‹ Essai sur la Divine comédie de Dante: ou, La plus belle, la plus instructive, la plus morale, laChapitre 10 sur 15 · ANALYSE THÊOLOGIQUE DU PURGATOIRE · texte numérisé non relu

ANALYSE THÊOLOGIQUE DU PURGATOIRE

« Regnum cœlorum vim patitur, violenti rapiunt iliud.

(Math., XI 12.J Sicut enim exhibuistis membra vestra servira iniquitati, ità nunc exhibete membra vestra servira justitiœ in sanctiflcationem.

(Epist. ad Rom., vr, 19.) Induite novum hominem qui secundùmDeuni eraa« tus est in justitiâ et sanctitate veritatis.

(Epist. ad Eph., iv, 24*) Divinam clementiam decet, ne ità nobis absque ullâ satisfactîone peccata dimittantur, ut, peceata leviora putantes, in graviora labamur. Procul dubio enim magnoperè a peccato ravocant et quasi freno quodam coercent hœ satisfactorise pens, cautiores et vigilantiores pœnitentes efficiunt, medentur quoque peccatorum raliquiisyet vitiosos babitus malè vlllendo comparâtes^ contrariis virtutum actionibus tollunt. [Conc. Trid.f sess. XIV, ch. vtu.J

Pour être pleinement purifié et mériter de voir Dieu face à face, il ne suffit pas au chrétien d'éprouver une vive hor-

(1) Tobie, IV, 18. — Ecclf vu, 37. — II Ma/ih., xii» 43-45. — Zcuih.y tt, 11. — UaJUi,^ V, 27; xii, 32. -- ICor.^ m, 15.— IPetr.^ m, 18-19. — Saint Augustin, liv. XXI de Cvoil. Bei^ ch. xxiv, n'' 2; sermon 41, de Sanctis; Conf.i liv. IX, ch, xm. — Saint Bernard, sermon 66, in Cantic.; Id., de ObUù I71ni6.

reur du péché et de ses châtiments éternels, il ne lui suffit pas d*avoir vaincu le monde et le démon, qui s'opposent sans cesse à sa perfection ; mais il est nécessaire, indispensable de se vaincre soi-même et d'extirper en soi toutes les racines du vice, gui sont les sept péchés capitaux.

C'est l'exposé de ce travail intérieur et extérieur d'immolation et de pénitence qui va faire l'objet des trente-trois chants du Purgatoire^ bien que celte canticà^ entendue dans le sens littéral, ait pour but principal de nous apprendre les tourments des âmes du purgatoire et les moyens infaillibles de les soulager, c'est-à-dire la prière, les bonnes œuvres et les sacrements de l'Eglise.

Le ton de cette cantica contraste singulièrement avec celui de la précédente. Il a quelque chose de doux et de triste comme le crépuscule, d'aérien comme le rêve. Les violents mouvements de l'âme se sont apaisés. Les peines matérielles y ressemblent à celles de l'enfer, et l'impression pourtant en est toute différente. Au lieu de la terreur et de l'effroi, eUes. éveillent une tendre pitié. L'âme souffrante, non seulement les accepte parce qu'elle en reconnaît la justice, mais elle les désire parce qu'elle sait qu'elles lui apportent sa guérison et

— Imit, de Jésus-Christ^ liv. III, cli. xii, — Saint Thomas d'Aquin, in IV Distinct.^ 22« quest.; suppl. Summ, theol., quest. 72 et 73. — Voyez aussi Bossuet, Exposit. de la. doctr. cath. — Leibnitz, Études sur la religion chrét,

— Hettinger, Apolog. du christ.^ tome IV, ch. xvi. — De Maistre, Soirées de Saint-Pétersbourg^ 8* entret. — Nicolas, Études pkU. sur le christianismef liv. n, ch. vu.— Le vénérable Père Louis Dupont, Méditations sur la mortification des vices et des passions, tome I, page 227.

Toute la théorie du Purgatoire de Dante se trouve dans un célèbre passage d'Hugues de Saint-Victor, que voici :

Dès qu'une étincelle de crainte ou d'amour de Dieu tombe dans un cœur charnel, ce cœur, doucement ébranlé, se hâte de rejeter au dehors toutes les humeurs de la concupiscence dont il est imprégné, semblable au bois vert que l'on expose au feu. A mesure que l'amour divin s'empare de ce cœur, il y consume insensiblement tous les restes de la concupiscence, et c'est alors seulement que l'âme délivrée dos ténèbres épaisses du vice s'adonne avec joie et facilité à la contemplation dos choses célestes. (Annoté in Eccle8ia>$t,f homélie I.)

qu*à une douleur passagère succédera une joie qui ne passera jamais. De là, je ne sais quoi de tranquille, de calme, de suave et de serein dans ce royaume de Tespérance et de Tamour. ,

Si, dans le cours de cette canticà, qui va nous reposer des visions affreuses de l'enfer, nous rencontrons encore quelques témérités de style et de pensée, quelques hardiesses d'expression, quelques exagérations d'opinion et surtout de longues dissertations scolastiques, il ne faut pas nous en étonner : il fallait même nous y attendre.

Ces irrégularités apparentes perdues dans cette œuvre immense, ces ombres passagères qui font saillir plus vigoureusement les côtés lumineux tiennent aux défauts même du siècle du Dante, qui était passionné pour les disputes de l'école. "Ce n'est jamais par le présent qu'il faut juger le passé.

Si, dans les passages difficiles et obscurs qui abondent dans les chants du Purgatoire et du Po^radis, nous voulons pénétrer la pensée intime du poète et nous élever jusqu'à lui, devenons pour^ un instant ses contemporains, c'est-àdire hommes de cœur et de foi sincère, capables d'enthousiasme pour le Vrai, le Bien et le Beau. Alors la poésie des deux dernières can^icflc(trouvée fade et insipide par les esprits vulgaires) nous apparaîtra comme un ciel étincelant d'étoiles et ravissant de clarté, malgré certains nuages légers qui n'en altèrent ni la splendeur, ni la sérénité^ ni l'éclat.

Parvenu au fond du cône, où la glace enchaîne à jamais Lucifer, Dante et Virgile, dépassant le centre de la terre, remontent péniblement le long d'un ruisseau dont le doux murmure les guide au milieu de l'obscurité. Ils ne tardent pas à retrouver la lumière, en arrivant à la surface de l'autre hémisphère, au-dessus duquel s'élève une montagne que les eaux environnent de toute part : c'est le purgatoire (*), où

(1) Dans la pensée du poète, la montagne du purgatoire, avec ses aspérités et ses flancs escarpés, est le symbole de la vertu de pénitence, qui impose

l'âme humaine, aidée de la grâce, se purifie entièrement et devient digne du ciel.

Ove r umano spirito si purga, £ di salira al ciel diventa degno (0.

(Purgatoire, ch. i, terc. 2.)

Au pied du mont, sur la rive escarpée et au vestibule qui précède le vrai purgatoire, les deux illustres poètes rencontrent un vieillard digne de toute leur vénération.

Vidi presse di me un veglio solo, Degno di tanta reverenza in vista, Ghe più non dec a padre alcun figliuolo (2).

(Purgatoire^ ch. i, terc. 11.)

Ce noble vieillard est Caton d'Utique, préposé à la garde du purgatoire pour en repousser les damnés qui, fuyant rétèrnelle prison, tenteraient d*y entrer.

Quelle admirable symétrie dans le plan comme dans les détails de ce poème. Au début de son Enfei\ Virgile, symbole de la science, de la raison et de Tintelligence, avait apparu pour servir de guide à l'ami de Béatrix. Au seuil du purgatoire apparaît Caton (symbole de la vertu et surtout de la liberté morale, qui est sa condition indispensable) (3). Le poète toscan, dominé par l'amour trop aveugle qu'il porte à l'auteur de V Enéide, oublie ou paraît oublier ici la théologie et son dogme rigide ; car il sait bien que le suicide est un péché très grave, et d'ailleurs il a puni sévèrement, dans le septième cercle de l'enfer, ceux qui désertent la vie et la lutte, sans avoir eu Thonneur et le courage de l'action. Ce qui excuse Dante, c'est que probablement il ne pose pas Ca-

au chrétien tant de privations, de labeurs «t de sacrifices. Voir Summ, théot.t 3a pars, quest. 85, 86, 89; supplém., quest. 15,28. — Saint A-Ugustin, Conf,f liv. IV et vin. — Saint Bernard, de Consid.

(1) Où l'esprit humain se purifie et devient digne de monter au ciel.

(2) Je vis près de moi un vieillard seul, et digne, par ses dehors, de tant ds respects, qu'un père n'en doit pas inspirer davantage à son fils.

(3) Grangier, aumônier de Henri IV,

ton aux portes du purgatoire comme un exemple à imiter, mais comme une figure allégorique de cette vertu active et forte, de cette dignité, de cette incorruptibilité d'âme qui constituent sur cette terre la vraie grandeur et la vraie noblesse de rhomme (*).

Les âmes qui arrivent en purgatoire ne venant pas ordinaii*ement du côté de l'enfer, mais bien du rivage d'Ostie (port de Rome) (*), Caton parait surpris de l'apparition soudaine de ces deux voyageurs insolites.

Virgile alors prend la parole et lui explique la haute portée de ce voyage, entrepris sous les auspices de la toutepuissante volonté de Dieu. L'austère Caton se laisse fléchir et permet aux deux pèlerins de visiter les sept enceintes dont se compose le purgatoire. Avant de se présenter à l'ange qui garde la porte de ce royaume, il y a des rites à observer pour n'être pas trouvé trop indigne. Et d'abord, Virgile lave le visage à son disciple avec la rosée du rivage ; en second lieu, il met autour de ses reins une ceinture de joncs. Cette plante abonde dans la partie basse de la montagne. Toute autre y serait déracinée parles secousses^qui s'y font sentir, car on ne doit pas ignorer que la montagne tremble sur ses fondements toutes les fois qu'une âme suffisamment épurée s'élève vers les cieux. a Tout jonc arraché, dit VOttimo commento^ est remplacé à l'instant même, parce que la grâce de Dieu ne diminue point en se communiquant, et autant il en est donné, autant il s'en renouvelle. »

Dégagé des vapeurs infernales (pensées terrestres) et muni de cette salutaire ceinture, emblème de la simplicité du cœur, Dante peut s'avancer dans ces régions où règne l'espérance

et qu'habitent les âmes dont le salut est assuré.

(l) Voir le bon côté et en môme temps l'insuffisance de la morale stoïcienne dans le livre de M. Aubertin, Sénèque et saint Paul, dans V Histoire des An-tonins» par M. de Ghampagny, et dans les Essais de. littérature et de morale do M. Saint-Marc Girardin, tome II, page 381.

f2) Perché é dalla sola Roma che parte chi si salva : il che importa unione con Roma in vita. (Bennassutti.)

Du rivage où ils se sont rendus par l'ordre de Gaton, nos pèlerins découvrent en mer une nacelle conduite par ua ange qui lui apparaît debout à la poupe.

Fa', fa* che le ginocchia cali.

Ecco r angel di Dio : piega le mani :

Oma' vedrai di si fatti ofûciali.

Vedi, che sdegna gli argomenti umani Si, che remo non vuol, ne altro vélo Che r ali sue, tra liti si lontani.

Vedr come V ha dritte verso '1 cielo, Trattando l'acre con l' eterne penne, Che non si mutan come mortal pelo.

Poi, come più e più verso noi venne L' uccel divine, più chiaro appariva :

Per che l'occhio da presse nol sostenne ;

Da poppa stava'i celestial nocchiero, Tal che parea beato per iscrittofO. *

(Purgatoire, cli. ii, terc. 10 et suiv.)

Quel charme Ton éprouve en lisant cette description si orthodoxe et si vraie d*un esprit angélique, revêtu par accident d'un corps emprunté, pour accomplir snr la terre un message d'espérance, de miséricorde et de pardon (2). En quelques mots, Dante résume admirablement tout ce que la Bible et la théologie nous apprennent sur ces esprits bienheureux qui, plus rapprochés que nous de la Beauté et de la

(1) Sus I sus ! que tes genoux se plient ! Voici l'ange de Dieu ! joins les mains ; désorinais lu verras de pareils ministres.

Vois comme il dédaigne les moyens humains. Il ne veut point de rames, ni d'autres voiles que ses ailes sur ces rivages si éloignés des vivants.

Vois comme il les tient dressées vers le ciel, battant l'air de ses plumes éternelles qui ne muent point comme la chevelure dos mortels.

Plus s'approchait de nous l'oiseau divin, plus brillant il apparaissait, de sorte que, do près, les yeux ne pouvaient soutenir sa splendeur.

À la poupe se tenait le céleste nocher, et tel que sa béatitude se voyait écrite sur ses traits.

(2) Nonne omnes sunt administratorii spiritus, in ministorium missi propter eos qui ha^reditatem capient saiutis. (Ep. ad Hœhr.t i, 14.)

Voyez Summi theolt la pars, quest. 51, 52, 53 et 112,

Puissance infinie, reproduisent plus fidèlement ses divines perfections.

L'Qsquif que l'ange conduit aborde au rivage et jette sur la plage une centaine d'âmes (bien petit nombre, hélas! si nous le comparons aux milliers de damnés que transporte le nocher des enfers) (*). Ces âmes bienheureuses, délivrées par Dieu des misères de la vie, empruntent au roi-prophète ses plus beaux accents pour chanter l'hymne de la délivrance : In exitû Israël de ^gypto (2). Elles ne descendent pourtant sur la plage désolée du purgatoire que quand l'ange de Dieu a fait sur elles le signe de la croix.

Poi fece'l segno lor di santa croce; Ond' ei si gittâr tutti in su la piaggia (3). (Purgatoire, ch. 11, tore. 17.

Nouvel hommage rendu par Dante aux croyances et aux pratiques de l'Eglise catholique.

De même que l'enfer a son vestibule placé en deçà de TAchéron et destiné aux âmes neutres, ainsi le poète a imaginé des lieux qui, n'étant plus l'enfer, ne sont pas encore le purgatoire. Les commentateurs italiens l'appellent l'an^ipurgatorio, où Dante place en plusieurs catégories distinctes tous ceux qui, ayant négligé leur salut en ce monde, ont eu

(i) Danlo reconnaît parmi ces ombres son ami Casella, chanteur habile, mort depuis peu d'années et qui, grâce au jubilé de 1300, a obtenu un certain adoucissement à ses peines. D'après la théologie catholique, en efifet, il est très rare qu'une indulgence, môme plénière, soit appliquée dans toute son étendue aux vivants et à plus forte raison aux morts.

Consulter Summ. theoL, supplém., quest. 25, 26, 27 et 73, art. 10. Voir, dans la Vie de Saint Philippe de Néri, quel fut le résultat du jubilé séculaire de 1550, ouvert à Rome par le pape Jules III : Seppe san Filippo che nel giUbileo del suo tempo, sola una vecchierella lo aveva acqtiistato compiutamente.

(2) Quanto fa bene al caso présente questo salmo ! Che idea non porge di questo mondo, de'suoi pericoli e de* suoi disgusti! Che idea non porge di Dio che ne li ha liberati con la morte in grazia sua ! Che idea non porge di quelle anime santé e délia lor gratitudine al signore per averle alfin liberate. (Bennassutti.)

(3) L'ange ayant fait sur eux le signe de la croix sainte, tous se jetèrent su r la plage,

à peine le temps de rentrer en grâce avec Dieu par un acte de contrition fervente à l'article de la mort (0.

En mettant le pied sur les premiers escarpements de la montagne, Dante se fait expliquer pourquoi son corps seul et non celui de Virgile projette une ombre. C'est que, lui répond le fidèle disciple de Platon, le vêtement nouveau qui est donné aux âmes après la mort est tellement subtil, qull n'intercepte pas les rayons du soleil; et de plus, par une permission divine, cette transparence ne lui ôte point sa sensibilité (*). Quelqu'étonnant que soit ce mystère, il faut l'admettre, dit le poète païen, et il ajoute ces remarquables paroles : Si l'homme avait pu tout savoir, l'incarnation du Verbe n'aurait pas été nécessaii'e f^). •

Mestier non era partorlr Maria (^).

(Purgatoire, ch. m, terc. 13.)

Renoncez donc, ô hommes, à vouloir connaître la raison de toute chose (*) I

State contenti, umana gente, al quia i^).

^ (Purgatoire, ch. m, terc. 13.)

Les deux pèlerins touchent à un monde surnaturel; les mystères commencent à s'imposer à eux, et plus ils avance-

(1) Voir Summ. theoL, supplém., quest. 4.

(2) La doctrine de Platon et de certains Pères de l'Eglise sur les corps aériens et subtils n'est pas un dogme de foi : c'est seulement une opinion philosophique qui ne répugne pas absolument aux enseignements de la révélation. En effet, dit le docte Bennassutti, réfutant le Père Venturi, est-ce ce que Dieu ne donne pas aux anges un corps aérien, quand il les envoie sur la terre accomplir une mission? Voir Summ. theoL, supp., quest. 70, art. 1-3.

