‹ Essai sur la dictatureChapitre 7 sur 12 · DE QUELLE FAÇON LE POUVOIR SER.V-T-^L DÉLÉGUÉ · texte numérisé non relu

DE QUELLE FAÇON LE POUVOIR SER.V-T-^L DÉLÉGUÉ

Dn PlébiciKte

Nous savons] déjà que les nations sont maîtresses d'elles-mêmes, qu'elles ne sont pas capables d'exercer directement le pouvoir public et qu'il leur est utile de remettre ce pouvoir à un seul citoyen ; nous devons en outre nous demander de quelle manière il est convenable d'effectuer cette délégation. Cette question est évidemment secondaire, mais elle prend à certaines époques une importance spéciale.

Il arrive que la souveraineté populaire étant en butte à de sourdes attaques et se trouvant battue en brèche par des lois sournoises et perfides, le mode par lequel elle s'exprime devient le prétexte de divisions plus profondes qu'elles ne le semblent de prime abord. Ceux qui n'osent pas nier les droits du peuple essaient de les annihiler. Ils s'efforcent d'étouffer la voix

de la majorité lorsque le ton de cette voix leur déplaît. Le résultat est le même que s'ils avaient imposé silence à la nation, mais ils peuvent proclamer hypocritement leur soumission à ses décrets.

Les défenseurs de la souveraineté populaire s'émeuvent alors et , pour résister à cette tactique , ils revendiquent au nom de tous un mode simple et clair de suffrage qui permette à l'électeur de dicter librement ses volontés.

Si bien que la lutte engagée en apparence sur une question de forme s'étend au fond des choses; d'un côté se rangent tous les adversaires de la souveraineté populaire, et de l'autre tous ses partisans. On discute alors la nature même du pouvoir bien qu'on paraisse régler simplement le mode de sa délégation et les deux partis se portent à des violences qui seraient incompréhensibles si la cause n'en était pas plus grave qu'on ne veut l'avouer.

Pourrait-il, du reste, exister un antagonisme quelconque entre de sincères partisans de la souveraineté populaire s'il s'agissait uniquement de déterminer la manière dont le peuple s'exprimera. Nous ne parlons pas bien entendu des mille difficultés de détail au sujet desquelles les plus experts et les plus habiles peuvent professer des opinions différentes. Nous nous occupons uniquement de la règle générale à établir. Comment

de bonne foi a-t-on pu en découvrir une autre que celle-ci : « Les citoyens détermineront euxmêmes la forme du gouvernement et choisiront directement le chef de l'État. » Celte règle est si évidente qu'on ne croirait pas nécessaire de l'exprimer. Elle procède du principe général de la souveraineté.

Avoir le droit de choisir un délégué et choisir soi-même ce délégué semblent deux idées inséparables, et il faut pour les détacher l'une de l'autre la mauvaise foi de gens qui n'osant pas avouer leurs antipathies essaient de miner ce qu'ils craignent d'attaquer en face.

Et pourtant ces adversaires déguisés sont si nombreux qu'il faut bien se résoudre à leur répondre, et à passer en revue les apparences d'arguments qu'ils veulent avoir l'air de fournir.

A leur sens, le peuple ne parle pas sainement par sa propre bouche, il ne profère que des mots décousus et sans suite; il doit emprunter des organes plus nobles et plus éloquents. Ces organes seront, bien entendu, les hommes instruits et considérables qui se mettront à la disposition des électeurs, tout prêts à leur céder la dose de sagesse dont la nature les a pourvus eux-mêmes.

Le peuple prendra parmi ces hommes d'élite les membres d'une Assemblée qui se chargera d'apprendre à la nation ce que la nation désire,

Ajoutons que pour rendre leur mission plus claire, on interdira aux élus de recevoir aucun ordre des électeurs. Se conformer à des instructions précises serait se soumettre au mandat impératif, mandat abhorré qui ressemble à un plébiscite en petits morceaux. Le député a donc pour premier devoir d'ignorer.absolument quelles sont les préférences de ses commettants et de repousser avec horreur tout ce qui entraverait sa liberté d'examen et de jugement. Il arrive pur de tout conseil, dégagé de toute entrave et rien ne l'empêche plus d'agir.

Agir, c'est choisir un gouvernement, puisque nous ne parlons ici que de cet acte particulièrement grave, et malheureusement particulièrement fréquent dans certains pays. Nous laissons de côté en ce moment le rôle des Assemblées législatives, rôle qui varie suivant la forme que la nation donne au pouvoir; nous considérons exclusivement celui des Assemblées constituantes.

