondant oui, vous vous substituez au hasard, et le souverain doit tout, non plus à sa filiation, mais à la volonté de la majorité.

Puissent les peuples avoir souvent à répondre affirmativement, quand le rejeton d'une illustre souche viendra leur demander s'il est digne d'elle! Puissent-ils ne point se fatiguer d'entendre toujours le même nom !

Grandes et belles dynasties que ces familles éternellement retrempées dans cette sorte de baptême national ! Elles empruntent aux races antiques leurs longues traditions et leur illustra-

tion respectée. Elles ont toute la gloire et toute la prospérité du pays comme parchemins. Elles se transmettent l'immortel héritage dudévouemeat civique. Mais de si précieux mérites ne les séparent pas des autres citoyens. Elles ne sauraient montrerni morgue ni dédain envers ceux qu'elles viennent solliciter fréquemment; elles ne sauraient s'oublier dans une indifférence coupable envers ceux dont elles dépendent.

Races toujours jeunes, que vivifie périodiquement l'acclamation populaire, multipliez- vous et faites-nous des. nations soumises et viriles.

Mais c'est en vain qu'on échafaude les systèmes et qu'on se flatte de tout prévoir. Bien téméraire serait celui qui compterait sur la logique. Bien insensé celui qui ne prévoirait pas les caprices des peuples. La dictature, dans l'avenir comme par le passé, subira sans doute toutes les lois des événements qui la rendront nécessaire, et en inscrivant dans les Constitutions qu'elle sera dévolue régulièrement, en prêchant aux nations la prudence indispensable pour empêcher la toute-puissance de dégénérer en tyrannie, on risque fort de ne rien prévenir.

Pourquoi s'en étonner?

Si les hommes étaient assez sages pour se donner le meilleur maître, ils le seraient assez pour pouvoir s'en passer.

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