ANALYSE THÊOLOGIQUE DE L'ENFER O
Initium sapientiœ timor Domini.
(Sagesse, CX) 10.) Timor Domini expellit peccatum.
(Eccli., I, 27.) Memorare novissima tua et in œternum non peecabis. (Eceli., vu, 40.)
Disponuntur ad ipsam justitiam peccatores dùm a divinœjustitisa timoré quo utiliter concutiuntur ad considerandam Dei misericordiam se convertendo, in spem erigimtiir, fidentes Deum sibi propter christum propitium fore, illumque, tanquam omnis justiti» fontem diligere incipiunt ac proptereà moventur adversùs peccata per odium aliquod et detestationem. (Conc. Trid., sess. YI, de JustifiecUione, c. vi.)
Il est temps maintenant d'étudier le texte de la l^canticà^ pour apprendre les châtiments éternels réservés au péché et le rôle malfaisant que jouent les mauvais anges, soit en
(1) Voir Summ. theol, 2a 2», quest. 19, de DonotimoriSj art. 7; Sum. contra geatiles^ liv. ni, ch. cxl-cxlv. — Saint Bernard, livre sur la manière de bien vivre, ch. iv; livre sur la conversion, ch, iv, v ; Traité sur la formation de. la conscience (passim); sermons sur le Cant. des Cant., 39, 54, 55, 56; sermons divers, 2, 15. — Saint Bonavonture, de GradihuSy ch. xxviii*. Bouquet spirituel^ ch. m.
Mlkc^ oil ils torturent les damnés; soit sur la terre, où ils tNlImYeni sans cesse l'œuvre importante et capitale de notre WttQlifiettion.
Per me si va nella città dolente :
Per me si va nell' eterno dolore :
Per me si va tra la perduta gente (0.
(Enfer, ch. m, terc. 1.)
Ces paroles brèves et saccadées sont vraiment le chant de Tenfer, Thymnede Tabîme, l'écho des pleurs éternels... Leur harmonie monotone et plaintive ne peut se rendre dans aucune langue.
Giustizia mosse'l mio alto fattore :
Fecemi la divina potestate, La somma sapienza, e *1 primo amore.
Dinanzi a me non fur cose create, Se non eterne, ed io eterno daro.
Lasciate ogni speranza, vol ch'entrate (s).
(Enfer, ch. m, terc. 2 et 3.)
Que de larmes de désespoir dans cette seule ligne qui termine la funèbre inscription ; mais aussi quelle profonde théologie dans les cinq vers qui précèdent, et qui nous donnent en quelques mots Thistorique de Tenfer (3).
(1) Par moi Ton va dans la cité des pleurs, par moi Ton va dans l'étemelle douleur» par moi Ton va chez la race damnée.
(2) La justice anima mon sublime architecte ; je fus faite par la divine puissance, la suprême sagesse et le premier amour.
Avant-moi il n'y eut point de choses créées, sftion les éternelles, et moi Je dure éternellement. Vous qui entrez, laissez toute espérance.
Les plus anciens philosophes et poètes du paganisme, échos des traditions primitives, ont enseigné le dogme de l'enfer et décrit le Tartare avec des expressions presque catholiques : Orphée, Linus, Hésiode, Homère.
Virgile, JEnéide, liv. VL — Lucret, de NcUurâ rerum, liv. H. — Ovide, Métamorphoses, IV. — Platon, Gorgias et Livre des lois. (Voir la Vie et les Écrits de Platon, par Ghaignet, professeur de littérature à la Faculté de Poitiers, p. 204 et 389.)— Sum. contra gentiles, liv. III, ch. cxl-cxlv; liv. IV, ch. XG, xci, xciii. — Saint Augustin, de Civil, Dei, xxi, 17.
(3) Voir saint Thomas d'Aquin (édition Vives), Summa tlieol,, la pars, quest. 39, art. 8; la pars, quest. 45, art. 9; la pars, quest. 63, art. 5 et 6; suppl..
Notre incomparable Lacordaire CO a fait ressortir avec son éloquence habituelle le sens profond de ces quelques lignes, où le poète florentin surpasse de beaucoup Virgile, son maître, Milton et Klospstok, ses imitateurs. « Pourquoi, ditil, pourquoi laisser l'espérance à la porte de Tenfer? Pourquoi en un lieu où la bonté divine doit se trouver, puisqu'elle est inséparable de Dieu, pourquoi faut-il abdiquer toute heureuse perspective, si lointaine qu'elle soit! Dante nous l'explique dans un vers que je ne me rappelle jamais sans un tressaillement d'admiration ! (Je suis Vœuvre à la fois de la toute-^issance, de la haute sagesse^ de V éternel amour.) Si ce n'était que la justice qui eût creusé l'abime, il y aurait du remède ; mais c'est l'amour aussi. Voijià ce qui ôte toute espérance. Quand on est condamné par la justice, on peut recourir à l'amour, mais quand on est condamné pa)* l'amour, à qui recourra- t-on? Tel est le sort affreux des damnés! L'amour qui a donné son sang pour eux, cet amour-là même est celui qui les maudit... Eh quoi! un Dieu sera venu icibas pour vous, il se sera livré à d'infâmes bourreaux, il sera mort sur une croix pour votre salut; et après cela, il vous sera permis de blasphémer, de rire et d'aller sans crainte aux noces de toutes les voluptés? Oh! non, détrompez-vous : l'amour n'est pas un jeu ! on n'est pas impunément aimé par un Dieu, on n'est pas impunément aimé jusqu'au gibet! Non! cen'^estpas la justice qui est sans miséricorde, c'est l'amour! L'amour, qui ne le sait? c'est la vie ou la mort! Et s'il s'agit de l'amour d'un Dieu, c'est l'éternelle vie ou l'éternelle mort. »
quest. 69, art. 3 ; la pars, quest. 61, art. 3; U pars, quest. 64, art. 4; suppl., quest. 99. -
Dante a connu le docteur angélique, non seulement par ses savants ouvrages, mais encore par les conversations intimes de Brunetto Latinl, son maître, qui avait dû souvent rencontrer il bicon frcUe Tommaso (ConvUo^ zxiz), ainsi que Vincent de Beauvais, soit à la table de saint Louis, soit à la librairie de la Sainte-Chapelle. {Hist. de saint LouiSf par M. le marquis de Villeneuve-Trans.)
(1) Conférences de Paris, année 1851,
Ne passcois pas la porte de Tenfer sans remarquer, au cinquième et au sixième vers du troisième chant, les attributs distinctifs des trois personnes divines qui, selon la doctrine de saint Thomas d*Aquin, concourent toujours ensemble aux œuvres extérieures, en sorte que ce qui est fait par Tune est produit aussi simultanément par les autres (0. Ce n'est donc pas une simple fantaisie de poète, mais une pensée religieuse fortement pénétrée d§ renseignement théologique qui a dicté cette funèbre inscription de Tenfer :
Facemi la divina potestate,
La somma sapienza e il primo amore.
mon maître I dit Danfe à Virgile, en lisant ce qui est écrit sur la porte de Tenfer, le sens de ces paroles est bien dur :
Maestro, il senso lor ïn* è dure.
• (Enfer, ch, m, terc. 4,)
Quel est le pécheur en voie de conversion qui, aux premiers pas qu'il fait dans la voie purgative, n'éprouve pas un peu de frayeur, de découragement et de dégoût? Virgile, symbole de la raison secondée par la grâce, rappelle à Dante ses récentes résolutions, et^pour montrer que l'action divine ne violente pas la nature, il pose sa main dans la sienne, avec un doux sourire, et l'introduit dans les mystérieuses profondeurs du royaume douloureux.
E poi che la sua mano alla mia pose Gon lieto volto, ond' io mi confortai, Mi mise dentro aile segrete cose (2).
(Enfer, ch. m, terc. 7.)
Ce séjour de l'éternelle horreur, d'après la fiction du poète, se divise en neuf cercles distincts, qui sont concentriques et
(1) Voyez Summ. theol. de saint Thomas d'Aquin, !'• partie, quest. 45, art. 6. Gréer est l'acte commun de toute la Trinité; cependant les personnes divines ont, dans la création des choses, un mode de causalité qui correspond à leur procession, comme le prouvent l'art. 8 de la quest. 14 et l'art. 4 de la quest. 19.
(2) Alors U mit sa main dans ma main d'un air riant qui raffermit mon courage, et il m'introduisit au milieu des choses secrètes.
gui diminaent peu à pea, à mesure que Ton arahce vei^ le centre de la terre.
Dans Tatrium de Tenfer qui précède le premier cercle, Dante place les coupables négatifs, c*est-à-dire ceux qui ne furent jamais ni complètement bons ni totalement mauvais, gardant ainsi une triste neutralité entre le vice et la vertu. Ces âmes égoïstes sont mêlées à la foule méprisée des anges qui, n'étant ni fidèles ni rebelles à Dieu, ne songèrent qu'à eux-mêmes (per se fora) (0.
Les cieux les chassèrent pour qu'ils ne ternissent pas leur beauté, et l'enfer les repousse parce que les réprouvés en tireraient quelque gloire. La miséricorde comme la justice les dédaigne, dit Virgile; ne parlons plus d'eux, mais passons :
Non ragionam di lor, ma goarda e passa.
(Bnfer, ch. m, tere. 17,)
Le premier cercle de l'enfer, région vaporeuse et mélancolique, forme les limbes que Jésus-Christ vint visiter après sa résurrection, et où errent tristement ceux qui sont morts sans avoir reçu le baptême.
Ghf ' ei non peccaro : e segli hanno mercedi, Non basta, perch' e' nbn ebber battesmo, Gh*è porta délia fede che tu credi.
£ se furon dinanzi al oristianesmo, Non adorar debitamente Dio (>).
(Bnfer^ ch. iv, ter. 12 et 13.)
(1) Voir flftktt Clément d'Alexandrie, Strom.j ch. vii.
(2) Geux-ci n'ont pas péché; et s'ils ont eu des mérites, ce n'est pas a9S8Z, puisqu'ils n'eurent pas le baptême, cette porte de la foi, dans laquelle tu mets ta croyance;
Et s'ils vécurent avant le christianisme, ils n'ont pas adoré Dieu comme il le faut.