Sans revenir sur la souveraineté nationale, sans rechercher si elle est absolue ou relative, et quels citoyens doivent y participer, indiquons les deux formules qui précisent l'opinion des partisans des Assemblées constituantes et celle des partisans du système plébiscitaire.

Les premiers pensent qu'un certain nombre d'individus qui forment le corps électoral doivent

pour déléguer leur pouvoir se servir d'intermédiaires. Les seconds affirment que ce même corps électoral peut sans intermédiaires déléguer ce même pouvoir.

Il semble que ces deux formules ont l'une et l'autre pour but de mettre en œuvre la volonté populaire, et pourtant quelle n'est pas dans la pratique la différence de leurs résultats?

Supposons qu'une Assemblée constituante ait été réunie. Elle représente la nation, dites-vous, fort bien ! Mais si elle traduit littéralement les -vœux de cette nation, si elle reproduit avec exactitude ce que souhaite la majorité des citoyens ne sera-t-elle pas la plus encombrante, la plus oiseuse des inutilités ?

A quoi bon ce porte-voix retentissant ? Le pays parle assez distinctement (quand on lui donne la parole), pour que chacun l'entende.

A-t-on peur de ne pas le comprendre?

On trouve que ses réponses sont fort ingénieuses et fort concluantes lorsqu'il désigne les députés a l'Assemblée constituante.

Et pourtant, décider si un candidat possède assez de finesse pour discerner la volonté du pays et assez d'honnêteté pour traduire fidèlement cette volonté, est une tâche difficile. On la confie toutefois, sans inquiétude, au plus ignorant des paysans.

Au contraire, rien n'est plus aisé que de for-

muler ses propres sympathies, que de dire : « je préfère ceci, je veux cela.»

Et l'on feint de s'inquiéter quand le corps électoral doit accomplir une opération d'esprit aussi élémentaire !

Certes, il est fort malaisé de déterminer le meilleur gouvernement, et le peuple, peut facilement se tromper à cet égard; mais là n'est pas la question.

Du moment où l'on admet cette loi, bonne ou mauvaise, utile ou nuisible, mais évidente, de la souveraineté du peuple , il faut se demander non pas si les électeurs verront juste, mais s'ils sauront exprimer ce qu'ils voient.

On ne doit rechercher qu'une chose : le moyen efficace pour la volonté nationale de se manifester dans toute son étendue.

Qu'on éclaire, qu'on instruise l'opinion publique, rien de mieux; plus les apôtres de chaque idée seront nombreux et dévoués, plus ils présenteront habilement leur système, plus le suffrage universel prononcera avec lucidité et impartialité. Mais à cela doit se borner l'intervention des hommes de parti.

Avant le vote, ils ont le champ libre ; s'ils sont intelligents, si leur parole est éloquente, ils mettront en œuvre ces qualités précieuses de leur esprit pour faire incliner de leur côté les préférences de la majorité. Mais, après ces efforts

permis, ils n'ont plus qu'à écouter docilement l'arrêt qu'ils ont cherché a inspirer, mais qu'il leur est interdit de falsifier.

Qu'on ne vienne donc pas invoquer l'impossibilité où se trouve le peuple de distinguer la meilleure des Constitutions. On pourrait, à ce titre, nier l'aptitude de la souveraineté populaire et prétendre qu'on a le droit de faire le bien d'une nation malgré elle. Ce serait une grande témérité, et l'homme qui se donnerait ainsi un brevet de génie mériterait plutôt les risées que l'indignation.

Mais, du moment où l'on reconnaît le principe lui-même, il faut bien admettre sa conséquence, c'est-à-dire avouer qu'après une discussion préalable, le peuple appelé à se prononcer n'a qu'une tâche très-simple à remplir : Faire connaître sa volonté quelle qu'elle soit. Or le plus inintelligent des électeurs est capable de cet effort.

Aussi les ennemis du plébiscite ne sont pas assez naïfs pour supposer qu'une Assemblée constituante bornera son travail à rechercher les intentions réelles des électeurs qui l'ont nommée. Son œuvre sera plus étendue; elle tiendra de son origine le prestige qui s'attache aux décisions du grand nombre, elle exhibera à tout propos les titres de noblesse que lui a délivrés le suffrage universel. Le mot volonté nationale sera par elle

employé jusqu'à l'abus, et son respect pour les décrets du pays sera tel qu'elle punira sévèrement comme une irrévérence pour eux toute révolte contre elle-même. Mais son culte pour la souveraineté nationale n'ira pas au-delà de ces manifestations un peu suspectes; elle reléguera l'idole sur un autel t^énéré et elle lui ordonnera de se taire. L'idole n'a eu laparole que juste assez de temps pour désigner ses pontifes; le but poursuivi est atteint. On a tous les bénéfices de deux systèmes opposés, on proclame solennellement un principe respecté, et l'on se dérobe aux conséquences de ce principe souvent gênant et toujours impérieux. On substitue la volonté de quelques-uns à celle de tous, et l'on espère cacher ce subterfuge à la faveur de protestations bruyantes; on n'y réussit guère.

