‹ Essai sur la Divine comédie de Dante: ou, La plus belle, la plus instructive, la plus morale, laChapitre 11 sur 15 · ANALYSE THÊOLOGIQUE DU PARADIS · texte numérisé non relu

ANALYSE THÊOLOGIQUE DU PARADIS

Ibunt de virtute in virtutem. Gratiam et gloriam dabit Dominus. (Ps. lxxxiii, 8 et 12.)

Inebriabuntur ab ubertate domûs tu» ; et torrente voluptatis tuœ potabis eos ; qiioniam apud te est fons vitse, et in lumine tuo videbimus lumen.

(Ps. XXXV, 9 et 10.)

Beati qui esuriunt et sitiunt justitiam, quoniam ipsi saturabuntur. (Math., v. 5.)

Atque ideô beiie operantibus usque in finem et in Deo sperantibus, proponenda est vita œterna et tanquàm gratia filiisDei per Christum Jesum misericorditer promissa et tanquàm merces ex ipsius Dei promissione bonis ipsorum operibus et meritis fideliter reddenda. (Conc. Trid., sess. VI, ch. xvi.)

Nous n'avons encore approfondi que les deux premières cantiche de la Divine Comédie, et nous y avons trouvé exprimées, en figures bibliques ou en termes clairs et précis, les plus importantes doctrines théologiques ayant rapport à la déchéance de l'homme et à sa réhabilitation.

Maintenant, nous allons pénétrer avec Béatrix (révélation) dans le séjour des bienheureux (*), pour y apprendre les plus hauts mystères de la grâce et de la gloire. Là où la raison toute seule s'arrête impuissante, Ja théologie (c'est-à-dire

(1)/»., xLix, 10. — Baruch.^t in, 24. — Sap.y m, 7. 16, 17. — Math.^ v,

la foi éclairant la science et la science expliquant la foi) prend son rôle souverain. Elle continue Tœuvre d'illumination commencée et découvre des horizons nouveaux qu'une lumière purement naturelle ne peut éclairer (0.

12; XII, 43; XXV. 34. — Luc.y i, 23. — Joan., xiv, 2. — Epist, ad Rom., vin, 19. — / Cor., Il, 9; xiii, 12 ; xv, 28. — IJoan., m, 2. — Apoc., xxi, 3-4. — // Petr., m, 2.

Voir Platon : Banquet, Phoedre, Phoed,, Republ,, liv. X, traduct. Cousin.— Âristote : Phys., liv. m, et Meleorol., liv. II, ch. iv, traduct. de M. Barthélémy Saint-Hilaire, chez Ladrange, Paris. — Proclus : Liber de Catuit, — Cicéron : Sommium Scipionis, TusctUanes. — Denys l'Âréopagite : de CeleUi hierarchiâ. — Lactance : Liber de vilâ beaiâ. — Saint Augustin : Bnarr. in psal. 49, 84, 145. De CivU. Dei, liv. XXHI, ch. xxx; liv. XXI, ch. xxiv. In Soin. y ch. XXXV. TroÀitaituin Joan., lxvii, 2. Confess., liv. IX, ch. m, n' 3. — Boëce : Consol. philos. — Walafrid, Strabus et Raban cités par saint Thomas : Summ. Theol., la pars, quest. 61, art. 4; quest. 66, art. 3; quest. 68, art. 2. — Saint Pierre Damien : Hymn. de parad. — Saint Anselme : Protlog., ch. XXV. — Hugues de Saint-Victor : de Sacram. fidei //, pars 18, ch. xx; cie Erud. theol. de prœp. ad cofUempl. — Imitaiion de Jmu-Christ, liv. IH, ch. xui, xLvm et xux. — Saint Bernard : Sermon XI, in Cant. canticorum; Sermon in Sanctis; Sermon FV, de Ascens. — Âlbertus Magnus : de Process. univers., liv. II, tract. 4, c. 3 et 4. £>e Cœlo et Mundo, liv. II, tract. 2, c. 5; tract, m , c. 5 et 6. — Saint Bonaventurc : Breviloq., vu, 7; Itin. Mentis ad Deum; de Slim. divini amoris, 2a pars. c. xiii. — Saint Thomas d'Âquin : Opttsc, LXIV, quest. 6. Summ. theol., la quest. 12 ad 6; quest. 44, art. 4; quest. 65, art. 2; quest. 67. art 3; quest. 113, art. 4. la 2œ> quest. 4, art. 5 ad 6; quest. 5 et 111. 2a 2œ, quest. 26, art. 13; 3a pars, quest. 45. Sùppl.. quest. 74, art. 1 ; quest. 77; quest. 83, art. 2; quest. 91, art. 3. Summ. contr. gent., liv. III, quest. 47-63; liv. IV, quest. 87.

