‹ Essai sur la Divine comédie de Dante: ou, La plus belle, la plus instructive, la plus morale, laChapitre 12 sur 15 · VM · texte numérisé non relu

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des doctrines de Platou, qui enseiguait que les âmes h8d)ii(eiït les étoiles avant de venir animer les corps, et qu'j^pràs la mort elles y retournent, afin d'y séjourner plus ou moins longtemps, selon la mesure de leurs mérites. Le Tiniée de Platon aurait parlé avec plus de vérité, s'il s'était borné à reconnaître que les astres exercent une réelle mfluence sur Torganisation humaine, sans jamais nuire pourtant à la liberté de nos volitions(*) .

S' egli in tende tornare a queste niote L' onor delP influenza e'I biasmo, forse In alcun vero suo arco percuote.

Questoprincipio, mai inteso, torse 6ià tutto il monde qnasi, si che Giove,

Mercùrio e Marte a nomitiar trascorse (2).

(Paradis, ch. iv, 1ère. 20 et 21.)

Dante, comme saint Thomas d'Âquin, revient souvent à la réfutation des erreurs astrologiques ; car, si l'on en j^iigB par les livres de certains auteurs du douzième et treizième siècles, il y avait au moyen-âge une tendance générale à exagérer Tinfluence des corps célestes sur l'âine humaine. Le danger de ces exagérations était évidemment ie fatalisme j erreur très immorale, que Dante combat à outrance dans toutes les parties de son poème, pour enlèvera rhomme déchu le principal prétexte qu'il oppose à la pratique du bien (3).

La théorie des vœux de religion, qui remplit le quîatrième et le cinquième chants du Paradis^ a pour but de jeter un nouveau jour sur l'importante doctrine de la liberté huinsdàe,

(!) Summ. corUrâ gent», liv. îl, ch. xlyii et xlviii; liv. lU, ch. Lxziii, Lxxxiv-xLi. — Opusc, XXVI.

(2) S'il entend que l'honneur et le blâme de Tinflueuce retoumont à ces sphères, peut-être son arc a-t-il touché quelque vérité.

Déjà ce principe mal entendu a égaré quasi tout le monde, de sorte 'qu'on a couru adorer Mercure, Jupiter et Mars.

(3) Le fatalisme suppose le matérialisme le plus abject, et mène droit à yathéismej car il fait Dieu auteur de tous les crimes qui se commettent.

etde monti'er qu aucuue cause extérieure ue peut l'aire plier Hneiâoae qui veut énergiquement arriver à ses uns ^0.

Se vïolenzaèquando quel chç pâte Neente oonferisce a quel che sforza, Non fûr/|uest* aime per essa scusate.

Ohè volontà, se non vuol, non s' anunorza ; Ma fa corne natura face in foco, Se mille volte vïolenza il torza :

Per che, s' ella si piega assai o poco, Segue la forza. £ cosi queste fero, Potendo ritomare al santo loco.

Se fosse stato il lor volere intero,

Gosi Pavria ripinte per la strada, Ond'eran tratte^ corne furo scioltc; Ma cosf salda voglia è troppo rada(2).

(Paradis, ch. iv, terc. 25 et suiv.)

Donc, celui-là est coupable, qui ne s'oppose pas de toutes 888 forces à la violence extérieure qui lui est faite, à moins tcnxtefiois qu'il ne consente à un moindre mal pour en éviter UQ plu3 grand.

La liberté, qui fait la moralité de nos actions, étant le plus graod don:qae le Très-Haut nous ait accordé dans sa mu* nifloeace, il u -est rien qui soit plus agréable à Dieu que le sacrifice et l'immolation de cette même liberté f^) ; voilà pourquoi le vœu est un acte de religion que la divinité accepte avec complaisance et amour. Il ne faut donc pas se

(1) Smmm» theol<, U pars,quest. 82 et 83 ; la 2», quesl. 6-21 ; 2a 2», quest.

(2) Si la violence arrive quand celui qui l'endure ne se prête en rien à celui qui le force, ces âmes no sont pas excusées par la violence ;

Car la volonté, si elle ne le veut, ne s'éteint pas; mais elle fait comme la nature fait dans le feu, quand môme la violence l'abattrait mille fois.

C-Mt pourquoi si la volonté se plie un peu ou beaucoup, elle cède à la force; ainsi firent ces âmes, puisqu'elles pouvaient retourner au saint lieu.

Si leur volonté était restée entière, elle les aurait reportées, sitôt qu'elles furent libres, dans le chemin d'où elles avaient été enlevées ; mais une si sor lide volonté est trop rare.

(3) Saint Thoma». Opuse. XVIIh ch. x.

dispenser i'acilemeut d'un pacte sacré que Ion a conclu avec la divinité, car ce que nous offrons au Seigneur ne nous appartient plus, et vouloir en disposer à notre gré, c'est vouloir, par un travail honnête, légitimer un bien mal acquis (chose défendue par toutes les lois divines çt humaines).

Lo maggior don, che Dio per sua larghezza Fesse creando, ed alla sua bontate Più conformato, e quel eh' ei più apprezza,

Fu délia volontà la libertate, Di che le créature întelligenti.

E tutte e sole, furo e son dotate

Or ti parrà, se tu quinci argomenti, L'alto valor del voto, s' è si fatto, Ghe Dio consenta, quando tu consenti :

Ghè nel fermar tra Dio e ruomoil patto, Vittima fassi di questo tesoro Tal, quai io dico ; e fassi col suo atto (i). (Paradis^ cli. v, terc. 7 et suiv.)

Cependant, comme en cette matière TÉglise accorde des dispenses, il faut distinguer le vœu lui-même de Tobjet du vœu. Le pacte en lui-même est obligatoire, et rien ne saurait en délier que Texécution même, dès que Dieu Ta ratifié. Quant à ce qui fait Tobjet du vœu, TEglise peut admettre des équivalents, pourvu que la chose substituée égale ou surpasse la première en valeur.

Au surplus, les vœux n'obligent que s'ils sont accompagnés de toutes les conditions voulues (liberté, réflexion, chose honnête et permise, obligation ou intention de s^obliger). Jephté, Agamemnon n*ont fait qu'aggraver une première

(1) Le plus grand don que, dans sa largesse, Dieu nous fit en nous créant, et le plus conforme à sa bonté, et celui qu'il apprécie le plus,

Ce fut la liberté de la volonté, dont les créatures Intelligentes furent et sont toutes seules douées.

Maintenant t'apparaitra, si tu raisonnes d'après ce principe, la haute valeur d'un vœu, s'il est ainsi fait que Dieu consente quand tol-môme tu consens.

Car, on concluant le pacte entre Dieu et l'homme, on sacrifie ce trésor dp la volonté dont je parle, et on le sacrifie par son propre fait.

faute, en exécutant ponctuellement leurs promesses, au lieu de se rétracter et de confesser qu'ils avaient péché. Les chrétiens doivent être plus circonspects et ne pas se lier témérairement, eux qui, pourassurerleur salut éternel, possèdent les Saintes-Écritures et l'Évangile, avec le Pasteur suprême de l'Église pour les interpréter fidèlement.

Duo cose si convengono alP essenza Di qnesto sacrificio : V una è quella, Di che si fa ; i' aitra è la convenenza.

Quest' uttima giammai non si cancella.

Se non servata; ed interno di lei.

Si preciso di sopra, si favella.

L' altra, che per materia t' è aperta, Puote bene esser tal, che non si falla.

Se con altra materia si converta.

Ma non trasmuti carco alla sua spalla Per SUD arbitrio alcun, senza la volta E délia chîave blanca, e délia gialla (0.

(Paradis, ch. v, terc. 15 etsuiv.)

Si la liberté humaine bien dirigée est la cause éloignée de la, béatitude, Tincarnation du Verbe en est la cause méritoire. Voilà pourquoi Dante consacre deux chants à retracer rhistoîre de cet important mystère f^). Dans un récit émouvant, qui nous rappelle la plume de Bossuet historien, le poète montre en traits rapides les grands événements qui ont précédé le Christ, et qui préparaient de loin sa venue.

(1) Dans l'essence du vœu sacré que Ton contracte entrent deux éléments : d'abord l'objet du pacte, et le pacte lui-même en dehors de l'objet.

Gt dernier élément, encore qu'on le méprise, on ne peut l'effacer. Quand je parlais plus haut de façon si précise, c'était à son sujet.

L'objet même du rœu, comme il n'est que matière, il peut bien arriver que sans péché, mon frère, on le change, et qu'on soit de son vœu dégagé.

Mais que nul ne prétende en agir à sa guise sans avoir bien tourné les deux clefs à l'Eglise, et qu'on ne change pas de son chef son fardeau.

(5) Summ. contra gent.^ liv. IV, ch. xxvii-lv. — Summ. iheol,^ 3a pars,

quest. 1-2G. — Opusc. II ou Comp. theol.^ ch. cc-cxxx. — Saint Anselme,

opuscule Cur Deus homo. — Voir aussi les écrits d'Alexandre de Halès, de

taint Bonaventure et de Scot.

De plus, il met dans la bouche de Juslinien une solennelle profession de foi, par rapport aux deux natures très distinctes qui forment la .personnalité de Notre-Seigneur Jésus- Christ.

Ces prémices une fois posées, il se demande pourquoi Dieu a exigé que son divin Fils mourût sur la croix pour opérer notre rédemption, lui qui, dans sa sagesse et sa toutepuissance, aurait pu trouver un autre mode de rachat. Le chant VII® est consacré tout entier à résoudre cette importante question.

« Après la chute d*Adam, dit le fidèle interprète de la tradition catholique, il n'y avait que deux voies pour retirer du péché et ramener au ciel sa descendance coupable. »

Yostra natura, quando peccô' tota Nel semé sue, da queste dignitadi, Corne di paradiso, fu remota :

Ne ricovrar poteasi, se tu badi Ben sottllmente, per alcuna via, Senza passar per un di questi guadi :

O che Dio solo, per sua cortesia, Dimesso avesse ; o che V uom per se isso Avesse sodisfatto a sua follia (iK

(Paradis, ch. vii, terc. 29 et suiv.)

Ces deux voies de salut étaient l'absolution du péché entière et sans condition de la part de Dieu (2), ou bien une

(1) Or, quand rhumanité se fut toute souillée en son germe, elle fut à la fois dépouillée et de son paradis et de ces nobles biens,

Sans pouvoir désormais recouvrer cette joie, si tu veux y songer, et par aucune voie, à moins que d^mployer l'un de ces deux moyens :

Il fallait ou que Dieu, par sa grâce suprême, remît la faute, ou bien que l'homme par lui-même satisfît la justice et payât son péché.