(3) Nesdre quœdam, magna pars sapientiœ. (Gicéron.) — Non enim cogitationes meœ, cogitationes vestrse. Neque vise mese, viœ vestrse. fls.^Lv.S,) — Non plus sapere quam oportet. (Ep. ad Rom., xii, 3.) — Summ. theoL, la pars, quest. 1, art. 1 , et quest. 12; 2a 2»» quest. 2. — Sum. contra gent., liv. I, ch. III. — Consulter l'Apolog. du christ., par Franz Hettinger, ch. n, p. 64 et 81.

(4) n n'eût pas été nécessaire que Marie enfantât.

(5) Lire les belles pages de Pascal sur la soumission et l'usage de la raisoq dans les questions de foi.

(6) Race humaine, contentez-vous du quia, Yo\v \naX., Analyt. post.. ch, %uj,

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ront, plus ces mystères deviendront sublimes et profonds.

Matta è chi spera che nostra ragione Possa trascorrer P infinita via, Che tiene una sustanzîa in tre persone (O.

(Purgatoire, ch. m, terc. 12.)

Ces belles paroles, écho fidèle de la Bible (scrutator majestatis opprimeiur a gloriâ) ^ dénotent chez le poète toscan une grande défiance de ses propres lumières, disposition excellente pour aborder un ordre de vérités qui dépassent infiniment la portée de notre faible raison (*).

Il semblé donc que Virgile, type et emblème de la sagesse humaine, devrait déjà disparaître de la scène et laisser sa place à Béatrix, type et image de la sagesse divine... Mais non... le savant Florentin du treizième siècle, profondément versé dans Tétude des anciens philosophes, sait bien que ridée du purgatoire, comme celle de Tenfer, a ses racines dans la plus haute antiquité^ et qu'elle a été admise par les plus beaux génies du paganisme (3).

Donc, il n*y avait pas absolue nécessité de laisser Virgile sur le seuil du purgatoire, que ce disciple de Py thagore et de Platon avait dépeint en si beaux vers au sixième chant de son Enéide.

Arrivés à un endroit très rocailleux et très escarpé du pied de la montagne, les deux poètes y trouvent une multitude d'âmes marchant très lentement. Ce sont les excommuniés. L'un d'eux raconte sa lamentable histoire, pleine de salutaires enseignements pour les grands pécheurs qui seraient tentés de se défier de la miséricorde divine. C'est Manfred, roi de Naples, qui, battu et tué au combat de Cépérano, eut le temps de pleurer ses fautes (*) et de se jeter dans les bras

(1) Insensé est celui qui espère que notre raison pourra pénétrer le mystère infini qui tient une seule substance on trois personnes.

(2) Voir la Philosophie scolastique, exposée et défendue par le R. P. Kleulgen, tome I, çh. iv, art. 4, (Gaume et Duprey.)

(3) Voir GorgiaSj traduction de Victor Cousin. — Énéidej llv. VI.

(4) Summ. theol,^ 3a pars, quest. 86; supplém., quest. 1,2, 3 et 4,

de cette bonté infinie qui reçoit tout ce qui revient à elle.

Orribil furon li peccati mici ; Ma la bontà inûnita ha si gran braccia, Ghe prends ciô che si rivolge a lei (0.

(Purgatoire, cli. iir, terc, 41.)

Charles d*Anjou, son implacable vainqueur, ne voulut pas que cet excommunié fût inhumé en terre sainte (*) ; mais Manfred ne désespère pas de son salut, et, pour abréger ses tourments, il compte beaucoup sur les prières secourables de sa fille Constance f^). Car, ajoute-t-il, les prières de làhaut nous soulagent beaucoup dans ce séjour : C/iè, qui per quel di Zà, molto ï avanza.

Comme on le voit, Manfred raconte et ne se plaint point. Que lui importent à présent les choses de la terre? Mais le poète florentin, par la pitié qu'inspire ce roi, puissant la veille et le lendemain privé d'une tombe bénite, a pleinement atteint son but : il a flétri le persécuteur, il a rendu exécrable à tous sa vindicte atroce et sa haine qui ne pardonne point, alors même que Dieu a déjà pardonné.

Parmi les affreux détails que donne Manfred sur les circonstances qui accompagnèrent sa mort, il y a quelque chose qui console, c'est son espoir en Dieu (*), c'est aussi la vue de cette miséricorde infinie (*) qui a toujours les bras ouverts pour recevoir le pécheur converti ; c'est la perspective de ce cœur de Dieu qui est toujours prêt à pardonner, même après l'anathème de l'homme, cœur infiniment tendre et généreux qui ne cesse jamais de nous aimer tant que la vie laisse encore verdir V espérance.

On ne peut lire sans un secret attendrissement ces paroles

(1) Mes péchés furent horribles, mais la bonté infinie de Dieu a des bras si grands qu'elle prend tous ceux qui se tournent vers elle.

(2) ^mm. theol.y supplém., quest. 21, 22, 23 et 24,

(3) Jd., supplém., quest. 73, art. 5.

(4) Id., 2a 2», quest. 17, 18 et 22f (d) Id.. la pars, quest, 21.

de Manfred, qui se recommande aux prières de sa fille, la bonne Constance :

Vedi oramai se tu mi puol far lieto, Rivelando alla mia, buona Gostanza Come m'hai visto, ed anco esto divieto (0.

(Purgatoire, ch. m, terc. 48.)

Il y a je ne sais quel charme consolateur dans cette doctrine de FEglise sur la nécessité de prier pour les morts, doctrine que Dante affirme hautement ici et dans beaucoup d'autres passages de son poème, doctrine qui empêchera toujours qu'on le confonde avec les disciples de Luther et de Calvin... Tous les liens ne sont donc pas brisés après le trépas, et si, comme Dante, nous voulons être et demeurer catholiques, nous sommes dans l'heureuse nécessité de croire qu'entre ceux qui restent en ce monde et ceux qui l'ont quitté, il existe toujours de douces relations et une mystérieuse union par la prière.

Qu'il est consolant ce dogme du Purgatoire, quand on l'approfondit, s'écrie quelque part l'auteur du Génie du christianisme. « Ma vertu à moi, chétif- mortel, devient un bien commun à tous les chrétiens, et çle même que j'ai été atteint du péché d'Adam,-de môme ma justice est passée en compte aux autres. C'est vraiment une belle chose d'avoir ainsi forcé le cœur de l'homme à la vertu par l'attrait de l'amour, et de penser que le même denier qui donne la paix du moment au misérable donne peut-être à une âme souffrante une place éternelle à la table du Seigneur (2). »

Au chemin qu'a fait le soleil pendant que Mainfroy parlait, Dante s'aperçoit du temps qui s'est écoulé sans qu'il y ait pris garde. Cela lui inspire des vers philosophiques très

(1) Vois donc si tu veux me faire joyeux en révélant à ma bonne Constance comment tu m'as vu, et qtfel intordit me retient.

(2) Génie du christianismey 2* partie, liv. IV, ch. xv. — Consulter Wiseman, conférence XI, sur le Purgatoire, et Laforôt, recteur do l'université de Louv^in, Dogmes catholiques ^ tome IV, livre ifxv.

exacts sur la puissance étonnante de l'attention, lorsqu'un objet nous attache par la peine ou par le plaisir.

Quando par dilettanze, owerper doglie, Ched alcuna virtù nostra comprenda, L'anima bene ad essa si raccoglie,

Par eh* a nulla potenzia piiî intenda (0.

(Purgatoire, ch. iv, terc. 1.)

Il profite de ce principe pour réfuter victorieusement les Manichéens de son temps, qui prétendaient qu'outre Tàme raisonnable nous avions aussi une âme sensitive distincte, et de laquelle seule émanaient les actes de Tappétit concu-

piscible.

E questo è contra quelle errer, che crede Ch' un' anima sovr' altra in noi s'accenda («). (Purgatoire, ch. iv, terc. 2.)

Dante, fidèle écho du huitième concile général, semble saisir avec bonheur l'occasion qui se présente, pour condamner en passant le manichéisme, système erroné très répandu au moyen-âge et qui eut de très funestes conséquences pour la moralité publique, en enlevant à la raison la responsabilité des actes charnels.

Quelques années auparavant, saint Thomas d'Âquin avait enseigné les mômes vérités, quand il disait, au livre II de la Somme contre les gentils^ chap; lviii, n® 7 : « Videmus enim quàd diversecioperationes anim^ impediunt se; quiim enim una est intensa, altéra remittitur. Oportet igitur quàd istœ actiones et vires quse sunt eorum proxim^ principia^ reducantur in unum principiitm.,. Relinquitur igitur qitàd omnes actiones anirms qux sunt in nobis ab ipsd und procedunt et sic non sunt in nobis plures anim^ (3), »

(1) Quand, par l'efTet du plaisir ou de la douleur dont quelqu'une de no3 facultés serait frappée, l'âme se recueille en cette faculté,

n parait que l'âme ne fait plus attention à aucune autre faculté.

(2) Et ceci est contre l'erreur de ceux qui croient qu'en nous une âme naît et se développe sous une autre âme.

(3) C'est une vérité d'expérience que les opérations diverses de l'âme 8e

Le lecteur assidu de saint Thomas [d'Aquin est tout heureux de rencontrer dans ce passage et dans beaucoup d'autres de la Divine Comédie^ non seulement les propositions théologiques de TAnge de Técole, mais encore les preuves mêmes dont il s*est servi pour les soutenir dans les différentes universités d'Europe où il a exercé le professorat (*).

En quittant Manfred, Dante gravit un pénible sentier et arrive à une plate-forme qui contourne entièrement la montagne. Là s'offrent à ses yeux les repentis de la deuxième classe, c'est-à-dire les indolents qui ont attendu la dernière heure pour détester leurs fautes. Ces âmes téméraires et imprudentes occupent un immense espace. Le Ciel veut qu'elles restent là autant de temps qu'elles en mirent à retarder leur pénitence, à moins qu'une prière sortie d'un cœur vertuevœ ne vienne à leur secours (2). A quoi sert toute autre prière? dit le poète, elle n'est pas même agréée de Dieu.

Dï fuor da essa, quanto fece in vita, Se orazione in prima non m^aita, Che surga su di cuor che in grazia viva :

L'altra che val, che in ciel non è udita (3)? (Purgatoire, ch. iv, terc. 44-45.)

font obstacle entr'elles; car, si l'une est très prononcée, l'autre s'affaiblit. Donc, il faut rapporter ces opérations à un principe unique... donc, toutes celles de nos actions ou opérations qui appartiennent à l'âme procèdent d'elle seule... donc, nous n'avons pas plusieurs âmes. (Somme contre les gentilsy liv. II, ch. lviii, art. 7.) Voir âu^i le Traité de Unitate intellectUs contra Averroistas. (Rubeis, tome XIX, page 237.)

(t) D'après les chroniques du treizième siècle, saint Thomas professa tour à tour la théologie à Paris, à Bologne, à Viterbe, à Orvielo, à Anagni. à Pôrouse et à Naples. Il n'est donc pas étonnant que Dante, ayant séjourné dans toutes ces villes pendant les longues années de son exil, soit si profondément imbu des doctrines de l'Ange de l'école.

(2) Summ, theol., suppl., quast. 73, art. 3, conclusio : Operatio peccatoris suffrcugia fadentU potest considerari prout est ejusy et sic nullo modo meritoria esse potest. — Voir aussi 2a 2», quest. 83, art. 16.

(3) Parce que j'ai remis jusqu'à la fin les bons soupirs de la pénitence,

A moins que ne m'aide une oraison s'élevant d'un cœur vivant dans la grâce, à quoi bon une autre prière, puisqu'elle n'est pas écoutée dans le ci«l ?

- le; —

C'est la deuxième profession de foi à Tégard du dogme important de l'efficacité de nos prières pour les morts et de la réversibilité de nos mérites, toutes les fois que nous sommes en état de grâce >). Qui ne Toit de suite la portée morale de ce dogme capital, la confiance qu'il inspire et les puissants encouragements q!i'il donne à la vertu ?-.

On pourrait, au premier abord, s étonner de la vaste étendue de cet espace intermédiaire fantipurgatorio] et du nombre de ceux qui, plus ou moins longtemps, doivent y séjourner avant d'être admis dans le lieu où s'accomplira leur purification. Mais il y a là une pensée profonde et une vraie connaissance de ce qui se passe dans l'Eglise de Dieu, où tant de chrétiens négligent leur salut éternel, donnant ainsi raison à l'Esprit-Saint, qui a dit: InfinUus est stultarum nu-

Qu'est-ce, en effet, que cette foule d'insensés, sinon celle au milieu de qui nous vivons, foule légère et frivole, sans attache réfléchie au mal, sans amour efQcace du bien, foule de tout âge, de tout sexe, de toute condition, que Bossuet avait certainement en vue quand il s'écriait dans Tétonnement de sa grande âme : • Eh! qiêoi I U charme des sens est-il si fart que nous ne puissions rien prévoir? » Cet étatdlndolence morale, dont la paresse du corps est Timage et souvent TefTet, Dante Ta placé sous nos yeux, avec cette vérité

(1) Voir dans les commentateurs les plus autorisés de l Apocalypse, TexpUcation de la célèbre vision que raconte TapùCre saint Jean, au ehap. vin de œ livre inspiré : « L'enœnsoir de l'ange, c'est la bouche des saints. Les parfums dont il est rempli et la fumée qui s'en exhale, sont les prières que les saints adressent à Dieu et qui montent à lui comme un encens d'agréable odeur. Les charbons jetés sur le monde sont les grâces et les bénédictions qui descendent incessamment du ciel. Les tonnerres, les voix et les tremblements de terre sont les prodiges que ces prières opèrent dans le ciel, sur la terre et jusqu'au fond des abîmes, d'où elles arrachent les ânies qui y sont captives.

(2) Pensées de Joseph de Maistre, tome I, 2* partie, ch. iv. (Toulouse, chez Privât.)

(3)£cf/., I, 15. —Lire Imil. de Jésus-Christ, liv. IIL ch. t4. 24. 27. 33. 38, 45. 53. 55: liv. I. ch. 18. 21.22, 23. 24: liv. II. ch. tO. 12.

pittoresque que l'on ne se lasse point d'admirer dans toutes ses peintures si Vivantes et si animées.

Ed ivi eran persone, Ghe si stavano ail' ombra dietro al sasso Com' uom che per negghieza a star si pone.

Ed un di lor, che mi serabrava lasso, Sedeva ed abbracciava le ginocchia, Tenendo 1 viso ingiù tra esse basse.

Gli atti suoi pigri e le corte parole Mosson le labbra mie un poco a riso (*).

(Purgatoire, ch. iv, ter. 35 et suiv.)

N'est-il pas là vivant sous nos yeux, ce type odieux de la paresse, la tête nonchalemment baissée, et la soulevant à peine pour laisser tomber'avec une langueur apathique quelques brèves paroles qui amènent le rire sur les lèvres : voilà le côté ridicule du vice, comme le poète, en enfer, en a montré le côté bas, ignoble et grotesque. Mais cet aspect rebuterait bien vite en un sujet aussi grave; aussi, après avoir fait sourire l'esprit quelques moments, Dante se hâte de remonter dans Tordre des sévères pensées et des tendres émotions.

Parmi les pénitents de la dernière heure f^), Dante rencontre Bonconte, fils de Guy de Montefeltro, échappé par miracle d'un combat. Ce pauvre blessé est venu expirer au bord d'un fleuve, en prononçant le doux nom de Marie, refuge des pécheurs i^K Le démon veut saisir son âme, l'ange

(1) Là étaient des âmes qui se tenaient étendues à l'ombre du rocher, comme des gens qui s'étendent par indolence.

Une d'elles, qui me semblait fatiguée, assise parmi les autres, embrassait ses genouret tenait dessus son visage baissé.

Ses gestes paresseux et ses brèves paroles excitèrent quelque peu mes lèvres à rire.

(2) Summ. theoL, 2a 28e, quest. 14, art. 3, resp. ad 1» ; 3a pars, quest. 86. Id.^ Comment, in Pauli Epist., ix, 3.

(3) Voir les sermons de saint Bernard sur la Sainte Vierge. — Albert le Grand, sermon de laud. Mariœ. — Saint Bonaveuture, in Psalterîo. — Saint Thomas, opuscule 8. — Voir aussi saint Anselme et saint Pierre Damien, serm. de B. M. V.

de Dieu ne le lui permet pas (*). « toi, lui crie le démon courroucé, pourquoi me prives-tu de cette âme pour une petite larme qui fait taire mes droits? »

Tu te ne porti di costui retemo, Fer una lagrimetta che '1 mi toglieC).

(Purgatoire, ch. v, terc. 36.) ^

Les âmes pieuses qui, comme lé Toscan, aiment sincèrement la vierge Marie, ne liront pas sans émotion cette conversion tardive de Buoncontre, opérée par la bienveillante intercession de la Mère de Dieu.

Quivi perdei la vista ; e la parola Nei nome di Maria finie | e quivi (2).

(Purgatoire, ch. v, terc. 34.

Ce contraste de Marie et de Satan, son éternel adversaire, rappelle aux hommes de foi la première prophétie de la Bible, sortie de la bouche même de Dieu : Inimicitias ponam inter te et mulierem.

Aussi, vers la &n du récit, nous tressaillons de joie en entendant le démon vaincu parler avec un certain mépris simulé de cette petite larme (lagrimetta)^ à laquelle il attribue le pardon du coupable (3).