Chaque fois qu'une Assemblée constitue sans le concours du peuple, elle élève une construction fragile qui Souvent n'est pas même respectée de ceux qui ont travaillé à son achèvem-ent.

Avec une Assemblée constituante, on se trouve donc en présence de cette alternative : ou bien l'Assemblée n'est pas du même avis que la nation, et en ce cas elle supprime la souveraineté populaire, ou bien elle exprime ce que le peuple eût exprimé lui-même, et nous ne saurions comprendre pourquoi on s'est donné la peine de la réunir.

Mais comment, dans cette dernière conjoncture, prouvera-t-on que l'Assemblée a parfaitement compris et traduit les vœux réels des électeurs? Beaucoup de gens, même devant l'acquiescement général, .seront heureux de justifier une opposition systématique en révoquant en doute l'accord du peuple et de ses mandataires.

'( Le pays voulait la République, diront-ils, et vous avez fait la monarchie. On vous avait nommés pour créer un pouvoir dictatorial, et vous avez édifié une royauté constitutionnelle. » Comment démontrer à ces malveillants l'inanité de leurs allégations? Comment répondre victorieusement à de semblables attaques? En vain essaiera-t-on de se rattacher à cette volonté nationale qui est le fondement de tous les droits, les mécontents seront sur ce terrain bien plus forts que les gouvernants.

En effet, ces derniers se refusent à appeler en témoignage la nation, sur la souveraineté de laquelle ils prétendent s'appuyer. N'éternisentils pas par là la controverse? Ne fournissent-ils pas des armes aux factieux? Ils auront peut-être des séides intéressés, ils n'auront pas de partisans convaincus. Les masses ne les accepteront jamais sans arrière-pensée, car un secret instinct pousse la multitude vers les idées simples et claires.

Aussi le peuple adopte-l-il avec ardeur, dès

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qu'on lâlui soumet, celte théorie du plébiscite qui, dumoins, n'apasTinconvénient d'être ambiguë et qui a même celui d'être trop limpide au dire des gens qu'elle gêne. Apporter un oui ou un non qui fera sentir sa petite, mais sa réelle influence sur les destinées du pays, savoir que nul n'en atténuera le sens, n'en diminuera la portée, voilà qui est compréhensible, qui rassure le plus méfiant.

Si ensuite le gouvernement établi ne fait pas son devoir, l'électeur ne peut s'en prendre qu'à lui-même. Il ne saurait chercher de causes mystérieuses, et la leçon qu'il reçoit lui sert dans une autre occasion. Rien ne ferait mieux l'éducation politique du peuple que l'expérience des plébiscites et de leurs résultats.

Le meilleur secret de la sagesse, la connais* sance de soi-même, sortirait bien vite de cette coutume. La nation se rendrait compte peu à peu de ses défauts, parce que ces défauts l'auraient menée à de douloureuses erreurs; elle se reprocherait sa légèreté ou sa faiblesse et elle s'efforcerait peut-être de se corriger.

Quoi qu'il en soit, et sans entrer dans ces considérations accessoires, bornons-nous à constater le résultat le plus immédiat du plébiscite. Il supprime tout prétexte de rébellion et rend inutile l'opposilion qui se fonderait sur la revendication des droits du peuple.

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C'est en vain qu'on essaierait , après le. vote plébiscitaire, de persuader à la nation qu'elle est opprimée; le bon sens public se révolterait contre cette absurdité. Qui croirait à une oppression consentie par la majorité? L'opposition n'a plus alors qu'une ressource, ressource légitime du reste et qu'on ne saurait lui enlever. Elle peut démontrer au peuple qu'il s'est trompé et qu'il a fait un choix fâcheux.

Interdire aux mécontents une semblable conduite serait anéantir un principe incontestable aussi, celui de la révocabilité de toute fonction élective; car, du moment où la nation a le droit de détruire ce qu'elle a créé, chacun est libre de lui conseiller d'exercer ce droit. Mais une opposition semblable est fort peu dangereuse. Elle ne trompe pas les masses avec des mots perfides; elle ne chatouille pas l'amour propre de la foule en parlant de droits méconnus. Elle se contente de donner des avis qui seront fort mal accueillis si les faits les contredisent.