(2) Dante était trop versé dans la lecture des Pères de l'Ëglise, il étudiait trop saint Augustin et saint Bernard pour ne pas admettre, avec ces grands génies, que l'Incarnation n'était absolument nécessaire que dans le cas où Dieu exigerait une satisfaction pleine et entière du péché d'Adam. Nous aussi nous donnons cette hypothèse pour baso à tout ce que nous allons dire sur VlncarBfttion*

juste salisfactiou de h part de riiomme. Mais, hél^sl rhom* me coupable, Thomme faible et borné oe pouvait pas même essayer d'apaiser par lui-même la colère divine, puisque depuis la chute originelle il se trouvait dans ua ^tat de continuelle injlmitié à Tégard de Dieu ; d ailleurs, Tinjure faite au Très-Haut par le péché avait été infinie et dépassait de beaucoup toutes les réparations que la créature imparfaite pouvait inventer.

Non potea V uorno ne' termini suoi Mai satisfar, per non potere ir giusp Gon umiltate, obbedïendo poi,

Quanto disubbidendo intese ir suso :

£ questa è la ragion, perché V uom fae Da peter satisfar, per se dischiuso (').

(Paradis, ch. vu, terc. 33 et Si.)

Le Très-Haut a donc choisi un mode de rédemption qui fut digne de son infinie sagçsse, en ce sens que tous ses attributs y éclateraient à la, foiSj mais surtout sa jusUcQ.et sa miséricorde.

Dunque a Dio convenia con le vie sue RIparar V uomo a sua in^n^ vita, Dico con V una, ovver con ambodue.

Ma perché V opra tanto è piùgradita Dell' opérante, quanto più appresenta D^lla bon ta del cuore, ond' ë uscita;

La.divipa bontà, che'l mondo imprisnita, Di proceidQr per tutte le su^ vie A rilevarvi suso fu contenta.

Ne tra V ultima notte, e '1 primo die Si alto e si n;Lagnifico processo,

per P una per P altro fue, o fie (*).

(ParadU, c)i. vu, terc. 35 et suiv.)

(.1) L'bûiqme ne poiivu'U jaipfiis, d,aiis 9fs Umîtes nf^turc^lQ?»» 0p,ai\ç(|^ ^9)1^.faction, car il n^ pouvait pas descendre par son.hun^b^ p^jft^ts^ce,

Autant que pair ^ désQliéiflsançq il avait aspiré h s'éleye;:^ et, pour cetfe

raison, rhqpE^nçi é|aH^4^n9. Ptncap^f^tô de^Qn^^ j^a^ l\4-nf^ni^ s^^^l^açUau.

(2) Donc il fallait que Dieu ramenât l'homme à la vie plénière par

L'homme peut pardonner saus condition, parce qu'il n*est pas, lui, la ju^a'c^ absolue, et que son pardon laisse cette haute justice se satisfaire elle-même et pourvoir aux intérêts de Tordre. Mais Dieu, qui est cette justice absolue au-dessus de laquelle il n'y a plus rien, ne peut remettre gratuitement la faute de Thomme sans se nier lui-même^*). Il fallait donc, après la désobéissance d'Adam, une satisfaction, et par le même motif une satisfaction proportionnée à la justice qui la réclamait, par conséquent infinie (2). C'est alors que le Verbe de Dieu s'est offert pour rançon à l'humanité, comme victime expiatoire de la faute originelle. En se faisant homme, il a pu souffrir. En restant toujours Dieu dans ses

propres voies; je dis par une de ces voies, ou par toutes les deux. Mais comme l'œuvre est d'autant plus chère à l'ouvrier qu'elle représente mieux la bonté du cœur d'où elle est sortie,

La divine bonté, qui donne son empreinte au monde, se réjouit de procéder par toutes ses voies pour vous relever vers elle.

Entre le premier jour et la dernière nuit, jamais progrès si grand et si magnifique ne s'opéra ou ne pourra s'opérer par l'autre voie.

(1) Mgr Laforêt fait remarquer avec raison que, pour se faire une juste idée de la miséricorde divine et ne pas la ravaler, il ne faut jamais la séparer d'un autre attribut divin sans lequel Dieu est impossible à concevoir la juttice. Agir autrement, c'est mutiler la nature divine et tomber dans le plus grossier anthropomorphisme.

(2) Saint Anselme, dans son Traité Cur Deus homOt enseigne formellement cette doctrine et soutient que Dieu ne pouvait pardonner à l'homme sans exiger une exacte satisfaction, et par conséquent sans recourir 4 l'Incarnation. Il est généralement reconnu en théologie que, dans tordre actuel oii Dieu requiert pour le pécfié une satisfaction adéquate^ le péché n'a pu être remis que par la Rédemption. Le commun des théologiens n'ose pas afQrmer que, dans un autre ordre de choses, Dieu n'eût pu détruire le péché que par la Rédemption de Jésus-Christ. Saint Anselme l'afQrme pourtant sans restriction, après plusieurs docteurs de renom dans l'Eglise, et avant bien d'autres encore, tels que Hugues de Saint-Victor, Guillaume do Paris, etc., qui l'ont soutenu après lui. En effet, pour que la faute soit absolument réparée, le châtiment doit être subi en toute rigueur, afin que l'ordre ou la règle éternelle reçoive une satisfaction adéquate et que la plaie qui lui a été faite ne reste pas béante, ce qui serait un désordre réel. Or, Dieu ne peut vouloir un désordre permanent dans l'ordre moral. (Saint Anselme, ch. xii.)

Lire sur cet important sujet tout le chapitre v du livre XI des Dogmes ca-* tholiques exposés par Mgr Laforêt, recteur de l'Université de Louvaln.

plus profonds anéantissements, il a donné à ses. souffrances un prix infini, qui a été suffisant pour acquitter toutes nos dettes. Jamais Tamour divin ne s'était manifesté à nous d'une manière plus touchante ; car, dans l'œuvre de la création, Dieu n'avait donné à l'homme que des créatures en partage; mais au moment de la rédemption il se donne luimême, il se fait mortel et le dernier des mortels, il se fait péché et péché de tout le genre huihain. C'est dans cet état doublement antipathique à sa nature, qu'il meurt du plus affreux supplice entre deux scélérats.

A la vue d'un si touchant mystère, Dante a raison d'exalterl'inflnie largesse et la grande munificence de Dieu :

Ghè più largo fu Dio a dar se stesso, . ,.

In far V uom sufficiente a rilevarsi :

Ghe s' egli avesse sol da se dimesso.

E tutti gli altri modi erano scarsi

Alla giustizia, se '1 Figliuol di Dio

Non fosse umiliato ad incamarsî (*).

(Paradis, ch. vu, terc. -39 et 40.)

Grâce à l'immolation du Calvaire, l'humanité, couverte des mérites de l'Homme-Dieu, a pu s'approcher de la divini-

té qu'elle avait offensée, et la divinité elle-même n'étant plus retenue par sa justice désormais satisfaite, a pu se réconcilier le monde. La gloire du ciel et la paix de la terre se sont donc accordées ensemble sur le sommet du Golgothà ; la justice et la miséricorde s'y sont trouvées confondues dans un saint baiser (*).

Avant d'achever le vu® chant du Paradis^ qui contient les plus hautes doctrines de l'école sur rincarnation, Dante prouve brièvement et philosophiquement l'immortalité de

(1) Car Dieu fut plus généreux de se donner lui-môme pour rendre l'homme capable de se relever, que s'il l'avait seulement renvoyé absous.

Or, tous les autres moyens étaient insuffisants devant la justice, si le Fils de Dieu ne se fût humilié jusqu'à s'incarner.

(2) Summ. theol, la pars, quest. 21, art. 4.

Vàme et la résurrection des corps, vérités importantes qui sont comme le prélude et la condition 5me quà non de la béatitude céleste.

Ma vostra vita senza mezzo spira La somma benignanza e la innamora Di se, si che poi sempre la disira.

E qainci puoi argomentare ancora Vostra resurrezion, si tu ripensi Gome V umaha came fessi allora,

Gh^li primi parënfi intrambb fènsi (U.

(Paradtf, éh. tn, tore. 48 â fkÀ.)

Se peut-il, en effet, que la chair humaine, créée par. Dieu lui-même et destinée à être incorruptible, ne revienne pas un jour à son état naturel, que lui à fait pei^d'ré accidentellement le péché d'Adam éMÈve (*!? Se peut-il que Dieu veuille anéantir une âme qu'il a remplie de Tidée de son Être infini et souverainement parfait? Se peut-il que* Dieu, après nous avoir inspiré son amour, ne le satisfasse pas; qu'il ne se montre pas après s^être laissé entrevoir, et qu'après s'être laissé aimer, il se retire pour toujours, trompant ainsi nos aspirations les plus ardentes, nos affections les plus '^ntes et les plus vives? Eh quoi ! l'âme de l'homme, intérieurement jattirée par le souverain bien, s'est unie à lui, a vécu pour lui, et Dieu briserait cette union, détruirait cette vie, ferait disparaître ce qu'il a créé ^ur son amour? Qu'il laisse s'éteindre la créature inintelligente, se dissoudre la pierre, se décomposer le végétal, l'animal même se détruire, on le conçoit? Ils n'ont d*autre but que l'existence matérielle; mais notre âme étant la vivante image de la divinité et la coopéràirice de la Providence sur la terre. Dieu ne doit pas

(1) Mais votre Tie aspire sans intermédiaire la suprême bonté, et s'en énamoure si fort, q^Q toujours elle la désire.

Et de ceèi tu peux ooncturé encore votre résairriBction, si tu rîêfléchis ttimment fut créée la chair humaine, Aldrs qtié Veé premféirs parents furent tous les deux créés.

(2) Summ, coîUrà $ent,^ Uv. IV, ch. Lxxtx-Lxxxiv.

vouloir son anéantissement ; il ne doit pas laisser périr ce qu'il aime, ce qui répond à son amour, ce qui espère en lui, ce qui s'attache à lui instinctivement et ne trouve qu'en lui sa fin, son bonheur et son repos (*h

Dans le viii® chant du Paradis^ le poète thomiste montre que la Providence divine fait concourir tous les événements de la vie et toutes les grandes lois de la création à la perfection de rhomme, à son bonheur futur i^K II prouve que Dieu n'est pas seulement le principe des êtres, mais aussi la source de toutes les influences mystérieuses qui agissent sur les créatures raisonnables, pour les diriger plus facilement vers leur fin, en leur assignant une vocation particulière (^h...

Lo Ben, che tutto '1 regno che tu scandi, Volge e contenta, fa esser virtute Sua provedenza in questi corpi grandi ;

£ non pur le nature provvedute Son nella mente, eh* è da se perfetta, Ma esse insieme con la lor salute.

Per che quantunque quest' arco saetta, Disposto cade a proweduto fine, Si come cocca in suo segno diretta (*).

(Paraditt ch. viii, terc. 32 et suiv.)