Dans sa fuite éternelle, le temps emporte rapidement la vie. Chaque heure est donc précieuse pour en atteindre le vrai but. C'est pourquoi Dante et son guide se hâtent et s'empressent d'accomplir leur voyage à travers les flancs escarpés de cette montagne symbolique dont le poète n'a fait les pentes si raides que pour mieux marquer les efforts généreux et persévérants d'une âme qui touche au terme de la voie purgative (*).

(4) Summ. tJieoL, la pars, quest. 109, art* 4.

(2) Là je perdis la vue, et ma parole finit par le nom de Mario.

(3) SummtheoL, suppl., quest. 5, dernier article.

(4) San Bernardo, nel sermone 40, de septem gradibus confessionis, vi porgerà verissimo commonlo pol magnifiée canto ix, del Purgatorio. (Marquis Giov. Eroli.)

Après une pénible marche à travers une vallée où de royales ombres expient les trop grandes préoccupations du pouvoir, Dante et Virgile arrivent enfin à quelques pas du purgatoire proprement dit. Lucie, touchant symbole de TEglise catholique, prend le jeune poète dans ses bras maternels, c'est-à-dire cherche à lui aplanir les voies du salut, et le transporte à travers une route impraticable, à une petite distance de la porte du purgatoire, figure du sacrement de pénitence (<). Trois degrés mènent à cette porte : le premier, de marbre blanc, marque la candeur et la sincérité de l'accusation W ;'le second, de pierre noire et calcinée, marque l'intensité de la contrition f^) ; le troisième, de porphyre, marque la rigueur de la pénitence qui va jusqu'au sang w.

L'ange de Dieu, qui se tient sur le troisième degré, c'est le prêtre, qui doit avoir la fermeté du porphyre et du diamant pour sauver les âmes faibles et chancelantes dans le bien i^K Dante s'humilie ^•J, tombe à genoux, frappe sa poitrine, demande miséricorde, et comme gage d'un plein pardon Fange de Dieu lui ouvre entièrement les portes du purgatoire, après avoir tracé sept fois la lettre P sur son front respectueux. Cette lettre mystérieuse représente les sept péchés capitaux, qui vont être tour à tour expiés dans les sept enceintes successives du vrai purgatoire. Ce n'est qu'après en avoir été pleinement purifié que le poète pourra être admis

au paradis.

Fa' che lavi,

Quando se' dentro, queste piaghe (7).

(Purgatoire, ch. ix, terc. 38.)

Appartenant au tiers ordre de Saint-François, qui, à cette

(1) Purgatoire, ch. ne, terc. 26.

(2) Summ. theoL, suppl., quest. 6.

(3) M, suppl., quest. 2, 3, 4, 5.

(4) /d., suppl.. quest. 12, 13, 14, 15.

(5) Jd., suppl., quest. 17, 18, 19.

(6) Id., suppl., quest. 16.

(7) Fais en sorte» quand tu seras entré, de laver ces taches.

époque, exerçait en beaucoup de lieux le saint ministère, Dante donne à l'ange gardien du Purgatoire les couleurs cendrées de l'habit franciscain que lui-même avait porté quelque temps vers la fin de sa jeunesse (*). Il met dans ses mains deux clefs : l'une d'or, venant de Dieu, et qui marque l'autorité requise pour pouvoir absoudre (2); l'autre d'argent, venant de l'homme et qui marque la science nécessaire au prêtre pour exercer son redoutable ministère (3). Au moyen de ces deux clefs, la porte fut ouverte au poète, c'est-à-dire il reçut l'absolution jubilaire avec toutes les dispositions voulues de Dieu et de l'Eglise W. Aussi, ajoute-t-il, grande fut ma joie et grand mon contentement.

Si chio fui con tente W.

(Purgatoire^ ch. jx, tcrc. 40.)

Let poète-théologien résume ici tout ce qui a rapport an sacrement de pénitence, et n'oublie pas même d'indiquer l'origine divine de ce sacrement, que les novateurs du seizième siècle ont voulu rapetisser à des proportions humaines.

Da Pier le tengo(6).

{Purgatoire^ ch. ix, terc. 43.)

De Pierre je tiens ces clefs... Ces mots très significatifs sont la traduction fidèle des fameuses paroles de Jésus-

(1) D'après Francesco di Bartolo, qui expliquait U Purgatoire à l'universilé de Pise en 1395, on croit que Dante, à peine sorti de radolescence, porta quoique temps l'habit de Frère mineur de Saint-François. Lors même que ce fait singulier ne serait point attosté par ses plus anciens commentateurs, on en trouverait plus d'une trace dans son poème, où il semble rappeler le cordon qui lui avait autrefois ceint les reins. Aussi, dans les plus anciennes peintures de son pèlerinage, est-il toujours représenté vôlu de la robe de Cordelier. Ce costume traditionnel est aujourd'hui classique. H est certain d'ailleurs que Dante a voulu mourir sous le froc do Saint-François. N'était-ce pas un souvenir de sa première vocation ?

(2) Summ. theol., suppl., quesl. 17.

(3) Jrf., suppl., quost. 17, art. 3, et quest. 18, art. 4.

(4) Id., 3a pars, quest. 86, 87, 88, 89, et suppl., quest. 5 ol 10.

(5) Et je me sentis content.

(6) Je les tiens de Pierre.

christ a saint Pierre : Tibi dabo claves regni cœlorum,..Quod' cumque liganeris erit ligatum; quodcumque solveris^ erit solutum.,. Ces mots éminemment dogmatiques sont aussi la réfutation anticipée des grossières erreurs de Lulhor par rapport au sacrement de pénitence (' .

Après cela, qu'on ne vieinie plus nous dire que le vieil Alighieri est un précurseur de la réforme. Il y a de par le monde deux sortes de réformateurs. Les uns se proposent de corriger les hommes en respectant les institutions. Si je ne craignais d'emprunter un mot à la langue politique, je les désignerais sous le nom de conservateurs. On peut encqre les appeler des réformateurs moralistes. Il en est d'autres qui, désespérant d'améliorer les mœurs, s'attaquent aux institutions mêmes et font effort pour les renverser. Ce sont les réformateurs radicaux et révolutionnaires. Ces deux classes d'hommes, qui semblent se proposer un même but, un même objet, le bien de l'humanité, diffèrent tellement dans le choix des moyens que, s'ils existent simultanément, ils se livrent des luttes acharnées et s'envoient de réciproques malédictions.

Il y a donc entre Dante et Luther la même distance qui sépare saint Bernard d'Arnaud de Brescia, Gerson et Clemengistle Wiclef et de Jean Hus. Les uns sont jaloux de l'honneur de l'Eglise et adressent à ses représentants officiels de respectueuses observations pour les faire revenir de leurs fautes ou de leurs erreurs. Les autres, pour mieux extirper les abus de cette même Eglise, voudraient l'anéantir complètement et faire prévaloir partout leurs caprices ou leurs volontés.

Pendant que Dante met dans la bouche de l'ange Texposition si poétique de tout ce qui constitue le sacrement de pénitence, Virgile ne dit pas un mot, lui qui jusqu'ici était le premier à parler aux ombres et souvent faisait lui-même

(1) Vçir Saint Thomas, Optisc. II, quest. 146.

tous les Irais de la conversation. Ce mutisme affecté ne doit pas nous étonner, car le poète a soin de nous dire, au commencement du ix*" chant : « Lecteur, tu vois comme la ma-

tière de mes chants s*élève et s'ennoblit; ne sois «pas étonné si je la soutiens avec plus d'art. »

Lettor, tu vedi ben com'io innalzo (0.

(Purgatoire, cb. ix, terc. 24.)

C'est le paulô majora canamus de Virgile. Nous pourrions dire ici le valdè majora f^), car déjà nous sommes entrés dans un monde tout surnaturel, où la raison doit se taire pour faire place à la révélation.

Dante et son guide voient s'ouvrir devant eux cette porte sacrée par où le vice n'a jamais pu passer, et ils pénètrent enfm dans cet étroit royaume où les larmes^et les douleurs sont fertiles. Le premier bruit qui frappe leurs oreilles, c'est une harmonie grave, un concert de voix lentes et douces qui chantent le Te Deum laudamus^ hymne de sainte jubilation et de pieuse reconnaissance. Ce cantique de joie exprime parfaitement les sentiments intimes de ces âmes à la vue d'un nouveau frère qui vient grossir leur rang et unir ses prières aux leurs. Ces chants mélodieux, ajoute le poète toscan, remuaient délicieusement mon âme, comme ces hymnes qui sortent du fond du sanctuaire, se mêlant aux sons prolongés de l'orgue sacré. Les allusions fréquentes du poète par rapport au culte divin ou à la liturgie nous prouvent qu'au milieu de ses malheurs et de ses épreuves, Dante allait souvent se reconforter aux pieds des saints autels, prêtant une oreille attentive aux chants sacrés et cherchant à saisir le sens des plus modestes cérémonies de l'Eglise (3).

(1) Lecteur, tu vois comme j'élève la matière de mes chanta.

(2) Summ. theol., la pars, quest. 1, art. 2, 3, 4, 5 et 6. .

. (3) On raconte que c'est en priant sous les gracieuses voûtes oM. âfMlâ. AMDà4fiQ9^t que l'illustre compatriote do Dante, Galilée, eut le pressentiment d'une des plus grandes lois du monde physique, à la vue d'un lustre qui ^e balançait dans l'espace.

t)ahs le premier cercle où les poètes arrivent par un sentier tournant et scabreux, les ûmes qui furent orgueilleuses 0) gémissent sous le poids d'énormes fardeaux dont la lourde masse les courbe jusqu'à terre. Leurs regards ne rencontrent partout sur le pavé et le flanc de la montagne que des sculptures représentant des exemples d'humilité w. En voyant la punition des superbes, le poète se demande avec étonnement de quoi Thomme peut se glorifier au point que, dans sa folle admiration, il oublie entièrement sa condition, ce qu'il est, ce qu'il sera, alors surtout qu'après sa transformation il comparaîtra devant la justice divine.

O superbi cristian, miseri, lassi, Ghe, délia vista délia ment&.inferini, Fidanza avete ne ' ritrosi passi !

Non v' accorgete voi, che noi siam vermi Nati a formar V angelica farfalla, Ghe vola alla giustizia senza schermi?

Di che r anime vostro in alto galla, Poi siéte quasi entomata in difetto, Si come verme, in cui formazion falla (3) ?

(Purgatoire, ch. x, terc. 41 et suiv.)

Dante proclame ici une grande vérité morale. Toutes les fois que l'homme se regarde attentivement, son vide l'effraie : l'être a fui de toutes parts... Qu'est-il donc cet homme si or-

(t) Summ. theoLy la 2», quest. 84, art. 2; 2a 2», quest. 131. 132, 161 et

(2) La péaitenco suppose l'horreur du mal et la connaissance du bien ; voilà pourquoi Dante met sous les yeux de ceux qui expient, les exemples des vices dont ils furent atteints, ainsi que les exemples de la vertu contraire.

Voir les Commentaires sur saint Paul de saint Thomas, tome I, pages 128, 213, 343, 483; tome II, pages 129, 307, 375, 402 ; tome III, page 138. {EdiXio Leodii, Paris, chez Lagny.)

(3) chrétiens superbes, misérables et faibles, qui, perclus des yeux de Tentendement, vous fiez à vos pas qui vous font rétrograder I

Ijfe vous apercevez-vous pas que nous sommes des vers, nés pour former le papillon angélique qui vole sans défense à la justice de Dieu?

Pourquoi votre esprit se drosso-t-il comme le coq? Vous n'ôtes que des insectes défectueux, des vers dont la formation est avortée.

gueilleux de lui-même? Une ébauche de ver? Moins que cela : une ombre? Moins que cela (0 : le rêve d'une ombre ?*)? Moins que cela encore. « Oh! que nous nç sommes rien î » s'écrie Bossuet sur ce sujet, laissant l'esprit humain chercher au-dessous du Rien même un néant plus profond. Le contraste de ce néant avec Torgueil de l'homme est surtout ce que Dante s'attache à faire ressortir aux lieux où cet orgueil reçoit son châtiment. Ces morts au milieu desquels il chemine s'étonnent de voir un vivant. L'un d'eux, Oderisi, le célèbre peintre en miniature, fait de sérieuses réflexions sur la vanité des artistes. — Votre renommée, dit-il à Dante, votre renommée a le sort de Therbe qui nsdt et se flétrit : celui qui la fait croître sait aussi la décolorer!

La vostra nomioanza è color d' erba, Ghe vicne e va : e qnei la dïscolora, Per cui ell' esce délia terra acerba i3).

(Purgatoire^ ch. xi, terc. 39.)

Oderisi ne dit point noti-e, mais bien votre renommée. Qu'est-ce pour lui maintenant que la gloire terrestre, si fugitive et si vaine? Dans ce lieu d'expiation, où il se purifie avant de monter ver? Dieu '*'. h' monde qu'il a quitté ne le loii<:lje plus. Il le voit aiii^i que ]•* verrait un haliitaiil ii\uie autre sphère, sans jiassiun et sans ilhic-ion. avec nno pitié calme ; et ce calme au milieu de souffrances désirées, aimées comme la condition nécessaire d'un bien infini^ forme le caractère principal de l'état des âmes en cette région intermédiaire.

(i) Écriture sainte : Ecclésiastique, Job et Isaïe.

(2) Pindarc. — Consulter aussi saint Bernard, de Consid. — Saint Aug^stin^ Ef. 59 et 65; sermon I sur la montagne; de Civit. Dei^ v et xiv; Traité de la nature et de la grâce, ch. xxxiv; Conf.,'u. — Saint Grégoire, Morale, ch* XXXIV. — Cicéron, de Offic., i. — Aristote, EUi., i et m.

(3) Votre renommée a la couleur de l'herbe qui vient et passe, et celui qui lui ôte sa couleur est le môme qui la fait sortir verte de la terre.

(4) Saint Thomas, Opiuc. Il, quesl. 181 et 182; Opusc.JJI, quest. 9, (Vives, tome I.) — Id., Comment, sur saint Paul^ tome I, pages 323 et 325. (EdiUio LeodU,J

Le second cercle sert à la purification des envieux (0. Il n'y a là ni sculptures, ni gravures. Le mnr et le pavé sont unis ot d'nue roiilfiir livide. Les onihrps v sont vfHiiPs d'im vil silice, la paupière pemn» et cousue avec un lil «le ter, s'appuyant l'une contre l'autre, comme de malheureux aveugles qui mendient à la porte des églises et tâchent, par leur attitude, d'exciter la compassion des passants. Une de leurs peines est de chanter sans cesse les litanies des saints qui turent si éloignés de la jalousie, et de n'entendre autour d'elles que des paroles imprégnées de charité, vertu si opposée aux incroyables bassesses de l'envie (2).

Du cercle des envieux, Dante monte en celui où la colère est sévèrement châtiée (3). Ceux qu'y retient la justice divine sont plongés dans une fumée épaisse et acre qui ne laisse rien voir et ne permet pas même aux yeux de s'ouvrir. Ils chantent une hymne de paix, ÏAgnus Dei, pour expier leurs fureurs d'autrefois. Parmi ces ombres plaintives, le poète rencontre celle d'un ami. A l'occasion des maux de l'Italie et de la corruption des temps qu'ils déplorent tous les deux, l'ombre, accédant au désir de Dante, explique la cause de tous ces désordres sociaux, et pour cela remonte jusqu'au

(1) Summ. theoL, la 2», quesl. 84, art. 4, et 2a 2œ, quest. 36, art. 4. — Job, V, 2; EpUt. ad GaL^ v, 26 ; / orf Cor., xiv, I. — Voir aussi saint Augustin, de'Virg.^ ch. xxxi. — Saint Grégoire, Moral., ch. v, xiii et xxxi. — Boëco, passim. — Aristote, Reth.., ii; Eth.^ ii. — Virgile, jEnéide, vu; Horace, Epist. II, I. — Ovide, Met., ii.

(2) Summ. theol., la 2», quest. 4; 2a 2», quest. 23, 24, 25, 26, 27, 28, et quest. 114; suppl., quest. 71 et 99. — Saint Thomas, Commentaires sur saint Paul, tome I, pages 233, 274, 323. (Editio Leodii, Paris, chez Lagny, rue Garancière). — Voir aussi saint Augustin, fie Civit. Dei, liv. IV, Vin,XV.— Genèse^ viii. — Convito, iv.

On n'a rien inventé contre les torts du capital que Dante n'eût déjà dit et qu'on n'eût dit avant lui. Mais ce qui fait la supériorité de Dante sur nos modernes socialistes, c'est qu'il a cherché le remède a l'inégalité des conditions non dans le matérialisme, mais dans les doctrines spiritualistes et chrétiennes qui mettent au-dessus de tout les biens du ciel.

(3) Saint Thomas, Comment, sur saint Paul, tome I, page 484; tome H, pages 330-334; tome III, page,'177. (Editio Zeocfu, Paris, chez Lagny.) — Summ. Ihenl., ta 286, quest. 46, 47, 48, et 2a 28e, quest. 157, 158, 159.

principe du mal que Ton ne doit point chercher dans Fin* flui-nce des astres, mais dans le libre arbitre de l'homme, qui ne se laisse point diriger par les lumières de la raison.