Consulter aussi Suarez, n*> 17, disput. 58, scct. 4.— Bellarmin, de Œternâ feUcitate sanctorum. — Thomassin, de Deo, tome I, ch. xv, 15. — Bossuet, Explicat. deV Apocalypse. — Sur le même sujet, voir les Comment, de Corn, à Lap., de Bernardin de Pecquigny et de dom Calmet, ainsi que les principaux conférenciers ou apologistes du dix-neuvième siècle : Lacordaîro, Ventura, Gratry, Lescœur, sans oublier certains Traités remarquables qui jettent un nouveau jour sur l'importante question du surnaturel : Opuscule sur la nature et la grâce, de Rorbacher; Etiides sur V ordre naturel et surnaturel, par les abbés Gros et Xavier ; Question du surnaiurel au dix-Tieuoième siècle, par le Père Matignon, docteur on théologie; Déification de lliomme par la grâce, par Gridel ; Jésus-Christ dans le plan divin de la création, par Tabbé Pin, vicaire-général de Covington; Symbolique de Mœlher; Traité du Saint- Esprit, par Mgr Gaume ; la NaXure et la Grâce, par le R. P. Curci ; Us Espérances de V Eglise, par le R. Ramière, appendice, page 687.

(1) Nous plaignons sincèrement toutes les personnes qui veulent com-

- lîT -

Béatrix, qui s avance au-devant de Daute et le prend dans ses bras, c'est non seulement la science de Dieu, mais aussi Tamour divin qui se saisit de l'homme en état de grâce, de rhomme régénéré, pour l'introduire dans les splendeurs du temple éternel. Avec ce nouveau guide que lui envoie la vierge Marie, Dante monte, plus rapide que la foudre, vers ces hautes régions deTEmpyrée, où des myriades de globes lumineux exécutent leurs danses harmonieuses (*).

Béatrix, dans une aspiration infinie, regarde le soleil avec une ardente fixité que l'œil de Taigle n'a jamais connue, et le poète régénéré, cet enfant des prédilections divines, contemple Béatrix avec un ravissement extatique (*). En ce moment solennel, le prodige du Thabor se renouvelle en faveur du jeune néophyte devant qui vont s'ouvrir les portes de la céleste Jérusalem (3).

Les yeux perdus dans ceux de Béatrix, Dante sent en luimême quelque chose d'inconnu qui tressaille, quelque chose de divin qui le pénètre de toute part et qui transforme son être tout entier (*) (principal effet de la grâce sanctifiante, prélude de la gloire). Il sent qu'il s'élève au-dessus de sa

prendre le Paradis do Dante sans avoir lu la Bible, la Vie des saints et certains chapitres de la Théologie catholique. Nous conseillons donc à ces personnes de recourir au savant ouvrage sur la Vie future de M. Th. Henri Martin, doyen de la Faculté des lettres de Rennes. (Paris, chez Delagrave, 3* édition.) D'après le Père Lescœur, de l'Oratoire, ce livre, qui montre sous toutes ses faces la question de la vie future, est un véritable monument de philosophie judicieuse, de théologie exacte et d'érudition aussi vaste que consciencieuse.

(1) Saint Thomas, Comment, sur saint Paul^ tome II, page 51. (Ed. Leodii.)

(2) /«{., tome II, page 122.

(3) /d., tome I, page 162.

(4) Dante, en enrichissant la langue italienne d'un mot nouveau que l'on va lire, trasumanar, veut nous apprendre que l'essence de la grâce sanctifiante est d'élever l'homme au-dessus de lui-même et do l'unir formellemen t à la nature divine. D'après saint Thomas, saint Denis l'Aréopâgyte et quelques autres Pères, la grâce est la déification de l'homme commencée sur la terre pour ôtre consommée dans lo ciel. Saint Augustin, dans ses écrits, reproduit souvent cette belle théorie éminemment ortho doxc, tout en rejetant le sens erroné qu'y attachent les panthéistes.

propre nature, et que son corps spiritualieé devient Totijet d'une merveilleuse transfiguration.

Béatrice tutta nell* cterne ruote Fissa con gli occhi stava; ed io in lei Le luci fissi, di lassù remote.

Nel suo aspetto tal denfipro mi fei, Quai si fç Glauco nel gustar delP erba Ghe 1 fe consorto in mar degli altri Dei.