Que par exemple le gouvernement ait enrichi et rassuré le pays, qu'il l'ait aidé à travailler et qu'il ait protégé son épargne, les imprudents qui viendront exciter des gens satisfaits à revenir sur leur résolution, seront difficilement écoutés. Mais si, au contraire, la chose publique périclite entre des mains inhabiles, si le peuple se repent' de son inconséquence, s'il lui faut reconnaître sa

folie et abandonnner ses illusions, les exhortations de l'opposition auront sans doute de grandes chances de succès. 11 faudra s'en réjouir, car alors la nation souveraine usera avec raison de sa plus importante prérogative; elle infligera aux incapables ou aux indignes une déchéance méritée.

Le plébiscite ne fait donc pas obstacle au blâme qui s'attache à des fautes et qui flétrit la sottise du gouvernement, mais il entrave cette chicane perpétuelle sur les origines d'un pouvoir, chicane qui trouble l'ordre sans profit et sans trêve.

Quelles critiques font donc de l'appel direct au peuple les gens qui exercent actuellement la profession d'interprètes de la volonté nationale et qui tiennent à continuer cet excellent métier?

Ils prétendent avant tout que l'appel au peuple est une ridicule supercherie organisée d'un bout du pays à l'autre bout; que dans cette opération tout est suspect -. l'urne, le bulletin ;, la conscience de l'électeur.

Sans doute le suffrage, qu'il soit universel ou restreint, offre un large appât à l'avidité des gens .de mauvaise foi. Des irrégularités se produisent nécessairement dans un vote plébiscitaire comme dans une élection générale, mais ces irrégularités tiennent à l'imperfection inévitable de tout scru-

tin. Quant à la conscience des électeurs, elle est toujours exposée aux brigues et aux cabales, mais elle Test surtout dans les élections de députés. C'est alors que les milliers de candidats répandus sur la surface du territoire emploient des ruses variées pour éblouir et pour tromper ceux auxquels ils s'adressent. Ils prennent tous les déguisements et inventent les combinaisons les plus adroites. Rien ne répugne; on ne se contente pas de travestir les opinions politiques d'un rival, on calomnie sa vie privée, on recherche le passé de ses proches, on lui compose des légendes saugrenues, on déploie enfin ces habiletés de tacticien qu'on nomme manœuvres de la dernière heure, quand il s'agit d'un ennemi, et propagande légale, si l'on parle d'un ami. Rien n'est épargné : les tonctionnaires soni circonvenus, les meneurs achetés, les journaux gagnés, les électeurs compromis. Tout ce que la passion emprunte d'astuce à l'ambition surexcitée est mis en œuvre sans pudeur. C'est une lutte de mensonges et de vilaines actions. Et quand le grand jour du vote arrive, tous ces fils posés longtemps à l'avance viennent aboutir aux urnes électorales. Aussi ce qui sort de ces urnes est d'ordinaire impudemment frelaté. Pourtant, l'on s'extasie sur ce produit falsifié. Mais avec quel mépris ne traite-t-on pas le résultat d'un vote plébiscitaire !

« Dans cette sorte de vote, dit-on, tout est concerté à l'avance. Le peuple répond toujours affirmativement. » Il est vrai que le peuple a jusqu'ici répondu affirmativement, du moins en France, parce qu'il n'a jamais été interrogé par les parlementaires, par les légitimistes ou parles républicains dont nous ne saurions trop louer la prudence. Si ces divers partis lui avaient posé une question, nous aurions probablement un exemple de réponse négative à enregistrer. Mais le peuple français a toujours été consulté par des dictateurs, et comme ce peuple a compris l'excellence de la dictature, il donne à ce gouvernement la sanction d'une adhésion persévérante.

A l'étranger, quand sur des questions de nationalité ou d'annexion on s'en est référé directement au pays, les réponses ont été également affirmatives, parce que les gouvernements sont assez intelligents pour ne risquer une semblable partie que s'ils sont certains de la gagner. L'égoïsme et la duplicité imposent une sage réserve à ceux qui se défient de l'opinion publique. C'est pourquoi nous éprouvons invinciblement un sen» timent de sympathie pour les partis qui osent affronter cette grave épreuve. Ils doivent être bien sûrs d'eux-mêmes ceux qui, sans se réserver la suprême ressource des subtilités d'interprétation, interrogent courageusement le peuple. Goura-

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geusement, disons-nous, car, si la réponse a été jusqu'ici favorable au gouvernement qui posait la question, rien n'empêcherait qu'elle ne lui fût hostile. El à ce propos , rappelons qu'en France, de nos jours, le parti qui réclame avec le plus d'ardeur une solution plébiscitaire est exclu des affaires, et espère le succès, bien que ses amis ne soient pas en mesure de diriger le scrutin. Ce parti, plus expérimenté que ses détracteurs et qui a vu de plus près le mécanisme de l'appel au peuple, ne craint pas l'intervention du gouvernement, ce gouvernement fût-il mal disposé à son égard.