Malheureusement, il est peu d'homme^ qui cherchent à comprendre les desseins de Dieu sur eux Z^), et qui se fassent un devoir de les seconder. Voilà pourquoi le monde dégé-

(1) Summ. coiûrà gent.y liv. n, ch. xlix-l, uv-lxv et lxxiz; llv. UI, ch. XXXVII, xLvii-L et Lxiii. — Voir Bagnenault de Puchesse, de VimmortalUé.

(2) Id., liv. ni, ch. xc-xciv et cxi-cxiv. — Summ. theoL, !a pars, quest. 22.

(3) Summ. theol., la pars, quest. 110. — Summ. contra gent., liv. lU, ch.

LXIV, LXVI-LXVIII et LXXX-LXXXII.

(4) Le Bien, qui met en mouvement et en joie le royaume que tu gravis, fais de sa providence la force motrice de ces grands corps ;

Et non seulement foutes les natures sont abritées au sein de sa pensée, qui est la perfection, mais elles y trouvent toutes à la fois leur salut ;

Car tout ce que cet arc décoche tombe droit à une fin prévue, de môme que la flèche dirigée vers son but.

(5) Summ. contra gent.» liv. III, ch. lxxvi-lxxix, — • Summ, tïieol.t la pars, (juest, 103-105.

nère de plus en plus ; voilà pourquoi les enfants d'Adam s'écartent de jour en jour de la voie qui mène au del.

Un germe ne peut qu'avorter quand il ne se trouve pas dans le terrain qui lui convient; de même, un homme ne parviendra jamais à un très haut degré de perfectionnement, s*il ne sait pas reconnaître et cultiver ses aptitudes naturelles qui sont le fondement de toute vraie vocation '^K

Sempra natura, se fortuna truova Discorde a se, corne ogni aitra semente, Fuor di sua région, fa mala pmova,

E se '1 mondo laggiù ponesse mente Al fondamento, che natura pone, Seguendo lui, avria buona la gente.

Ma Yoi torcete alla religione Tal, che fu nato a cingersi la spada, E fate re di tal, ch* è da sermone.

Onde la traccia vostra è fuor di strada W. (Paradis, ch. viii, terc. 47 et suiv.)

A l'exception du xxxiii* et dernier chant du Paradis^ où Dante expose robjet immédiat de la béatitude, tous les autres chants de cette cantica sont consacrés à mettre sous nos jeux les sujets qui ont été trouvés dignes du bonheur du ciel, après une sainte mort, qui a réparé souvent les manquements d'une vie plus ou moins fervente.

La sphère de la lune est destinée aux âmes qui furent tièdes pour le bien, et que la violence d*autrui a arrachées à leur vœu de religion (3). Leur faute est de n'avoir pas opposé

(1) Summ, theol, 2a 2œ, quest. 183.

(2) Toujours la nature est stérile si la fortune lui est ennemie, comme toute autre semence répandue hors du sol qui lui convient ;

Et si le monde s'appuyait là-bas sur les fondements que pose la nature, il aurait certainement des habitants meilleurs.

Mais vous tournez à la religion tel qui était né pour ceindre l'épée, et vous faites roi tel qui devait être prédicateur.

C'est ainsi que vos pas sont hors de la vraie routé,

(3) Summ. theol^ la 2», quest. 6, 7, 17-21, 90-95 ; 2a 2», quest. 151, 152, 186 et 189; suppl., 3a pars, quest, 96, art, 5,

assez de résistance à la force gui les entraînait hors du cloître, et de n'avoir pas repris la bonne route aussitôt que la persécution a cessé. C'est pourquoi les esprits faibles, indécis et d'une chasteté douteuse viennent refléter leurs traits pâles et effacés sur la blancheur terne et froide de la première

planète.

E questa sorte, che par giù cotante, Perô n' è data, perché fur negletti Li nostri vôti, e vôti in alcun canto (0.

(Paradis, ch. m, terc. 19.)

Vere sustanzie son ciô che tu vedi.

Qui rilegate per inanco di voto (*)

(Paradis, ch. m, terc. 10.)

Dans l'orbite de Mercure rayonnent les âmes avides de gloire, qui sur la terre ont fait de belles actions en vue de la renomméeC3). C'est là que le poète rencontre l'empereur Justinien, Romée de Villeneuve (*) (dont les descendants sont toujours riches d'honneur) et une multitude d'âmes généreuses et flères, qui s'appliquèrent constamment à faire des actions héroïques. Toutes, à l'envi, viennent sourire à Dante et l'éclairer de leurs resplendissants rayons. « Comme en un

(1) Et ce sort qui paraît si peu élevé nous est donné, parce que nos vœux furent négligés et rompus en partie.

(2) Les figures que tu vois sont de vraies substances, ici reléguées pour avoir manqué à leur vœu.

(3) Summ, theol, 2a 2», quest. 117, 123, 129, 134.

(4) Giovan. Villaui, dans sa Cronica^ a retracé la destinée du personnage illustre dont le poète parle ici. Machiavel, dans une lettre à Guîchardin, datée du 19 décembre 1525^ fait mention de lui comme d'un homme de bon conseil et de haute intelligence.

En effet, d'après une légende que cite le roi Jean de Saxe, à la page 80 de son Paradis, co Roméo de Villeneuve, se rendant d'Espagne en Italie, s'arrêta à la cour de Raymond Bérenger, comte de Provence, dont les finances étaient dans un grand désarroi. En peu de temps, il se fit aimer de lui, devint son premier ministre et, après avoir rétabli les affaires du comte, il eut l'incomparable honneur de marier ses filles aux plus grands potentats de cette époque. L'aînée, Marguerite, plus heureuse que ses sœurs, .fut donnée à saint Louis. Malheureusement, la jalousie, qui gâte tout, créa au pieux Romée beaucoup d'ennemis et empoisonna les derniers jours de son existence.

vivier tranquille et pur, les poissons s'élancent vers la pâture qu'on leur jette, ainsi, dit le poète, je vis mille splendeurs accourir vers nous, et on les entendait s'écrier : Voilà qui accroîtra nos amours. »

Come in peschiera, eh' è tranquilla e pura, Traggono i pesci a ciô, che vien di fuori Per modo, che lo stimin lor pastura ;

Si vid' io ben più di mille splendori Trarsi vèr nôi, ed in ciascun s' udia, Ecco chi crescerà li nostri amori (O.

(Paradis, ch. v, terc. 34 et 35.)

Dans le chant vi* du Paradis^ le poète nous explique pourquoi ces âmes n'occupent pas une plus haute place dans le ciel. Leurs intentions n'ont pas toujours été surnaturelles; or, c'est la pureté et l'intensité de l'amour que l'on a. pour Dieu ici-bas qui font le degré de gloire là-hàut (2).

Questa piccola stelia si correda De' buoni spirti, che son stati attivi, Perché onoree fama gli succéda :

E quando U desiri poggian quivi Si dis viande, pur convien che i raggi Del vero amore in su poggin men vivi.

Ma nel commensurar de' nostri gaggi Col merto, è parte di nostra letizia, Perché non ii vedem miner, nèmaggi (*).

(Paradis, ch. vj, terc. 38.)

(1) Gomme dans un vivier doût Teau est tranquille et pure, les poiasons accourent vers ce qui vient du dehors et qu'ils croient être leur p&lure;

De môme je vis bien plus de mille splendeurs accourir vers nous, et l'on entendait chacun s'écrier : a Voilà qui accroîtra nos amours. »

(2) Summ, theol., la pars, quest. 55, art. 1. fin : SimajoricharitcUe fervebunt, majori etiam gloriâ potientur.

(3) Cette petite étoile est peuplée des bons esprits qui ont été actifs sur la terre, afin d'y être remplacés par l'honneur et la renommée.

Et lorsque les désirs s'élèvent vers cette étoile tout en déviant ainsi, il faut que les rayons du véritable amour soient aussi moins vifs à s'élever.

C'est dans la mesure de nos récompenses et de notre mérite que se trouve une partie de notre joie, parce que nous ne la voyons ni moindre ni plus grande.

Une des plus grandes joies de ces âmes, c'est de ne plus pouvoir cbmftiettre aucun péché de maliceoù dlmperfectionf*).

Quinci addolcisce la viva giustizia In noi l' aflfetto si, che non si pùote Torcer giàfnmài ad alcuna neq[iiizia (^1.

(Paradis, ch. vi, terc. 4!.)

Dans la planète de Vénus brillent les âmes saintes qui, après avoir donné aux créatures les prémices de leur amour, ont fini par comprendre le vide et le néant des affections humaines, et se sont fait un devoir de consacrer à Dieu les derniers battements'de leur cœur (3).

Ces âmes candides viennent amoureusement voltiger .autour du poète et lui adressent ces bienveillantes paroles : « Nous sommes toutes prêtes à te complaire, afin que tu te réjouisses en nous ».

Tutti sem presti Al tHO placer, placier, perché di noi ti gioi. £ Bèîïi si pîen d' amor, che per piacei'ti, Non fia men dolèe un poco di qûïete i^).

fPàraàis, ch. viii, terc. il et 13.)

Le pdèté s^àpefçoit de sa nouvelle ascension à la beauté de Bôâtîîx, qui iiésplèndit de plus en plus (*) ; puis, cédant aux aimftbles invitations qui lui sont adressées, il s'entreKientavec quelques-unes des âmes qui peuplent Ce séjour et qui lui apparaissent sous la forme de lueurs errantes, exécutant

(1) Summ, theoL^ la pars, quest. 62, art. 8; quest. 82, concl. ;. quest. 94. art. Iv'qùèst. iÔO, krt.^. la 2», qùesl. À.wtL 4; (Juôsl. 5, art. 4.

(2) ïkfHc la vivante jiistfce 'ftdoiicit tenement en noua le désir, que jamais il ne se peut tourner vers une méchanceté.

(3) Sunùfh. iheol, 2a 2*é, quest. 26 et 27.

(4) Nous sommes toutes prêtes à faire ton plaisir, afin que tu te réjouissèlB en nous.

Et nous sommes si pleines d'amour que, pou( te plaire, un moment 'de répoë ne nous i6ta pas ioioins doux.

(5) Quànio Dante più va su, tanto più ctesce la velocità del satire, crescè la beilezza e l' amore doi sànti, cresce il numéro dei santi che aCcolgono Dante e fasteggiano il âtio arrîvo, crescè' à D^nte il desiderld di sajpërë. (Âbate Bo- Tnftnl, Paroch. diQampegineJ

des rondes mystérieuses plus ou moins rapides, selon la vio* lence de Tamour divin qui les embrase.

lo non m' accorsi del salira in eUa :

Ma d' asservi antro mi face assai fada La donna mia, ch' io vidi far più bella.