Lire saint Àugusttn, Enehirid», xciii; ccyntrà JuUan,, V, ch. xx.^ Grégoire de Nazianze, orat. 40, de Baptismo, — Grégoire de Nysse, orat. de Infantibus, — Innocent UI, in Extrwoag, de BaptismOy ch. Majorée, § ted adhw, — Pierre Lombard, Jean Scot et saint Bonaventure, in II Sentent., dist. 33, art. 3» quest. 1. — Sum, theol.t 3a pars, quest. 1, art. 4,resp. ad 2".
La doctrine de tous ces dp(^e}ir8 anciens peut très bien se concilier avec
Tandis que les autres pécheurs, disséminés dans les sphères inférieures de Tenfer, souffrent tout à la fois la peine du dam et la peine du sens, les infortunés de la première catégorie n'endurent que la peine du dam ou la simple privation do la vue de Dieu, parce qu'ils sont censés avoir suivi la loi naturelle et n'avoir point violé la loi évangélique, dont ils n'avaient pas connaissance.
Per tai difetti, e non par altro rio; Semo perdutti, e sol di tanto offèsi, Gbe sanza speme vîvemo in disio (0.
(Enfer, ch, iv, terc. 14.)
Cette théorie de Dante sur les enfants morts sans baptême et sur les adultes non baptisés qui meurent après avoir suivi la loi naturelle est pleinement conforme à l'enseignement des Pères et des plus grands théologiens du moyen-âge ('). Les enfants morts avec la tache originelle et sans avoir commis de fautes personnelles, dit l'Ange de l'école, n'auront pas à se plaindre de la justice divine. Non seulement ils ne souffriront pas trop d'être privés de la vue de Dieu (à laquelle ils ne pouvaient naturellement prétendre), mais ils goûteront même un certain bonheur d'être si richement partagés en perfections naturelles et de participer si amplement aux bontés divines. Un état analogue sera le partage de tous ceux qui, sans avoir été admis aux mérites de la rédemption, se sont efforcés de vivre selon les seuls préceptes de la loi natu-
leB décrets du oOndle de Florence et du second concile génér&l de Lyon, qui affirment non seulement l'inégalité, mais encore la différence des peinôs affectées au péché originel et aux péchés actuels.
(1) Pour cela» et non pour aucun crime, nous sommes condamnés, et notre seule peine est de vivre dans le désir sans espérance.
(2) Saint Thomas d'Aquin. Summ. theol, supplém., quest. 71, art. 1 et 2 (édition Vives) ; Comment, sur le 2* livre des Sentences, dist. 33, quest. 2, art. 1 et 2. — Consulter le même docteur sur la constitution des limbes et leur destination : supplém., quest. 69, art. 4, 5, 6 et 9. — Lire les observations du saint docteur sur les péchés d'ignorance, la 2», quest. 76, 81, 82 et 83, e| sur le péché originel, la 2», quest. 81, 82 et 83.
relie et de la oonscienoe, & quelque raoe, à quelque terre, à quelque époque qu'ils appartiennent ; qi\'ils aient fait partie d'une nation antique ou moderne, civilisée ou barbare; qu'eux-mêmes aient eu plus ou moins d'intelligence, plus ou moins d'aptitude au bien ou de penchants irréfléchis au mal. Quels qu'ils aient été, Dieu ne les punira pas de leur ignorance ou même de leurs fautes involontaires. Le cardinal Sfondrate va même jusqu'à dire que ces âmes jouiront éternellement d'un bonheur naturel, opinion qui est presque devenue orthodoxe p^r le refus péfemptoire qu'ont fait les papes Innocent XII et Clément XI de la condamner. Un des meilleurs théologiens de notre époque, le Père Perrone, traitant cette importante question, s'exprime ainsi : « Ceuxlà seuls ne peuvent être sauvés qui meurent par leur faute dans l'hérésie, le schisme ou l'incrédulité, c'est-à-dire ceux qui sont formellement hors de l'Eglise. Mais le salut n'est pas impossible à ceux qui sont m^itériellement hors de l'Eglise, à ceux par exemple qui, imbus dès leur enfance d'erreurs et de préjugés, ne se doutent pas même qu'ils sont dans l'hérésie, le schisme ou l'infidélité et qui, en cas de demi-bonne foi, cherchent la vérité de tout leur cœur. Ceux-là, Dieu seul peut les juger, parce que seul il pénètre le fond des consciences. Notre Dieu étant infiniment bon ne peut pas permettre qu'un homme subisse une peine éternelle pour un crime involontaire. Affirmer le contraire, c'est aller contre l'enseignement infaillible de l'Eglise (0. >
Du second cercle de lenfer au neuvième, sont sévèrement punis tous les péchés graves qui, d'après une célèbre thèse d'Aristote ^\ peuvent se diviser en trois espèces différentes, selon leur degré plus ou moins grand de difformité :
i* Péchés d'incontinence spirituelle ou corporelle (*);
(1) Traetattu de verâ religionej prop. u. — Voir l'allocution de Pie 'IX, en date du 9 décembre 1854.
(2) Blhiifue, Uv. Vit.
(3) Summ, theol, la 2»! quest. 77, art. 6« 7 et 8.
2* Péchés de violence ou d'injustice (*) ;
3* Péchés de malice ou de fraude (2).
Rien de plus instructif et de plus propre à inspirer Thorreur du mal que les diverses peines assignées par Dante à chaque faute mortelle. Un théologien moraliste ou ascétique du seizième siècle n'aurait pas mieux reproduit les sévères méditations des grands mystiques du douzième et du treizième siècles : Hugues et Richard de Saint-Victor, saint Bernard, François d'Assise et BonaventureC^).
Examinons d'abord le supplice des incontinents (^). Les âmes voluptueuses et passionnées sont enveloppées de ténèbres épaisses et emportées par une trombe infernale qui jamais ne s'arrête.
La bufera infernal, che mai non resta.
(Enfer, ch. v, terc. 11.)
Le monstre Cerbère, symbole de la faim, est commis à la garde des gourmands ; il les assourdit de ses aboiements, les harcèle et les mord. En même temps, sur les ombres pécheresses, tombe une pluie étemelle mêlée de grêle et de neige. C'est là leur unique nourriture et leur seule boisson (^).
L'enceinte où s'expie la cupidité est occupée en partie par les avares et en partie par les prodigues. Ils poussent devant eux d'énormes poids de tout l'effort de leur poitrine, courant à la rencontre les uns des autres, s'entre-heurtant et se reprochant le Vice contraire qui les sépare (s). En présence des tourments de ces âmes que la richesse a perdues, Virgile, poiir éloigner Dante de tout attachement coupable aux cho-
(') Voir Hugues de Saint-Victor, Erud. didasc. (passim). — Richard de Saint-Victor, de Stat» hom. inter, — Saint Bonaventure, Compend. theol., ii, 23; VII, 21. — Le môme, Serm, in fer,, iv, Pentecostes. — ConvUo, m, iv. — Jmit. de Jésus-Christ^ liv. I, ch. xxiv. — Boëce, de Consol., liv. IV,
(?) Summ. theoL, 2a 2», quest. 153 et 154, et la 2», quest. 15.
(?) M, 2a 2», quest. 59, et la 2», quest. 73, art. 8.
(/.) Jd., la 2», quest. 78, art. 4, et la 2», quest. 73, art. 5.
(5) Id., 2a 2». que5t. 148.
(6) Id,j 2A 2»* quest. 118 et 119,
ses d'ici-bas, lui dépeint sous des couleurs saisissantes les vicissitudes de la fortune qui produit tant de bouleversements parmi les individus, les peuples et les nations.
Similemente agli splendor mondani Ordinô gênerai ministra e duce,
Ghe permutasse a tempo 11 ben vani Di gente in gente, e d' uno in altro sangue, Oltre la difension de* senni umani.
Per ch' una gente impera ed altra langue, Seguendo lo giudicio di costei, Ghed è occulto, com* in erba V angue.
Vostro saver non ha contraste a lei :
Ella provvedé, giudica, e persegue Suo regno, come il loro gli altri Dei.
Le sue permutazion non hanno triegue:
Nécessita la fa esser veloce ; Si spesso vien chi vicenda consegue.
Quest* è colei, che tanto è posta in croce Pur da color, che le dovrian dar Iode, Dandole biasmo a torio e mala voce.
Ma ella s* è beata, e ciô non ode :
Con Paître prime créature lieta Volve sua spera, e beata si gode (* ).
(Enfer ch. vi, terc. 26-32,)
(1) De môme pour les splendeurs humaines, il leur imposa une conductrice qui, administrant toutes choses.
Ferait passer de temps en temps les vaines richesses d'une famille à uile autre famille, d'une nation à une autre nation, malgré tous les obstacles des prudences humaines.
Voilà pourquoi une nation commande et l'autre s'affaiblit, suivant le jugement de cette divinité qui est cachée comme le serpent sous l'herbe.
Votre savoir n'a point à débattre avec elle, car elle pourvoit, juge et poursuit son règne, comme le sien chacune des autres déités.
Ses permutations n'oht pas de trôve ; la nécessité la force d'ôtre rapide ; do la sorte, il advient souvent que le tour change.
Telle est cette divinité qui est tant mise en croix par ceux qui lui devraient donner des louanges, et qui lui donneni à tort leur blâme et leurs malédictions.
Mais elle est heureuse et n'entend pas |^s injures ; calme parmi les créatures premières, elle fai^ tourner sa sphère et jouit dans sa béatitude.
Nous nous sommes fait un devoir de citer entièrement ce passage magistral
Dans un lieu plus bas et plus sombre de l'pnfér, on re^ marque ceux qui se sont livrés à la colère et à la paresse. Plongés dans un fétide marais, les colériques luttent ensemble et s'entre-déchirent O. Les paresseux, plongés dans la vase, soupirent une plainte étouffée W.
L'incrédulité, résultant de l'orgueil, qui est une incontinence de Tesprit, est punie au sixième cercle de l'enfer 0). Le poète du moyen -âge plonge dans des tombeaux brûlants les athées, les matérialistes, les épicuriens et les esprits
forts.
Le septième cercle, où les violents sont châtiés, se divise en trois enceintes, car on peut être violent contre son prochain, contre soi-même ou contre Dieu.