On s'est imaginé, ou l'on a voulu s'imaginer afin d'expliquer certaines majorités énormes, qu'il suffisait au chef de l'État de donner une consigne aux fonctionnaires pour que cette consigne fût exécutée scrupuleusement par le corps électoral, et, à la faveur de cette explication flatteuse, ou s'est consolé des plus mortelles déconvenues. Consolation bien illusoire ! Si, aidé par l'initiative personnelle, soutenu par l'énergie des candidats, un gouvernement n'est pas certain 'de former à sa guise une Assemblée, comment remporterait-il à coup sur la victoire quand il est livré à ses seules forces? Croit-on que le plus sincère partisan d'un système politique dépensera pour faire triompher ce système la même activité que pour amener sa propre élec-

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tion ? Croit-on que les rivalités de principes aient l'ardeur des rivalité* de personnes? Une lutte plébiscitaire sera toujours* froide en comparaison d'une lutte électorale.

Il'faut donc que les vaincus des plébiscites en conviennent. Le mot d'ordre que donnent les gouvernements est pris quelquefois en considération; mais seulement si le chef de l'État compte beaucoup d'amis, c'est-à-dire, en d'autres termes, s'il est soutenu par la majorité de ses sujets. En ce cas, les électeurs se trouvent suivre leur propre inspiration, bien qu'ils semblent obéir aux agents et aux fonctionnaires. Si au contraire le gouvernement est abhorré ou simplement indifférent, il a beau manifester ses préférences, Je peuple se réjouit de les contrarier; et plus on montre à la nation l'échec grave qu'une réponse négative ferait subir au chef de l'État, plus on assure cet échec.

Le plébiscite peut donc avoir ses revers comme ses triomphes. On affirme, il est vrai, que la façon de poser la question est décisive quand on s'adresse à la multitude et qu'un souverain habile saura par la forme même de la demande dicter la réponse. Ainsi, qui oserait répondre négativement à une interrogation telle que celleci : « Voulez-vous maintenir les pouvoirs du gouvernement existant? » Comme on ne présente aucune alternative, comme il faut choisir entre

quelque chose et le néant, les prudents, les faibles, ceuxdont le moindre orage peut anéantir les frêles ressources se résignent au mal présent, et le conservent par crainte d'une ruine complète. Or, ajoute-t-on, comme il existe toujours un gouvernement, fût-il provisoire, révolutionnaire, usurpateur, démissionnaire ou anonyme, ce gouvernement, chargé de formuler la question, n'aura qu'à lui donner cette tournure menaçante pour gagner le suffrage de tous les pauvres diables. Le père de famille sortira de chez lui plein d'intentions belliqueuses, irrité contre les abus, dégoûté des vilenies, inquiet de la misère générale. Il aura juré de renverser ce pouvoir, asile de tous les vices et de tous les égoïsmes. Mais, pendant qu'il se rendra à la salle de yote, il reverra ses petits enfants qui demain peut-être crieront de faim, parce que l'anarchie aura fait fermer l'atelier encore entr'ouvert ; il reverra sa femme qui l'a encouragé à faire son devoir, mais qui semblait bien triste en le réconfortant; et son indignation s'émoussera, sa colère se calmera, le bulletin négatif tombera de ses mains, et le gouvernement comptera une adhésion de plus.^ ij