Ë coma in fiamma favilla si vada, E coma in voce voce si discerna, Qnando una è farma, a 1' altra va a rieda;

Vid' io in assa luce aitra lucarne Muoversi in giro, più a men correnti Al modo, credo, di lor vista etema (*).

(Paradis, ch. vni, terc. 5 et suiY.)

Les âmes des docteurs flamboient dans la sphère du soleil, sous la forme de deux guirlandes entrelacées W. Parmi les splendeurs qui entourent Dante et Béatrix comme une couronne imposante, se trouvent Thomas d'Aquin, Albert le Grand de Cologne, Pierre Lombard le Maître des sentences, le roi Salomon, saint Denys TAréopagyte (3), Paul Orose, Boece W, Isidore de Séville, Bède le Vénérable (*), Richard de saint Victor («), enfin Siger de Brabant 0\ qui avait enseigné la science sacrée à Dante, sous les voûtes de la Sorbonne.

(2) Je ne me sentis pas monter dans cette sphère, mais je fus certain que j'y étais en voyant ma dame devenir plus belle.

Et comme dans la flamme se remarque l'étincelle, et comme dans la voix la voix se distingue, qufmd l'un soutient un môme son et que l'autre va et vient ;

Ainsi je vis dans cette lumière d'autres lueurs se mouvoir en rond, plus ou moins agiles, selon, je crois, qu'elles reflétaient l'éternelle clarté.

(2) Summ, theol., suppl.; 3a pars, quest. 96, art. 7.

(3) Voir traduction des Œtevres de saint Denys, par M. Dulac, chez Martin- Beaupré. Voir sa Vie écrite par Darras.

(4) Voir la traduction des écrits de Boëce. (Librairie Hachette.)

(5) Voir les Moines d'Occident de Montalembert.

(6) Voyez V Essai sur V école de saint Victor , par Mgr Hugonin ; Hist. littér. de France, tome XUI ; Richardi vita, par Jean de Toulouse ; Patrologie de Migne, tome CXGVl ; Alzog, tome 11, page 437. — Nous puisons ces détails dans la thèse de M. l'abbé Prévôt, aumônier des Ursulines d'Âix.

(7) Voir les savantes Recherches sur Siger de M. Leclerc (tome XXI de V Histoire littéraire de France),

Le soleil est le séjour de ces esprits d'élite, qui furent de grands théologiens et de grands commentateurs de nos saints livres. La première splendeur qui adresse la parole à Dante estTâmede saint Thomas d*Aquin (Tun des agneaux du saint troupeau que conduisait Dominique ).

lo fui degli agni délia santa greggia, Che Domenico mena per cammino, 13' ben s' impingua, se non si vaneggia 0).

(Paradis r ch. x, terc. 32.)

L'Ange de l'école fait un pompeux éloge de saint François d'Assise, qu'il compare à un radieux soleil destiné à féconder la terre entière :

Non era ancor molto lontan dalP orto,

Ch' ei cominciô a far sentir la terra

Dalla sua gran virtude alcun conforto (2).

(Paradis, ch. xi, terc. 19.)

A peine cette flamme bienheureuse a-t-elle cessé de parler, qu'un autre cercle d'esprits bienheureux vient se joindre au premier. Ce sont : Bonaventure, avec les deux premiers Franciscains qui épousèrent la sainte vertu de pauvreté; puis Hugues de saint Victor, surnommé la langue de saint Augustin (3), Pierre Ciomestor, Pierre l'Espagnol, le prophète Nathan, saint Chrysostôme, saint Anselme (*), Donatus, Raban Maur et Joachim, abbé de Calabre.

Gomme saint Thomas, Dominicain, vient de faire l'éloge de saint François d'Assise, ainsi, saint Bonaventure, Frère Mineur i^\ élève la voix au milieu de ce groupe de génies vénérables, pour raconter l'histoire de saint Dominique,

(1) Je fus un des agneaux du saint troupeau que menait Dominique dans le chemin où l'âme se fortifie si elle ne s'égare pas.

(2) Ce soleil n'était pas encore très loin de son lever, qu'il commençait à faire sentir à la terre quelque bon elTet de sa grande vertu.

(3) Voir les Ecoles de Paris au onzième siècle, chez Didier.

(4) Voir Vie de saint Anselme, par M. Ch. de Rémusat.

(5) Voir la Vie et les Œuvres de saint Bonaventure, par l'abbé Berthaumier, chez Vives et Poussielgue.

« ce grand paladiu de rÉglise, cet amant passio^ioé dç. la foi» doux aux siens et terriblement dur aux ennemis du Christ. »

Deiitro vi nacque V amoroso drudo Della fede cristi&n^, il santo atleta, Benigno a' suoi, ed a' nimici crudo 0).

(Paradis, ch. xii, 1ère. 19.)

Ce n est pas «^us un touchant intérêt que^Ton voit ici les deux plus illustres représentants des deux plus grandes familles religieuses du moyen-âge î^ivfi^ ch^un à son t^nx^ réV)ge du pieux fondateur de Tordre dont ils ne ^portent p^s rhabit. Le poète a sans doute voulu rappeler avec d^l^t^ça^ cette union de cœur et de pensée qui lie, depuis.six siècles, ces deux armées religieuses, union qui rçimoQte ^u baiser fraternel que saint Dominique déposa sur la jpuia de saint François, dans une église de Rome.

A une époque de relâchement religieux et. de corruptiQji morale, Tapparition de ces deux génies étranges émut nroH. fondement le siècle. Ils parcouraient: rjlurope, les reins ceiats d'une corde, proclamant la régénération sociale par Iç. renoncement à soi-même et par la vertu de pauvreté .prati^T qu^ejusqu^à l'héroïsme f^). Le peuple, émerveillé, les, regardait passer cpmme des anges venus du ciel pqur achever Tœuvre du Christ et soutenir les colonnes du sanctuaire qui menaçaient ruine (^J. Dante, le grand historien du moyeurâçe, ne pouvait garder le silence sur un faU aussi important (^)et dont le retentissement sefaisait encore sentir à l'époque où il écrivait (1300-1320). C'est pour en perpétuer

(1) pans ce lieu naquit Tamaut passionné do la foi chrôtienqe, le saiqt alhiète, doux aux siens, dur aux ennemis de la religion.

(2) Saint Thomas d'Aquin, Opusc» XVIII ; Summ. tiieol, 2a 2», quest. 184, 186-188.

(3) Voir préface de Za Vie de saint Dominique., par le père Laconlaire.

(4) Promosscro net monde lo spirito dolle santé associazioni, approfiltaiido della smania d'associazione civile che trovarono SQOiQia al loro. tempo e dl cui gli Âlbigesi usavanoalle loro mire di ribelliono civile ,e.religi99ft.. (Ben-

ItA.SSUTTI.)

la mémoire qu'il devient Téclio de l'admiration générale, en même temps qu'il laisse déborder la sienne dans ces vers immortels qui ont inspiré Lacordaire et Montalembert, dans un de leurs chefs-d'œuvre :

Quando lo Imperador, che sempre régna, Provvide alla millizia, ch' era in forse, Per sola grazia, e non per esser degna ;

E, com' è dette, a sua sposa soccorse Gon duo campioni, al cul fare, al oui dire Lo popol disviato si raccorse (<).

(Paradit,ch. xii, terc. 14 et 15.)

Nous regrettons de ne pouvoir citer ici, en entier, ces deux poétiques légendes de saint Dominique et desaint FrançoisW, récits pleins de fraîcheur, de simplicité et de grâce, qui res?sortent dans la canUca du Paradis (3), comme des diamants incrustés dans de For. Ces deux chants, artistement ciselés, sont comme un monument étemel élevé à la gloire des deux plus illustres fondateurs d'ordre, et consacrent à jamais le souvenir du rôle que leurs deux familles religieuses ont joué dans le monde chrétien aux douzième et treizième siècles C«). L'apparition, dans la Divine Comédie^ de toutes ces austères figura de théologiens, de moines, de fondateurs et de réformateurs i*eligieux, subsistera toujours comme un éclatant témoignage des sympathies de Dante pour l'Église romaine, si favorable à ceux qui prennent volontairement pour règle de leur vie les conseils évangéliques. Dans l'indépendance trop souvent acerbe et hardie de ce génie si fier, on a cru voir une révolte flagrante contre les divins enseigne- Ci) Lorsque l'Empereur qui règne toujours s'alarma des dangers de cette milice, non qu'elle en fût digne, mais par un effet de sa grâce;

Et, comme il a été dit, il envoya au secours de son Épouse deux champions, aux gestes et paroles desquels se rallia le peuple égaré.

(2) Voir la Vie de saint François (T Assise, par Ghavin de Malan, ch. ti. ix et t.

(3) Chants xi et xu.

(4) Voir tofbleaudes institutions et des mœurs de V Eglise au moyQn^âge, par Frédéric Hurter, traduit de l'allemand par Jean Cohen.

ments de la foi. Il n'en est point ainsi. Le poème entier de Dante, étudié dans son ensemble, proteste hautement contre une pareille accusation, et nous sommes très étonnés qu'une critique peu élevée (nous n'osons pas dire peu sincère) ait eu l'audace de vouloir enrôler Dante sous l'ignominieux drapeau de l'impiété et de l'erreur, quand l'histoire est l^pour nous dire que, dans les siècles les plus franchement catholiques, les esprits les plus éclairés, Bellarmin entr'autres, n'ont trouvé dans la Divine Comédie aucune trace d'hérésie f*). Ce n'est pas sans une intention profonde, qu'au milieu des grands représentants de la pensée humaine, rassemblés dans la planète du soleil comme en un concile, Dante donne la

parole à saint Thomas d'Aquin (*) et à son illustre ami, saint Bonaventure(5).

Ces deux hommes, en effet, résument en eux les deux tendances distinctes imprimées à leur ordre par François d'Assise et Dominique, dont l'un fut tout séraphique dans son ardeur et l'autre, par sa sagessse, fut sur la terre un rayonnement de la lumière des chérubins.

Ces deux hommes d'élite sont non seulement le génie de leur ordre porté à sa plus haute puissance, mais encore celui de leur siècle. Ils personnifient tout le mouvement intellectuel du moyen-dge, et je dirai même de l'esprit humain à toutes les époques de l'histoire; car les éléments constitutife de la nature humaine ne changent jamais.

Ils représentent les deux procédés de la pensée humaine : le mysticisme et le dogmatisme, Tintuition et la déduction, la foi et le raisonnement. On dirait que dans les œuvres de

(1) Voir les savanls articles écrits par M. l'abbé Bonsa dans V Univers (mai et juin 1858, septembre et octobre 1857), pour réfuter les articles plus que superficiels de M. de Lamartine sur la Divine Comédie.

(2) Saint Thomas (VAquin et ses Doctrines, par Mgr Laudriot, Œiwres eom^ pietés, tome III, pages 667-696.