Vol che vivete, ogni cagion recate Pur saso al cielo, si corne se tntto Movesse seco di necessitate.

Se cosi fosse, in voi fora distratto Libero arbitrio; e non fora ginstizia Par ben letizia, e per maie aver iatto.

. Lo cielo i vostri movimenti inizia :

Non dico tatti; ma, posto ch' io'i dica, Lnme v' è dato a bene ed a malizia.

£ libero voler ; chè se fatica Nelle prime battaglie col ciel dnra, Foi Yioce tatto, se ben si notrica (<).

(Purgatoire^ ch. xvi, 1ère. 23 el suiv.)

En comparant ces vers austères et didactiques aux chapitres Lxxiv et Lxrv de la Somme contre les gentils^ livre III, on remarque avec plaisir que le disciple de Virgile devient de plus en plus le disciple assidu de saint Thomas d'Aquin, dont il reproduit les hautes théories. Écoutons, en effet, l'Ange de l'école : Sciendum est quod, licèt corpora cœlestia direct intelligentix nostrœ causse esse non possint^ aliquid tamen ad hoc operantur indirecte. Licèt enim intellectus non sit virtus corporea^ tamen in nobis intellectus operatio compleri non

(1) Vous qui vivez, vous reportez toute cause au ciel, comme si toute chose se mouvait nécessairement par lui.

S'il en était ainsi, le libre arbitre serait détruit en vous, et il n'y aurait pas de justice à recevoir, pour le bien la joie et pour le mal la douleur.

Le ciel aide le commencement de vos mouvements, mais je ne dis pas de tous; mais en supposant que je le dise, sa lumière vous est donnée pour distinguer le bien et la méchanceté.

On vous a donné aussi le libre arbitre, qui, si on l'emploie dans les premiers assauts, peut résister aux influences célestes, et qui, par suite, si on l'entretient bien, est vainqueur de tout.

Voir Summ. theol., la pars, quest. 82, 83; la 2», quest. 9, art. 5; quest. 13 et 14.. — Id., Optuc. Il, quest, 128, 139. ~ Saint Thomas, Comment, sur saint Paul, tome II, page 176. (Edilio Leodu, Paris, chez Lagny, rue Goraacière.)

potest sine operatione virtutum corporearum, (lxxiv, 9.) Corpora cœlestia non agunt directènisi in corpora. . . (lxxv, 8.) NuUa virtus datur alicui rei frustra, Homo autem habet virtutem judicandi de omnibus quse per ipsum operabilia sunt; quod quidem frustra esset, si electio nostra causaretur a corporibus cœlestibus^ et non esset exislens in nostra potestale. Non est igitur possibile quod^ corpora cœlestia sint causae electionisnostrx, (lxxv, 9.) (*^

Ne soyons pas étonnés de voir le plus grand docteur du moyen-âge et Dante après lui s'arrêter à combattre indirecment TastroJogie judiciaire, erreur funeste léguée au moyenâge par le paganisme expirant et favorisée par la diffusion des livres arabes. Quiconque a lu l'histoire des premiers siècles de TEglise et des siècles qui les ont suivis doit savoir avec quelle opiniâtreté excessive les peuples s'attachent aux doctrines religieuses et ce qu'il en coûte aux masses ignorantes pour sortir de leurs superstitions. Alors nous serons moins sévères pour le moyen-âge et nous jugerons avec plus d'indulgence, j'allais presque dire avec plus de justice, une époque où le christianisme, au lieu d'abuser de la victoire, était encore dans tout le péril et tout l'effort du combat.

Dans le cercle des envieux, Dante, qui aime à sonder les origines de toute chose, nous avait dit que la jalousie provient d'un amour exagéré pour les biens périssables et d'une

(t) Dicn que les corps célestes soient incapables de produire directemeril en nous la pensée, ils y coopèrent cependant d'une manière indirecte. En effet, quoique l'intelligence ne soit pas une faculté inhérente à un corps, il n'en est pas moins vrai que ses opérations ne peuvent se réaliser complètement sans le concours des puissances corporelles, que les astres ont la vertu de modifier plus ou moins, selon les tempéraments. (GIi. lxxiv, n* 9.)

Les constellations célestes n'agissent directement que sur les corps. Si donc elles sont la cause de nos élections, c'est qu'elles agissent sur nos corps ou sur les objets extérieurs qui nous touchent de près. (Ch. lxxv, n* 8.)

Aucune faculté n'est donnée en vain à un être. Or, l'iiomme possède la faculté de porter son jugement et de réfléchir sur toutes les opérations dont il est l'auteur. Mais cette faculté lui serait inutile si nos élections étaient produites par les corps célestes sans dépendre de nous. Donc, il répugne que les astres soient la cause et le principe de nos élections. (Ch. lxxv, n* ^,)

indifiërence marquée pour les biens du ciel(^>. Ici, recherchant pncore la cause et la source de la dépravation générale tli! Jiioiid'*. il la îr«»iiv^ »lai:* ie m^hii^ *\^^ l»)i> divine?., inêpri? venant ^urlijut lie la paiî »i»^ «;eux qui devraient donner le bon exemple aux peuples. ;Jusqu'ici Dante est d*accord avec les papes, les- conciles et les plus grands saints du moyen-âge.) -^ Mais nous ne partageons nullement ses in-

(1) Voir saint Grégoire, saint Augustin. Boêœ et le ComvUo, paasiin. — Saint Thomas, Comment, tur saint PauU tome I, page 128; tome m. page 106. (Editio LeodU, Paris, chez Lagny.) — L'abbé Castan, docteur en théologie, Union de la religion H de la morale^ liv. m et IV.

(2) Consulter le Dictionnaire des conciles de Migne, tomes I et n, fKimai, douzième, treizième et quatorzième siècles. — Lire le chapitre xn de la Fie de saint Bernard, par Th. Ratisbonne ; la préface de la Fie de fot'jil Doaiiiitçue, par Lacordaire ; les Lettres de sainte Catherine de Sienne et sa Fie, écrite par Chavin de 3falan, par le bienheureux Raymond de Capoue et par le Père Capecelalro. — Voir aussi la Vie de saint Pierre Damien^ écrite par le Père Capecelatro de l'Oratoire de Naples. (Librairie Barbera, à Florence.) La préface de la Vie de sainte Elisabeth, par M. de Montalembert. — Voir la Lettre pastorale de Mgr Plantier sur saint Bernard et son livre de Considérât. , adressé au pape Eugène, tome II( des OEwores complètes, page 285.

Dans tous les temps, les auteurs chrétiens se sont clairement expliqués sur toutes choses, sans croire jamais causer du scandale aux fidèles ou du dommage à l'Eglise catholique.

Les peureux, a-t-on dit, sont les plus grands ennemis de l'Eglise; aussi, nous plaignons sincèrement ces honnêtes gens timides qui ne veulent jamais envisager en (ace certaines questions, certaines figures de l'histoire ecclésiastique et qui les cachent sous un voile épais dont ils ne voudraient pas même soulever les bords, craignant de découvrir des horreurs... Nous ferons donc observer à ces gens-là que de nos jours leurs prudence est inutile et que leurs précautions prévoyantes n'ont pas le moindre résultat. Sans eux, malgré eux, toutes les questions religieuses, même les plus délicates et les plus formidables, sont soulevées, agitées, tranchées d'une manière déplorable par des hommes qui se croient instruits et qui ne savent pas un mot de théologie.

Les questions d'histoire ecclésiastique, ignorées jadis du vulgaire, ont quitté depuis longten^is la retraite silencieuse des cloîtres et des académies. Elles sont dans les rues, sur les places publiques, dans les revues et les journaux, véritables carrefours de la littérature.

Ce qui est essentiel pour nous catholiques convaincus, c'est de savoir distinguer les doctrines et les hommes. La religion de Jésus-Christ, dont le centre est à Rome, traverse depuis dix-huit siècles le temps et l'espace, toujours une, toujours sainte, toujours animée par le soufQe des apôtres; mais

vectives, par trop gibelines^ contre Tintervention des pontifes romains dans les affaires temporelles des rois et des peuples an moyen-age »'.

Le leggi son : ma clii pou inaiio ad pssp?

Nulle : perô che '1 pastor che précède, Ruminer puô, ma non ha V unghie fesse.

Per che la gente, che sua guida vede Pure a quel ben ferire, ond'eir è ghiotta, Di quel si pasce, e più oltre non chiede.

Ben puoi veder che la mala condotta È la cagion che '1 mondo ha fatto reo, E non natura che in voi sia corrotta.

Soleva Homa, che'l buon mondo feo, Duo soli aver, che V una e V altra strada Facean vedere, e del mondo e di Deo.

L' un P altro ha spento, ed è giunta la spada Col pastorale : e P un colP altro insieme Per viva forza mal convien che vada (2).

{Purgatoire, ch. xvi, terc. 33 et suiv.)

les hommes qui se disent les disciples ou les représentants de cette religion divine ne sont pas toujours à la hauteur de leur sublime vocation. Les sacrements de ha/ptême et d'ordre ne conférant pas l'impeccabililé, ces hommes font parfois des chutes» môme des chutes graves; mais on aurait grandement tort de faire rejaillir sur toute une société religieuse la faute d'un ou de plusieurs de ses membres. l\ suffit d'avoir un peu de raison, de bon sens et d'équité naturelle, pour savoir et pour admettre que les fautes sont personnelles.

(1) Consulter le tome III de V Histoire ecclésiastique classique de Darras ; Pouvoir du pape au moyen-âge^ par M. X., directeur au séminaire de Saint- Sulpioe (Lecoffre) ; Blanc, Hist. ecclésiast. , tome II ; Traité du pape, par Joseph de Maistre ; Vie de saint Grégoire^ par Voigt ; Tableau des institutions et des mœurs au moyen-âge, par Frédéric Hiirter ; préface de lu Vie de saint Pie F, par M. le comte de Falloux; Histoire de Boni face VIII ^ par Luigi Tosti, tome n, livre VI, page 43, et surtout pages 436 et 437 (édition Vives) ; Défense de V Eglise, par l'abbé Gorini, tomes II et III. — Voir le respect de Dante pour Rome et le pontife romain dans le Convito (édition de Venise, page 200) ; de Monarchiâ (édition de Venise, page 96).

(2) Les lois existent, mais qui offre sa main pour elles? Le pasteur qui précède le troupeau peut ruminer, mais il u'a pas les ongles fendus.

C'est pourquoi toute la bande voyant son guide se nourrir des choses dont elle est gloutonne, s'en repaît et ne demande rien de plus. Tu peux bien voir que la mauvaise direction est la raison qui a ren<îu

Nous croyons, avec beaucoup d'auteurs graves et impartiaux, que, vu la barbarie de cette époque, vu l'ignorance générale et la rudesse des mœurs du cinquième au treizième siècle, cette intervention politique des papes dans le gouvernement des cités et des royaumes fut en général un très grand bienfait, malgré certains abus de pouvoir assez rares. Nous croyons même, avec un profond penseur protestant, que les rois et les peuples modernes auraient évité beaucoup de guerres sanglantes et de révolutions désastreuses si, dans certaines circonstances, ils avaient eu l'heureuse pensée de soumettre leurs différends à l'arbitrage du Saint-Siège.

Les commentateurs hétérodoxes de Dante se sont emparés avec bonheur de ce passage du chant xvi®, pour déclamer contre le pouvoir des papes au moyen-âge, et surtout contre l'abus qu'ils faisaient de leur autorité suprême. Userait donc temps d'être juste envers le Saint-Siège, et de replacer les événements du moyen-âge dans leur véritable jour. On a trop méconnu, je crois, le noble usage que les Souverains Pontifes faisaient de celle suprémalie civile^ que les peuples el le droit public de V Europe leur avait iiuensiblement conférée. On a mal interprété surtout la pensée éminemment catholique et chrétienne qui a toujours inspiré la politique des papes. Le but constant des Souverains Pontifes, aux douzième et treizième siècles surtout, le principe de leur ;résistance opiniâtre aux empereurs d'Allemagne, était la liberté de Rome,^de l'Italie et du monde entier. Qui ne le sait? (La liberté du monde est infailliblement compromise avec celle du chef spirituel des consciences.)

Le rêve de la papauté au moyen-âge a toujours été l'extinction de toutes les tyrannies ( princières ou populaires),

le monde coupable, el que ce ii'csl pas la nature qui est corrompue en vous.

Rome, qui améliora le monde, avait deux soleils, lesquels faisaient voir l'une el l'autre voies, celle du monde et celle de Dieu.

L'un des deux soleils a obscurci l'autre. Le glaive a été uni au bâton pastoral: aiïjsi joint? dp vivo force, l'un ot l'autre doivent mal s'accorder,

et Témancipation morale de tous les peuples soumis à son influence et à sa juridiction. Ses efforts constants tendaient à réconcilier entr'eux les rois de la chrétienté, pour les faire marcher à la croisade et préserver ainsi l'Occident de la barbarie musulmane et du despotisme oriental. En s'opposant ainsi à tous les oppresseurs de l'humanité, qui voulaient faire revivre le principe païen de la domination de la force, les papes travaillaient efficacement à l'avenir social de l'Europe; ils l'enfantaient au prix des plus vives douleurs et des plus poignantes anxiétés. Si les successeurs de Pierre avaient eu le malheur de succomber dans cette lutte de plusieurs siècles, c'en était fait de la liberté des peuples.... L'humanité pouvait s'apprêter à recommencer des siècles de servitude et de désolation

Dans ce terrible combat des deux puissances qui se heurtaient sans cesse (sacerdoce et empire), le Saint-Siège a toujours représenté ce qu'il y a de plus sacré et de plus permanent en ce monde : la religion, le droit, la vérité, le bien , la justice , la liberté des consciences et le vrai progrès (*).

Avec de tels éléments, malgré l'inégalité des forces mises en jeu, la papauté a constamment résisté avec gloire, et le poids du colosse allemand n'a pu l'écraser. La lourde épée tudesque est venue se briser contre la poitrine du successeur de Pierre, et l'égoïsme germain (dont Alighieri favorisait les aspirations sans le vouloir ), s'est vu forcé de se concentrer en lui-même pendant de très longs siècles (^).

(1) Consulter le Dictionnaire des papes^ édition Migne, préface.

(2) Quand on étudie sérieusement l'histoire du moyen-âge, oii no tarde pas à voir que les empereurs d'Allemagne n'ont jamais traversé les Alpes qu'avec des projets de conquête. A peine le blond chevalier teuton avait-il été élu empereur, qu'aussitôt la pensée d'être maître du monde, comme successeur de César, Tobsédait tout entier et excitait chez lui des idées proportionnées à cette gigantesque, mais trop imaginaire grandeur, que les guelfes lui contestaient en droit et que tous les gibelins sans exception lui refusaient en fait, quend ils le pouvaient sans crainte. Qu'importe? L'élu de YMle-

Dante parle donc le langage de la colère, du mensonge et de rinjnslice. qnand. oubliant re que rilalie etTEglise doi-

vft\l îi hi [>olitiqn^ aiiti-fii«lpsi(iie *h^< fian*^*. il >'**rvïe dans iiti mouveiaeiit d indignation :

Di' oggimai, che la Chiesa di Roma.

Par confondere in se dao re^menti, Cade nel fango, e se brntta e la soma (O.

fFurgatoire, ch. xvi, 1ère. 43.)

Ce qui le rend aveugle et injuste, c'est la douleur de se voir exilé de Florence par un parti que les papes croyaient devoir appuyer de leur influence, en vue du plus grand bien de la chrétienté, sans approuver toutefois tous les actes iniques, capricieux et arbitraires dont ce parti pouvait se rendre coupable à Florence ou ailleurs. ( Hélas ! à toutes les époques, les partis ont bien moins aimé la liberté que le pouvoir!!!).

Dans le quatrième cercle du purgatoire sont punis les paresseux, chez qui le désir du bien est resté sans effet (*). Leur supplice consiste en une course rapide, qui les emporte sans trêve ni repos. La nuit étant arrivée, Dante s'arrête, et Virgile lui démontre que, bonnes ou mauvaises œuvres, tout procède de Tamour, passion qui, bien ou mal dirigée, fait naître en nous des sentiments haineux ou aimants (3).

magne partait avec ses cavaliers rapacos; il voulait être couronné par le pape dans cette Rome dont il désirait la gloire. \\ voulait recouvrer les droits de l'empire usurpés par les tyrans et les républiques, ou plutôt U voulait les vendre à de meilleures conditions et faire entrer dans ses coflTres une partie de l'argent que l'industrie entassait dans les villes et qui était d'une rareté extrême dans les cours des princes. Il voulait recueillir sur son passage des acclamations et surtout le fodro impérial, tribut onéreux que le César germain avait le droit d'exiger de toutes les villes italiennes médiatement sujettes à son haut domaine.

(1) Dis dorénavant que l'Ëglise de Rome, pour confondre en elle les doux gouvernements, tombe dans la fange et salit elle el sa charge.

(2) Summ. tfieol, la 2», quest. 18-28; 2a 2aB, quest. 23-27 et quest 133 et 138. — Saint Thomas, Commentaires sur saint Paul, tome III, pages 21. 49 et 97. (Editio Leodii, Paris, chez Lagny.)