Peinture touchante si les faits ne lui donnaient , pas tort. Quels sont ceux qui risquent le plus 'i aux hasards d'une révolution; qui, soumis à 1 toutes les variations de la hausse et de la baisse, g

voient d'une heure à l'autre leur gagne-pain brisé par une panique commerciale ; qui, n'ayant aucune avance et aucune valeur entre les mains, passent sans transition de l'aisance à la misère? Ce sont les ouvriers des grandes villes. Pour eux, l'inconnu devrait être trop connu. L'inconnu, c'est la faim. Point de crédit à espérer. Perdus dans ces faubourgs où- les riches n'aventurent guère leur luxe et leur charité, ils sont entourés de pauvres comme eux. La catastrophe qui les écrase a porté des coups aussi rudes à leurs voisins. Qui les connaît du reste ? Ils forment une unité anonyme dans ces immenses agglomérations. Le jour où la paie est supprimée, l'ouvrier n'a plus qu'à mourir ou à tuer. Et pourtant ces graves conséquences n'arrêtent pas les animosités. Nous avons vu, au dernier plébiscite, les travailleurs des villes affronter cet inconnu qui les aurait engloutis eux et leur fragile prospérité. Ils ne s'arrêtaient pas aux considérations du lendemain; ils croyaient avoir une vengeance à exercer, et cette vengeance, ils la désiraient, eussent-ils dû en mourir.

Les paysans, au contraire, n'ont pas à redouter les conséquences si prochaines d'une perturbation politique. Leur existence est toujours assurée pour quelque temps. La terre verdit et jaunit envers et contre l'anarchie. Les fruits qui pendent aux vignes, les épis qui parent les blés, les tapis

d'herbe où ruminent les grands animaux sont toujours à la disposition du cultivateur. A l'heure de la crise, il n'aura qu'à fouiller sa grange ou qu'à couper sa récolte pour attendre des jours meilleurs. Il ne vendra pas avantageusement les produits de la terre, et nous comprenons qu'une semblable perte le préoccupe, mais, la barbarie régnât-elle sans retour, il faudrait bien que le marché s'emplît de chalands, et qu'on achetât les objets de première nécessité. Au pis aller, le paysan en serait quitte pour consommer sa récolte lui-même, et pour ne pas payer le propriétaire du sol. Car, remarquons le, bien différente de la position de l'ouvrier est celle du cultivateur. L'ouvrier dépend de son patron, tandis que c'est le propriétaire qui dépend du cultivateur. Aux jours de malaise financier, le patron met l'ouvrier hors de chez lui, et l'ouvrier vit comme il peut; le cultivateur, au contraire, déclare à son propriétaire qu'il n'a pas de quoi payer, et le propriétaire s'arrange de son mieux pour subsister sans argent.

Ainsi, quand la prospérité des affaires est pour l'ouvrier une question de vie ou de mort, elle est pour le paysan une simple question de bien-être ou de gêne. Malgré cela, sousl'Empire, l'ouvrier s'obstinait à courir des chances si terribles, et le paysan se refusait à affronter un changement dont les risques eussent été pourtant

atténués pour lui. Ce n'est donc pas la crainte de l'inconnu qui empêche les prolétaires de prononcer un arrêt définitif contre un gouvernement. Disons plus, bien loin qu'une formule vague soit favorable au chef d'État qui l'a rédigée, nous croyons qu'elle lui est nuisible. A côté de cette inquiétude intime qui saisit certains hommes a la pensée d'une innovation, inquiétude d'où naît toute pesante et toute gauche la race des conservateurs à outrance, la soif du bonheur et la passion des nouveautés sont au cœur de tout être humain. Quand la prospérité matérielle est au comble, et quand chaque jour amène une amélioration faite pour occuper l'activité d'un pays, ces deux sentiments sont satisfaits. Aussi, malgré l'attrait des espérances décevantes, le présent obtient presque tous les suffrages. C'est ainsi que l'Empire, en 1870, fut préféré à l'inconnu idéal qu'offrait aux électeurs l'opposition anti-plébiscitaire.

Mais s'il existe le moindre prétexte de mécontentement, si des circonstances même fortuites ont déjoué les efforts du prince ou de ses ministres, si, en un mot, le pays a éprouvé quelque contrariété même futile, chacun se jettera avec avidité dans une aventure qui aura tout le charme du mystère. Les formes précises de gouvernement qu'on proposerait en échange de la forme actuelle auraient toutes des inconvénients et évo-

queraient de fâcheux souvenirs. Si l'on ajoutait à la formule : « Voulez-vous maintenir les pouvoirs du gouvernement existant?» une proposition incidente déterminant ce qui, dans l'hypothèse d'une réponse négative, succéderait à ce gouvernement, l'électeur se rappellerait le passé. Si chez nous, par exemple, la République était indiquée comme l'héritière du pouvoir en cas de déchéance, les ombres funèbres de la Terreur, de juin 1848, de mai 1871, les ombres grotesques du Directoire, de février 1848, de septembre 1870, se lèveraient en tumulte pour effrayer ou pour faire sourire. Nous en dirons autant de la monarchie et de la dictature. Leur histoire glorieuse souvent a des pages douloureuses, et mille légendes hantent à leur sujet le cerveau des hommes les plus sages. Mais l'inconnu n'a pas de fautes à se reprocher, pas d'erreurs à faire accepter ; il est séduisant et infaillible, on lui prête toutes les qualités et tous les succès. Comment ne serait-il pas préféré au connu ?