(3) Saint Bonaventure et ses Doctrines, thèse du doctorat, par M. Âmédéo de Margerie. (Librairie Ladrangc.)

Voir sur saint Thomas les consciencieux travaux de Mgr Hugonin, évoque de Bayeux, de M. Charles Jourdain de l'Institut et de M. Delécluse.

saint Thomas et de saint Bonaventure se retrouve une partie des deux grands systèmes philosophiques qui ont partagé l'antiquité païenne. Platon et Aristote ï*) semblent les avoir inspirés parfois, avec cette différence importante que l'idéalisme de Platon s'élève à 1 état de contemplation et de mysticisme dans Tàme de saint Bonaventure, et queTempirisme d'Aristote se transforme en dogmatisme dans Tesprit si vigoureux et si logique de Thomas d'Aquin. L'aristotelisme et le platonisme reçoivent ainsi une impulsion nouvelle plus .énergique et plus élevée du sentiment religieux qui animait ces intelligences supérieures.

Saint Bonaventure, que ses élans mystiques ont fait surnommer le Docteur séraphique, peut être aussi appelé le Platon catholique. Il suit en quelque sorte la marche ascendante et progressive de la dialectique du philosophe grec. Comme lui, dans Tamour qui embrase tout son être, il trouve une ardeur inouïe, une puissance surhumaine qui, des objets extérieurs, le transporte dans la région des réalités éternelles. Le but de cet amour ardent, c'est la contemplation du premier principe, la vue de la beauté infinie, l'union intime

de Tâme avec Dieu Mais, pour ne pas s'égarer dans ce vol

audacieux, pour ne pas se perdre dans le vague des intui-. tions extatiques, Bonaventure a toujours en sa main le double flambeau de la révélation et de la foi catholique. G est ainsi que, dédaignant cette terre où tout passe et chancelle, soutenu par le dogme et Tautorité de l'Église, le Docteur séraphique monte et se perd dans les hauteurs du monde intelligible, où il continue le cantique de louange commencé par saint François d' Assise, sur les mélancoliques montagnes de rOmbrie.

Saint Thomas d'Aquin, au contraire, fidèle à la tendance

(l) Voir les travaux de M. Barthélémy Saint-Hilaire sur Aristole, et ceux de MM. Cousin et Fouillée sur Platon. (Paris, librairie philosophique de Ladrange, rue Saint-Andrô-des-Arts.) Voir aussi Mgr Dupauloup, de la HaïUe éducation intelleclmlle, tome III, et Logique, de Gratry, liv. IV, ch. i.

pratique, scientitiqae et [x>sitive du génie de saint Domini» que, arrive aussi aux principes les plus élevés de la morale et de la métaphysique, non par voie intuitive, mais par le rude et long sentier de la déduction. Il s'avance avec une lenteur calculée, et ne pose le pied que lorsqu'il est sûr de son terrain. Avec une méthode admirable, une rigueur inflexible, une régularité constante et cette haute raison q'ii ne le trahit jamais, il n*abandonne un principe que quand il Ta épuisé, et en développe les conséquences jusqu'aux dernières limites. Ce génie encyclopédique, méditatif et imitateur, est sans contredit la plus solide et la plus forte intelligence qui ait jamais paru. Son esprit rigoureux et sévère, puisant sa force dans la foi, ne s'arrête devant aucune de ces questions qui ont fait pâlir tant de savants : il les approfondit, il les fouille avec ce calme infatigable et cette constance du mineur qui a la conscience de sa force et qui sait mathématiquement l'heure où il atteindra son but. Comme lui, il s'enfonce, le front serein, dans les labyrinthes les plus inextricables, assuré qu'au terme de son labeur il reverra les lueurs du jour (0.

Saint Bonaventure et saint Thomas rappellent, dans le poème de Dante, les deux tendances non opposées, mais distinctes, du catholicisme. L'un est le symbole de la vie contemplative, de ridée pure, de l'aspiration du cœur vers llnfini ; l'autre est l'emblème de la raison humaine dans ses rapports avec la foi. Le premier personnifie la spéculation et l'indue-

(1) Voir Lacordaire, Discours pour la translation du chef de saint Thomas d'AqtUn. — Voir aussi ses Mélanges^ cli. v, vi, vu, viii.

Pour mieux connaitro les opinions théologiques* de saint Thomas» il est bon d'étudier les écrits de son subtil antagoniste Duns Soot, qui, vers la fin du treizième siècle, Jouissait d'une grande réputation à Cologne et à Paris. (Consulter le vol. in-4* de J. Arada, intitulé Controversiœ theologieœ inter S. Tho^ mam et Scotum super IVlibros sententiarum. (Goloniae, 1620.)

Je dois celte précieuse indication à la bienveillance de M. Saint-René Taillandier, qui était professeur de littérature à la Faculté de Montpellier à ^*d|M>quc où jo prisi mon grade du bachelier, et qui aujourd'hui est profe9« leu^ (J'éloîjucuce française en SorboQuc.

- en --

tioD ; le second, le raisonnement et là déduction. Après s'être donné le baiser fraternel, tous les deux s'en vont où leurs attraits intellectuels les poussent^ et par des voies différentes, par des moyens divers ils arrivent au même but, au même terme, au même principe. Dieu. Ils atteignent ainsi le même résultat : la régénération religieuse de leur siècle.

Toujours sous l'influence de cette force attractive qui Ta enlevé de la terre et l'entraîne invinciblement vers les régions supérieures, Dante est transporté avec Béatrix (dans un ciel plus haut), qui est est celui de Mars. Cette planète est habitée par les héros qui ont combattu en Palestine pour la cause de Dieu, et sont morts eu véritables martyrs <*). Parmi ces preux du moyen-âge, Alighieri place en première ligne les paladins et les chevaliers de la France... Là où sont tous les braves, Dante se croit obligé de placer des guerriers français, malgré ses griefs personnels contre nos rois, malgré son antipathie profonde pour cette valeureuse nation, que saint Louis venait d'agrandir et qui ne marchanda jamais le sang de ses enfants partout où il y eût une noble cause à défendre, un peuple abandonné à secourir.

Ces âmes guerrières et vaillantes de la planète de Mars, échelonnées surAes deux branches d'une croix symbolique, jettent un si vif éclat, qu'à côté d'elles toute autre lumière pâlit. Un esprit descend jusqu'au pied de cette croix étincelante: c'est un ancêtre d' Alighieri mort pour la foi sur les plages lointaines de l'Asie. Le saint ci*oisé, devançant la prière de son petit-fils, lui parle tendrement de Florence, de leur famille, des plus doux souvenirs d'un âge d'or à jamais disparu, et finit par lui prédire l'exil qui doit le frapper, aflreux martyre que lui prépare son ingrate patrie.

On dirait que le long et grave entretien de Cacciguida avec Dante a pour but d'établir un contraste saisissant entre les joies incomparables du ciel que rien ne peut troubler et les

(l) éunim. t^kjL *î% 2», qùesi. t'U; àUppl, 3a pâf9, quosl. 96^ art. 6.

joies éphémères de la terre, toujours accompagnées ou suivies de douleur, de revers, d'inquiétudes et d'inénarrables déceptions.

£ venni dal martirio a questa pace (<).

(Paradis, cli. xv, terc. 50.)

Udir corae le schiatte si disfanno, Non ti parrà nuova cosa, ne forte, Poscia che le cittadi termine hanno.

Le vostre cose tutte hanno lor morte, Si corne voi ; ma celasi in alcuna, Che dura molto, e le vite son corte.

• E come '1 volger del ciel délia luna Guopre e discuopre i liti sanza posa, Gosi fa di Fiorenza la fortuna (2).

(Paradis, ch* xvi, terc. 26 et suiv.)

A rémouvant récit des vicissitudes de Florence succède la prédiction de tous les malheurs, de toutes les persécutions et de toutes les perfidies qui poursuivirent Dante jusqu'à son trépas (3). Quel est l'homme de génie qui n'ait pas aspiré à la gloire au prix de son repos (*) ?

Ces amères prophéties de Cacciaguida ne nous apprennent que trop que la terre est une vallée de larmes, un lieud'épreu-

(1) Et du martyre j'arrivai à cotte paix.

(2) Entendre de ma bouche comment les familles se défont no te paraîtra pas chose nouvelle ni forte, puisque les cités mômes ont un terme.

Toutes vos choses ont leur mort comme vous ; mais elle se dissimule dans quelques-unes, qui semblent durer beaucoup, parce que votre vie est courte.

Et comme le cours du ciel de la luue couvre et découvre sans trôve les rivages de la mer, ainsi la fortune fait de Florence.

(3) n est rare que la vie ne prépare pas plus d'une déception aux natures enthousiastes. Quand on donne. tant aux autres, on attend trop de leur dévouement. On a compté sans Végoîsme et VintéréL

(4) Militia est vita hominis super terram. (Job.) Dura sicut infernus œmulalio. (Cant,, viii, 6.) Summ. titeol., 2a 2», quest. 36, 37, 39, 108, 122, 128.

Si le génie appelle la douleur en déchaînant la tempête, la douleur à son tour exalte le génie, et beaucoup d'illustres exilés ont pu dire : « Dieu et mes infortunes me firent ce que je suis. Hs ont pu dire aussi comme ce chevalier qui avait pris pour emblème les flots soulevés : Turbant sed extollunt! IfQs flots de Iribulation bouleversent^ mais ils élèvent!

ves et d*expiations, où l'homme doit sans cesse travailler, lutter et souffrir, en se consolant par la glorieuse et sainte certitude d'une vie meilleure.

En parcourant les chants xv, xvi et xvn du Paradis, on ne peut lire sans être vivement ému les paroles d'affection et de bienveillance que s'adressent mutuellement le vénérable aïeul et son petit neveu :

fronda mia, in che io compiacemmi Pure aspettando, io fui la tua radiée (U.

(Paradis^ ch. xv, terc. 30.)

Vôi siete *1 padre mio; Voi mi date a parlar tutta baldezza (2).

(Paradis, ch. xvi, terc. 6.)

Ditemi dunque, cara mia primlzia, Quai fur li vostri antichi (3).

(Paradis, ch. xvi, terc. 8.)

O cara pianta mia, che si tHnsusi W.

(ParadiSj ch. xvii, terc. 5.)

Foi giunse : Figlio, queste son le chiose Di quel che ti fii detto i^),

(Paradis, ch. vvii, terc. 32.)

Rien de plus naturel, rien de plus légitime que ce sentiment plein de douceur que l'on ressent au ciel pour tous ceux auxquels on fut attaché par les liens du sang.

En effet, comprend-on le bonheur sans ceux qu'on a aimés et qu'on aime encore? Se peut-il que les parents méconnaissent et renient les. êtres sortis de leur substance? Se peut-il que les enfants répudient la chair dont ils sont formés? C'est Dieu lui-même qui a mis en nous ces saintes affections.