Trasumanar significar per verba Non si poria; perô Tesempio basti A cui r esperienza grazia serba.

8' io era sol di me quel che creasti Novellamente, Amor che '1 ciel govemi, Tu'l sai, che col tuo lume mi levasti (i). (ParadUj ch. i, terc. 22 et suiv.)

Aucun mortel ne pouvant, sans en être écrasé, soutenir le poids de Tlnfini, il s^ensuit nécessairement que nous avons besoin d'une nouvelle et dernière transformation, pour savourer pleinement le bonheur du ciel (2).

C'est la vie de la gloire qui succède à la vie de la grâce ^3). C'est le terme final des opérations divines, par rapport à l'humanité régénérée. C'est la déification de l'honatme par l'esprit d'amour qui le pénètre, le vivifie et Tanime tout en* tier. Le règne de la chair est terminé ; ce n'est plus elle qui matérialise l'esprit, c'est l'esprit qui spiritualise le corps et

(1) Béatrix se tenait^ toute &xéo par les yeux, aux roues éternelles; et moi je fixai sur elle mes regards détournés de là-haut.

Et, à la contempler, je devins tel en moi-même que devint Glaucus à.goûter de cette herbe qui le rendit compagnon des dieux de la mer.

Cette faculté de transhumaner ne se pourrait exprimer per verba / que cet exemple suffise donc à celui à qui la grâce réserve celte expérience.

Si j'étais seulement celui que tu as naguère créé, tu le sais, Amour qui gouverne(l6 ciel, ô toi qui m'as élevé par ta lumière.

(2) Voir l'Optisc. II de saint Thomas, ou Comp. tkeol.^ ch. gxlviii-glxiii et CLXvi-cLxx. — Gombalot, de la Commissance de Jmis-Christ, ch. ii.

(3) Saint Thomas, Commenl. sur saint Paul, tome II, page 272. (Ed, Leodii,) — Voir aussi saint Bernard, homélie II, in Math. — Saint Fulgenee, liv. de Inc. et grat. -^ $^At ppnaventure; Itin. mentis ad Dmm.

lui communique sou ardeur, sou énergie, sa souplesse, sa clarté, son agilité.

Molto è licite là, che qui non lece Aile nostre virtù, mercè del loco Fatto per proprio delPumana spece (<).

(Paradis, ch. i, terc. 19.)

Eneîffét, dégagé de ses éléments inférieurs, périssables et grossiers, le corps glorifié entre en partage des plus merveilleiilx priTilôges de l'esprit. Il ne connaît désoriilais ni obslÀÎde ni limite ; il n'est plus ni resserré par le temps, ni retenu par la matière, ni alourdi par la pesanteur, ni arrêté piatr là distance. Gomme au paradis terrestre, il obéit à toutes les impulsions de Tâme, il en accepte toutes les volontés.

Saint Thomas d'Aquin, au quatrième livre de la Somme contre les Gentils (2), caractérise nettement les principales qualités d'un corps jouissant de la vie céleste.

« 1* Le corps des étus^ dit-il, sera^ par Vopération divhie^ complètement assujetti à Vdme^ non seulement quant à Vêtre, mais encore quant aux actions et aux m4)uvements. C'est pourquoi^ commue Vâm^e jouissant de la vision divine sera remplie d'une certaine clarté spirituelle^ ai/wi, par une sorte de rejoÀllissem£nt de Vâm>e sur le corps, ce dernier sera revêtu à sa m^anière de la clarté de la gloire^ d* après ces paroles de V apôtre : Seminâtur in ignobilitate, surget in gloriâ.

« 2* Udme qui jouira de la vision divine étant unie à sa fin dernière^ verra son désir comblé en toutes choses; et comme le corps se m^ut par suite du désir de l'dme, il s'eiuuivra que le corps^ doué d'une agilité remM'quahle, obéira absolument à les* prit pour le mouvement ; c'est ce que l'apôtre enseigne quand il dit : Sëminatur in infirmitate, surget in virtute.

(1) Beaucoup de choses nous sont possibles là-haut, qui ici ne ^ous sont pas possibles, grâce au lieu fait pour être la demeure propre de Thomme.

(p) Saint ThomaSf Summ> contra gent., tome III, liv. iv, ch. 86. (Vives.) — dmiH^intr iur saint Vaul, tome I, page 521 et 532. (Editio Leodiû) — Stmm, thtol,^ 3* pars, suppl., quest. 79-85.