C'est pourquoi nous voudrions, au point de vue même de la stabilité politique, que le peuple fût interrogé avec plus de netteté qu'il ne l'est d'ordinaire.

Deux cas peuvent se présenter. Ou bien un gouvernement de fait, issu d'une révolution, détient l'autorité par suite de la vacance du trône ; ou bien un gouvernement légal est amené par la

Constitution ou par sa propre sagesse à provoquer une nouvelle adhésion populaire..

Le premier cas est de beaucoup le plus fréquent. Les changements de régime politique ne s'opèrent dans l'état grossier de notre civilisation que par des coups de force, et ces coups de force essaient souvent de se faire ratifier le plus solennellement possible. Nous croyons que cette ratification a besoin d'être précédée de l'indication très-explicite des préférences de chaque citoyen. Aussi, malgré des précédents célèbres, ne voudrions-nous pas qu'on se bornât à proposer à la nation de consacrer le fait accompli. Il nous semblerait aussi habile et plus loyal d'admettre chaque électeur a déclarer expressément ce qu'il entend fonder.

Ainsi quatre formes de pouvoir politique se disputent actuellement en France la prépondérance •- la République, la Dictature, la Monarchie absolue, la Monarchie constitutionnelle. Nous ne prétendons pas faire une énumération limitative, mais nous croyons caractériser les quatre grands groupes auxquels aboutissent tous les systèmes.

Eh bien, nous jugerions excellent qu'aux heures de trouble et d'incertitude, quand l'autorité de fait n'est point sanctionnée par la nation, quand la puissance est usurpatrice ou spontanée, le plébiscite fut non-seulement une ré-

réponse, mais encore une affirmation. Nous voudrions que chacun déclarât dans son bulletin de vote quelle forme gouvernementale il préfère, sauf à donner à cette forme un nom plus vulgaire, à appeler la dictature Empire, et la monarchie royauté légitime.

Mais une telle opération ne serait peut-être pas concluante ; il est possible que la majorité absolue ne se rencontrât nulle part. Les scrutions de ballotage que chacun admet pour les élections de députés n'ont rien d'incompatible avec le plébiscite. Les électeurs seraient appelés à voter une seconde fois, soit qu'on présentât à leurs suffrages les deux formes de gouvernement qui auraient obtenu au premier tour de scrutin le plus grand nombre de voix, soit qu'on se contentât, la seconde fois, delà majorité relative. Serait-ce tout? Non, pas encore.

Un autre vote deviendrait nécessaire pour déterminer le nom du monarque ou du dictateur si la monarchie ou la dictature avait triomphé, les noms des députés chargés de rédiger une Constitution sija république avait été proclamée. S'effrayer de ce labeur imposé au corps électoral serait faire preuve de trop de sollicitude. On ne recule pas devant la nécessité de troubler le pays par des élections municipales ou départementales, on l'obsède d'appels réitérés à propos des plus minces intérêts, et quand il s'agit des

plus hauts problèmes d'où dépendent son bonheur et son existence, on hésiterait à le déranger deux ou trois fois ! Que ces gardiens si vigilants du sommeil public se rassurent. Le plus laborieux des ouvriers ne se plaindra pas d'être ainsi tourmenté, et perdra volontiers un quart-d'heure pendant trois dimanches pour acquérir la certitude de se reposer en- sécurité pendant une longue période d'autres dimanches.

Mais il ne s'agit pas toujours de créer, il suffit parfois d'approuver ou de blâmer. Une Constitution bien réglée doit prévoir le jour où des symptômes menaçants trahiraient le mécontentement du peuple. D'autre part, un chef d'État prudent désire parfois opposer à ses détracteurs la preuve formelle qu'il possède l'affection de ses sujets. Un plébiscite peut donc intervenir, quoique la légalité règne encore. A quoi bon alors faire agir le mécanisme compliqué que nous venons d'indiquer? La nation est en présence d'une situation régulière; avant de fonder, il faut qu'elle détruise ce qui existe. Aussi se bornera-t-on a lui demander si elle approuve la conduite de ceux qui la gouvernent. Répond-elle négativement , elle aura ensuite à choisir un nouveau gouvernement avec les formalités ordinaires.