1* Les tyrans et homicides gisent misérablement dans une fosse remplie de sang (^) ;
2* Les suicidés sont changés en buissons épineux ; il ne leur reste d'humain que la souffrance et la voix ; mais toute faculté d*agir leur est enlevée, parce qu'ils l'ont tournée conti'e eux-mêmes (^) ;
3^ Les blasphémateurs de Dieu, les comptempteurs de sa loi sainte, ceux qui font violence à la nature et à l'art, qui émanent de lui, sont étendus sur un sable brûlant, où le Très* Haut fait tomber sur eux une pluie de feu qui les écrase et les consume (s).
du VII* chant, parce qu'il reproduit les plus hautes pensées de saint Thomas d'Aquin et Boëce sur le gouioernement divin.
D'après tiuinguené, Hist lUt. d'JiaUe, t. II, p. 58, on ne trouve dans aucun poète païen un plus beau portrait de la Fortune^ déesse mythologitpie qui symbolise ici la Providence universelle et parliculière de Dieu, dont les anges sont les principaux ministres. (Sum, corUrà genl.y liv. III, ch. lxiv, lzvi, Lxxiv, Lxxvi, Lxxvii, Lxxxu. — Summ, tkeoL, la pars, quest. 19 et 22.)
(1) Summ. theol., 2a 2», quest. 158.
(2) Jd., 2a 2», quest 35.
(3)7(1., 2a 2»i quest. 162; la 2œ, quest. 11 et 12.
(4) Jd., 2a 2»! quest. 64 et 159; la 2œ, quest. 105, art. 1, n* 2; quest. 100, art. 6 et 8.
(o) Id,, 2a 2», quest. 64, art. 5.
(6) 7(2.,^ 2œ, quest. 13; 2a 2»»^ue8t. 78 et iô4, art. 12, resp. ad&*.
bans le iiuilième cercle est punie la fraude, qui est généralement plus grave que la violence, parce qu'elle suppose plus d'intelligence et de malice (*). Dante appelle malebolge (fosses maudites) le cercle de la fraude ou de la fourberie; il est divisé en dix fossés concentriques, creusés sur un plan incliné et aboutissant à un puits profond qui formera le neuvième et dernier cercle.
Dans ces dix malebolge, le poète-justicier place d'abord les vils séducteurs qui ont entraîné les femmes dans le crime (*).
Puis les flatteurs, qui étouffent dans un hideux cloaque d'immondices (^).
Lés simoniaques, qui sont fixés dans des trous étroits, la tête en bas et les pieds en haut (♦).
Les devins ou sorciers, qui, à cause de leurs membres disloqués, ne peuvent plus regarder qu'en arrière, eux qui, sur la terre, prétendaient voir si loin devant eux (s).
Les fripons, qui, ayant vendu la justice, sont plongés dans un gouffre de poix brûlante, parce que sur la terre leur âme était pour ainsi dire collée à l'argent (6).
Les hypocrites, qui marchent à pas lents, couverts d'amples chapes, brillantes au dehors, mais plombées en dedans H).
Les voleurs, qui s'enfuient de toutes parts épouvantés par les reptiles et les serpents dont leur enceinte est remplie W.
Les perfides et les mauvais conseillers, que les flammes enveloppent comme d'un vêtement (9),
Les chefs de secte, faux prophètes, hérésiarques, schisma-
(i) Summ. theol.y 2a 2», quest. 55, art, 5.
(2) Id., 2a 2œ, quest. 154, art. 6 et 7.
(3) Id.. 2a 2», quest. 125.
(4) Id., 2a 2», quest. 100.
(5) Id., 2a 2œ. quçst. 95. ^
(6) Jd., 2a 286, quest. 71.
(7) Id., 2a 2œ, quest. 111.
(8) Id., 2a 2», quest. 6G.
(9) Id., 2a 2»« quest. 110.
tiques, qui ont eu le malheur de diviser le genre humain et dont les membres seront éternellement déchirés par les démons i^K
Enfin, dans la dernière fosse sont horriblement tourmentés les faussaires, les alchimistes, les faux monnayeurs, dont le corps rongé d*ulcères (*) est dévoré par une lèpre qui ne finira plus. L'alliage impur qui coule dans leur sang rappelle leur crime exécrable.
Beaucoup de lecteurs de Dante, ignorant le but de ce poème, ont eu la naïveté de se récrier contre les épouvantables tableaux que le poète met sous nos yeux à mesure que les crimes des damnés deviennent plus graves et plus repoussants. Nous abandonnons à qui les ressent ces scrupules exagérés, et nous osons dire que le poète aurait complètement manqué son but en faisant l'enfer moins horrible et moins affreux.
N'oublions pas, en effet, que la pensée-mère de cette première partie du poème est de nous éloigner à jamais du mal par le spectacle effrayant des peines et des châtiments qu'il nous attire de la part de la justice divine. Dès lors, remplir les âmes d'épouvante et d'horreur à la vue des châtiments éternels du péché mortel, n'est-ce pas pour le poète avoir réalisé en grande partie son noble dessein, qui est d'arracher Tâme humaine à l'amour de soi et des créatures, pour la rendre digne de voir Dieu face à face.
Que ces hautes pensées ne nous abandonnent pas dans le puits de l'abîme, c'est-à-dire dans le dernier cercle de l'enfer, où nous allons entrer. C'est là, dans les bas-fonds du sombre empire, que Dante a placé les traîtres. Ils grelottent et frissonnent au milieu d'un lac glacé, image de cette froideur, de cette insensibilité qui leur fit commettre sans remords les crimes les plus opposés aux tendres sentiments que la nature nous inspire envers nos semblables.
(1) Summ. theoL, 2a 2œ, quest. 37, 38, 39, 40, 41 ot 42.
(2) Id.t 2a 2»> quest. 11, art. 3, concl.
Cç (Jernier cercle est divisé en quatre zones, gui corr^ar pondent à quatre espèces de trahisons :
1*^ La Caïna, où sont plongés les traîtres à leur famille;
2** L'Antçno^'a, où sont Relégués les traîtres à leur patrie;
3** La Tolomea, qui contient les traîtres à i*amitié;
4® La Giudecca, ou cercle de JT^uda le déicide, qui renlermç avisai Brutus çt Cassius (*).
Une épaisse glace les recouvre entièrement. Au centre de C0t immeyi^sp glacier, qui est aussi le centre de Ib, tepre, sç U^uve Lucifçr, autrefois le plus bel ange du ciç(l, maii;itenant roi et q^tre de cet affreux séjour. H est là QQïnp^^ ^p^^?^ spiu». le poidp de Tunivers : ^^tmt mfelix. Djç ses 9}^ y^çuf ^uobenjt de larges larmes. De chacune de ses honcheç ^^broi^ danç SQS d,ents un damné. Cette ombre qui, enfouip daijg^ une de sçs gueules, agite ses jambes au dehors et s^ tâte an ^ dans, c'est ^udas Iscariote. Celle qui peuçi avec la l4te en Jbas. se tordant en sUence, c'est Brutus, et l-autre, aux membres rQbuste3, ç*est Castsius.
BruUjfs et Ga8sji,U|S, ces deux héros et patron^ dç 1^ ^^^^ ^Qgiie saD^iniaire,.sont jelés par le poète da^slç ^^^ 4^ Juilfi^^ comme ;*égicides et traîtres à 1;^ société, qj^ yief)td|e jDieu. Au;^ y^^ du grand, jnst^piei* du tpeiz^xi;ie sièçlç^jiç n^enriU:^ ,di^ C^^r est nne in,râme trahison ç|; un q^jxne qi4 i^ija ,ijC(ujo^8| s^gn^alisé par Timp^irtial^ hj^^oi^e. jp'fiutan^ pins que ce§ vil^ sicai^es, ces hon;imes p^le^s. dqnt C^»s^}: se çféflait, éljaient précisiénient ceux à qyi le gi^^pd cpnquéranl avffit accord^ les plus hautçs distinctions çl^s^on.t^^.t^pient» En effet, en ouvrant les p^archeiOiins qui qqn tenaient Iç^ dçrnières volontés de César, on trouva que les meilleures provinces de Tempire étaient destinées à ceux qui avaient le plus contribué à sa mort : la Macédoine était pour Brutus; la Syrie, pour Ça^aius- Panjte n'a d^nç ^|é qw^^ tros jus,te en les mettant au fond de son enfer. C'esten vain que Ton a voulu,
(.0 S^t^m. theol, 2a 2ep, quesl. 74 art, l.
dans ces derniers temps, réhabiliter la mémoire de ces grands coupables : l'assassinat ne sera jamais un acte licite, encore moins un acte d'héroïsme.
C'est par une pensée profondément pénétrée de& traditions catholiques, que Dante a été conduit à assignera Satan cette position renversée au milieu de la terre, que nous voyons décrite au trente-quatrième chant de son Enfer. Avant sa chute, la plus belle créature de Dieu, douée d'amour et d'intelligence à un très haut degré, cherchait sa félicité et l'aliment de sa vie dans la contemplation de la Suprême Beauté. Il gravitait autour de la sphère divine, attiré vers elle par une violente attraction, qui malheureusement n'était pas irrésistible. Lucifer, non encore confirmé en grâce, pouvait donc abuser de sa liberté, et il en abusa. Le premier acte de son libre arbitre fut l'amour, mais le second fut l'orgueil, qui jeta ce séraphin rebelle en dehors des lois harmoniques de la sphère divine (*). Cet amour, qui allait naturellement vers Dieu, se replia naturellement sur lui-même, et aussitôt Lucifer, s'isolant de son centre, rompit toute communication avec la Divinité et ne gravita plus autour de l'éternel foyer de lumière et de vie. Dès lors, cessant de s'alimenter à l'océan de l'être, et se dérobant aux lois de l'amour qui le soutenaient dans sa gravitation sublime, il descendit et tomba d'une chute inexorable, entraîné du ciel en terre par le péché et la douleur, qui sont pour les âmes ce que la pesanteur est pour les corps. Son crime fut de vouloir attirer à lui toute créature (2), son supplice est d'être accablé, pressuré, humilié sous le poids de la création.
(1) Conscendam, exaltabo solium meum.,. Similis ero altisHmo. (Is., xiv, 13, 14.)
(2) Cet honneur incomparable était réservé de toute éternité à Notre-Seigneur Jésus-Christ, prédestiné par Dieu à être le médiateur universel et le trait d'union ôntre le fini et l'infini. Omnia iraham ad meipmm. (Jean, xxii, 32.)