— |hii —

« 3* Comme i'dme jouissant de Dieu vei-ra son désir accompli quant à la possession de tout bien, son désir sera également satisfait quant à Véloignement de tout mal^ parce que la possession du souverain bien ne laisse plus de place pour aucun mal. Cest pourquoi le cotps perfectionné par Vàme sera, comme elle^ garanti de tout mal, et par là même il sera impassible, selon cette parole de V apôtre : Seminatur in corruptione, surget in incorruptione.

« 4* Vdme qui jouira de Dieu s'attachera très parfaitement à lui, et participera à sa bonté au plus haut degré dont elle est capable. Ainsi le corps sera parfaitement soumis à Vdme et il participera autant que possible à ses propriétés : Seminatur corpus animale, suiget corpus spirituale.

« Le corps de V homme ressuscité sera spirituel, non pas quil devienne esprit, comme quelques-uns Vont compris. ..mais parce quHl sera complètement assujetti à l'esprit. Il suit donc de ce qui précède que, comme Vdme de Vhomme sera élevée à la gloire des esprits célestes pour voir Dieu dans son essence...., de ineme son corps sera élevé jvtsquaux propriétés des corps célestes, en tant qu'il sera lumineux, impassible, se mouvant sans difficulté et sans peine, et recevant de sa forme (Vdme) le plus haut degré de perfection. »

Il est certain que Dante a dû plus d'une fois jeter les yeux sur les écrits du docteur angéliqué, quand il a voulu montrer ce que deviendront notre âme et notre corps, après que Dieu les aura jugés dignes du bonheur et de la gloire du ciel. On se figure difficilement la riche collection de termes gracieux et brillants que le poète répand avec une heureuse profusion pour peindre Téclat éblouissant des esprits bienheureux. Il les appelle tour à tour : Splendor, lumiera, folgor, fiamma benedetta, sempitema rosa, gemma, topazio vivo, rubinetto, margherita, etc., etc.

En nuançant ainsi de mille manières l'expression de son idée, il parvient à vaincre la monotonie par la variété des images, et il enrime d'une manière heureuse Tétat glorieux

dans lequel nous serons un jour. Le lecteur désirerait parfois reposer un peu ses yeux fatigués de ces lumières trop scintillantes, en contemplant des corps un peu moins célestes. Pour mon compte, je me suis plus d'une fois surpris adressant à ces splendeurs la prière que le poète adresse à saint Benoît : «Je t'en conjure, si cela est possible, manifeste-toi à mes yeux dégagé de ce vif rayonnement qui t'environne (*U; et je continuais le divin pèlerinage avec plus d'ardeur, quand je recevais cette encourageante réponse : « Mon frère, ton désir s'accomplira dans la plus haute sphère. » Et cependant, en y arrivant, on est investi d'une lumière si abondante, que les yeux ne sauraient en soutenir l'éclat, si quelques paroles de Béatrix ne leur communiquaient une force nouvelle.

Cette atmosphère du paradis paraît d'autant plus brillante, que l'âme qui en jouit est plus élevée en perfection, c'est-àdire plus rapprochée de Dieu, lumière infinie. Ainsi, par la clarté du corps, on juge de la gloire de Tdme, comme à travers le verre on reconnaît la couleur et l'excellence du liquide contenu dans un vase diaphane (2).

• Pour rendre plus sensible encore le degré de béatitude de chaque élu, Dante, s'inspirant d'un texte de saint Jean : In domo patris^ tiiamiones multx sunt (3), divise le paradis en neuf sphères ou orbes immenses, qui sont le séjour des âmes complètement épurées par les flammes du purgatoire. Soutenu et fortifié par une vertu divine, il s'élève de soleil en soleil jusqu'à la région sublime et insondable où l'infini réside.

Après qu'il a traversé la sphère du feu, qui est très voisine de la terre, son déplacement devient instantané ; car, d'après l'opinion de saint Augustin et d'autres Pères, le mouvement

(1) Chant XXII.

(2) Summ. t/teoL, suppl., quest. 85, art. t.

(3) Dans la maison de mon père, il y a plusieurs demeures. (Evang. de saint Jean^ xiv, 2.)

des corps bienheureux dépassera en rapidité la pensée elle*

môme.

La concreata e perpétua sete

Del deiforme regno cen portava

Veloce quasi come '1 ciel vedete (*).

(Paradis, ch. ii, terc. 7.)