(3) Lire en e^^tier les remarquables Thèses de M. Charles Charaux sur la

Les affections haineuses ou mauvaises sont expiées dans les trois premiers cercles (orgueil, jalousie, colère). La négligence à poursuivre les bons effets des affections légitimes est punie dans le quatrième cerrle, où nous sommes.

Enfin, les affections du cœur, poussées à l'cxrè?, deviennent de^ vices qui sont punis dans les trois cercles supérieurs du purgatoire (avarice, gourmandise, luxure).

Né Creator né creatura mai,

Figliuol, fu sanz* amore (*), naturale, o d' animo : e tu 4 sai.

Lo naturale è sempre senza errore ; Ma P altro puote erra;* per malo obietto, per troppo, o per poco di vigore.

,Mentre eh' egli è ne' primi ben diretto, E ne' secondi se stesso misura, Esser non puô cagion di mal diletto :

Ma quando al mal si torce, o con piiî cura, con men che non dee, corre nel bene, Contra '1 Fattore adopra sua fattura.

Quinci comprender puoi, ch ' esser conviene Amor sementa in voi d' ogni virtute, R H' ogni operazion che merta pêne (-).

ipitrgatoire. rh. x:\ ii. len*. :»0 el siiiv.''

méthode morale el sur les principes de philosophie morale. (Paris, chez Durand; Grenoble, Faculté des lettres.)

({) Summ. tlieol.f la pars, quest. 27, art. 5; quest. 35, art. 2; quest. 60, art. 1, 2, 3, 4 et 5; U 2», quest. 75 et 77. Id., Opusc. 11^ quest. 45-48. — Aristote, Eth.^ ix. — Saint Denys l'Aréopagite, de Div. nom., iv. — Saint Augustin, de Civ. Dei, xiv; Doct. chr., i, 23; Nat. bon., m et xxiii. — Con^ vUo, 1, il ; ni, 2. — Boëce, Cons. phiL, livre II, fin. — Banqtiet et Timée de Platon. — Comment, de Proclus sur le premier Alcibiade. — Consulter aussi la Philosophie thomistique d'Antoine Goudin, traduite par le Père Bourard, 4* volume. *

(2) Mon fils, ni Créateur ni créature ne furent jamais sans amour, soit naturel, soit volontaire; tu sais cela.

L'amour naturel fut toujours exempt d'erreur, mais l'autre peut errer par trop ou par trop peu de vigueur.

Tant que cet amour est dirigé vers les biens premiers, ou se modère lui-

Quand l'euseigiiement ihé'jlyAiue. en France, aora subi l'heureuse transfonuaiioii i]ue lui souhaitent tous les esprits sérieux, cette théorie de Dante, sur l'amour perverti ou sur les sept péchés capitaux, aura certainement une place d'honneur dans tous les Traités de morale religieuse. Ce sera d'ailleurs revenir aux grands principes de l'Ange de l'école et de saint Augustin, qui ont profondément scruté le cœur humain et ses misères, l'un dans le quatorzième livre de la Cité de DUu^ l'autre dans la deuxième partie de la Somme Théologique, où il s'exprime ainsi : Quodlibet agens^ ex amore agit quodcumque agit, cùm ex intentione finis et boni opératur^^'. Quelques pages avant, saint Thomas, citant saint Augustin, avait dit : Malx sunt istx passioiies animx, si malus est amor. Bonx. si bonus (^^ .

Si les plus grands génies ont cru nécessaire d'approfondir la théorie des passions humaines et d'y consacrer plusieurs passages de leurs ouvrages, n'est-il pas regrettable qu'on ait supprimé un chapitre si important dans les théologies modernes. Il me semble qu'à notre époque, une pareille (nnis*

même dans son attachement pour les biens secondaires, il ne peat être l'oocasion d'un plaisir mauvais;

3fais quand il se tourne au mal, ou qn'U poursuit le bien avec pins oa moins d'ardeur qu'il ne faut, alors la créature agit contre son Créateur.

De là tu peux comprendre que l'amour est en vous la semence de tonte vertu et de toute œuvre qui mérite châtiment.

(t) Tout être libre fait par amour tout ce qu'il fait ; car il agit toujonis en vue du bien et de la fin. (Summ theot,, la 2«, quest. 28, art. 6, et U pars, quest, 20.

(2) Une passion est mauvaise quand l'amour qui en est le principe est mauvais. Elle est bonne, quand elle procède d'un amour légitime et bon. (Summ. tlieol., U 2». quest. 24, art. 2, concl. , et art. 109.)

Voir la Républ. de Platon, liv. VU, et son Banquet, tome YI de la tradudion de M. Cousin. — Philosophie de Platon exposée par M. .\. Fouillée, professeur à la Faculté de Bordeaux, pattim. — Philotophie de Malebranche exposée par M. Ollé-Laprunc, professeur au lyccc de Versailles, tome I, ch. iv et vni. — Conférences de Toulouse, par le Père Lacordaire, surtout la deuxième. — Consulter aussi les ouvrages des docteurs Âlibert, Frédault et Bélouino, sur les Passions^ et le ch. vi de l'excellent opuscule de M. Gbaraux, sur les Principes de la philosophie morale. (Paris, chez Durand, rue Gujas, 9.)

sion est très fâcheuse, car, depuis la lin du dix-huitième siècle, il existe en France des erreurs graves et même capitales sur la nature des passions, leur origine et leurs effets.

La plus désastreuse, néanmoins, de toutes ces théories sensualistes, est celle qui consiste à nier le mal que ces passions renferment, quand on ne les soumet pas à l'empire de la raison et de la foi. Dante insiste donc ici avec énergie sur ce point capital de la morale chrétienne, et voilà pourquoi le dix-septième chant du Purgatoire a un caractère d*importance et d'utilité que personne ne contestera.

Pour être complet sur ce sujet éminemment pratique, le poète ajoute que tout amour qui veut rester honorable et vertueux doit chercher un objet digne de lui et capable de le ramener à Dieu, son principe et sa fin. Le Créateur, en effet, ne veut pas que nous nous laissions aller à toutes les impressions premières, mais il nous a donné la raison pour que nous sachions discerner les affections coupables des affections vertueuses (0, et supposé qu'un mauvais sentiment naisse tout à coup dans l'âme, nous avons toujours le pouvoir de le réprimer, grâce au libre arbitre qui préside à tous

(t) Summ. tJœoL, la 2», quest. 8, 9, 10, 13, 14 et 15; quost. 114, art. 1. — Saint Augustin, de CivU, Dd, v. — Aristote, de Anima, m; Eth.^ i. — Consulter sur ces matières importantes le livre H do la Summajuris naturalis universit écrit par M. Bonsa, de Nice, chanoine et professeur de philosophie à Perpignan sous Mgr Gerbet. — Voir les livres philosophiques de M. Charles Charaux, professeur à la Faculté do Grenoble.

Les savantes dissertations qui remplissent la canticà du Paradis et les derniers chants du Purgatoire sont une polémique ardente et vigoureuse contre les principales erreurs du moyen-àgc. Dante, indigné contre les sophistes de son temps, qui légitimaient toutes les affections du cœur humain, n'hésite pas à les couvrir do honte, en les appelant des aveugles et des insensés. Comme on le voit, la philosophie de l'attrait n'est pas neuve. Au treizième siècle, avec l'hérésie de l'Evangile éternel, on proche la réhablUtalion de la chair, le règne de l'amour et de la jouissance. Sachons que nos pères ont traversé les mêmes luttes que nous, et accoutumons-nous à considérer dans le passé les périls du présent, afin de porter un regard plus ferme sur l'avenir.

(OZANAM

nos consentements, et qui est ainsi le premier, principe de nos mérites et démérites.

L'animo, ch ' ô creato adamar presto, Atl ogjii oosH è mobilf» cIhî piar,o.

Tusto clio (lai |>ia«pi'0 in atto <• (l<'siu.

Oj'ti puotR apparer quant'r nascosa La veritade alla gente, ch ' avvera Giascuno amore in se laudabil cosa :

Perocchè forse appar la sua matera Sempr' esser buona ; ma non ciascun segno E buono, ancor che buona sia la cera.

Onde venga io intelletto uomo non sape, E de' primi appetibili P affetto ;

Che sono in voi, si corne studio in ape Di far lo mêle : e questa prima voglia Merto di Iode o di biasmo non cape.

Or perché a questa ogni altra si raccoglia, Innatav' è la virtù che consiglia, E delV assenso dé' tener la soglia.

Quest' è 4 principio la onde si piglia Gagion di meritare in vol, secondo Che buoni amori, o rei accoglie e viglia.

Color. ehe ragrionamlo andaro alfondo.

S" accoiser d'esia imiala Jiberlate :

Perù inoralità Jasciaro almoiido.

Onde pognam che di necessitate Surga ogni amor, che dentro voi s'accende ; Di ritenerlo è in voi la potestate.

La nobile virtù Béatrice in tende Per lo libero arbiltrio (*).

(Purgatoirey ch. xviii, terc. 7 et suiv.)

(l) Le cœur qui esL créé propre à aimer s'élance vers .toute chose qui lui plaît, ausâitôt qu'il se sent touché par l'attrait du plaisir.

Or, tu peux voir combien la vérité est cachée à ceux qui affirment que tout amour est en soit une chose louable.

Peut-être parce que sa matière leur semble toujours bonne ; mais toute em" preinte n'est pas bonne, encore que bonne soit la cire.

D'où vient l'intelligence, l'homme ne le sait pas, non plus la pente de ses

Les principes tliéologiques exposés par Dante, dans ces premiers vers du dix-huitième chant, sont d'une importance capitale 0). C'est ici, nous osons le dire, le fondement du christianisme et de toute la morale évangélique. La précision, pour ainsi dire mathématique, qu'il met dans l'énoncé de sa thèse sur le libre arbitre, prépare de loin la solution des plus grandes difficultés de la théologie ascétique.

Ainsi donc, l'amour, considéré en lui-même et comme simple mouvement de l'appétit irraisonnable, ne présente ni bien ni mal moral. On l'appelle alors l'amour naturel, car il a pour objet le bien en général ( ce qui est dans la nature de tous les êtres)... Omnia bonum appetunt (2).

Mais si la volonté intervient et réagit sur les premières impressions, l'amour devient raisonnable ^3) et s'appelle dilection W, parce qu'il suppose une élection préalable entre le bien et le mal. Or, cette élection, supposant le libre arbitre (*), donne lieu naturellement au mérite ou au démérite,

premiers appétits, lesquels sont en nous, comme dans l'abeille la passion de faire du miel, et cette première volonté ne mérite ni blâme ni louange.

Or, pour que tout dérive vers cette première volonté, en vous est née la vertu qui conseille (la raison) et qui doit se tenir sur le seuil du consentement.

La raison est le principe d'où vous tirez occasion de mériter, selon qu'elle accueille ou repousse les bons ou les coupables amours.

Les sages qui, en réfléchissant, sont parvenus au fond des choses, ont reconnu cette liberté innée, ils ont laissé au monde la morale.

Donc, supposons que tout amour qui s'allume en vous surgit de nécessité, en vous aussi est le pouvoir de le réprimer.

C'est la noble vertu que Béatrix appelle le libre arbitre.

(1) Pour se faire une juste idée de la psychologie de Dante, qui est celle de saint Thomas d'Aquin, nous conseillons la lecture des pages 188-196 du deuxième volume des Commentaires du roi Jean de Saxe sur la Divine Comé^ die. Ce passage est intitulé : Skizze der psychologie des Thomas von Aquino zu gesang xvi-xvm des Purgatoriums. Jean de Saxe, qui se cache sous l'anonyme de Philaletès^ renvoie aux questions 6, 28 et 84 de la la 2œ.

(2) Saint Denys l'Âréopagite, de Div. nomin., ch. iv.

(3) Summ theol., la 2œ, quest. 26, art. 1.

(4) Id., la 286, quest. 26, art. 3.

(5) /d., la 2œ, quest. 13, art. 6.

selon qu'elle est conforme ou non aux lumières de la droite raison (^K \

Dante, étonné lui-même de la profondeur et de Tenchalnement de ces propositions, semble vouloir en faire hommage aux deux grands docteurs qui les lui ont inspirées, quand il s'écrie en terminant :

Golor, che ragionando andaro al fonde, S'accorser d'esta innata libertate (2).

(Purgatoire, ch. xviii, terc. 23.)

Grâce à eux, ajoute-t-il, il y a encore une morale dans le monde, et les systèmes matérialistes ou épicuriens n'ont pu prévaloir dans les écoles :

Perô moralità lasciaro al monde (3).

(Purgatoire, ch. xvm, terc. 23.)

Ce qui prouve qu'à la base de toute théologie morale et ascétique doit se trouver une réfutation solide et approfondie des théories sensualistes qui mènent droit au fatalisme (^)«

Les avares et les prodigues, qui sont punis au cinquième cercle, rampent sur leur poitrine ('*), les mains et les pieds liés, forcés de regarder la terre, où ils eurent toujours les yeux attachés pendant leur vie. L'un d*eux se fait connaître à Dante ; il lui apprend qu'il est le pape Adrien V (1276), dont l'âme fut d'abord trop attachée aux biens de ce monde, jusqu'à ce que, détrompé enfin des illusions de la vie, il n'eut plus d'amour que pour le ciel et ses impérissables trésors. Dante, en excellent catholique, s'agenouille avec respect devant une si haute majesté, et comme il commençait à

(1) Summ. theol, la 2œ, quest. 14.

(2) Les sages qui, en réfléchissant, sont parvenus du fond des choses, ont reconnu cette liberté innée.

(3) Et ils ont laissé au monde la morale.

(4) Voir V Apologie du christianisme, par Hettinger, tome I, ch. m et iv.

(5) Summ. theol, 2a 2», quest. 117, 118, 119. — Saint Thomas, Comment, sur saint Paul, tome I, page 355; tome II, pages 337, 338, 437; tome III, pages 113, 395. (Editio Leodii,)

parler^ le pape l'interrompt de suite par ces mots : « frère ! relève-toi. Ne t'y trompe point. Je ne suis avec toi et tous les autres que le serviteur d'une même puissance. »

Hispose. Non errar : conservo sono Teco e con gli altri ad una potestate (<).

(Purgatoire^ ch. xix, terc. 45.)

Quel contraste entre l'ancien état d'AdrienV, issu des Fieschi et des comtes de Lavagne, et son état présent, si digne de compassion. Naguère, c'était l'orgueil des grandeurs humaines, et maintenant, c'est l'égalité de la tombe.

« Retire-toi, ajoute l'ombre; je ne veux pas que tu m'arrêtes davantage, car ta présence gêne mes pleurs et m*empêche de verser les larmes qu'exige ma satisfaction. »

Vattene ornai : non vo' che più t' arresti ; Ghè la tua stanza mio pianger disagia. Gdl quai maturo ciô che tu dicesti W, (Purgatoire, ch. xix, terc. 47.)

Ce mort illustre a laissé sur la terre une famille riche et puissante.

En quoi cela le touche-t-il ? De ceux qui furent ses proches, aucun ne vient présentement à son secours, aucun ne l'aidera de ses prières ï^), si ce n'est peut-être sa nièce Alagia, bonne de soi, pourvu que l'exemple des Fieschi ne la rende pas mauvaise.

E questa sola m'è di là rimasa W.

(Purgatoire, ch. xix, terc. 48.)

Elle seule m*est restée la-bas ! Quelle tristesse dans ce mot simple et bref, qui termine lé récit du pape comme la vie se termine par la solitude, le sileijice et le vide !

(1) Gomme toi et les autres, je suis serviteur de la même puissance.

(2) Maintenant, va-t'en : je ne veux pas que tu t'arrêtes davantage, car ta présente empêche les pleurs avec lesquels je mûris la satisfaction dont tu as paire.

(3) Saint Thomas, Comment, sur saint Paul, tome I, page 526. (Ed, Leodiù)

(4) Elle seule là-bas m'est restée.

Au moment où les deux voyageurs vont quitter le cercle des avares, le mont tremble comme s'il s'écroulait, et de toutes parts retentit ce chant de triomphe et de joie : Gloria in excelsis Deo !

Ce tremblement du mont annonce la délivrance d'une âme. Celui qui vient d'être arraché au lieu de l'expiation par la miséricorde divine est le poète Stace, avec lequel les deux pèlerins poursuivent leur route, eil conversant. Désormais Tauleur de la Thébaïde ne quittera plus le protégé de Béatrix, jusqu'à la fin du purgatoire.

En montant au sixième cercle, où s'expie le péché de gourmandise (*), Stace raconte comment il devint chrétien sous l'influence des vers prophétiques de Virgile et par la fréquentation des martyrs sous le règne de Domitien. Tout à coup, un arbre mystérieux se présente au milieu du chemin, et interrompt l'entretien des trois poètes. Cet arbre est chargé de fruits doux et odorants. Une eau fraîche jaillit sur ses branches, à travers lesquelles une voix se fait entendre. Elle défend à tout mortel de s'approcher et célèbre en même temps d'anciens exemples d'abstinence et de sobriété, tirés de l'histoire profane, de FAncien et du Nouveau-Testament.