Lucifer, le plus beau des anges, indigné do voir la nature humaine préférée à la nature angélique dans l'union hypostatique du Verbe avec les créa-
Dante résume admirablement cette théorie théologique du moyen-âge dans ces vers mémorables du Paradis :
Principio del cader fa il maladetto Superbir di celui, che tu vedesti Da tutti i pesi del monde costretto(0.
(ParadiSt ch. xxix, terc. 19.)
Il n*est pas de croyance plus ancienne- et plus universelle que celle des existences supérieures à l'homme. Le dogme de la chute des anges est conservé dans toutes les théogonies antiques. Les peuples sont surtout d*accord pour confirmer Texistence du séraphin foudroyé, terrible puissance qulls regardent comme le centre du monde inférieur. Et que Ton ne pense pas que ce soit là une abstraction, un pur symbole: Satan, au contraire, est une réalité formidable et vivante, dont le proÊl est gravé dans la conscience du genre humain et dessiné en traits menaçants à chaque page de nos saints livres et des théologies païennes^^l.
tures, indigné mrtoul de certaines circonstances de ce mystère^ refusa pleinement son adhésion,' sa foi, son amour au dogme de rincarnation et protesta contre le divin conseil^ avec une multitude d'anges orgueilleux, qui trouvaient absurdes les décrets de TEternel. Ne pouvoir se sauver, c'est-à-dire atteindre le ciel de la gloire que par les mérites d'un Homme-Dieu et non par les mérites d'un Ange-Dieu^ ce fut pour le prince des séraphins une loi de cruelle partialité à laquelle il ne voulut pas se soumettre, craignant de déroger à sa dignité et d'acheter trop cher un bonheur qu'il ne pouvait obtenir que par la grâce du Verbe incarné. Alors, sortant des voies de la vérité, et cessant d'aimer le Christ, objet de ses jalousies, Lucifer devint homicide devant Dieu ; l'orgueil entra dans son âme déçue; l'orgueil amena la révolte; la révolte, la haine; là haine, la chute. — Voir Suarez, de Malis Angelis, liv. VII, ch. xui, u* 13 et 18. — Vasquez, opusc. de Gloria Beatorum, pars I, quest. 63. — Viguier ch. m, § 2. — Rupert, Comm£nt. in Joann.y liv. VII.
(1) La cause de la chute fut l'orgueil maudit de celui que tu as yu écrasé sous le poids du monde.
(2) Gen., m, 1. — Dew^., xxxii, 17. — 7o6, passim. — III /{ois, xxii, 12. — ToWe, III, 18. — Zach.^ m, 1. — Isaîe, xiv, 12. — Ezéch.^ xxviii, 12-13. — Math., xu, 43. — Actes, x, 38 ; xvi, 16; xix, 12. — Litc, viii, 31 ; x, 17. — Marc, XVI, 17. — I Cor., V, 5. — Eph., vi, 12. — I Pierre, v, 8.— II Pierre, ii, 4. — Jud.^ I, 6. — Apoc, XII, 8; xx, 1, 2, 3, 7. — Saint Augustin, de CivU. Deiy liv. VII, ch. XIII ; IX, xx; X, ix; XI, xvii, xviii; XlII, i. — Platon, de flcpuhl., liv. II. — Jamblique et Porphire, Apud Eusehe, prœp. Evang.y liv. IV,
L'archange déchu, te chef du douloureux royaume (l'imperador del doloroso regno) n'est donc point une invention de la foi craintive du moyen-âge, ni un caprice ou une création fantastique émanant de l'imagination du poète. C'est au contraire une réalité, une personnalité qui apparaît avec toute sa laideur dans les traditions des peuples, depuis la séduction de la femme par l'antique serpent.
Aussi, pour ne pas laisser de vague autour de cette flgui'e horrible, Dante s'arrête devant elle, et malgré là frayeur qui s'empare de tout son être, il semble se complaire à la décrire avec les plus minutieux détails.
L' imperador del doloroso regno Da mezzo '1 petto uscia fuor délia ghlaccia.
O quanto parve a me gran meraviglia, Quando vidi tre facee alla sua testa:' L' una dinanzi, e quella era vermiglia ;
Deiraltre due, che s'agguingeano a questa ;
La destra mi parea tra bianca e gialla.
Sotto ciasenna uscivan duo grand' ali, Quanto si conveniva a tant' ucello; Vêle di mar non vid' io mai cotali.
Da ogni bocca dirompea co' denti Un peccatore, a guisa di maciulla; 8i che trê ne focea cosi dolentl (0.
(Enfer, ch. xxxiv, terc. 10 et suiv.)
cap. XXII.— Saint Thomas d'Âquin, Sum. contra gerU., liv. H, ch. xc fin; ni» en, cix; IV, xcm. — Summ, tkeol., la pars, quest. 63, 64, 109, 114.
(1) L'empereur du douloureux royaume, depuis le milieu de la poitrine, sortait du glacier.
Oh 1 qu'il me parut une étonnante merveille, quand je vis trois faces à sa tète : l'une sur le devant et qui était vermeille ;
Les deux autres, qui s'attachaient à celle-là ;
Le visage de droite paraissait jaune et blanc.
De dessous chacune de ses têtes sortaient deux grandes ailes comme il en fallait pour un si prodigieux oiseau; de voile de navire, je n'en ai jamais vu d6.8emblable.
De chaque bouche il brisait avec les dents un pécheur, comme ces machi* ^0|'({ui broient le Un, de sorte (pi'ii faisait ainsi trois malheureux,
Dans cette esquisse vigoureuse du chef de la cité des pleurs, unô chose frappe le lecteur attentif. Ce sont ces trois faces de couleur difTérente. D'après d'excellents commentateurs, Dante a donné à Satan ce triple visage en opposition à la Trinité divine et comme pour montrer dans la figure de celui qui a voulu s'égaler à Dieu un souvenir amer de sa criminelle présomption. Cette face ternaire est comme une image grossière, une parodie grotesque et hideuse de la Trinité des personnes en Dieu. Satan porte ainsi éternellement sur lui le honteux stigmate de son audace et de son orgueil insensé. Dante traduit ses velléités d'être semblable au Très- Haut par une amère ironie, en lui appliquant sur la face sa ridicule prétention, comme une malédiction qui ne s'effacera plus.
Ce n'est pas seulement ici que le poète théologien donne un corps à Satan. On remarque, en effet, dans tous les passages de ses œuvres où il commente le Pater ^une affectation évidente à répéter l'expression abstraite, vague, indéterminée du mot ma/o, pour en adopter le sens positif et réel. Pour lui, comme plus tard pour Bossuet, le mot malo signifie non pas le ma/, mais le mauvais, Lamennais, quoique son opinion seule ne soit pas une autorité, a adopté le même sens dans sa traduction des Évangiles. Au début du onzième chant du Purgatoire^ où Dante paraphrase l'oraison Dominicale, il abandonne encore l'abstraction et traduit le ne nos inducas par les mots :
Nostra virtù, che di leggier s* adona, Non spermentar con Pantico avversaro.
Ma libéra da lui, che si la sprona (0.
Le sens est clair : cet antique adversaire, ce mauvais, cette personnification du principe négatif n'est autre que Satan, celui-là même qui tenta Jésus-Christ dans le désert et qui,
(l) Notre vertu, qui si aisément succombe, ne l'éprouve pas contre l'antique adversaire, mais délivre-la de lui qui la tente si fort.
un jour, appamt à Luther ao milieu des omliTes de la nnit.
Sans doute il est plus saisissant el plus beau, le Satan de Milton, dont la Ibnne n'a pas encore dépouillé toute la splendeur originelle. Le fier archange, au milieu de ses innombrables légions, ressemble au rayon affaibli d'un astre à son déclin. Il prépare ses puissants efforts contre le Tout-Puissant, et parmi le miel et les roses de son langage, peutrdtre soulèverait-il un instant Tintérét au profit de sa cause. Son visage, dit le poète, est profondément labouré des cicatrices de la foudre et l'inquiétude si^e sur ses joues flétries. Sous ses fiers sourcils, une inflexible intrépidité, un indomptable orgueil dénotent un cœur où bomllonnea^ la vengeance. Son œil est cruel, et pourtant il s'en échappe des signes de compassion et de remords, lorsqu'il contemple ceux qui partagèrent avec lui les béatitudes du ciel (*>. Ainsi le repentir semblerait sur le point d'arriver à son âme. Le poète catholique, FHomère chrétien, au contraire, dans le portrait qu'il nous trace de Lucifer, a complètement éloigné de lui tout ce qui pourrait entraîner la moindre admiration, la plus légère sympathie. Son Satan est brutal, difforme repoussant et horrible à voir. Sur ces traits avilis, rien ne rappelle un ange déchu, et tant de laideur l'environne, tant de froide cruauté l'anime sur le trône glacé qui le fixe au centre de la terre, que le dégoût et l'horreur sont les seuls sentiments qui nous restent après l'avoir regardé. C'est évidemment dans les Saintes Écritures et aux sources sévères de la reUgion orthodoxe que Dante a trempé son pinceau pour flétrir ainsi l'image la plus hideuse du péché.
L'homme, dit quelque part Mgr Gaume W, mourrait de frayeur s'il pouvait voir de ses yeux le roi de la cité du mal, que rÉcriture désigne habituellement sous le nom de dragon, draco magnus. Dans les livres saints comme dans le souvenir ef&ayé de tous les peuples, €e mot désigne un ani-
(1) Voir le Paradis perdu, début du chant i, du chant iv cl du chant vi,
(2) Trmlé du Saint-Esprit , tome I, ch. xii.
mal monstrueux par sa taille, terrible par sa cruauté, effrayant par sa forme, redoutable par la rapidité de ses mouvements et la pénétration de sa vue. Animal de terre, de mer, de marais; reptile aux ailes vigoureuses, aux longues rangées de dents, aux yeux de sang, épouvante de la nature entière : le dragon de TÉcriture est tout cela(*). Sous cette • forme ou sous la forme de quelque monstrueux reptile, le démon, maître du monde avant l'Incarnation, se trouve partout. Combien ne voit-on pas de saints fondateurs d'églises obligés de commencer leur ministère apostolique en luttant vigoureusement contre un dragon de chair et d'os ! En Bretagne, c*est saint Armel, saint Tugdual, saint Efflam, saint . Brieuc, saint Paul de Léon (2) ; en Provence, c'est sainte Marthe à Tarascon et saint Armentaire, évêque d'Antibes, à Draguignan, chef-lieu actuel du département du Var, et dont le nom même vient de draco W. Rome, Paris, Avignon, Périgueux, Le Mans et je ne sais combien de lieux, en Ecosse et ailleurs, furent témoins du même combat. Aujourd'hui encore, n'est-ce pas contre le dragon ou le serpent adoré que doivent lutter nos missionnaires d'Afrique, d'Asie et d'Océanie (*) ?