(1) mon rejeton, en qui je me complus tandis que je t'attendais, je Aie ta racine!

(2) Vous êtes mon père, vous me donnez toute hardiesse à parler ; vous m'élevez si haut, que je suis plus que moi-m^me.

(3) Dites-moi donc, ô ma source aimée, quels furent vos ancôtros !

(4) ma chère tige, qui t'élèves si haut ?

(5) Puis il ajouta : Fils, voilà les causes de ce qui te fut dit.

C'est Dieu qui nous a prescrit l'amour pour tous ceux a qui nous devons la vie. C'est Dieu qui nous a fait vis-à-vip d'eux des devoirs doux comme des penchants et des penchants nécessaires comme des devoirs. Et pourquoi nous priverait-il de ces réunions du ciel, dont la seule espérance a tant d'attraits? Pour régner, a-t-il besoin de la solitude des affections, du vide du cœur? N'est-il pas l'amour absolu et qui les comprend tous? Celui qui a fait les affections. pures, peutil les supprimer? Celui qui a fait les nobles amours, voudra-t-il les anéantir? Celui qui a formé le cœur humain, vat-il en circonscrire le foyer ou l'éteindre? Ne trouve-t-il pas sa gloire dans les liens qui s'entrecroisent harmonieusement pour se rattacher à lui, et qui dans le ciel ne tireront que de lui seul leur principe, leur force et leur douceur?

Pour se consoler des terribles oracles de son aïeul, Dante regarde avec amour celle dont l'image est pour lui l'unique bonheur, et, en un clin d'œil, il monte avec elle dans l'orbite de Jupiter, où scintillent les âmes magnanimes de tous les grands rois qui ont fait le bonheur de leurs peuples en pratiquante justice (^). Les âmes des bienheureux, disposées en lettres mobiles et lumineuses, figurent les versets de la Bible qui prêchent l'équité aux potentats de la terre : Diligite justi^ tiarrif qui judicatis terram. Après que cette sentence biblique a été tracée, des milliers de splendeurs se joignent aux premières, mon tent et descendent comme ces essaims d'étincelles qui jaillissent du choc des tisons ardents et, par une combinaison mystérieuse, forment la figure d'un aigle immense qui plane dans le ciel en tenant ses ailes déployées. L'oiseau symbolique dirige son vol sur Dante et, devinant ses pensées les plus intimes, se fait^n devoir de répondre de suite à tou-

(1) Saint Bernard, Serm, XXVI, in Cant., n*» 5; Epist. LXV, n» 2; Epigt. CCCLXXIV, n" 2. — Saint Thomas, Summ. theoL, 2a 2», quest. 26, art. 13.— Voir aussi le Dialogue de sainte Cutlierine de Sienne, cli. xli, et les Lettres de consolcUion de saint François de Saies, de saint François-Xavier et de Fénelon. — Baguenault de Pucliesse, de V Immortalité.

(2) Summ. Vieol, 2a 2», quest. 58. — Opiisc, XX.

tes les deiuaades queTami de Béatrix allait lui proposer sur le dogme important de la prédestination (*) et du salut des hommes (2).

Quoique les profondeurs de la sagesse de Dieu soient impénétrables (3), il est certain pourtant que le ciel n*est pas seulement promis aux enfants de TEglise dont la sainteté fut éminente, mais encore à ceux qui, appartenant à une fausse religion, auront observé les prescriptions de leur culte avec une bonne foi absolue, pourvu qu'ils aient suivi la loi naturelle, et qu'une grâce médiate ou immédiate les ait rendus participants des mérites du Sauveur (*>. Chrétiens par l'intention, ils sont justifiés comme appartenant au moins à l'âme de TEglise ; ce n'est pas que le baptême d'eau soit absolument nécessaire, mais la volonté du baptême est plus indispensable que le baptême défait^ lequel, dès qu'il n'est pas possible, peut être remplacé par la charité, la foi implicite et le désir de faire tout ce qu'il fautpour plaire à Dieu (s). Aussi, saint Jean Chrisoslômè, après avoir parlé de la nécessité de confesser Jésus-Christ quand on le connaît, ajoute ces consolantes paroles : « Ceux qui, sans avoir eu connaissance du Sauveur Jésus avant son incarnation, se sont abstenus pourtant du culte des idoles, ont adoré le vrai Dieu et mené une vie sainte, jouissent au ciel de la vue du souverain Bien, selon ce que dit l'Apôtre : Gloire, honneur et paix à tous cçux qui ont fait le bien, soit juifs, soit gentils I »

Cette belle doctrine, qui ressort des chants xix et xx du Paradis de Dante, est clairement résumée en quelques vers que nous tenons à citer en partie, pour montrer avec quelle souplesse le poète florentin sait reproduire les thèses les plus

(1) Voyez Mgr Laforèt, tome lUy liv. xiv ef xvi.

(2) Summ. theol, la pars, quest. 23. — Summ. corUrà gerU., liv. HI, ch.

(3) Paradis» chant xix, terc. 44.

(4) VoyezLeibnitz, Tfiéodicéey impartie, § 95. — Bourdaloue, Carême, sermon 9, sur la prédestination,

(5) Qui TuU omneshomines salves fier! . (I Côt,. ix; / Tim., ii.)

abstraites de la théologie, et répondre aux plus subtiles objections des sophistes de tous les siècles (*).

Un uom nasce alla riva Deirindo; e quivi non èchi ragioni Di Cristo, ne clii legga, ne chi scriva ;

E tutti suoi voleri ed atti buoni Sono, quanto ragione umana vede, Sanza peccata in vita od in sermoni;

Muore non battezzato e senza fede ; Ov' è questa giustizia che 4 condanna?

Ov' è la colpa sua, sed ci non crede?

Or tu chi se*, che vuoi sedere a scranna, Par giudicar da lungi mille miglia Gon la veduta corta d' una spanna?

terreni animali, o menti grosse!

La prima vol on ta, ch' c per se buona, Da se, ch'è somme ben, mai non si mosse.

Cotante è giusto, quanto a lei consuona ; Nullo creato bene a se la tira ; Ma essa, radïando, lui cagiona f^).

(Paradis^ ch. xix, terc. 24 et suiv.)

Donc, à travers Tunivers entier, dans toutes les contrées, chez toutes les races, sur les bords de T Indus comme sous les glaces de la Sibérie, le Dieu du ciel, le Dieu véritable a. ses

(1) La scrittura sola co' suoi insegnamcnli tranquilliza V uoroo ne* suoi dubbi. La perfetta conoscenza è riservata alla vision beatifica.

(2) Un homme naît au rivage de l'Indue, et là nul ne parle du Christ, nul ne lit, nul n'écrit rien sur lui ;

Toutes ses volontés et toutes ses actions sont bonnes; autant que l'humaine raison le peut, il est sans péché dans sa vie et dans ses discours ;

Qu'il meure sans baptême et sans fui, où est la justice qui le condamne ? où est la faute si, lui, ne. croit pas?

Or, qui es-tu, toi qui veux siéger sur le tribunal, et pour juger à mille milles avec une vue longue d'un empan ?

animaux terrestres ! ô esprits grossiers ! la première volonté, qui par elle-même est bonne, jamais ne s'est écartée d'elle-même, qui est le souverain bien.

Gela seulement est juste qui lui est conforme; nul bien créé ne l'attire a lui ; mais elle, on rayonnant, est la cause do tout bien,

élus, qui lui doivent tout, et auxquels il ne doit rien. (Quis prior dédit illi et retribuetur eL) (*)

C'est là celte grande multitude dont parle TApôtre, multitude que personne ne pouvait compter, de toute nation, de toute langue, de toute tribu, de toute contrée (*). Dieu les appellera de tous les points de Funivers, plus indulgent pour ceux qui auront moins reçu, plus généreux envers ceux qui auront eu beaucoup à lutter ou beaucoup à souffrir ; tendre, bienfaisant et miséricordieux envers tous, car sa bonté n'a

pas de limites :

Quel bene non a fine (3).

(Paradis, ch. xix, terc. 17.)

Et partant, nos intelligences bornées ne pourront jamais comprendre comment Tamour de Dieu pour ses créatures se concilie avec sa souveraine justice dans le profond mystère de la prédestination et du salut des hommes.

Ë quinci appar, eh' ogni miner natura È corto recettacolo a quel bene, Gh' è senza fine, e se con se misura.

Banque nostra veduta, che conviene £ssere alcun de' raggi délia mente, Di che tutte le cose son ripiene,

Non puô di sua natum esser possente Tanto, che U sue principio non discerna Molto di là, da quel ch* egli è parvente.

Perô nella giustizia sempitema La vista, che riceve il vostro mondo, Com* occhio per lo mare, entro s' interna.

Che, benchè dalla prôda veggla il fonde, In pelago non vede ; e nondimeno Egli è ; tna *1 cela lui V esser profonde (*). ( Paradis j ch. xix, 1ère. 17 et suiv.)

(1) Rom., XI, 31. — Summ. theol. . la 2», quest. 109-114. {9)ApocaL^\iu, (3) La bonté de Dieu est infinie.

(i) n suit de là que toute créature au-dessous est un réceptacle élroil pour contenir ce bien qui est sans fin et qui se mesure sur lui-même. ponc notre vue, qui n'est qu'un des rayons de l'esprit dont toutes les choa^

* Plus loin, une voix inspirée explique au poète comment des païens même peuvent se trouver au ciel (*).

De' corpi suoi non uscir, corne credi, Gentili, ma cristiani in ferma fede, Quel de^ passuri, e quel de' passi pledi.

L' anima glorïosa, onde si parla, Tornata nella came, in che fu poco, Gredeite in lui che poteva aiutarla :

£ credendo s'accese in tanto fuoco I)i vero amor, eh' alla morte seconda Fu degna di venirea questo giuoco.

L' altra, per grazia, che da si profonda Fpntana stilla, che mai croatiira Non pinse V occhio insino alla prim' onda,

Tutto suo amor laggiù pose a drittura ; Per che, di grazia In grazia, Dio gli ^perse L* occhio alla nostra rcdenzion futura.

Quelle tre donne gli fur per hattesmo, Che tu vedesti dalla destra ruota, Dinanzi al battezzar più d'un millesmo (0.

(Paradis, ch. xx, tore. 35 et suiv.)

Dans ce tercet :

Tutto suo amor laggiù pose a drittura, ,

ne voit-on pas toute la doctrine catholique sur Je salut des

sont pleines^ ne peut do sa nature être tellement puissante, qu'elle ne voie pas son principe bien en deçà do ce quMl est en efTet.