Aussi, ne s'aperçoit-il de son passage d'une planète à l'autre qu'au sourire et au regard de Béatrix, qui redoublent d'éclat et de douceur. Naguère, on entrait dans les cercles de l'abîme par des gémissements et des blasphèmes, on montait aux degrés expiatoires par des hymnes de consolation et d'espérance; maintenant, on parvient aux sphères célestes par des chants d'amour et de gloire. Dans l'enfer, ou rencontrait des ombres; dans le purgatoire, des âmes; dans le paradis, ce sont des esprits, des substances, des gloires, des vies, des amours, des scintillations.

Quoique tous les bienheureux habitent le même ciel ; quoiqu'ils jouissent tous, selon leur capacité, d'un bonheur complet dansla vision divine, plusieurs esprits viennent au-devant du poète, dans les sphères qu'il traverse, pour lui donner unç idée de la hiérarchie des mérites et de lagrâce, et pour habituer sa vue mortelle à soutenir l'éclat de la gloire céleste.

Perfetta vita ed alto merto inciela Donna più su (2).

(Parodia, ch. m, terc. 33.)

Les saints que Dante rencontre à des hauteurs inégales comprennent parfaitement la justice de cette gradation, et la conscience qu'ils en ont devient un élément constitutif de leur félicité, car l'amour qui les rend heureux fait entrer leurs volontés dans le cercle de la volonté divine, où ell^^ se perdent comme les eaux dans l'océan. Ainsi, en des conditions différentes, chaque âme rencontre le terme de ses

(1) Lo désir perpétuel et inné d'arriver au royaume formé par Dieu nous emportait presque aussi rapidement que vous voyez tourner le ciel.

(2) Une vie parfaite, un mérite éminent, me dit-elle, ont placé plus, haut clans le ciel une femme de grande sainteté.

désirs, c'est-à-dire la somme de bonlieur dont elle est capable, et de la variété même des bienfaits résulte.un concei't admirable à la louange du rémunérateur (*).

Frate, la nostra volontà quieta Virtù di carità, che fa volerne Sol quel eh' avemo, e d' altro con ci asseta

Se disiassimo esser più supeme, Foran discordi gli nostri disiri Dal voler di Colui, che qui ne cerne.

Anzi è formale ad eslo beato esse Tene^i dentro alla divina voglia, Perch' una fansi nostre voglie stesse.

• In la sua volontade è nostra pace :

Ella è quel mare, al quai tutto si muovo Ciô ch' ella cria, o che natura face

Ghiaro mi fu aller com' ogni dove In cielo è paradiso, e si la grazia Del somme ben d^un modo non vi piove (*).

(Paradis, ch..iii, ter. 24 et suiv.)

C'est surtout dans la canticà du Paradis que rélément dramatique, le fait, cède le pas à l'élément dogmatique, à ridée. La théologie y domine tout et y embrasse le système

(1) Ozanam. — Convito, in, 5. — Summ. tlieoL, la 2œ, quest. 1-5. Hugues de Saint- Victor, dont les écrits onctueux et savants ont souvent

inspiré Dante, s'exprime ainsi dans son livre de Eruâ, theol. : Eorum des!deriorum finis erit ipse Deus. Imô futuri sunt pro meritis pree^biorum etiam gradus honorum atque gloriarum ; attamen ulli superlori nuUus inferior invldebit... Unusquisquo pacatissimo coacordiee vinculo alteri adstrictus, tam nolet esse quod non accepît quàm ncc in corpore vult oculus esse qui est digitus. (Super sacrant fidéi, lib. II, pars 18, cap. xx.)

(2) Frère, une vertu de cliarité calme notre volonté, et cette vertu no nous fait vouloir que ce que nous avons et no nous donne la soif d'aucun autre bien. Si nous désirions être plus élevés, nos désirs seraient en désaccord avec la volonté de celui qui nous rassemble ici.

Et môme il est essentiel à notre oxistence bienbeureuse de se tenir dans la volonté divine, de manière que toutes nos volontés se résolvent en une seule.

Dans sa volonté est notre paix; elle est cette mer où tout vient se jeter, et ce qu'elle a créé, et ce que fait la nature.