Une Constitution réellement appuyée sur la souveraineté populaire et l'appel au peuple doit

prévoir la déchéance du chef de l'État. En répondant non, le peuple n'agira plus à l'aveugle, il saura qu'il marche à un nouveau plébiscite. L'imagination et l'exaltation ne le troubleront plus. Étant maître de son sort, il n'espérera plus l'apparition de quelque divinité chargée par la Providence de lui venir en aide, il saura qu'il doit résoudre lui-môme les difiicultés qu'il fera surgir. Perspective grave faite pour le maintenir dans le bon sens.

Du reste, quelle que soit sa réponse, nous n'avonspas à nous en préoccupera l'avance. Nous devons tous nous soumettre même aux caprices, même aux folies de ce César fantasque, le peuple. Tyran a-t-on dit, tyran le plus féroce et le plus inflexible de tous, cela est vrai, mais tyran devant lequel il est glorieux de courber la tête.

Si notre cœur s'indigne lorsque, sans raison, par le hasard de quelque violence heureuse, un de nos semblables veut nous dicier des lois, si tout notre être se révolte dans un élan de colère et de haine, c'est que le sentiment de l'égalité est froissé par cette impudente prétention. Nous nous demandons pourquoi une créature humaine s'arroge le droit de disposer de nous, et la notion supérieure de la justice nous excite à la résistance.

Mais il n'en est pas de même quand le tyran est multiple, quand il a les mille têtes et les mille

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bras de toute une nation, quand il porte en luimême une indiscutable supériorité. La notion de l'égalité, c'est-à-dire la notion de la justice n'est plus blessée par la soumission servile aux décrets de ce maître. L'esprit ne s'arrête plus confondu à l'idée d'une semblable abdication de son initiatiative. Au lieu de se demander pourquoi elle obéit, l'âme considère la grandeur et la force de cet être immense, et elle lui rend volontiers hommage. Quelle parité pourrait exister entre l'indidividu faible, isolé, misérable et ce souverain gigantesque, infini, irrésistible ! L'orgueil, le plus odieux des vices, celui qui fausse toutes les idées de société et menace la conservation même de l'espèce humaine, a beau souffler à l'oreille de ses dupes les plus stupides pensées, il a beau leur suggérer une estime exagérée de leurs propres mérites, il ne saurait leur faire croire qu'elles valent mieux ou plus à elles seules que l'universalité des citoyens. Les plus fiers sont donc obligés de convenir que la domination exercée sur eux est fondée en raison, que leur infériorité de situation vis-à-vis des masses est expliquée par les rapports indestructibles de la faiblesse et de la force. Aussi l'aber/ation même de l'orgueil ne peut cacher la vérité, et chacun estime l'imprudent qui veut lutter contre la volonté universelle juste à la valeur du monomane dont les mains essaieraient d'arrêter le flux de la

mer. Le peuple est tyran sans doute, mais tyran naturel, tyran nécessaire auquel il est honorable d'obéir et impie de résister. Que chacun se garde donc d'une criminelle indépendance à son égard! Que nul ne prétende condamner ses fantaisies ! Il semble que dans un mouvement ascendant ou descendant, dans une marche tantôt lente tantôt rapide, chaque peuple s'en aille vers un but qu'il ignore et qu'il n'atteindra jamais. Il s'avance majestueux ou dégradé, triste ou rayonnant, esclave ou maître, mais toujours robuste, même s'il est chargé de chaînes. Autrefois, on le poussait comme un troupeau de bétail qui, rebelle , s'écarte à droite et k gauche de la route semant la ruine et la dévastation. Aujourd'hui le peuple doit passer comme un empereur, suivi d'un brillant cortège et escorté de satellites respectueux qui écartent tous les obstacles et applanissent la voie. Il est précédé d'un guide qui examine le chemin et en surveille les abords, mais il est tout prêt à punir la négligence ou la trahison de ce serviteur couronné. Son armée l'entoure, vigilante et soumise, prêtant l'oreille aux ordres qu'il donne, et portant la main sur la garde de l'épée pour les exécuter. Quand il fronce le sourcil, les têtes se courbent, quand il l'ait un signe, elles tombent. Il parle, et le plus illustre disparaît dans l'ombre, tandis que leplus obscur en surgit radieux.

Que te faut-il déplus, peuple souverain? Tu as la majesté, tu as la force, tu as la parole et tu vas en avant. Ju demandes, dis-tu, à ne plus mendier sur la route et a ne plus cacher des haillons sous ta pourpre comme fait un roi de théâtre. Cela te regarde, ô César; ose donc le vouloir au lieu de le demander !

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