A ceux qui douteraient de l'existence réelle du dragon^ nous répondrons que cet animal, avec ses différents caractères, est trop souvent nommé dans les livres saints. et même dans toutes les langues anciennes, pour n'être qu'un animal fantastique.
Nous répondrons ensuite que de tout temps et partout, à Babyloné comme en Egypte, le démon a préféré la forme de dragon pour s'offrir aux adorateurs des païens ; c'est au point que leurs temples portaient le nom général de draconlia.
(l)BellarmM in Ps, 103; Corn, à Lap., 7s., li, 9 et passim; saint Augustin, in Ps. cm, 9.
(2) Voir les Moines d'Occident do M. de Montalombert, passim,
(3) Voir los savants écrits de M. l'abbé Disdicr, vicaire de celte ville,
(4) Voir Annales de la Prapagation de la foi, passim.
D*ailleurs, grâce aux récentes découvertes de la géologie, Texistence du dragon ne peut plus être révoquée en doute, malgré les sottes plaisanteries de Voltaire et de son école. « Un genre de reptiles bien remarquable, dit Tillustre Cuvier, c'est le mégalosaurus ( grand lézard ) ; il est ainsi nommé à juste titre, car avec la forme des monitors, dont il a les dents tranchantes et dentelées, il est d*une taille qui atteint facilement 70 pieds de longueur. C'était un lézard grand comme une baleine (*).» Plus loin, à la page 311 du même ouvrage, Cuvier parle du plésiosauriis et du ptéro dactylus (volant avec ses pattes comme la chauve-souris), armés de dents aiguës, portés sur de hautes jambes dont l'extrémité antérieure a un doigt excessivement allongé, qui portait vraisemblement une membrane propre à le soutenir en Fair, et qui était accompagné de quatre autres doigts de dimension ordinaire, terminés par des ongles crochus. Cuvier, quoique protestant, 'ajoute encore : « Si quelque chose pouvait justifier ces hydres et ces autres monstres dont les monuments du moyen-âge et des peuples anciens ont si souvent répété la figure, ce serait incontestablement ce plésiosaurus (2). »
Il a donc existé jadis une espèce de monstres amphibies de 1 00 pieds de longueur et d'une grosseur proportionnée, montés sur de hautes jambes, armés de griffes formidables, ayant les ailes de la chauve-souris, les écailles du crocodile, les dents du requin, la tête du cachalot, le cou et la queue du serpent : voilà évidemment le dragon ou léviathan dont parle Job, aux 40® et 41® chapitres de son livre, quand il veut nous donner une idée de Satan, le séraphin déchu, le roi de la cité du mal.
Dante, imbu de la Sainte Écriture, ne personnifie pas
(1) Recherches sur les ossements fossiles^ t. V, 2' partie, page 343. Buckland Ta découvert eu Angleterre, mais nous en avons aussi en France. Discours sur les révolutions du globe, p. 214, édit. in-S", 1830.
(2) Voir Mangin, le Monde marin, 3* partie, page 219. ~ Cuvier, Bêcher" cheSf tome V, p. 245, — Zimmermann, le Monde avant Vhommey liv.'XXXn,
seulement le roi du sombre empire ; mais dans tout le cours de la canticà de l'Enfer il nous dépeint sous leur véritable jour les anges déchus, ces satellites de Satan qui harcèlent sans cesse notre pauvre humanité, coupables avant elle, provocateurs de ses fautes en ce monde, exécuteurs de ses supjdices dans Tautre, types achevés de perfidie, de ruse, de mauvaise foi, de mensonge et de perversité. C'est sous ce jour d'ailleurs que TÉvangile nous les représente : Diabolus homicidu erat ab initio et in veritate non stetit quia non erat Veritas in eo. Cura loquitur mendacium^ ex propriis loquituri^). Pour faire ressortir cette haine implacable que les démons jaloux portent à l'humanité rachetée par le Christ, Dante, à chaque chant de VEnfer^ nous met sous les yeux un stratagème inventé par les esprits infernaux dans le but d'entraver ^ /tlutaire voyage qu'il est censé entreprendre à travers les régions d'outre-tombe (2).
1® Et d'abord, quand les deux voyageurs symbole de l'humanité sont sur le point de franchir l'Achéron, le vieux nocher Caron invente trois ruses pour éloigner Dante de Virgile, et lui rendre ainsi inabordable l'entrée de l'enfer (3).
(1) Jean, m, 44.
(2) Sum, theoLt la pars, quedt. 51, art. 1 ; quost. 115, art. 5, etc.; quest 64, art. 1, 2 et 4; quest. 86, art. 4; quest. 63, art. 2; quest. 114, art. 1,2 et 3; quest. 91, art. 2; quest. 113, art. 4; quest. 115, art. 5; quest. 117, art. 3; — la 2», quest. 80, art. 4; — 2a 2», quest. 97, art. 2; quest. 165, art. 2 ; — 3a pars, quest. 8, art. 7 et 8 ; quest. 49, art. 2; quest. 71, art. 2.
Imitation de Jésus-Christ, liv. I, ch. 13; liv*. II, eh. 9; liv. III, ch. 6, 17, 18, 19, 20, 29, 30, 35, 38. 45, 46,47. 50, 52, 57 et 59. — Voir aussi la Sainte Écriture : Job,, i, 12; Sap., ii, 24; Math., iv, 1 ; Luc, viii, 12; Jean, xiii, 2; Eph.y VI, 11 ; JJ Tim., ii, 26 ; 7ac., iv, 7; I Joan., m, 8, et saint Pierre, qui s'exprime ainsi sur le rôle malfaisant des démons dans la création : Fratres sobrii estote et vigilate quia adversarius vester diabolus, tanquam leo ritgiens circuit quœrens quem dcvoret cui resistite fortes in fide, (I Petr., v, 8.)
Saint Jérôme, Comm. in epist. ad Eph., \i, 12. — Saint Ambroise, liv. VI, in Luc. — Porphyre cité par Eusèbe, Prœ. Evalng., liv. IV, xxii.— Saint Bernard, sermon xii, in Ps. qui habitat. — Cornélius à Lapide, in Apocal., xii, 5. — Cassien, JF Coll., liv. VIII, ch. xii. — Viguier, p. 91-92. — Çossuet Sermon sur les démons.
(3) Enfer, ch. m,
Mais Dieu, qui commande en maître à la nature, permet que ce premier obstacle (tempête effroyable) se change en moyen de salut. Il résulte de ce passage un magnifique enseignement, dit Bennassutti. C'est que tout tourne à bien pour ceux qui veulent servir Dieu fidèlement et en toute sincérité. Omnia cooperantur in bonum his qui diligunt Deum et adventum ejus (*).
2* Dès le début du premier cercle, Dante éprouve un sentiment de défiance exagérée par rapport à son guide Virgile, auquel il attribue à tort la frayeur qu'il ressent lui-même.
Corne verô, se tu paventi, Che suoli al mio dubbiare esser confortoC*)?
( Enfer t ch. iv, terc. 6.
3** Au deuxième cercle, un autre exécuteur de la justice divine, Minos, voudrait encore séparer le disciple de son guide sage et expérimenté.
G tu, che vieni al doloroso ospizio, Guarda com' entri, e di oui tu ti fide :
Non t' inganni Pampiezza delP entrare (3).
(Enfer, ch. v, terc. 6 et 7.)
Virgile, éclairé par Béatrix, devine la perfide intention du démon et lui ferme la bouche en lui disant que Dieu luimême a ordonné ce voyage.
4® Dans Tenceinte où sont punis les gourmands, Cerbère ouvre sa triple gueule aux deux voyageurs et leur montre ses défenses menaçantes pour s'opposer à leur passage.
Quando cl scorse Gerbero, il gran vermo, Le bocche aperse, e mostrocci le sanne :
Non avea membre che tenesse ferme (*).
(Enfer ^ ch. vi, terc. 8.)
(1) Rom., vin, 28.
(2) Comment irais-je si tu t'épouvantes, toi qui as coutume de me reconforter dans mes incertitudes?
(3) toi qui viens dans le séjour des douleurs, Considère comment tu entres ici et à qui tu te fies.
(4) Dès qu'il nous aperçut, Cerbère, ce grand ver, ouvrit ses gueules et nous montra ses défenses ; il n'avait pas un membre qui ne fût agité.
Mais Virgile se baisse, prend de la terre et la jette avec dédain dans la bouche affamée du terrible animal, ce^ qui rappelle bien le terram comedés de la Bible et le mépris sousouverain avec lequel nous devons traiter le démon et ses vils suppôts.
5° C'est en vainVque Plutus, Torgueilleux Plutus, cherche à leur fermer le quatrième ciel en prononçant fièrement ces mots hébreux ipape, Satan, pape, Satan, aleppe (Satan seul commande en enfer). Virgile lui ordonne de se taire, au nom de Celui que saint Michel invoqua pour terrasser les mauvais anges.
Taci, raaledetto lupo ;
Consuma dentro te, con la tua rabbia(0.
(Enfer f ch. vu, terc. 3.)
6° Quand, après avoir traversé le Styx, Dante arrive sous les murs de Dite, forteresse inexpugnable de Tenfer, des milliers de démons, enorgueillis par leur nombre, lui crient . de rebrousser chemin et veulent retenir Virgile avec eux.
E disser : Vien tu solo, e quel sen vada,
Che si ardito entrô per questo regno (2).
(Enfer^ ch. viii, tore. 30.)
Dante effrayé supplie son guide de ne pas l'abandonner.
caro Duca mio, che più di sette
Volte m' hai sicurtà renduta, e tratto
D' alto periglio che incontra mi stette,
Non mi lasciar, diss' io. cosî disfatto (?).
(Enfer, ch. viii, terc. 33.)
7°.Touché par cette humble prière, Virgile laisse Dante un moment et s'avance seul pour parlementer avec les dé-
(1) Taia-toi, loup maudit, consume-toi intérieurement avec ta propre rage. Voir £p. de saint Jude, i, 9; Apoc, y xii, 7.