Alors il me fut clair que tout lieu dans le ciel est paradf?, quoique la grâce (Jn bien suprême n'y pleuve j>as de U môme façop,

entier des conuaissaoces scienûfiques Je Tépoque. On Toit à chaque page que Dante a pâli longtemps sur les liTies de la scolastique, et qu'il a voulu s'en faire l'interprète poétique dans la dernière partie de son œuvre, où 'comme prélude à la vision de Dieu ] il cherche à nous donner la parfaite intelligence des plus hauts mystères de la nature et de la grâce. U savait, le théologien-poète, qu'une de nos plus grandes voluptés au ciel sera d'apprendre, de savoir, de découvrir les énigmes de la science, la raison des choses, leur enchaînement et les secrets de la création. C'est ce que les docteurs appellent la béatitude de l'esprit, qui, réunie à la béatitude du corps et du cœur, forme la félicité parfaite >- . Le premier mystère que la céleste Béatrix révèle à Dante, sur le seuil même du paradis, c'est le plan général des œuvres de Dieu ^^; c'est le magnifique ensemble, l'inefEaible harmonie, Téconomie profoudedu monde matériel et du monde moral, sur lesquels planent continuellement Fœil vigilant de la divine Providence, qui mène tous les êtres à leur fin, avec autant de force que de suavité.

Le cose tutte qnante Hano' ordine tra loro : e questo è fonna, Ghe r universo a Dio fa somi^iante.

Qai veggion V aite creatare ronna Dell' etemo valore, il quale è fine.

Al qaale è &tta la toccata norma.

Nell' ordine eh' io dico sono accline Tntte natare per diverse sorti Più al principio loro, e men vicine ;

Onde si maovono a diversi porti

Per lo gran mar dell' essere : e ciascnna

Ck)n istinto aklei dato che la porti (3).

(Paradis, cb. i, terc. 35 et suit.)

(!) Summ. theol.y la 2», quest. 2, 3 et 4. — Summ. eontrà gent., liv. m, ch. Lvn, Lvni, ux. — Opusc. //ou Compend. theol., ch. cv-cvni.

(2) Aristote, Métaph., xii. — Summ. contra gent., liv. III, ch. umr-Lxzxni et cxi-cxiv. — Summ. theol.^ la pars, quest. 22 et quest. 102-104.

(3) Toutes les choses ont un ordre entre elles, et cet ordre est la forme qtU

D^-apiès cette théorie sublime, empruntée à saint Thomas d'Aquin, les êtres inanimés obéissent à des instincts divers, qui les rapprochent plus ou moins du principe intelligent en vertu duquel ils agissent (0.

Quant aux créatures douées de raison et d*amour, elles tendent vers le Bien infini avec un irrésistible élan, comme un ruisseau qui suit sa pente naturelle en descendantdu haut de la montagne (2).

Ne pur le créature, che son fuore DMntelligenzia, quest'arco saetta, Ma quelle c' hanno intelletto ed amore.

La Provvidenza, che cotante assetta, Del SUD lume fa *1 ciel sempre quieto, Nel quai si volge quel c' ha maggior fretta.

£d ora lî, come a sito décrète, Cen porta la virtù di quella corda, Ghe ciù che scocca, drizza in segno lieto (3i . (ParadiSf ch. i, terc. 40 et suiv.)

Ici encore, nous sommes heureux de constater que Dante emploie les expressions même de saint Thomas d'Aquin; nous lisons en effet, ce qui suit dans la Somme philosophique: Sic igitur non est difficile videre qualiter naturalia corpora, cogniiione carentla, moveantur et agant propier finem. Tendunt

fait l'univers ressemblant à Dieu. Ici les hautes créatures voient les traces de la force éternelle, qui est la fin pour laquelle est fait l'ordre déjà exposé.

Dans l'ordre que je dis, toutes les créatures ont leurs inclinations, et, selon leur sort divers, avoisinent plus ou moins leur principe.

Ainsi elles tendent vers des ports divers par la grande mer de l'être, et chacun obéit à l'impulsion qui la conduit.

(1) Saint Thomas, Opusc. II ou Compend. theol., ch. c-cni.

(2) Summ. contra genl., liv. III, ch. ii, m, xvi-skxv; /rf., ch. cxi-cxiv.

(3) Et cet arc frappe non seulement les créatures qui sont dépourvues d'intelligence, mais encore celles qui ont l'intellect et l'amour.

La Providence, qui l'ordonne si sagement, rassérène toujours de sa lumière le ciel dans lequel roule le premier mobile qui a la plus grande rapidité.

• Et c'est là que maintenant, comme à un site désigné, nous porte la puissance de cet arc qui dirige tout ce qu'il lance vers un but de félicité,-

inim in flnem sicut direeta a substantid intelligente^ per modum quo sagitta tendit ad signum direeta a sagiUante ^).

Quoique toutes les créatures concourent à Tordre universel, les unes, étant privées d'intelligence, atteignent leur but aveuglément et nécessairement ; les autres y arrivent vidon* tairemënt et librement.