La vue donnée à votre monde pénètre dans la justice éternelle comme l'œil dans l'intérieur do la mer,

Lequel, bien que près du rivage il voie lo fond, dans la pleine mer ne la voit pas ; et néanmoins le fond existe, mais la profondeur le c^he.

(1) Summ. theoL, 2a 2»* quest. tO,

(2) Elles ne sortirent pas de leur corps païennes, comme tu crois, mais chrétiennes, ayant fermement foi. Tune aux pieds qui devaient sou fflrir. l'autre aux pieds qui avaient soufiTert.

L'âme glorieuse dont je parle, revenue dans la chair où elle resta peu, crut en celui qui pouvait l'assister;

St, croyant, s'embrasa d'un tel feu de véritable amour, qu'à la seconde mort elle fut. digne de venir à cette fête ;

Vl^utrBt par une grâce qui découle d'une fontaine si .jp^ôfonde, que jamais

infidèles? Tandis que 1 orgueil a aveuglé les philosophes du paganisme ed allri et les a empêchés de chercher la vérité, celui-'Ci a dirigé dans le droit sentier (a drittura) toutes ses afTections; et Dieu, qui, selon la doctrine de saint Thomas, députerait plutôt un ange pour baptiser un païen vertueux que de le laisser mourir en dehors d*une religion dont il s'est montré constaoïment digne. Dieu a envoyé au juste Riphée cette illumination intérieure si bien décrite par notre poète :

Per che di grazia in grazia, DLo gU aperse , f V occhio alla nostra rendenzion futura.

Si l'on considère que Riphée est un personnage tout à fait secondaire dans V Enéide et connu seulement par cette mention de vertu surémiuente :

Justissimus unus Qui fuit in Teucris ,

il est permis de croire que le poète théologien Ta choisi comme type de ceux qu'une parfaite docilité aux inspirations de leur conscience a conduits des ténèbres du paganisme aux éblouissantes clartés de la foi.

Quant à Trajan, il ne faut pas oublier qu'en le faisant revenir à la vie, grâce aux prières du pape saint Grégoire, Dante suivait simplement une tradition assez répandue au moyen-âge, dont il voulait être l'écho fidèle dans son poème.

La question capitale n'est point d'ailleurs de savoir si le fait est vrai, mais s'il répugne absolument à l'enseignement catholique. Or, pour se persuader qu'il n'en est rien, il suffit de se rappeler un récit analogue, qui ne peut faire doute aux yeux des catholiques, puisqu'il est consigné dans les actes authentiques de sainte Colette (*).

L'important, c'est que jamais le poète n'introduise dans le

créftiure n'enfonça l'œil au-delà do sa surface, mit là-bas tout son amour dans la droiture; c'est pourquoi, de faveur en faveur, Dieu ouvrit ses fards à notre rédemption future.

(!) Voir Ui JStudet lUtérairei de M. Eugàne de Margerie, page 239,

ciel que des chrétiens dignes de ce nom, soit qu'ils Taieiit été ouvertement, soit que, par ce travail intérieui* de la grâce, dont les ressources sont aussi diverses et aussi audessus de notre imagination que la sagesse divine est audessus de notre pauvre intelligence, ils soient morts en appartenant au corps mystique de l'Eglise.

L'important, c'est qu'il soit bien constaté quer jamais la vertu purement humaine^ si parfaite qu'elle nous semble, ne suffît pour obtenir le ciel.

Or, cela est répété sous toutes les formes dans certains

passages des trois cantiche et surtout aux xxi® et xxii® chants

du Purgatoire^ où Virgile reconnaît la justice de la décision

céleste qui le tient relégué dans les limbes, avec les enfants

morts sans baptême :

Nel beato concilio

Ti ponga in pace la verace corte,

Che mi rilega neP eterno esilio (0.

(Purgatoire, ch. xxi, terc. 6.)

En terminant cette formidable question du salut éternel des hommes (2), n'oublions pas de citer encore ce vers si énergique et si décisif contre les rationalistes :

La fè, senza la quai ben far non basta (3).

(IHirgaloire, ch. xxii, terc. 20.)

Pour donner une conclusion pratique aux intéressantes et

(1) Que dans le concile bienheureux, t'admette en paix la sentence de vérité qui me relègue dans l'éternel exil.

(2) U est* curieux de voir Dante revenir souvent, dans son poème, à l'importante et capitale question du salut des hommes, question que le dixhuitième siècle devait renouveler sous une forme identi«iue. mais avec une pensée toute autre et dans une intention de défi et de provocation hostile. Alighleri, soutenu par la révélation, s'avance sans crainte sur ce terrain hasardeux où les défenseurs .de la foi chrétienne avaient déjà repoussé et devaient repousser encore de si nombreuses attaques. Dans le cliant m du Piergatoire, remettant la question ù la miséricorde de Dieu, qui a les bras si longs, il propose la décision qu'une théologie (mar(|uée au coin de la sagessa et de la charité) a proclamée d'un commun accord par la bouche de saint. Thomas, de saint François de Sales et de Leibnitz. (L. Mesnard.)

^3) La foi est si nécessaire, que, sans elle, toute bonne œuvre est stérile,

profondes questions qu!il vient de traiter, Dante pousse une exclamation qui rappelle les élévations de Bossuet et de Malebranche !

prcdestinazion, quanto rimota Ë la radicctua da quegli aspetti, Ghc la prima cagion non vegglon tota !

E voi, mortali, tenetevi stretti A giudicar : chè noi, che Dio vedemo, Non conosciamo ancor tutti gli eletti (*).

(Paradis, ch. xx, tcrc. 4i et 45.)

Le poète parle avec justesse, quand il compare le mystère de la prédestination a un arbre dont les racines sont très cachées et même inaccessibles.

Dans ce profond mystère, en effet, comme dans un arbre oîi les tiges et la feuille sont visibles, il est des choses qui se voient ou se laissent facilement découvrir; tels sont, par exemple, les effets extérieurs de la prédestination : le salut et la gloire de telle ou telle âme. Mais la cause qui produit ces merveilleux effets de sanctification échappe à la portée de notre faible intelligence, comme la racine de Tarbre^ue nos yeux ne voient pas. Ce n'est ^ qu'au ciel que nous pourrons comprendi*e les desseins de Dieu et le plan général de ses œuvres. Là où nous restons troublés et conune frappés de crainte, nous applaudirons avec bonheur. Ce qui nous inquiète ici-bas fera notre consolation là-haut, ce qui nous effraie sera nôtre joie.

Après avoir traversé la planète de Saturne, où brillent éternellement les âmes contemplatives et solitaires (0, le

(1)0 prédestination ! comme ta racine est éloignée do ces yeux qui ne voient pas la cause première tola,

Et vous, mortels, soyez retenus dans vos jugements; car nous, qui voyons Dieu, nous ne connaissons pas encore tous les élus.

(2) Pour nous donner une haulc idée des ordres contemplatifs, Dante (ijui est orthodoxe môme dans les gradations de son Paradis) place les saints religieux au-dessus de tous les autres élus dont la vie fut essentiellement active. De plus, il les fait scintiller sur une échelle d'or et mentionne etpressément leur nombre infini pour nous apprendre : !• que, mal^ )«

poète arrive au ciel étoile, et tournant rapidement avec la huitième sphère, il jette un regaixi de dédain et de pitié sur cette misérable terre qui nous rend si orgueilleux.

Puis, une lumière de plus en plus éclatante se répand dans le ciel, et la Vierge, accompagnée de son Fils, environnée des anges et des saints, vient au-devant de son protégé pour

rigueur et l'austérité des règles, les mûincs abondaient au moyen-âge, et 2* que leur unique occupation était de inonter en esprit dans les hautes régions que la Divinité habite, afin de se pénétrer plus intimement de la sainteté de Dieu, qu'ils devaient reproduire dans leur conduite.

Si, après avoir rappelé aux moines l'idéal de leur sublime vocation, Dante met dans la bouche de saint Benoît et de saint Damien des paroles Irôs sévères contre certains religieux, oublieux do leurs saintes règles, c'est que son cœur de chrétien et de catholique soutfrait profondément du mal affreux que causait à VEpotue do Jésus-Christ le relâciiement de la discipline ecclésiastique au commencement de ce quatorzième siècle, où le respect delahiônurchie sacrée commenç'ait ù diminuer parmi les masses. Le poète florentin, jaloux de l'honneur de l'Eglise, n'aurait pas voulu voir les flambeaux du monde pâlir ni le sel de la terre s'affadir, car il avait remarqué avec quelle habileté infernale les sectes hérétiques d'alors cherchaient à exploiter les vices, les défauts et même les imperfections du clergé séculier et régulier. Aussi, nous ne trouvons pas déplacées, môme dans le Paradis, les violentes invectives de Dante contre les mœurs dé son siècle.

Au ciel, qui est le séjour de la souveraine perfection, il est une espèce do haine, une seule, qu'il est bien permis d'éprouver, c'est toile dont parle le Prophète aux derniers versets du psaume 138 : Nonne qui oderunt te. Domine, oderam et super inimicos twos tabescebam? Perfecto odio oderam ilhs, et inimici facti sunt mihi.

Cette haine d'abomination, permise par tous les théologiens, surtout quand il s'agit des intérêts de Dieu^ résulte de l'amertume que ressentent toutes les belles âmes à la vue du mal moral dont le Seigneur a une haine infinie. Cette haine, provenant d une charité parfaite et d'un grand zèle pour la gloire de Dieu, éclate mille fois dans les brûlauts écrits des prophètes et môme dans V Apocalypse de l'apôtre saint Jean, dont personne ne peut contester la douceur et la bonté.

Il faut, donc bien se garder de reprocher à Dante des sentiments que l'esprit de Dieu approuve et qui donnent un nouveau cachet d'orthodoxie aux derniers chants du Paradis. D'ailleurs, est-ce que le poète florentin ne s'est pas traité lui-même avec la même rigueur qu'il emploie à l'égard des autres? Les esprits légers prennent ces cris d'indignation pour des cris de haine et de malédiction ; mais ceux qui ont connu l'amour véritable savent ce qu'il a de du)-, d'austère et d'inflexible à la vue des plus petites taches qui déparop^ i ses yeux iaintement jaloux l'objet aimé.

lui donner un avant-goût des ravissantes visions qui Tattendent da:ns les deux dernières sphères du paradis, où Pierre, Jacques, Jean, ainsi qu'Adam, notre premier père, se font un bonheur de l'introduire O.