Des ombres maigres et livides errent aux environs. L'aspect et l'odeur des fruits, la fraîcheur du ruisseau font naître en elles une faim et une soif dévorantes qu'elles nepeufvent satisfaire. Quand les trois illustres voyageurs ont fini de parcourir le cercle où s'expie la gourmandise (*), un ange éblouissant de lumière descend du ciel, pour effacer un stigmate du péché sur le front du poète, et lui indiquer en même temps le chemin qu'il faut suivre pour pénétrer dans le septième et dernier cercle du purgatoire.

En lisant cette canticà^ on aime à rencontrer presqu'â chaque instant une de ces radieuses figures d'anges que le

(1) Summ, theol, 2a 28e, quest. 148, 149, 150, 155, 156. — Saint Thomas, Comment, sur saint Paul^ tome I, pages 227, 252, 257 ; tome U, page 54. (2)Id.j tome I, page 251.

poète multiplie à dessein sur les pas des élus et des prédestinés, pour nous montrer d'une manière visible les salutaires effets de cette protection que la'divilie Providence exerce sur eux pendant leur terrestre pèlerinage, protection qui les préserve des embûches du démon et qui les fortifie contre toute défaillance dans le rude sentier de la perfection (0.

Cette croyance aux anges gardiens, dit Gjlinguené, est une des plus agréables et des plus poétiques de notre foi ; une de celles qui démontrent le mieux comment la beauté accompagne toujours la vérité dans les œuvres de Dieu. De tous les poètes profanes, Dante a été le plus éloigné de la matérialité et le peintre le plus expressif des œuvres de Dieu, soit dans l'ordre dé la nature, soit dans Tordre de la grâce (*).

Dante, occupé dp ce qu'il vient de 'voir dans le sixième cercle, voudrait apprendre comment les âmes, qui n'ont aucun besoin de se nourrir, peuvent éprouver la maigreur et la faim, c'est-à-dire il voudrait savoir la nature de l'âme, sa manière d'être et sa destinée, quand le lien corporel est rompu par la mort (grands problèmes qui n'ont jamais laissé de repos à la pensée, surtout au moyen-âge). Cette fois, ce n'est plus Virgile ou la seule raison humaine qui va répondre, mais Stace, poète devenu chrétien, qui résoudra cette difiicile question, dont le développement exige la connaissance de ce qu'il y a de plus ardu, de plus épineux et de plus subtil en médecine, en philosophie expérimentale et en théologie C^).

La mission de Virgile, qui finit, et celle de Stace, qui com-

(t) Summ. theoL, la pars, quesf. 110, 112. Saint Thomas, Comment, sur saint Paul, tome I, pages 169, 247.

(2) &umm. theoL, U pars, quest. 50, 62. — Id., Op. II, quest. 75 ; Op. XV.

(3) Voir saint Thomas, Swmm. conlr. gent., liv. H, quest. 56, 72, 79, 90. Summ. theol., la pars, quest. 75, 70, 77, 89, 90, 118, 119; suppl. quest, 70. 1(1., Opusc, XLII, de potentils animée, tome V (éd. Vives). Id., Comment, sur saint Pauly tome II, page 44 (edilio Leodii) . — Consulter aussi la Philosophie *de saint Thomas, par Goudin, traduction de Bourard, tome II, 4* partie, pages 374-658; tome IV, page 394.' La Philosophie scolastique exposée et défendue par le Père Kleutgen, tome IV, ch. i-v. Du Composé humain^ par le père Liberalore (Lyon, Briday). La Vie dans Vesprit et dans la matière, i^s^v

mence, ont pour but de nous apprendre que nous touchons presque au pur domaine de la Foi représentée par 3éatriz. Pietro di Dante, un des meilleurs commentateurs de son père, prend bien soin de nous en avertir : Undè quùm sit hoc y videtur passus potiùs fidei et moralitatis quàm humarue rationîs. Ideà Virgilius^ id eit^ philosophia rationalis committit hoc Statio poetx christiano vel phMosophi» morali^ ut hoc décidât î^). Bennassutti semble traduire ces paroles, quand il dit : Stasio diventa corne un anello di congiunzione tra la ragiotie è la rivelazione.

Donc, même quand Virgile aura disparu pour toujours (*), Dante ne sera pas totalement délaissé, car Stace restera avec lui jusqu'à la fin du trente-unième chant, pour ne le remettre qu'entre les mains de la divine Béatrix, image de la révélation, vers laquelle semblent aboutir tous les poètes et tous les philosophes de Tantiquité i^K

Le flambeau de la raison humaine ne pouvant plus suffire à Virgile dans ces difficiles matières, Stace va éclaircir par une exposition savante et par d*ingénieux exemples comment les âmes séparées du corps peuvent être sensibles au plaisir ou à la douleur :

Se t'ammentassi, coma Meleagro Si consumé al consumar d*un tizzo.

Non fora, disse, a te questo si agro :

E, se pensassi corne al vostro guizzoL.

Guiza dentro allô specchio vostra image, Giô chepar duro, ti parrebbe vizzo W, (Purgatoire^ ch. xxv, terc. 8.)

le Père Méric, de l'Oratoire. Thèse sur GuUlaufMde Champeattx ^ch, iv et vi^ chez Didier.

(1) Les questions qui vont être agitées désormais dépendant plutôt de la foi que la raison, Virgile, symbole de la philosophie rationnelle, se fait un devoir d'en soumettre la décision au poôte Stace, qui représente ici la philosophie chrétienne.

(2) Chant xxx.

(3) Bossuet, Hist. unw. Nicolas, Études sur le Christ^ tome I. La Bible sans la Bible, par l'abbé Guenot. Martinet, Théol. dogm., tome I. Apol. du christ., par Hettinger, tome II, ch. xi. Laforôt, Dogmes cathoUques, \i^. X.

(4) Si tu te rappelles comment Méléagre se consumo^à'^ mesure que se coi|^

Après une soixantaine de vers élégants sur la reproduction de rhomme et sur le développement successif de la vie végétative, sensitive, animale et intellectuelle, Stace revient aux comparaisons pour mieux exprimer sa pensée.

£ perché meno ammiri la parola, Goarda'l caler del sol che si fa vino, Giunto all'umor che dalla vite cola.

Tosto che il luogo li la circonscrive, La virtù informativa raggia intorno Cosi, e quanto nelle membra vive.

E come V aère, quand *è ben piovorno, Per ràltniiraggio che'n lui si riflette, Di divers! color si mostra adorno;

Gosi P aer vicia quivi si mette In quella forma, ched in lui suggella Virtualmente P aima che ristette.

* £ simigliante poi alla fiammella, Ghe segueU fuoco là'vunque si muta, Segue alk) spirto sua forma novella.

Perocchè quindi ha poscla sua panita, È chiamat' ombra : e quindi organa poi Giascun sentire insino alla veduta (0.

(Purgatoire^ ch. xxv, terc. 36 et suiv.)-

Voici maintenant, en quelques mots, le résumé de toute

sumait un tison, cela, répondit-il, ne te serait pas si aigre à comprendre.

£t si tu réfléchissais comme en faisant votre image glisser, elle glisse dans le miroir, ce qui te parait dur te paraîtrait mou.

(1) Et afin que tu sois moins étonné de mes paroles, considère la chaleur du soleil, laquelle devient vin si elle s'unit à l'humeur qui coule de la vigne.

Aussitôt que ce lieu l'enferme, la vertu informât! ve rayonne tout autour, de même et tout autant que lorsqu'elle vivait dans ses membres.

Et comme, lorsqu'il est pluvieux, l'air, par l'effet des rayons du soleil qui s'y réfléchit, se montre orné de diverses couleurs;

Ainsi l'air d'alentour prend la forme que lui imprime virtuellement l'âme qui s'y est arrêtée.

Et semblable à la flamme qui suit Iq feu dans tous ses mouvements, la forme nouvelle va toujours suivant l'esprit.

Enfin, comme c'est do cette forme que l'âme tient son apparence, elle est nommée oinbr^; ensuite elle organisa chacun des sens, jusqu'à celui d« la

TUf,

la théorie de Dante sur Tétat de Tâme pendant la vie et après la mort. « Notre âme, dit-il, est à la fois une dans son essence et complexe dans ses opérations. En tant que raisonnable, elle émane directement de Dieu, dont elle est le

souffle. »

Lo Motor Primo a lui si volge lieto Sovra tanta arte di natura, e spira Spirito nuovo di virtù repleto (*).

(Purgatoire, ch. xxv, terc. 24.)

MaisoutreTélément divin, notre âme possède encore un élément humain très actif, qu'elle s'est identifié au moment où le corps a été pleinement formé dans le sein maternel :

Che ciô che truova attivo quivi tira In sua sustanzia : e fassi un' aima sola.

• Che vive e sente, e se in se rigira W, (PurgcUoirCy ch. xxv, terc. 25.)

Cet élément humain, actif et très subtil, a été puisé au cœur paternel, avec le sang qui doit servir à la génération, et il a une vertu essentielle qu'il conserve après s'être confondu avec Tâme : cette vertu s'appelle informative (virtus informativa).

Elle donne à tout l'organisme sa forme et son exquise sensibilité (3).

Appliquée à l'embryon, cette force latente produit et façonne les membres ainsi que les autres parties du corps; mais eUe a par eUe-môme et indépendamment de la matière tant de puissance et d'énergie, qu'après la mort elle peut communiquer à l'âme séparée une certaine forme qui la rend capable de sentir. Faute de matière, cette forme humaine n'est qu'une ombre, une simple apparence ; mais

(1) Le Premier Moteur se tourne joyeux vers ce chef-d'œuvre de la nature, et lui inspire. un esprit nouveau tout rempli de vertu.

(2) Cet esprit unit à sa substance ce qu'il trouve là d'actif, et il s'en formç une seule àme qui vit, qui sent et qui se retourne sur elle-même.

(3) Summ. theol.^ la pars, quest. 118, art. |-3.

cette ombre est sensible, parce que la faculté de sentir est inhérente à ce principe vital et plastique, puisé, comme on Ta vu, au cœur paternel, au foyer même de la sehsibilité.

Or si spiega, figliuolo, or si distende La virtù, ch' è dal cuor del générante, Dove natura a tutte membra intende (0.

(Purgatoire^ ch. xxv, terc. 20.)

Ainsi donc, comme végétative et sensible, l'âme, quoique dégagée du corps, voit rayonner autour d'elle la vertu informative, de la même manière et avec la même proportion que dans les membres où elle vivait :

Tosto chè il luogo li la circonscrive, La virtù informativa raggia intorno Cosî, e quanto nelle membra vive (*).

(Purgatoire, ch. xxv, terc. 30.)

Coriime raisonnable, l'âme conserve aussi ses plus hautes facultés, telles que la mémoire, l'intelligence, la volonté, qui ne peuvent s'éteindre et qui sont plus énergiques que jamais dans leurs opérations respectives.

Memoria, intelligenzia e volontade In atto, molto più che prima, acute (3).

(Purgatoire, ch. xxv, ter. 28.)

Et voilà comment, sans nuire à l'unité de l'âme ( comme l'avait fait Averroës, en distinguant l'âme sensible de l'âme intellective), Dante, fidèle écho des saints Pères et de la scolastique, nous explique l'état d'une âme séparée de son corps et conservant toute sa sensibilité, sans avoir besoin d'organes.

Saint Augustin et Origène se sont débattus longtemps

(1) Tantôt s'élargit, mon cher fils, taiitôl se modèrô la vertu qui procède du cœur du père, et d'où la nature fait dériver tous les mcmhres.

(2) Aussitôt que ce lieu l'enferme, la vertu informalive rayonne tout autour, de même et tout autant que lorsqu'elle vivait dans ses membres.

(3) La mémoire, rintcUigence et la volonté ont, dans leur action, plus i|e subtilité qu'auparavant,

contre cette dii&culté, et ont fini par reconnaître que Tâme, après la mort, peut avoir la similitude d*un corps et de tous les membres corporels, puisqu en songe elle se voit aller, venir, s'asseoir, marcher, ce qui ne peut se faire sans posséder au moins la similitude d'un corps.

Quant à saint Thomas d'Aquin, il est plus sévère: dans la soixante-dixième question de son supplément, article 1^^ il ne veut point que l'âme séparée conserve les puissances sensitives, si ce n'est comme la racine contient l'arbre et le principe ses développements, de manière à pouvoir un jour déployer encore au dehors ces puissances animales et végétatives, si elle est de nouveau réunie à un corps.

On peut donc dire que Dante, pour donner plus de vie à la poésie, s'est fait une opinion moyenne. Il emprunte à saint Thomas la notion de l'âme séparée, qui recueille ses puissances intellectuelles plus actives que jamais. D'un autre côté, comme poète et enfant du moyen-âge, il emprunte à Origène et à saint Augustin la notion de l'on^bre et du corps subtil (4).

Quoique certains points de la thèse de Dante sur les âmes séparées soient très obscurs, très incertains et partant très discutables, remercions-le cependant d'avoir réservé, dans son poème, une si large place à la formidable question de notre destinée future, question toujours ancienne et toujours nouvelle, qui, de tout temps, a donné lieu aux plus irritantes controverses. Remercions-le aussi d'avoir écrit, contre Averroës et les épicuriens de son temps, ces beaux vers cités

(1) Il poeta dà moto a quel corpo che 1' anima s' è formato d' aère, mediarUe la virtù formativa; e per farci intendere com' egli aecondi i tnoti deir anima, reca la similitudino délia fiaramella che va ovunque si muove il suo jfuoco cïie la gonorô. Corne il fuoco ha per corpo la fiammelia, cosi il nuovo spirito ha per corpo l' aère : e come. non è il fuoco che segue la fiammelia, ma la fiammelia che segue il fuoco, cosi non è lo spirito che segue il corpo aereo, ma il corpo aereo che segue lo spirito. Precisamente come avviene auche dei vivenli, nei quali ô 1' anima quella che si muove, e che si tr9t 4ietro il suo corpo. (Bennassutti.)

plu9 haut et que Varchi se glorifie d'avoir lus et relus mille fois avec un indicible plaisir :

Apri alla verità che viené, il petto; £ sappi che si tosto, corne al feto L'articolardel cerebro èperfetto,

Lo Motor Primo a lui si volge lieto Sovra tanta arte di natura, e spira âpirito nuovo di virtù repleto,

Che ciô chè truova attivo quivi tira In sua sustanzia : e fassi un* aima sola, Che vive e sente, e se in se rigira (0.

{Purgatoire^ terc. xxv, ch. 23 et suiv.)

Après avoir ainsi devisé sur le profond mystère de la destinée humaine, les trois poètes arrivent au septième et dernier cercle du purgatoire, où les âmes, dans le feu et la soif, expient le péché de luxure (*). Des chants, qui partent du sein des flammes, en faisant Téloge de la chasteté, apprennent au poète que c'est en ce lieu qu'est puni le vice contraire. Dante retrouve là plusieurs poètes de son temps, et un célèbre troubadour provençal qui se recommande à ses pri^recL

Or se tu hai si ampio privilégie, Che licito ti sia Tandare al chiostro, Nel quale è Cristo abate del Collegio,

Fàgli per me un dir di Paternostro Quanto bisogna a noi di questo mondo, Ove poter peccar non è più nostro (2).

(Purgatoire, ch. xxvi, ter. 43 et 44.)

Le poète florentin a traversé tous les cercles du purgatoire,

(1) SiEu;he que sitôt que dans le fœtus l'articulaire du cerveau est achevé, Le Premier Moteur se tourne joyeux vers ce chef-d^œuvre de la nature, et

lui inspire un esprit nouveau tout rempli de vertu ;

Cet esprit unit à sa substance ce qu'il trouve là d'actif, et il s'en forme une seule âme qui vit, qui sent et qui se retourne sur elle-môme.

(2) Maintenant, si tu as un si ample privilège, qu'il te soit permis d'entrer dans le cloître où le Christ est abbé du collège ;

Dis-lui pour moi du Pater noster tout ce qui est uécessaire <j|£^ns ce monde où nous n'avons plus le pouvoir de pécher.

sans y être retenu en punition de ses fautes passées, mais il paraît qu'il n'avait pas toujours su préserver sa vertu des séductions du monde, puisqu'avec une bonne foi admirable, ramant passionné de Gentucca et de beaucoup d'autres se condamne ici lui-même à une purification spéciale, au milieu de ces flammes ardentes qui brûlent sans consumer.

Qui puote esser tormento, ma non morte (0.

(Purgatoire^ ch. xxvu, terc. 7,)

Virgile Tencourage, en l'assurant que ce feu purificateur est le seul obstacle qui le sépare encore de la céleste Béatrix, c'est-à-dire de la contemplation des choses célestes et divines ï*).

Soutenu par ses deux amis, Stace et Virgile, Dante se décide à franchir ce pas difficile, et il est reçu à la dernière porte du purgatoire par un ange du ciel, qui lui dit avec un doux sourire : Venite, benedicti patris mei ! (Venez, les bénis démon père!) i^)

Ici, le chemin, quoique toujours escarpé, cesse d'être tortueux(*). Ils s'arrêtent pourtant quelques heures, afin d'attendre le lever du soleil (s). Dante, endormi, voit en songe ce qui lui arrivera le lendemain : une figure symbolique lui apparaît, comme type de la vie active(^), au milieu du paradis terrestre. C'est Lia, occupée à cueillir des fleurs et à tressser une élégante guirlande (bonnes œuvres). Lia lui parle de ses goûts laborieux et ajoute que Rachel, type de la vie contem-

(1) Ici on peut trouver un tourment, mais non la mort.