(2) Et ils dirent : Viens, toi seul, et qu'il s'en aille celui qui est entré si hardiment dans ce royaume.
(3) mon guide chéri, qui plus de sept fois m*as rendu la sécurité et retiré des grands périls qui se dressèrent devant mçi,
Ne me laisse pas, lui dis-je, ainsi abattu.
mous. Ces insolents, qui semblent partager ropiniâtreté des hérétiques tourmentés par eux dans cette zone, ne veulent pas se rendre aux sages observations du poète païen. Virgile, quoiqu*indigné, ne partage pas le découragement de Dante; car il se souvient que, peu après sa descente aux limbes, il y vit descendre ce Dieu, fort et victorieux qui, la veille de sa résurrection, vint aux enfers et en brisa les portes pour délivrer les âmes justes qui attendaient sa visite (0. Il fait donc pressentir à Dante une intervention divine qui ne peut pa^ tarder d'avoir lieu. La droite raison, en efiTet, comprend parfaitement la nécessité d'un secours extraordinaire quand Iqs grâces ordinaires ne suffisent pas (2).
8<* Pendant que Virgile cherche à rassurer Dante, qui est à demi-mort de peur, celui-ci lève les yeux vers le sommet des tours qui surmontent Dite et distingue à travers les flammes des furies échevelées qui s'entre-déchirent en poussant des cris sauvages. Ces terribles spectacles lui inspirent une épouvante et un abattement au-dessus de toute expression.
Batteansi a palme ; e gridavan si alto,
Ch'io mi strinsi al poeta per sospetto (3).
(Enfer, ch. xi, terc, 17.)
Virgile, voyant son disciple sur le point d'offenser Dieu gravement par son désespoir (*), le détourne subitement de ces affreuses visions et le force à regarder du côté opposé,
(l)Swm. tlieol.^ 3a pars, quest. 52.
(2) Jd., la pars, quest. 109, art. 4, et quest. 110, lll, 112, 114; la 2»i quest. 109 et 113. Voir les écrits de Socrato et de Platon, passim,
(3) Elles se battaient avec les mains et criaient si haut que, par défiance de leur rage, je me serrai contre le poôte.
(4) Sum. theoL, la 2», quest. 20 et 25; quest. 40, art. 4, 5, 6 et 8; 2a 2œ, quest. 153.
Beaucoup d'âmes appelées à la perfection, dit le Père Faber, n'y arrivent pas, uniquement à cause du tort immense que leur fait le découragement. Elles oublient ces mofs d'un saint Père: Latrare potest, nwrdere non potest, c'est-à-dire que le démon peut bien aboyer pour nous effrayer, mais il nô saurait nous mordre, à moins que la peur ne nous fasse tomber stupidement dans ses mains meurtrières. (Progrès de Vâme dans la vie spirU.y p. 25 et 291.)
par où doit venir le secours divin. C'est ici que le poète florentin interrompt son récit pour s'écrier :
voi, ch' avete gP intelletti sani, Mirate la dottrina, che s^asconde Sotto U velame degli versi strani (*).
(Enfer, ch. ix, terc. 21.)
C'est-à-dire que, dans toutes ces fables mythologiques évoquées dans le cours du poème, nous devons avant tout rechercher le sens traditionnel et orthodoxe que les plus sérieux commentateurs chrétiens y ont découvert (*). Ce qui ressort du neuvième chant de VEnfer, où se lisent ces vers mémorables, c'est que les démons sont nos ennemis, toujours opposés à notre bonheur, et que pour les vaincre nous devons implorer avec confiance l'assistance divine et ne jamais nous laisser abattre par la crainte ou la pusillanimité (3).
Le messager divin pressenti et annoncé par Virgile arrive enfin pour dompter l'obstination des gardiens de la cité de Dite et briser leur arrogance W. Quelle haute idée Dante
(1) vous qui avez l'entendement sain, découvrez la doctrine qui se cache sous le voile de ces vers étranges !
(2) Sur l'utilité des allégories et des comparaisons, voir Denys l'Aréopagyte, de Calesti hierarchiâ, ch. i et ii ; saint Thomas d'Aquin, Sum. tïieol.j la 2», quest. 102. Voir aussi leConvivio, où Dante appelle le sens allégorique una verita ascosa sotto bella menzogna. Voir enfin la VUa nuova, où le jeuno- Alighieri voue au mépris cette poésie légère et frivole qui, sous les ornements du stylo, ne cache pas un sens moral ou au moins instructif.
(3) Sum. theol, la 2», quest. 41-44, et 2a 2», quest. 125.
(4) Jd., quest. 50, 65. — Saint Paul : Fidelis Deus qui non patietur vos tentari supra id quod potestis sed faciet etiam cum tentatione proventum vJt possUis sustinere. (1 Cor., x, 13.) — Saint Ephrom, Tract, de patientiâ, — Saint Augustin : Diabolus nulli nocet, nisi acceperit potestatem a Deo. (Enarrat., in Psalm. c, 12. — Saint Augustin, de Trin., III, 7 et 8, cité par saint Thomas, 3a pars, quest. 29, art. l, resp. ad 3° : Diabolus multa potest virtute suas naXurœ^ a quibus tamen prohibetur virtute divind. — Suarez, t. II, liv. vi, ch. 18 et 19, et liv. viii, ch. 19, 20, 21. — Pctavius, de Angelis, liv. II, ch. vu. — Bossuet, Sermon sur les saints anges. — Voir aussi Instruction pastorale sur les bons et les mauvais anges, Marseille, 1854. — Opuscule sur Satan et ses oeuvres, par le P. Dolaportc, docteur en théologie, professeur de dogmo à la Faculté de Bordeaux. — Lire les ch. m et vu, tome III, de l'Apologie du diristianisme, du docteur Franz Hettinger
nous donne de Dieu et de son ange, en mettant sur les lèvres de celui-ci ces nobles paroles :
cacciati del ciel, gente dispetta, Ond'esta oltracotanza in vol s' alletta?
Perché ricalcitrate a quella voglia,
A cui non puote '1 fin mai esser mozzo,
E che più vol te v' ha cresciuta doglia (*) ? (Enfer, ch. ix, terc. 31-32.)
Le céleste ambassadeur, investi de la toute-puissance divine, n'a qu'à loucher la porte de la citadelle infernale pour qu'elle s'ouvre à Tinstant. Les deux voyageurs entrent alors sans résistance dans la cité de Satan, où sont punis les hérétiques au fond de tombeaux embrasés.
d^ Pourtant, les démons de Dite ne se tiennent pas pour battus. Ils voudraient entraîner Dante dans un péché d'hérésie, en le poussant à douter de l'infaillibilité pontificale en matière de foi. Ils ont donc recours à un singulier stratagème qui sera plus terrible que tous les autres. A l'extrémité inférieure du sixième cercle, sur un tombeau entr'ouvert devant lequel Dante va passer, ils ont l'audace d'écrire le nom du pape Anastase.
D' un grand' avello, ov' io vidi una scritta, Che diceva : Anastasio papa guardo, Lo quai trasse Fotin délia via dritta (2).
(Enfer, ch. xi, terc. 3.)
D'après le docte Bennassutti, il n'est personne jusqu'à présent qui ait bien compris pourquoi Dante a eii l'idée de mettre en enfer un pape hérétique, lui, qui croyait du fond
(1) démons chassés du ciel, race méprisée, comment cotte outrecuidance s'est-elle mûrie en vous?
Pourquoi regimber ainsi contre cette volonté qui jamais ne peut manquer son but, et qui a tant de fois augmenté vos douleurs?
Les tourments des damnés sont de deux sortes : essentiels et accidentels. Ces derniers peuvent augmenter en nombre et en intensité. (Saint Thomas.)
(2) J'approchai d'un grand tombeau où je vis une inscription qui disait : je renferme le pape Anastase, que Photin entraîna hors du droit chemin*.
du cœur à rinfaillibilité papale en matière de foi, comme le prouve ce remarquable passage du Baradis :
Avete'l vecchio e '1 Nuovo Testamento, £ 'i pastor dalla Ghiesa che vi guida :
Questo vi basti al vostro salvamento (^1.
(ParadUj ch. v, terc. 26.)
De plus, Dante avait trop de science et de bon sens pour accepter naïvement la fabuleuse chronique du Frère Martin de Pologne, où le pape Anastase II est confondu avec l'empereur hérétique Anastase I", qui vivait du tenips dePhotin. Reste donc une troisième hypothèse, c'est la bonne, la seule admissible aux yeux de celui qui a saisi l'idée dominante de la Divine Comédie. Dante a écrit volontairement et à dessein une absurdité historique sur le marbre de ce tombeau, non pas pour exprimer sa propre pensée, mais celle des démons, qui, pour l'exposer à une nouvelle tentation et pour ébranler son obéissance à l'Eglise, ont osé graver cette mensongère inscription sur un tombeau devant lequel Dante allait passer.
Depuis le commencement du poème et dans les chants 3*, 5% 6% 7*, 8« et 9®, ne voyons-nous pas que l'infernale tactique des mauvais anges est d'attaquer Pante par la ruse et la violence, pour le faire succomber et l'empêcher de mener à bonne fin ce salutaire voyage qui aura de si heureux résultats pour la sanctification de son âme?
Ces esprits mauvais savent bien qu'ils n'ont pas un moment à perdre : Diaholus sciens quod modicum tempus habet ^). Ils savent que bientôt le protégé de Béatrix et le disciple de Virgile sera complètement hors de leur funeste atteinte. Us veulent donc à tout prix lui enlever sa foi si pure, si vive, si sincère (3), et voilà pourquoi ils s'efforcent de lui persuader
(1) Vous avez l'Ancien el le Nouveau Testament, et le pasteur de l'Eglise pour vous guider : que cela vous suffise pour votre salut.
(2) Apoc,, XII, 12.
(3) Voir le livre du Père Mauro Ricci, professeur délie scuole pie à Florence : J)ante caUoUco, apostotico^ romano.
qu'un pape est tombé dâus Thérésie, malgré les promesses formelles de Jésus-Christ à saint Pierre et à ses successeurs.