Ce privilège du libre arbitre, qui donne à ces deraiàres un rang d'honneur dans la création, les expose aussi à de^ dé^ plorables égarements, quand, séduites parles faux plaisirs de la terre, elles cessent de poursuivre et de rechercher le bien suprême, c'est-à-dire Dieu, qui est leur principe et leur fin(2).

Ver è che, corne forma non s' accorda Moite fiate alPintenzion delParte, Perché a risponder la matéria è sorda;

Cosî da questo corso si diparte Talor la creatura, c* ha podere Di piegar, cosi pinta, in altra parte.

(E si come veder si puô cadere Fuoco di nube), se Pimpeto primo A terra è torto da falso piacere (2).

(Paradis^ ch. i, tore. 43 et suiv.)

Pour mieux faire éclater sa sagesse, Dieu a soumis touis lëd êtres créés à un ordre hiérari.hique, où chacun communia que à son inférieur ce qu'il reçoit d'un plus haut que lui.

(!) Summ, contra gent., liv. ni, ch. xxiv.

Voici la traduction de ce passage :

tt U n'est pas difficile de voir comment les êtres inanimés se meuvent el ton* dent tous à une fin. C'est évidemment le Créateur qui, dans sa sagesse^ Idttff a marqué cette fin et qui les y pousse comme un habile archer tdîr^! les flèches de son arc vers un but déterminé. »

(2) Summ, contra genl., de Verâ FelicUate, ch. xxvi-xlvi.

(3) n est vrai que, comme la forme ne s'accorde pas, bien des fois, avec les intentions de l'art, parce que la matière est sourde à répondre,

Ainsi de cette direction dévie souvent la créature qui a le pouvoir (bien que poussée de la sorte) d'incliner vers un autre côté.

Et (comme on peut voir le feu tomber d'un nuage), elle tomba de miJlie» lorsque sa première impulsion est détournée vers la terpe par le itisuiclplQijsir,

Dans ce plan merreilleux, les créatures se superposent les unes aux autres, suivant la mesure de leur perfection^ et te^ divines influence» transmises par les esprits bienheureux circulent partout dansla création, pour y répandre une surabondance de vie et d'activité qui contribue efficacement à la perfection de Tunivers i^K

Dentro dal ciel della divina pace Si gira un corpo, neila cui virtute L' esser di tutto suc contento giace.

Lo ciel seguente, c' ha tante vedule, Qoeir esser parte per diverse essenze Da lui distinte; e da lui contenute.

Gli altri giron per varie differenze, Le distinzion, che dentro da se hanno, Dispongono a lor fine, e lor semenze.

Questi organi del mondo cosî vanno, Gome tu vedi ornai, di grado in grado.

Che di su prendono, e di sotto fanno (2).

* (Paradis^ ch. u, terc. 38 et suiv.)

Ainsi, Dieu est partout et toujours dans sa création (3), et riçQ . dei^ ce qui est son ouvrage, ni Tatome, ni Fastre, ni Thomme, ni Tange^ ni Têtre isolé, ni Têtre collectif, rien ne peut se dérober à sa puissance, ni exister, ni continuer d*étre, ni se djSyelopppr sans lui, Être nécessaire qui, du haut de

(1) Sutnm, contra gent.^ liv. III, ch. lxxvi-lxxxii. (Edition Vives.) — Opmc. IIoû Cowpend,theoL, ch. cxxiii-cxxv et cxxx; Opusc. XV, ch. xi^

(2) Dans le ciel de la divine paix so meut un corps dont la vertu renferme Tè^eiâetout ce. que lui-même contient.

Le ciel suivant, qui a tant d'étoiles, distribue cet être entre diverses esseiik* cea^ dâ-lai dlâinctea. et en lui contenues.

Les autres cieux disposent de diverses manières les distinctions qu'ils renvr fermant, elles mènent vcriïles fins et les causes qui leur sont assignées.

Ces organes du monde, comme tu vois maintenant, descendent de degré en dogréf de sorte qu'ils prennent d'en haut la vertu qu'au-dessous ils commu* niquent.

(3) Voir Lâoordaire, Conférences 67 et 68. — Lire les pagos^ éloquentes éorUos; par. }L OUé-Laprune sur la Providence : Philosophie de Malebrancb^ tomcbll, ehiT.

ion éternité, communique le mouvement et la Tie à tout ce qui est sorti de ses mains -^'.

E come V aima dentro a vostra polve.

Par differenti membra, e confonnate A diverse potenzie, si risolve;

Gosî i' inteliigeoza sua bontate Multiplicata per le stelle spiega, Girando se sevra sua unitatel^).