(2) Saint Thomas, Opusc. III ^ quest. 9. •

(3) In ministerium missi angeli proptcr eos qui haereditatem capient salutis. (Hebr.yi, 14.)

(4) Fin de la voie purgative, derniers efforts de la volonté, qui renonce au mal pour toujours.

(5) Splendeurs de la voie illuminalive qui commence.

(6) Summ. theoL, 2a 2œ, quest. 181.

D'après Pielro di Dante, Lia simboleggia la vUa attiva. D'après saint Augustin, Liaoperatur, Rachel requiescit. fConsid. evang.^ liv. I, viu.) Voir aussi Epist. I de saint Grégoire le Grand, § 5.

plative ^*^, ne se trouvera qu'au ciel, assise vis-à-vis le miroir mystique (2). '

' Lei lo vedere, e me l'ovrare appaga (3).

(PurgcUoire, ch. xxvii, terc. 36.)

a Ce noble langage de Tépouse de Jacob, -dit Ozanam, signifie qu*il y a pour Thomme deux destinées ici-bas : Tuiie . active, où il s efforce d'opérer lui-même ; Tautre contemplative, où il considère les opérations de Dieu et de la nature. La vie active, en développant la volonté de Fhomme, le conduit à un premier degré de perfection, et la conscience qu'il a de cette perfection obtenue lui donne une première mesure de bonheur (paradis terrestre ). Mais la vie contemplative est la meilleure part, puisqu'elle consiste dans l'exercice de la faculté la plus excellente, l'intelligence. Or, l'intelligence bornée de l'homme ne saurait parvenir ici-bas à son exer-

cice le plus complet, qui est de contempler Dieu, l'Etre sou-

verainement intelligible. Donc, la fin vraiment dernière, la vraie perfection, le vrai bonheur de l'homme ne se trouvent pas en ce monde, mais seulement au paradis et dans ces régions bienheureuses que Dieu habite avec ses anges et ses. saints (*).» Ainsi préparé par Lia, aux nouveaux spectacles qui l'attendent, Dante se réveille au point du jour et, plein d'ardeur, il vole plutôt qu'il ne monte, en franchissant les derniers degrés de la sainte montagne, symbole de la perfection et de ses degrés (^).

Virgile, ou la raison humaine, ne pouvant discourir d'une manière exact^. sur l'état d'innocence (qui appartient au monde surnaturel), avoue franchement ses doutes, ses ignorances, ses incertitudes touchant cet important sujet, que les

(1) Swmwi. theol.^ 2a 2», quest. 180.

(2) Id.y la pars, quest. 34 et 35.

(3) EUe, c'est voir; moi, c'est agir qui me contente.

(4) Summ. theoL, 2a 2œ, quest, 179-182.

(5) Faciliter aequitat quem gratia Dei portât. (Imitation de Jésus-Christ.) — Voir Summ. theoL, la 2œ, quest 109-113.

mythologies païennes n'ont fait qu'obscurcir. Il annonce donc solennellement à Dante qu'il va l'abandonner à ses propres forces dans les hautes régions de la foi, où la philosophie païenne n'a jamais pu pénétrer. Les adieux de Virgile sont graves et dévoilent parfaitement le sens allégorique de ce merveilleux pèlerinage.

« Mon fils, dit-il, après avoir visité le feu qui finit et celui qui n'aura jamais de fin, tu es arrivé en un lieu où par moimême je ne vois plus rien. Je t'ai mené jusqu'ici, par Teffort de l'art et du génie; prends désormais pour guide ton jugement droit et sain. Tu es au bout des chemins étroits, tortueux et escarpés. Fais usage de ton libre arbitre jusqu'à l'arrivée de la Sainte qui m'avait envoyé vers toi. Ton intelligence étant droite et pure, ce serait mal fait de ne point agir selon ton jugement. Je té remets le sceptre en main ; sois désormais ton seigneur et maître ».

Libero, ptritto, sano è lo tuo arbitrio ; E fallo fora non fare a suc senno ; Per ch'io te sopra te corono e mitrio (0.

(Purgatoirey ch. xxvii, terc. 47.)

En adressant à Dante de si consolantes paroles, Virgile veut lui dire qu'il a pleinement reconquis la justice originelle, et que sa réhabilitation est achevée, grâce aux moyens de salut qu'il a employés : défiance de lui-môme, confiance en Dieu, en Marie et aux saints; méditation des fins dernières de l'homme ; correspondance à la grâce; prière, sacrements, expiations, bonnes œuvres, ministère de TÉglise, obéissance absolue à ses guides spirituels W.

A l'heure qu'il est, le protégé de Béatrix est dans cet heu-

(1) Ton libre arbitre est droit et sain, et ce serait faillir de ne point faire selon ton jugement;

Donc, te plaçant au-dessus do toi, je te couronne et te mitre. Voir Conférences de ToiUouse, du Père Lacordaire, surtout la quatrième. — Imitation de Jésus-Christ, liv. III, ch. un, n' 2.

(2) Voiries fruits de l'obéissance. Summ. theoL^ 2a 2»» quest. 104, 105.

reux état d'iunoceuce et de liberté morale auquel l'apôtre saint Paul fait si souvent allusion dans ses Epitres : Ubi spiritus Domini, ibi libertas (*). A servitute vocali estis in libertatem glorix filiorum Dei (*). Liberavit me Dominus ab omni opère malo (3).

Celui-là seul peut se dire complètement libre, qui a secoué le joug du péché et comprimé en lui les mouvements tumultueux des passions. C'est alors seulement, dit saint Thomas, que l'homme est dans Tordre; car, dans cet heureux état de perfection, la raison est soumise à Dieu, et ses appétits le sont à la raison. En un mot, il redevient tel qu'il était au sortir des mains du Très-Haut (♦), et dans sa conscience en paix, il ressent des joies ineffables C^^), qui lui rappellent son trop court séjour en Eden : Beatiludinem hujus vitx adlpiscitur^ qux in operalione virtutum consistit^ et per terrestrem paradisum figuratur i^K

Dante, qui touche en ce moment aux plus hauts sommets de la perfection, n'est pas seulement affranchi des liens du péehé, mais, comme la Sagesse Éternelle, il est à lui-même sa règle et sa loi :

Te sopra te corono e mitrio 0).

(Purgatoire, ch. xxvii, terc. 45.)

Le juste, en effet, dit saint Thomas, vivant de la vie de Dieu et participant à la nature divine, n'a pas besoin de la direction de la loi, puisque toutes ses affections sontdroites(^). D'ailleurs, comme le dit quelque part Aristote, quand même aucune lei ne lui serait imposée, il observerait natu-

(0 // Cor., m.

(2) Rom., VIII.

(3) // Wm.,iv.

(4) Summ. theoL, U pars, quest. 94, 95 et 96. — Saint Thomas, Comment» iur saint Paul, tome I, page 121.

(5) Summ. theol., la 2», quost. 68-70.

(6) De Monarchiâ, llv. III.

(7) Je te couronne et te mitre,

(8) Summ. theol,, la 2», quest. 55-67; 2a 2», quest. 184.

rellemeiit efc par une inclination propre ce que la loi pres^» dit. Cela est vrai surtout de l'homme doué de la justice surnaturelle. De ce dernier, en effet, le grand apôtre a dit : Lexjusto non est posUa^ secl injustis et non subditis^ impiis etpeo catoribus (^K

La montagne du purgatoire est couronnée par le paradis terrestre. Dante peut maintenant y pénétrer, n'étant plus marqué par les honteux stigmates du péché. Dans une plaine émaillée de fleurs serpente une forêt, où des milliers d'oiseaux saluent le lever du soleil de leur chant matinal; un vent frais et qui souffîe toujours dans une direction immuable apporte au pèlerin des senteurs exquises et enivrantes : Emissiones tuœ paradisus (^j.

Entré dans la forêt touffue, l'ami de Béatrix s'y enfonce jusqu'à ce qu'il arrive devant un ruisseau limpide et courant sous des ombrages épais Tout à coup, une femme

majestueuse lui apparut sur l'autre rive, se promenant seule au milieu des arbres et cueillant des fleurs pour en faire

une guirlande C'est Mathilde, symbole de la vie active et

du ministère ecclésiastique (3), Mathilde, qui doit administrer à Dante les dernières ablutions dont il a besoin, avant de monter aux sphères célestes ; Mathilde, cette célèbre comtesse de Toscane, à qui le Saint-Siège doit le patrimoine de Saint- Pierre, gage sacré de son indépendance ^*^

Elle fait cesser la surprise de Dante, qui ne s'attendait pas à trouver des eaux, ni à sentir lé souffle du vent dans une région placée au-dessus des orages.

« Il est bien vrai, dit-elle, que Dieu, en élevant si haut le paradis terrestre, a voulu l'affranchir des intempéries qu'engendrent les grossières émanations de la terre ; mais ce vent n'est que la première impulsion donnée par le Créateur

1) / Tim., I, 8.

(2) Summ. theol.^ la pars, quest. 97, art 4; quest. 102, art. 2.

(3) Saint Thomas, Comment, sur saint Paul, tomol, page 230. (Ed. Leodii.)

(4) Voir les études faites sur la princesse Matliilde par Amédée René, Perrons, Lubin de Gratz et le savant Bénédictin Luigi Tosti.

- loi -

à l'air qui circule autour du globe, et ces eaux, au lieu de provenir de vapeurs condensées, découlent d*une source indéfectible, alimentée par Dieu lùi-meme.

« Dans leur course lente et majestueuse au milieu du paradis terrestre, ces eaux se partagent en deux fleuves, dont Tun, le Léthé, fait perdre la mémoire des fautes ; l'autre, TEunoé, ravive le souvenir des bonnes œuvres. »

Mathilde marchait en parlant, et Dante réglait son pas sur le sien, en suivant le ruisseau qui le séparait d'elle; lorsque tout à coup, à ses yeux étonnés et éblouis, s'offre une merveilleuse apparition.

Ici le poète, effrayé de la carrière qu'il lui reste encore

à parcourir, nous révèle, par une invocation pieuse, le but

éminemment religieux de son poème et la grandeur de la

tâche qu'il s'est imposée, sur le tombeau à peine fermé de

Béatrix :

sagrosante Yergini, sefami,

Freddi o vigilie mai per voi soffersi,

Gagion mi sprona ch'io mercè ne chiami (U.

(Purgatoire, ch. xxix, terc. 13.)

Tout à coup la forêt s'illumine et paraît en feu. Une céleste harmonie fait tressaillir de joie tous les échos, et Dante, muet de stupeur, est témoin d'une vision qui rappelle les plus belles pages de l'Apocalypse. Le poète croit distinguer au loin, dans Tespace, sept arbres d'or, sept candélabres qui laissent derrière eux un sillon lumineux (*). Ces hauts candélabres s'avancent avec lenteur vers le sud, suivis de vingtquatre vieillards couronnés de lys, vêtus de blanc et chantant en chœur : « Sois bénie entre les filles d'Adam, et bénies soient éternellement tes beautés; » puis, venaient les quatre animaux d'Ezéchiel,à têtes d'homme, de lion, de bœuf et . d'aigle, escortant un charde triomphe traîné par un griffon î^).

(l) vierges sacro-saintes, si jamais j'ai souffert pour vous la faim, le froid et les veilles, la nécessité me force d'implorer votre secours. (2)Swmm. theol.^ la 2», quest. 68-70; 3a pars, quest. 62. (3) 7(2., 3a pars, quest. IC, art. 4 et 5.

Sept femmes, vêtues de diverses coulem^s, exécutaient des danses sacrées (*) autour du char, que suivaient un grand nombre à*apôtres et de saints, entr'autres saint Paul et saint Luc, puis les quatre apôtres Jacques, Pierre, Jean et Jude, de qui Ton a les sept Epîtres canoniques; enfin, un vieillard marchant seul, et comme absorbé par une vision, comme saint Jean dans son Apocalypse. Ces derniers étaient tous vêtus de blanc, comme les vingt-quatre vieillards. Mais, au lieu de fleurs de lys, ils portaient des couronnes de roses. Le char s'arrête après un coup de tonnerre, et les saints vieillards s'inclinent, en chantant ces paroles du cantique de Salomon : Veni sponsa de libano. Des anges répondaient à ce chant, en disant : Benedictus qui venis; et, jetant des fleurs sur le char divin, ils continuaient : Manibus date liliaplenis. Une vierge, debout sur le char, était l'objet de cette vénération et de ces louanges. Ses yeux, d'une beauté toute divine, étincelaient sous son voile, que retenait sur sa tête une couronne d'olivier. Debout et imposante, elle avait un manteau vert, jeté sur sa robe couleur de flamme. Evidemment cette grandiose apparition est toute symbolique. C'est l'histoire abrégée de l'Église catholique, depuis Adam jusqu'à la fin du premier siècle (2). Le théologien-poète veut nous dire que cette auguste épouse de Jésus-Christ, remplie des sept dons de l'Esprit-Saint, est en marche depuis que le monde existe, répandant partout sa bienfaisante lumière i^K La Vierge immaculée, chef-d'œuvre de Dieu, est le ciel, qui couvre et protège cette Église bénie, la seule véritable ; ses bases et ses principaux fondements sont les vingt-quatre livres de l'Ancien-Testament (*) , le char ou trône de saint Pierre, les quatre Évangélistes, les Actes des apôtres, les Épî-

(1) Summ^ iheol, la 2», quest, 61 et 62.

(2) Saint Thomas, Commentaires sur saint Pat^, tomo H, pages 154, 197t 405,416.

(3) ^mm. tkeol.^ 3a pars, quest. 26.

(4) Saint Thomas, Comment, sur saint Paul, tome II» page 29 ; tome III, page 311.

très canoniques el TApocalypse, livres sacrés et vénérables, qui rendent tous hommage à la double nature de Jésus- Christ(0 et nous prêchent sans cesse les trois vertus théologales et les quatre cardinales.

Ce magnifique cortège s'arrête en présence de Dante ( image de Thumanité régénérée ), comme pour nous montrer que tous les dons du Saint-Esprit répandus par Dieu dans son EglisQ (avant et après Jésus-Christ) tendent uniquement à la sanctification des élus et à leur plus grande perfection^*).

Cetle^femme, radieuse de beauté, qui est debout sur le char triomphal de l'Eglise, c'est Béatrix transfigurée, gracieux symbole de la révélation divine i^K Elle est ceinte de l'olivier de la sagesse et de la paix ; elle porte le voile blanc de la foi, le manteau vert de l'espérance, la tunique rouge de la charité. Dans ses yeux scrutateurs se réfléchissent tour à tour les deux formes du griffon (nature divine et nature humaine de Notre-Seigneur Jésus-Christ). Les vertus cardinales lui sont données pour avant-courrières. Les vertus théologales seules permettent de la contempler en face W.

Il est évident que, sans être téméraire, on peut reconnaître à ces signes la science divine qui enseigne à croire, à espérer, à aimer ; la science sacrée, dont tous les enseignements amènent inévitablement à l'idée du Christ, considéré dans sa double nature (^).

Avant que cette science, venue des deux, fût donnée aux hommes, les vertus humaines lui avaient préparé la voie. Les vertus surnaturelles qu'elle en fit descendre l'accompagnent toujours et permettent de sonder la profondeur de ses dogmes. C'est elle que révèlent les écrits inspirés des pro-

(1) Saint Thomas, Commentaires sur saint Paul, tome I, pages 28, 191- 193; tome U, pages 301 et 308 ; tome HI, page 148.

(2) Tutta la Chiesa concorre alla perfozione dell' anima. (Bénnassutti.) Summ. theol.f 3a pars, quest. 8.

(3) /d., la pars^ quest. 1.

(4) /rf., la 2sd, quest. 57, art. 6; quest. 62, art. 4, et 65, art. 1, 2 et 4.

(5) Id., 3a pars, passim. — Opusc, II, quest. 200.

phètes et des apôtres. .C'est elle, suivant l'interprétation de Dante, qui est la mystique épouse de Salomon (*).

Du haut du char où elle est assise en reine, séparée de son jeune disciple par le fleuve Léthé, Béatrix ( emblème delà science sacrée ) lui dérobe encore, pendant quelques instants, sa beauté sans pareille. Dante ne pourra la contempler dans tout son éclat que quand il aura versé de nouvelles larmes de repentir et qull se sera purifié dans les eaux du fleuve béni.

C'est pour faire naître dans le cœur de son néophyte de vifs sentiments de componction, que Béatrix, en présence de tous les bienheureux, lui adresse d*amers reproches sur les égarements de sa vie passée : « Dante, s*écrie-t-elle, réserve les pleurs pour les donner à la pénitence et mériter de boire les eaux du Léthé (2). » Elle continue avec une ironie poignante, en s*étonnant de le voir au séjour des élus, malgré tant de fautes dont il s'est rendu coupable, après la mort de celle qu'il aima dès l'âge de neuf ans.