Dante, qui Inédite tous les jours l'Évangile, ne se laisse pas séduire par les habiles sophismes de Satan. Il devine ibittde suite le piège qui lui est tendu, et, mettant en pratique une parole qu'il a dite plus haut, il regarde et passe... nous apprenant ainsi avec quel dédain nous devons traiter Satan et ses suppôts, quand ils osent nous suggérer une pensée où un sentiment contraires à la loi divine.
Le poète toscan, si dévoué au Saint-Siège, aurait grandement gémi s'il avait pu prévoir que pendant six siècles pas un seul commentateur ne devinerait la haute signification de ce passage, s'il avait pu prévoir qu'on le ferait descendre un jour au rang de ces hérétiques et de ces incroyants qu'il châtie si sévèrement en enfer.
On a donc eu raison de dire que, pour bien comprendre la trilogie de Dante, où débordent de toutes parts les plus grands enseignements de la théologie morale et ascétique, il faut être un parfait chrétien, un chrétien de conviction, de sentiment et d'éducation. Ce n'est qu'à ce prix que nous serons dignes d'entrer dans l'enceinte sacrée du temple dantesque, et que nous pourrons en saisir toutes les beautés de détail et
d'ensemble.
En descendant vers les autres enceintes de l'enfer, DsChte continuera d'éprouver mille résistances de la part des démons (les tentations durent jusqu'au dernier soupir). Mais les nouveaux obstacles qui se rencontrent désormais sur sa route sont plus faciles à surmonter que les précédents, parce que plus on s'habitue à vaincre et plus la victoire est facile.
Chiron, le chef des Centaures, les fait escorter à travers le septième cercle.
E disse a Nesso : Torna, e si gli guida, E fa' cansar, s' aitra schiera v' intoppa (0.
(Enfer, ch. xii, terc. 33.)
(1) Chiron dit à Nessus : Va, et guide-les, et si une autre troupe les rencontre, écarte-la.
Géryon les met complaisamment sur son dos pour les faire descendre dans les malebolge, ce qui signifie que les démons eux-mêmes peuvent contribuer puissamment à notre salut quand nous savons dominer la tentation.
Gosî ne pose al fonde Gerione, E, discarcate le nostre persoiie, Si dileguô, corne da corda cocca (i).
(Enfer, ch. xvii, terc, 45.)
A la cinquième maleholge^ Virgile prescrit à Dante de se tenir sur ses gardes, car les démons qu'ils vont bientôt rencontrer sont plus rusés et plus méchants que les autres.
Guarda, guarda, Mi trassaa se del luogo dov'io stava(2).
(Enfer, ch. xxi, terc. 8.)
Puis il le prépare à une attaque subite, qui ne peut tarder*
£ per nulla offension, che a me sia fktta, Non temer tu; ch' io ho le cose conte, Perch' altra volta fui a tal baratta (').
(Enfer, ch. xxi, terc, 21.)
L'attaque commence :
Gon quel furore e con quella tempesta, Gh' escono i cani addosso al poverello, Che di subito chiede ove s' arresta;
Esciron quei di sotto 'l ponticello, E volser contra lui tutti i roncigli (*).
(Enfer ^ ch. xxi, terc. 23 et 24.)
(1) Ainsi Géryon nous déposa au fond du gouffre, au pied dé la roche ruinée, et il s'éloigua comme la flèche loin de la corde. «
(2) En disant : Prends garde! prends garde! il me tira à lui dû lieu où j'étais. ,
(3) Et quelque offense qui me soit faite, ne crains rien, toi, car ce sont choses à moi connues pour avoir été une autre fois dans cette bagarre.
(4) Avec cette fureur, avec cette impétuosité d'ouragan que mettent les chiens à s'élancer contre le pauvre, qui aussitôt demande du secours là où il s'arrête.
Sortirent ceux de dessous ce pont, et ils tournèrent contre lui tous leurs crocs.
Grâce à son humilité, à sa défiance de lui-même et à sa docilité, Dante échappe à tout danger : grande leçon pour tous ceux qui, après avoir choisi lui guide prudent dans les voies du salut, ne voudraient pas suivre aveuglement ses conseils.
E '1 duca mio a me : tu, che siedi Tra gli scheggion del ponte quatto quatto, Sicuramènte ormai a me ti riediO).
(Enfer, cli. xxi, terc. 30.)
Dans le paroxysme de leur colère, les démons voudraient au moins frapper violemment l'humble protégé de Béatrix; mais ils s'en abstiennent, à cause de la présence de Virgile, en qui ils reconnaissent Tenvoyé d'une puissance supérieure.
Ei chinavan gli raffi; e : Vuoi ch'io'l tocctii Diceva l'un colP altro, in sul groppone?
E rispondean : Si, «la.
Ma quel demonio, che tenea sermone Col duca mio, si volse tutto presto, E disse : Posa, posa, Scarmiglione (*).
(Enfer, ch. xxi, terc. 34 et 35.)
Ce perfide Malacoda, chef de légion, qui les a préservés de la violence de ses subordonnés, ne résiste pas au plaisir infernal de leur tendre un piège en leur faisant croire que le pont de la sixième bolge étant brisé, ils en trouveront un autre plus loin.
E se V andare avanti pur vi piace, Andatevene su per questa grotta :
Presso è un altro scoglio, che via face (3).
(Enfer, ch. xxi, ter. 37.)
(1) Et mon guide me dit : toi, qui te tiens tout tapi entre les rochers du pont, maintenant reviens à moi en toute assuranco.
(2) Eux abaissaient leurs crocs. Veux-tu que je le touche avec ce harpon ? disait Fun d'eux à un autre. Et ils répondaient : Oui, va, plante-le-lui.
Mais ce démon, qui tenait conversation avec mon guide, se tourna tout à coup et dit : Doucement, doucement, Scarmiglione.
(3) Et si pourtant vous voulez aller plus avant, prenez celte côte escarpée; auprès est un autre pont qui sert de passage.
C'est en vain qu'en les voyant passer, les démons grincent des dents et frémissent de ne pouvoir leur nuire : Dante et Virgile les laissent se consumer de fureur.
Ed egli a me : Non vo', che tu pavenli :
tiasciali digrignar pure a lor senno, Ch' e' fanno ciô per 11 lessi dolenti (D.
(Enfer, ch. xxii, terc. 45.)
Dans l'avant-dernier cercle où sont confinés les démonsgéants qui furent les premiers complices de Lucifer révolté, Dante aurait eu de très grands dangers à courir, si les monstres de Tabîme n'eussent été garottés par la justice et la toute-puissance divines •
Come Fialte a scuotersi fu presto.
Allor temetti più che mai la morte ; E non v' çra mestier più laTdotta, S'io non avessi viste le ristorte (2).
(Enfer ^ch. xxxi, terc. 37.)
Le théologien-poète veut nous apprendre ici que les esprits mauvais n'ont pas toujours le pouvoir de tenter ou de tourmenter l'homme, surtout quand Dieu s'y oppose pour récompenser le chrétien fervent qui a su se montrer inébranlable dans d'autres occasions.
Pour descendre dans le dernier cercle de l'enfer, Virgile flatte Antée, dont il a besoin en ce moment. (Les démons ne se nourrissent que d'orgueil et de vaine gloire.) Antée oublie donc qu'il a été vaincu par Hercule et va rendre le service qu'on lui demande; mais on remarquera qu'il s'exécute en se tordant le visage, d'assez mauvaise grâce.
Perô ti china, e non torcer lo grifo (3).
(Enfer, ch. xxxi, terc. 42.)
(1) Et lui me dit : Je ne veux pas que tu t'effrayes ; laisse-les grincer des dents à leur gré : ils font cela pour les malheureux que tu vois bouillir.
(2) Éphialte s'agita lui-même tout à coup.
Alors, plus que jamais je craignis la mort ; et c'était assez do la peur pour m'achever, si je n'avais vu que le géant était garrotté.
(3) Ainsi donc baisse-toi et no tords pas ainsi ton visage,
U est impossible, en effet, que Satan et ses suppôts voient de bon œil une entreprise gui va tourner au plus grand bien spirituel de Dante et partant à la gloire de Dieu. Après avoir rencontré en enfer les plus horribles figures de démon, Dante arrive au neuvième cercle en présence de Lucifer, et s'il ne meurt pasd'efTiioi c'est que tous les hideux spectacles qu'il avait vus précédemment Tavaif ]^éparé à cette dernière apparition, plus étonnante que toutes les autres (0.
lo non morP, e non rimasi vivo W.
(Enfer, ch. xxxiv, terc. 9.)
Mais, se sentant de plus en plus investi du secours divin,
(1) Gomme on lo voit, V Enfer de Dante est une protestation vigoureuse contre ces doctrines impies de notre époque qui tendent à nier Texistence des démons et la réalité des supplices éternels, a Autrefois, on croyait à Satan, tel que la révélation nous le fait connaître, et pour se prémunir contre ses attaques on observait religieusement toutes les prescriptions ordonnées par l'Eglise contre cet esprit de ruse, de mensonge et d'iniquité. Aussi, la première firayeur de l'enfant, comme la dernière crainte du vieillard, c'était le démon. Aujourd'hui, hélas I grâce à la philosophie incrédule du dernier siècle, se manifestent partout des dispositions diamétralement contraires, et il n'est pas rare de rencontrer dans des pays chrétiens une foule de personnes dont la foi sur le démon n'est plus catholique. On ne parle plus de lui à l'enfanoe, ou bien on lui en parle légèrement, le sourire sur les lèvres et comme d'un être purement allégorique, complètement suranné. On peut^ n^ôme dire qu'à l'exception de quelques catholiques de vieille roche, personne ne recourt avec fidélité aux armes fournies par l'Eglise contre l'ennemi acharné de notre salut.
a Après cela, comment s'étonner de voir, à l'heure qu'il est, la société si bouleversée et les individus si faibles contre leurs passions ?»(Gaumb, Traité du . Saint-Esprit, tome I, ch. xx et xxi.)
L*abbé Delaporte, professeur de théologie à la Faculté de Bordeaux, prouve éloquemment qu'il connaît bien son siècle, quand il s'exprime ainsi :
« Chaque époque a ses misères. La misère de notre temps, c'est la Justification soi-disant philosophique du mal. Nos ancêtres, eux aussi, connaissaient l'humaine faiblesse, mais ils ne canonisaient pas le désordre; et quand ils cédaient anz tristes penchants de la chair, ils ne la plaçaient pas, avec le nom auguste de Raison, sur un autel. Nous avons étrangement progressé depuis le moyen-âge, et la justification du mal amène aujourd'hui sa conséquence naturelle, la réhabilitation de Satan, qui, le premier, a commis le mal, et qui nous l'inspire. »
(2) Ce que je devins étant ainsi privé de vie et de movijy,yuJùu\ÙM'lvcu'
Dante, qui correspond fidèlement à la grâce d*en haut, ne craint pas de se servir de Lucifer lui-même comme d'une échelle, pour quitter définitivement ces régions de ténèbres et monter vers un monde supérieur.