(RurgcUoirej ch. ii, terc. 46 et 47.)

Après avoir montré à Dante Faction continuelle de Dieu sur ses créatures, Béatrix, écho fidèle de la révélation, arrive naturellement à lui expliquer tout ce qui a rapport à la béatitude céleste, qui est le complément et le couronnement dès œuvres de Dieu '^K Le plus grand bonheur des saints, dit-elle, est de ne vouloir que ce que Dieu veut (*). Voilà pourquoi le

(1) Summ. contra gent., liv. III, ch. lxviii.

(2) Et comme l'âme, sur votre poussière, vient, par diflérents membres, sa résoudre en difTérentes puissances ;

Ainsi l'intelligence développe sa bonté multipliée sur les étoiles, en se tournant sur son unité.

Bennassutti s'exprime ainsi sur cette comparaison :

tt Bella e immensa simiiitudine ! L' anima è per tutlo il corpo, ma negli oœhi si résolve in vista, nelle urecctiie in udito, nel naso in odorato. neUa booca in gusto, nella superficie di cssa in tatto ; cosi l' intelltgenza angelica ô per tutte le stelle, come V anima è per tutto il corpo e cosi essa inteUigenza moU tiplica e spiega per diverse stelle la sua bontà come 1' anima moUipUca e spiega se stessa per diverse membra, adattandosi all'uso délie diverse potenze; e cosi finalmente essa intelligenza è una, sebenne produttrice dl varie influenze, come l' anima è sempre una sebbene produttrice di varie poteoie sensitive. n

(3) Oculus non vidlt, ncc auris audivit ncc in cor hominis ascendit quœ prseparavit Dous iis qui diligunt illum. (I Cor., ii, 9.)

(4) Nous trouvons dans le livre d'Hugues de Saint-Victor, InstU. fnoneut. de animày 1. IV, ch. xv, un magnifique passage sur le bonheur des éiuf , que l'on nous saura gré de citer, parce que Dante a *dû le méditer sérieusement quand il se préparait à écrire son Paradis :

« Amant Deum incomparabiliter quia sciunt unde et ad quid eos Deuf provexit. Amant singuli singulos sicut seipsos. Gaudent de Deo ineffabiliter. Gaudent de tantâ suà beatitudine. Et quia unusquisque unumquemque dlli* git sicut seipsum, tantum gaudium quisque habet de bono singulorum quan* tùm de suo, quoniam bonum quod nou habet in seipso, possidet in altero,.»

paradis est partout dans le ciel, quoique le souverain bien ne se prodigue pas à tous les élus avec la même largesse (').

La nostra carità non serra porte A giusta voglia, se non corne quella, Che vuol simile a se tutta sua corte.

Li nos tri affëtti, che solo infiammati Son del placer dello Spirito Santo, Letizian dal suo ordine format!.

Si che, corne noi siam di soglia in soglia Per questo regno, a tutto il regno place, Gom' allô re che in suo voler ne invoglia (2). (Paradis, ch. m, terc. 15, 18 et 2&.)

Les bienheureux, jouissant delà même immortalité, sont tous habitants du même ciel, qui n'est pas autre pour Moïse, pour Samuel, pour saint Jean et même pour les Séraphins, que pour les élus, dont la résidence est fixée dans les planètes inférieures. Si donc, afin de mieux peindre le ciel à l'imagination, on se sert du système astronomique, universellement adopté dans TantiquitéC^), c'est pour condescendreà Tinfirmité de Tin telligence humaine, qui pénètre difficilement les choses suprasensibles. D'ailleurs, que de fois l'Écriture Sainte emploie le même moyen pour exprimer d'une manière plus claire et plus vive les choses du monde surnaturel qui dépassent infiniment la portée de nos sensC^).

Il n'y a donc pas de danger pour un chrétien à se représenter les élus échelonnés d'astre en astre, jusqu'au sanctuaire inaccessible où réside la divinité, pourvu qu'une pareille théorie ne soit pas regardée comme une confirmation

(i) Notre charité ne ferme point les portes à un juste désir; elle se conforme à celle de Dieu, qui veut que toute sa cour lui ressemble.

Nos affections, enflammées des seules joies de l'Ësprit-Saint, se réjouissent dans l'ordre où il les a établies.

Que nous soyons rangés de degré en degré dans ce royaume, cela plaît à tout le royaume, comme au roi, dont la volonté fait notre volonté.

(2) Consulter VAlmageste de Ptolémée.

(3) Saint Thomas, Opusc. LXIV, quest. 6^

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