Non pianger anco, non piangere ancora ; Ghè pianger ti convien par altra spada (^).

(Purgatoire y ch. xxx, terc. 19.)

Dante reste confus et sans larmes. Les sanglots n'éclatent qu'au moment où les anges, émus de compassion, invoquent pour lui la miséricorde divine. Béatrix achève alors de briser son cœur, non en s'adressant à lui, pécheur indigne, mais au chœur des anges, en présence desquels elle lui reproche toutes ses infidélités, afin d'exciter dans son âme une douleur égale à sa faute (♦).

Perché sia colpa e duol d'una misura (^).

(Purgatoire, ch. xxx, terc. 36.)

(1) Summ. theol, 3a pars, qnest. 8.

(2) Id.y suppl., quest. 1-5. — Comment, sur saint Paul, toînel, pôge 206.

(3) Ne pleure pas encore, ne pleure pas encore ; il te faut pleurer pour une autre blessure.

(4) Summ, theol, suppl., quest. 28.

(5) Et qui sa faute et sa douleur aient toutes deux la mémo mesure^

Elle rappelle donc que, pendant Tenfance de Dante, elle' a eu assez de pouvoir sur lui, par le seul charme de ses yeux, pour le maintenir dans la bonne voie ; qu'elle Tavait conduit, comme par la main, dans le sentier de la vertu, mais qu'étant morte jeune, elle avait été délaissée, oubliée par lui, pour de vulgaires et faux plaisirs, qui font entrevoir le bonheur sans le réaliser :

E volse i passi suoi per via non vera, Immagini di ben seguendo false, Ghe nulla promission rendono intera (0.

(Purgatoire, ch. xxx, tcrc. 44.)

Elle lui rappelle le changement qu'avaient opéré en lui ses premiers regards et qu'il a si bien exprimé dans sa Vita nuova.

Malheureusement, cette salutaire influence de Béatrix sur son jeune ami n'a pas été de longue durée. Succombant trop tôt aux pièges du démon, du monde et de la chair, Dante adolescent est tombé si bas, si bas, que, pour le ramener dans la voie du salut (^), il a fallu nécessairement lui faire visiter l'enfer et le purgatoire :

Tanto giù cadde, che tutti argomenti Alla sainte sua eran già corti, Fuor che mostrargli le perdute genti (3).

(Purgatoire^ ch. xxx, terc. 46.)

Pour obtenir de lui la confession de ses fautes, aveu dont Dieu n'a pas besoin, mais qui doit être le gage d'un sincère repentir, la sainte en vient à lui adresser des interpellations directes : « A qui m'as-tu sacrifiée ? A de vains plaisirs, à

(i) Il tourna ses pas vers io faux chemin, en suivant les menteuses images d'un bien qui ne tient en entier aucune^ promesse.

(2) Qui apparisce chiaro la moralità del poema e come chi ne fa unlla più che ùna perpétua alluzione politica, sconosca l' anima retta e Tarapio ingegno di Dante. (Niccolô Tommaseo.)

(3) Il tomba si bas, que tous mes moyens étaient déjà sans effet pour soi| salut, si je ne lui montrais les races damnées.

- ICG -

une enfant (pargoletta)^ à d'autres voluptés éphémères (i), et pourtant mon trépas, au lieu de m'effacer de ton âme, devait m*y graver davantage, par le souvenir des hautes vertus qui t'avaient charmé en moi. Allons! lève ta harhefalzala barba) ^ et regarde-moi.

Par ce dernier trait, empreint d'une amère ironie, elle faisait sentir à Dante qu'il n'était plus d'âge à se repaître de frivolités, de folies et de bagatelles. Ces coups incisifs atteignent son ami au cœur et le blessent au vif. Aussi, c'est avec la rougeur au front que le poète toscan ose regarder sa céleste protectrice. Mais.... quel n'est pas son étonnement, de voir Béatrix tournée vers le griffon ( Notre-Seigneur Jésus-Christ), et plus belle que jama\s.... A ce spectacle, son cœur se brise de douleur, et Dante tombe évanoui, tant sa contiition est vive et profonde.

Di penter si mi punse ivi Portica,

Ghe di tutt'altre cose quai mi torse

Più nel SUD amor, più mi si fe nimica.

Tan ta riconoscenza il cuor ml morse,

Gh' io caddi vinto. E quale allora femmi.

Saisi colei che la cagion mi perse (2).

(Purgatoire, ch. xxxi, tor. 29 et 30.)

Il est impossible de mieux exprimer ce qui se passe dans le cœur de l'homme au moment où, par une grâce insigne du Ciel, il éprouve un sentiment de contrition parfaite. A l'instant môme, les affections de son âme changent de direction. Il abhorre ce qu'il avait aimé ; il aime ce qu'il avait abhorré (3). Or, rien de plus convenable que ce mouvement de répulsion pour la créature et d'amour pour Dieu, puisque,

d'après saint Thomas d'Aquin, le désordre du péché mortel

(l)Suwm. theol, la 2œ, quost. 75-79 et 84, 85, 86.

(2) L'ortie du" repentir me piqua si fort que, parmi les autres choses, celle qui avait le plus obtenu mon amour, celle-là me devint plus odieuse.

Un si grand remords me mordit le cœur, que je tombai évanoui; et ce quQ je devins alors, celle-là le sut qui on était cause.

(3) Sutnm, theol.t suppl., quest. 5.

consiste à s'éloigner entièrement de Dieu pour se tourner vers la créature (*).

Lorsque Dante revient à lui, il se trouve plongé dans les eaux du Léthé jusqu'aux épaules.... Mathilde l'y avait traîné et ce tenait debout près de lui, à la surface de Teau, tandis que pur leurs têtes les anges du ciel chantaient en chœur l'hymne delà pureté : Asperges me hyssopo et mundabor (*^.

Dante touchait presque à l'autre rive du Léthé, lorsque la sainte, prenant sa tête, le plonge à plusieurs reprises dans les eaux sacrées, où il se désaltère à longs traits (^K Après sa sortie du fleuve, Mathilde le présente aux quatre danseuses (vertus cardinales), qui le mènent devant le griffon, en face de Béatrix, avec ordre de lever les yeux sur elle pour la regarder ittxement. Dante, éperdu, attache ses regards sur celle qu'il a tant aimée jadis. Celle-ci pourtant ne le regarde pas encore ( la pratique des quatre vertus cardinales n'est qu'une préparation éloignée à la science sacrée).

Pria che Béatrice discendesse al monde, Fammo ordinale a lei per sue ancelle W.

(PurgcUoirCj ch. xxxi, terc. 36.)

On ne peut comprendre la révélation divine et surtout en

tirer profit qu'en possédant à un très haut degré les trois

vertus théologales, dont les actes dénotent une plus haute

extraction.

Se dimostrando del più alto tribo

Negli atti, Paître tre si fero avanti,

Danzando al loro angelico caribo (S).

(Purgatoire, ch. xxxi, terc. 44.)

(1) Summ, theoL, la 2œ, quest. 85-89.

(2) Dico vobis qùod ità gaudium erit in cœlo supor uno peccalore pœnltentiam agenlo, quàm super nonagcnta novem justis qui non indigent pœnitentià.

(3) Summ, theol.y 3a pars, quest. 62.

(4) Avant que Béatrix descendit dans le monde, nous fûmes désignées pour ôtro ses servantes.

(,')) Les trois autres femmes qui s'annonçaient pour ôtro de l'ordre le plus C'ievé s'avancèrent en chantant et en dansant d'une manière angélique.

Les plus hauts mystères de rUomme-Dieu étant Tobjet principal de leLscience sacrée ( Béatrix ), il fallait nécessairement que la Foi, l'Espérance et la Charité vinssent fortifier les yeux du poète, avant que sa céleste amie daignât se découvrir pleinement à ses yeux (0.

A la prière des trois vierges, Béatrix lève enfin son voile

pour se montrer à celui qui a fait tant de pas pour venir vers

elle.

Volgi, Béatrice, volgi gliocchi santi,

Al tuo fedele.

Che per vederti ha mossi passi tanti.

Per grazia fanne grazia, che disvele

A loi la faccia tua, si che discerna •

La seconda bellezza, che tu celé W.

(PurgcUoire, ch. xxxi, terc 45 et 46.)

Dans ces trois derniers vers, le poète veut dire qu'il ne suffit pas de jeter un regard d'ensemMe sur la révélation divine, mais qu'il faut aussi Tétudier dans tous ses détails, pom* mieux en saisir toutes les beautés. (Si che discerna la seconda bellezza che tu celé,)

Les yeux voient les généralités; mais la bouche, ou renseignement oral, analyse, approfondit et surtout déduit les conclusions pratiques de la plus belle des sciences.

O isplendor di viva luce etema, Che non paresse aver la mente ingombra Tentando a render te, quai tu paresti Là, dove armonizzando il ciel t' adombra, Quando nell' aère aperto ti solvesti (3)?

(Purgatoire, ch. xxxi, terc. 47 et 48.)

(1) Summ. tlieoL^ 3» pars, quest. 89.

(2) Tourne, Béatrice, tourne tes yeux saints vers ton fidèle, c[ui a fait tant

de pas pour te voir.

De grâce, fais-nous la grâce de lui dévoiler ta bouche, afin qu'il distingue la seconde beauté que tu caches.

(3) splendeur d'une lumière éternelle I on ne serait pas bien 'embarrassé en essayant de te rendre telle que tu m'apparus là où le ciel t'entoure dç son harmonie comme d'une ombre.

Lorsque toi dans l'air libre tu te découvris i

 ces paroles brûlantes, sincères et parties du cœur, on • reconnaît de suite avec quel amour et quelle application soutenue Dante étudiait la Bible et la théologie. On devine surtout quelle place distinguée (*) et quel rang d'honneur occupait alors, dans Testime des hommes studieux, la reine des sciences (2), celle dont toutes les autres ne sont que les servantes et les très humbles auxiliaires i^\

Après s*âtre abîmé dans la contemplation de Béatrix, Dante voit les vieillards, le griffon, le char, tout le cortège en un mot, qui se met encore en marche sous ses yeux (c'est rhistoire mâme de l'Église qui va se dérouler rapidement •depuis la mort de Jésus-Christ jusqu'à l'époque néfaste où Philippe le Bel, aussi rusé que cruel, veut dominer les conclaves et gouverner à son gré les pontifes romains, en transférant à Avignon le trône papal]. Mathilde, Stace et Dante suivent avec attention les diverses vicissitudes du char sacré, qui porte avec lui les destinées de l'humanité chrétienne.

Au son des hymnes que répètent les anges, le divin cortège s'avance et se dirige vers l'arbre de la science du bien et du mal, devenu, grâce à Jésus^Christ, l'arbre du salut, la ci*oix rédemptrice (♦). Le char y demeure attaché, et tandis que Béatrix, avec ses sept compagnons, demeure là pour veiller sur lui, le griffon s'éloigne avec les vieillards (image de Notre-Seigneur Jésus-Christ qui, en quittant la terre, laisse son Église bien-aimée sous la garde de la science, de la vertu et de la sainteté). Mais voilà qu'un aigle tombe comme la foudre sur l'arbre, dont il arrache l'écorce, et sur le char qui

(1) Lire les Études sur les méthodes d'enseignement tkéologique, par l'abbé Martinet, art. VI, page 36. (Paris, chez Lecoffre.)

(2) Voir Guizot, Cours d'histoire moderne, leçon vi. — Lire le savant livre du Père Matignon, la Liberté de Vesprit humain dans la foi, deuxième partie, chap. V.

(3) Clément d'Alexandrie, ]^t Tabbé Cognât, page 476.

(4) Summ. theol.y 3a pars, quest. 46-49. Comment, sur saint Paul, tome 1, pages 94 et 299 ; tome II, page 329 ; tome III, page 317,

fléchit sous -son poids. Puis, voici venir un renard, qui s'insinue au dedans ; et même une partie du char est arrachée par un dragon, qui sort de la terre entr'ouverte.

Dans ces diverses figures d'animaux sauvages empruntées aux phis grands prophètes de Tantique loi, il n*est pas difficile de reconnaître, soit les persécutions impériales qui ébranlèrent TÉglise pendant trois siècles, soit Thérésie qui la désola toujours, soit les schismes qui de temps à autre vinrent déchirer son sein maternel (*).

• Après un instant de repos, l'aigle reparaît moins terrible, moins menaçant, mais non moins funeste, à cause des biens de la terre qu'il va prodiguer à l'Église, pour l'amollir.

En effet, à mesure que l'aigle secoue sur le char sacré ses plumes abondantes (richesses de la terre), celui-ci subit tout à coup une monstrueuse transformation, qui heureusement n'a jamais été que transitoire et passagère '*).

Dante lui-même en convient ; car, après avoir gémi amèrement sur l'imprudence des pontifes qui se laissent prendre aux flatteries des rois ; après avoir versé des larmes sur le Saint-Siège, arraché du pied de la croix du Vatican pour être transféré dans une contrée lointaine, au bord d'un fleuve étranger, il se hâte d'ajouter que ces maux désolants ne seront pas sans terme ni vengeance (3).

On ne touche pas impunément à Farbre qui perdit et sauva le monde ; et si l'Église a été faite militante ici-bas, c'est sans doute avec la possibilité de revers passagers, mais avec l'assurance de la dernière victoire (*).

BéatiMx prédit à Dante la triste fin des persécutions de l'Église, et avant de l'emporter dans les sereines régions du paradis, elle ordonne à Mathilde de la^ plonger dans les flots

(1) Saint Thomas, Comment, sur saint Paul, tome I, page 297; tome H, page 249.

(2) Jd., tome II, page 136.

(3) Purgatoire^ ch. xxxii, 1ère. 15, et ch. xxxiii, 1ère, 12.

(4) OzANAM, tome VI .

de TBunoé, qui ranime le souvenir et Tamour de la vertu, comme le Lôthé efface le souvenir et les traces du vice.

Ma vedi Eunoè, che là dériva :

Menalo ad esso, e come tu se' usa, La tramortita sna virtù ravviva (*).

(Purgatoire, ch. xxxiii, terc. 43.)

Après s'être abreuvé de ces eaux saintes, que notre Divin Sauveur avait fait entrevoir jadis à la Samaritaine, Tami de Béalrix, devenu l'égal des anges, s'écrie dans la ferveur de son enthousiasme :

lo ritornai dalla santissim' onda Rifatto si, come plante novelle Rinnovellate di novella fronda, Puro e disposto a salira aile stelle (2).

(Purgatoirey cli. xxxiii, terc. 48.)

Alighieri donne à entendre par ces paroles finales qu'une bonne confession (Lé thé), suivie d'une fervente communion (Eunoé), peut seule régénérer nos âmes, renouveler nos forces intellectuelles et morales, spiritualiser nos corps et nous rendre capables des plus hautes contemplations, sous les auspices de la Révélation et de la Foi, dont l'Église romaine est la gardienne infaillible.

Cette partie du poème fait ressortir d'une manière frappante l'immense distance qui sépare Dante de Luther. En effet :

l^ Le pieux Alighieri admet entre le ciel et V enfer un séjour temporaire (Texpiationy où les dnies justes achèvent de satisfaire à la justice de Dieu pour les péchés pardonnes. ^^ ^*^*€lL^ est c »i. (^^

2° Si la peine du dam n'éUÉ^pas en purgatoii^e, il est certain que les sens y endurent des peines cuisantes proportionnéees au nombre^ à la nature et a la gravité du péché.

(1) Mais vois l'Eunoé qui par là s'écoule ; mène-lo vers lo fleuve et, selon que tu as coutume, ravive sa force évanouie.

(2) Je revins de l'eau très sainte refait, comme les plantes nouvelles renouvelées en leurs nouvelles feuilles.

Pur et disposé à monter aux étoiles.

3® L'amour de Dieu, et surtout V espoir de le posséder tôt ou tard^ apportent un grand soulagement aux souffrances de ces âmes saintes^ qui soupirent ardemment après la possession du Ciel,

i^ Les justes qui appartiennent à V Église militante peuvent adoucir ou faire cesser les tourments de V Église souffrante par leurs prières, leurs aumônes^ leurs mortifications ^ leurs bonnes (Buvres, leurs saints sacrifices et surtout par l'application des indulgences^ qui sont plus ou moins profitables aux âmes du purgatoire^ selon la volonté souveraine du pontife romain^ auquel Notre-Seigneur Jésus-Christ a confié la distribution de ses grâces^ de ses mérites infinis et de ses miséricordes^ en ce mx)nde et en Vautre.

5^ La moindre négligence dans le service de Dieu, ainsi que ^ les plus petites imperfections volo7itaires suffirent pour nous rendre passibles des peines du purgatoire,

6^ Donc, pour éviter de tomber dans ce lieu de supplice, il faut faire swr la terre de dignes fruits de pénitence et purifier notre cœur de toute attache à nous-mêmes et aux créatures,

7® Une âme qui n'a plus de fautes à expier, et qui veille avec un soin jaloux à la pureté de son esprit, de son codur et de son corps, est dans toutes les conditions voulues pour être admise immédiatem^ent à la vision béatifique, que Jésus-Christ nous a méritée par sa douloureuse Passion.

TROISIÈME PARTIB

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