Attienti ben ; chè per siffatte scale.
Disse '1 maestro ansando com' um lasso, Conviensi dipartir da tanto maie (*).
(Enfer ^ ch. xxxiv, terc. 28.)
Ces paroles de Virgile, harassé de fatigue, nous montrent qu'il n'est pas toujours facile à un directeur, même expérimenté, d'arracher une âme à tous les dangers de la voie purgative.
D'un autre côté, l'obéissance absolue de Dante aux avertissements de son illustre guide est amplement récompensée par les rapides progrès qu'il fait dans les voies de la perfection/ Aussi, en le voyant arriver sain et sauf, malgré tant d'obstacles, au monde éclairé par le soleil, on se rappelle involontairement ces profondes paroles de l'Écriture : Yir obediens loquitur victorias (*), ou bien cette maxime de Vlrrdtatioriy que Dante a pu lire dans les monastères d'Italie ou de France, qui lui donnèrent si souvent l'hospitalité : Tantùm profides^ quantum tibi ipsi vim intuleris (3).
Cette dernière sentence, qui est la condition indispensable de tout progrès moral, va recevoir de plus amples développements dans la deuxième partie du poème. Avant de l'aborder, il ne sera peut-être pas inutile de rappeler en quelques phrases concises les points fondamentaux du dogme catholique^ mis en évidence dans la canticà de VEnfer. Les théologiens du moyen-âge affectionnaient ces formules précises qui, exposant la vérité sans voile, laissent aussi l'erreur sans défense, et nous ne saurions, ce semble, mieux faire que de
(1) Tiens-toi bien; c'est par une semblable échelle, dit le maître en haletant comme un homme lassé, qu'il faut partir cl^e ce lieu du mal.
(2) Prcn.^ XXI, 28.
(3) Imitation de Jéms-Christ^ liv, I, ch. xxv.
suivre leur exemple, en essayant de résumer en quelques propositions les croyances et les convictions d*un des plus éminents d*entr*eux, comme il eût voulu le faire lui-mâme s*il avait prévu les interprétations hétérodoxes que Ton a osé faire subir à la première partie de son poème.
!• Vu la nature de Vhomme portée violemment au mal^ il est impossible de fonder sur la terre une morale individuelle et sociale sans lui donner pour base les dogmes les plv>s impor^ tants du christianisme et surtout V éternité de V enfer. Pcywr tous Us chrétiens sans exception^ la pensée de Venfer est un véritable secours. Le pécheur qui ne le craindrait pas ne se convertirait jamms complètement; son oeuvre de sanctification ne serait pas assurée : elle aurait un défaut à son origine et un germe de dé^ cadence dans son progrès ; elle serait, en un mot^ sans stabilité et sans persévérance.
2° L'enfer existe^ il a précédé la création du monde et il est éternel.
3® On y endure la peine du dam et la peine du sens tout à la fois^ c'est-à-dire des souffrances physiques inouïes et des souffrances morales plus poignantes encore^ parce qu'elles résultent de la privation de la vue de Dieu.
4® La peine du dam est commune à tous les réprouvés indistinctem£nt; celledu sens varie avec la gravité et la nature des fautes commises. Per quse peccaverunt, per haec et torquentur (0; a quo quis superatus est, huic servus addictus est i^). .
5^ Les païens vertueux qui ont suivi la loi naturelle et les enfants mxyrts sans baptêm£ ne sont soumis qu'à la peine du dam.
6® Jésus-Christ^ notre divin Rédempteur ^ est descendu après sa mort dans les limbes (partie supérieure de Venfer), pour déli" vrer les âm£s justes et saintes de V Ancien Testament qui attm" daient sa venue.
7** L'enfer est le triste partage de ceux qui^ méprisant les lumières de la raison et de la foi, ont perdu volontairement le
(1) Sttp., II, 17.
(2) II Petr., II, 19,
souverain bien (il ben dell'intelletto), en préférant la créatwre au Créateur.
8* Un simple péché de faiblesse, commis en un instant^ peut précipiter Vhomm£ en enfer (*).
9* Les pliLS belles qualités de V esprit et du cœur^ ainsi que les plus hautes dignités civiles ou ecclésiastiques, ne préservent pas de Ifl juste colère de Dieu Vhomme qui fut assez coupable pour abuser des dons de la nature et de la grâce. Potentes, potenter torquenturW. Laudantur ubi non sunt, crucianlur ubi sunt w,
10* Outre le jugement particulier qui suit immédiatement la morty il y aura encore, à la fin du monde, dans la vallée de Josaphaty un jugement général et dernier, où les corps, instruments du péché, se réuniront à leur âme respective, pour être ' tourmentés éternellement avec elle.
11^ Celui qui, à la vue des supplices de V enfer, serait tenté. de blasphémer Dieu^ doit se souvenir que la vrdie cause de tout mal, et partant de toute douleur, c'est Satan, V antique ennemi du genre humain, Satan, qui fut jadis le plus beau des anges et qui, depuis sa chute, résume dans sa personne hideuse toutes les laideurs, toutes les difformités de Vordre physique et moral.
12^ Les démons, esprits jaloux et méchants, que Satan entraîna jadis dans sa révolte, profitent de toute la liberté que Dieu veut bien leur laisser pour tenter violemment les hommes sur la terre et les tourmenter cruellement en enfer.
13® C'est en jetant d'épaisses ténèbres dans les intelligences et en excitant au fond des cosurs les plus mauvaises passions que ces esprits mei,uvais multiplient chaque jour le nombre des réprouvés, et produisent sur la terre des perturbations profondes en y engendrant le mal individuel et le mal social.
Le mal social ne pourra se guérir que par le bon gouvernement des chefs spirituels et temporels de la catholicité,
(1) Episode de Francesca di Riminij chant v.
(2) S^p., VI, 7.
(3) Saint Augustin,
restant chacun dans la sphère de lenrs attributions (^\ se respectant eux-mêmes et faisant respecter partout les lois divines et humaines, dont ils ont la sauvegarde.
(1) Dante ne blâmait rintervention des papes que dans les questions jnirement civiles et politiques; mais il est certain que dans les questions fnixte$, il subordonnait les lumières des rois aux lumières des pontifes romains. (De Honarchiâ, liv. m. fin.)
Quant aux possessions territoriales de TEgUse, Dante a blâmé sans doute l'usage que certains papes en ont fait ; mais il les tenait pour très légitimes et n'a jamais cru que le siège de Pierre pût être ailleurs qu'à Rome, témoin ses violentes invectives contre Clément V et JeairKn, qui préféraient Avignon à la Ville étemelle; témoin aussi la lettre éloquente et emphatique de Dante aux cardinaux réunis à Garpentras, pour les conjurer de nommer un pape italien, qui consolerait Rome de sa viduité.
Avant de terminer l'étude de la première cantieà, nous devons dire que Ton 'n'a pas compris le poème de Dante, quand on ose accuser le grand justicier du moyen-âge de mettre impitoyablement en enfer les guelfes partisans du pape et en paradis les gibelins partisans de l'empire. Cette assertion est complètement fausse et très injurieuse à la haute impartialité d'Alighieri, qui n'a pas craint de placer beaucoup de ses amis politiques dans les sombres réglons oifs'exerce la justice de Dieu. La Divine Comédie est sans doute l'œuvre d'un gibelin, mais d'un gibelin modéré, qui ne mettait de fougue qu'à défendre sa modération même, et qui respecta toujours le pouvoir spirituel des pontifes romains et les grandes institutions catholiques. On l'a dit et nous i^ous plaisons à le répéter ici, cette turbulente faction gibeline, qui préférait l'empereur au pape dans le gouvernement temporel du monde, peut être regardée comme une grande erreur politique, mais elle n'a jamais été une rébellion impie contre l'Bglise. Elle prouve que dans les âges de fol on avait la liberté de penser, la liberté d'exposer ses opinions et de les soutenir. Elle prouve que toutes les idées pouvaient être remuées dans les universités catholiques et que toutes les doctrines y ont été professées. L'Bglise n'a pas les susceptibilités des Césars de la terre ; elle n'eût jamais peur de la prisée, puisque c'est de ses écoles que sont sortis les plus grands savants de l'Europe pendant dix-huit siècles.
Selon l'énergique expression de TertuUien, l'Eglise ne redoute qu'une chose ici-bas : c'est la calomnie. Ne ignjorata damnelur. Voilà pourquoi, avant d'achever ces notes explicatives, nous nous faisons un devoir de conscienee d'avertir nos lecteurs que Dante, injustement aigri contre le pape Bonifaoe Vm, cause inoolorUaire de ses malheurs, a voulu évidemment satisfaire ses rancunes et s'est gravement trompé en mettant cet illustre pontife dans le cercle des simoniaques (chant xix)et surtout en le faisant apparaître au chant XXVII parmi la foule méprisable des perfides conseillers. Les paroles cyniques et sacrilèges que ce pape est censé adresser dans cet endroit à Guidp dp Bfontefeltro sont une pure invention de l'exilé florentin, qui, se t^s^i^t
Le mal individuel ne peiit être extirpé que par la pratique des sacrements de pénitence et d*eucharistîe, sources de toute régénération et principes de tout progrès moral, pourvu qu'on les reçoive sérieusement, c'est-à-dire en les faisant précéder et suivre des exercices de la mortification chrétienne et de toute sorte de bonnes œuvres.
Ces deux derniers points vont être démontrés dans la can-' ticà suivante, où il est impossible qu'un lecteur tant soit peu religieux ne découvre à première vue toute l'économie de la pénitence et de la rédemption.
ici l'écho trop complaisant de la famille Golonna, cesse d'être impartial dans les jugements qu'il porte sur les actes politiques de Bonifaoe VHI. (Consulter le savant ouvrage du Bénédictin Luigl Tosti sur ce pape, tome II, pauim^ et surtout la noteB, page 45t. Paris, édition Louis Vi vos.)