Au désir exprimé par Béatrix, Pierre, le premier des apôtres en puissance et en dignité (2), examine Dante sur la foi. Celui-ci, se souvenant des belles paroles de saint Paul, répond que la foi est en même temps substance et' argument, réalisant les choses que nous espérons et démontrant celles

(i) En se faisant accompagner au sommet du paradis par les trois apôtres qui symbolisent les vertus tliéologales, et surtout on se faisant interroger par eut, Dante veut : 1* nous prouver que ces trois vertus éminemment snrne« turelles sont la condition indispensable de toute vision béatifique; 2* il veut montrer à tous les siècles futurs combien sa foi de chrétien était solide, son espérance vive et sa charité ardente.

n est fâcheux pourtant que Dante ne donne pas pour corollaire à sachante le pardon des injures., et qu'au xxvii' chaut du Paradis il se cache derrière saint Pierre pour accabler une dernière fois de reproches injustes le grand pape Boniface VIII, qu'il accuse d'usurpation, se faisant ouvertement le complice de la faction Golonna. Luigi Tosti prouve d^une manière péremptoire : l*que le papa Gélestin V abdiqua validement, après avoir consulté tous les cardinaux; 2* que Boniface VKI lui succéda cAnoniquement, sans avoir employé de supercherie ni conclu de traité simoniaque avec le roi de Naplcs. (Vie de Boniface VII J^ tome I» pages 116 et 367, note Ë.)

Quant à Clément V et à Jean XXII, que Dante, en patriote exalté^ traite fort mal, à cause de leur séjour à Avignon, nous devons avouer qu'ils commirent une énorme faute en créant beaucoup trop de cardinaux français, et surtout en ne voulant plus retourner à Rome, dont ils demeuraient essentiellement les évoques titulaires.

En agissant ainsi, ils donnaient un exemple très fâcheux aux évèques et aux curés, qui se croyaient eux aussi dispensés de la résidence. Ils laissaient Rome et l'Italie livrées sans ressource aux factions -qui les bouleversaient. De plus, ils se livraient eux-mêmes à une puissance particulière de la chrétienté, c'est-à-dire aux rois de Franco, et diminuaient en proportion leur propre influence sur les autres souverains, dont ils excitaient ainsi la jalousie et les défiances. Enfin, privés de leurs revenus et do leurs domaines d'Italie, les papes d'Avignon se virent obligés de recourir aux décimes^ aux annales et aux expectatioes pour subvenir aux nombreuses dépenses do la cour pontificale. Ces sortes d'impôts extraordinaires, souvent traités d'exactions, ne pouvaient manquer d'exciter dos murmures et d'abaisser dans l'opinion publique la mar jesté du souverain pontificat. — Voir Rhorbach, Darras, Blanc et Ghantrel.

(2) SuppL thcol^ suppl., quost. 40; 2a 2«, ijuest. 39 j 3a pars, que^t. $,

qui ne sont pas visibles (*). Pour rester pure de tout alliage étranger, ajoute-t-il, la foi ne doit pas s'écarter de la révélation qui est contenue dans TAncien et le Nouveau Testament ^2).

Or, rien de plus infaillible, que la révélation, puisqu'elle est appuyée par les plus grands miracles, qui lui donnent un cachet vraiment divin. Ces miracles, indispensables à toute manifestation réellement divine, ne peuvent pas être mis en doute un seul instant, car si le christianisme s'est établi et propagé sans miracle, cela même est un miracle cent fois plus grand que tous les autres i^K II faut donc croire non seulement aux articles de foi que les preuves physiques et métaphysiques peuvent nous démontrer (*), mais croire aussi aux profonds mystères que Moïse, les prophètes et le Psalmisteont entrevus, et que l'Evangile et les apôtres ont pleinement révélés i^K

Ed a tal creder non non ho io pur pruove Fisichc e metafisiche ; ma dàlmi Anche la verità, che quinci piove

Fer Moisè, per profeti e persalmi, Per J' evengelio, et per voi jche scriveste, Poi che Tardante Spirto vi face almi (6).

(Paradis, cli. xxiv, tore. 45 et 40.)

Cet- examen sérieux, interrompu plusieurs fois par l'harmonie des sphères, satisfait si complètement le Prince des

(1) Ilebr., XI, l. — Summ. theol, 2a 28e, qucsl. 4.

(2) Id,y U pars, quest. 1 , art. 8.

(3) Saint Augustin, de CivU. Dei, v.

(4) La dernière démarche de la raison, c'est de reconnaître qu'il y a une infinité de clioses qui la surpassent. (Pascvl.)

(5) Summ. contra gent., liv. I, eh. iii-viii; liv. UI, ch. cxviii et clii. — Comment, de saint Paul, tome I, pages 23 et 196 ; toine H, pages 50 et 17p.

(6) Et, à l'appui do celte croyance, je n'ai pas seulement des preuves physiques et métaphysiques, mais elle me la donne aussi, la vérité qui pleut d'ici

Par Moïse, par les prophètes et par les psaumes, par. l'Evangile, et par vous qui avez écrit, après que l'ardent Esprit vous eut sanctifiés.

apôtres, qu'il fait ondoyer trois fois sa flamme autour de Dante, en signe de joie et comme pour l'embrasser.

Au souvenir de cette faveur insigne obtenue du chef des apôtres et que lui avait méritée sa foi pure et sincère, Dante reporte sa pensée aux lieux où il fut appelé à la foi chrétienne, au baptistère de saint Jean, à Florence, et il promet de prendre la couronne de poète là même où il fut marqué du signe du chrétien, si quelque jour, grâce à ce poème sacrée ouvrage de longues années, il lui est permis de revoir sa •ville natale (*). En ce moment, une autre étoile se détache du môme groupe d'où était sorti saint Pierre, et s'avance avec une indicible joie vers le protégé de Béatrix : « saint Jacques, s'écrie l'amie du poète, vous qui avez décrit les joies du paradis, chantez ici l'espérance, cette vertu consolante dont vous étiez la figure parmi les trois disciples qui furent admis aux visions du Thabor. »

Alors, s'adressant à Dante, saint Jacques lui pose à son tour trois questions : « Qu'est-ce que l'espérance? Possèdes-tu cette vertu? Où l'as-tu puisée?» Béatrix répond pour son ami à la seconde question, qui pouvait embarrasser la modestie du poète. Elle dit que l'Eglise militante de la terre n'a pas d'enfants plus confiants que lui aux promesses du ciel ; ce qui le prouve, c'est la faveur qui l'admet à visiter de son vivant la céleste Jérusalem (*).

Dante s'explique lui-même sur les deux autres points : l'espérance, dit-il, est une attente certaine de la gloire future, produite par la grâce divine et par des mérites antérieurs <').

Speme, diss* io, è uno attender certo Deila gloria futura, il quai produce Grazîa divina e précédente mert©.

(1) Le puèle a été Iieureusement inspiré, en plaçant ces idées do retour, de clémence, de pardon et d'espérance dans le chanl où il va être interrogé sur la vertu qui nous oblige à ne jamais perdre confiance.

(2) ParadiSy ch. xxv, terc. 23.

(3) Est spes oerta expectatio futurs beatitudinis, veniens ex Dei gratiâ et

Cette aimable vertu qui nous vient du ciel, c*est surtout au Psalmiste et à votre EpUre canonique (*^, ô grand apôtre, que je la dois.

Saint Jacques lui fait une dernière question : a Quel est le terme et Tobjet de l'espérance ?» Dante répond avec assurance : « C'est de jouir en corps et en âme des saintes béatitudes, comme renseignent les textes de l'Ancien et du Nouveau Testament.» Isaïe, en effet, assure que chacun des élus aui'a dans la céleste patrie un double vêtement. (In terra sud dvr plicia possidebunt. Lœtitia sempiterna erit eisi^K Et saint Jean, dans son Apocalypse^ montre les saints vêtus de robes blanches et portant des palmes dans leurs mains. (Stantes anle thronum^ amicti stolis albis) i^\

A ces mots de Dante, une approbation universelle éclate parmi les élus, qui célèbrent, par un cantique de David, la sainte vertu d'espérance <♦). Une troisième étoile se détache du groupe et vient se joindre aux deux autres. Elle est si étincelante, que Béatrix seule peut tenir ses regards attachés sur elle sans en être éblouie.

Dante veut aussi la contempler, et tandis qu*il cherche des yeux cette nouvelle splendeur, l'âme de saint Jean lui adresse ces paroles : « Pourquoi veux-tu voir en moi ce qui n'y est pas? Mon corps gît sur la terre, où il restera jusqu'à la résurrection. Il n'y a que Jésus et Marie qui se soient élevés en corps et en âme jusqu'aux parvis célestes. Redis cela aux hommes, quand tu retourneras parmi eux. »

La voix de l'apôtre saint Jean ayant cessé de se faire entendre, Dante se retourne pour voir Béatrix. Mais.... quel

meritis prœcedentibus. (Maître des Sentences, liv. Kl, dist. 26.) — Voir 2« 2»* quest. 17 et 18. — Opuse. IL

(1) A cette époque, on ne savait pas encore que l'auteur de cette épiire était Jacques le Mineur. — Opusc. II, 2a pars. — Comment, mr 9aint PatU^ tome I, page 153 ; tome U, page 281 ; tome UI, pages 233 et 398.

(2) le., Lzi

(aj J^.f viî, ».

(4) Pf. IX.

tt'est pas son saisissemeut? Elle était, elle doit être encore prèç de lui, et il ne la voit plus !

Rassuré par saint Jean sur la défaillance de sa vue, certain d'en recouvrer bientôt Fusage, Dante se souvient que Tapôtre lui a demandé où tendent les aspirations de son âme, et il répond : « Tous les sentiments que Tamonr excite en moi viennent du souverain bien, c'est-à-dire de Dieu comme de leur source, et aboutissent à lui comme à leur terme (0. »

Pressé d'expliquer sa pensée et de dire les motifs qui le portent à aimer la Souveraine Bonté, il ajoute : « L'amour du bien, vrai stimulant de nos âmes, s'accroît en nous en raison de la connaissance que nous en donne, soit la philôlosophie, soit la révélation ; car le bien se fait aimer aussitôt qu'il est compris ou entrevu. Grâce à Platon, à Moïse et à toi, illustre évangéliste du Verbe incarné, je sais où réside la suprême Bonté et le premier amour (*). »

Sont-ce là, reprend l'apôtre, les seuls aiguillons de la charité? N'a-t-elle d'autre mobile que la raison et l'autorité ?

Ma di ancor. Se tu santi altre corde (3).

Dante confesse que, naufragé sur la mer du faux amour, il a été ramené au port, c'est-à-dire à l'amoiu* sincère de Dieu et de sa loi, par les remords de la conscience et les épreuves de la vie ; il avoue que l'existence de l'univers et la sienne propre, la mort d'un Dieu sur la croix, l'espérance des biens . du ciel, la notion théologique et partant plus claire du souverain bien, tous ces grands objets approfondis dans ses méditations journalières, ont concouru à échauffer sa charité,

(t) Summ. thêoh, 1« pars, quest. 4, 5, 6.

(2) Paradis, ch. xxvi, terc. 10-16. — Summ. theol, 2* 2m, quest. 23-27 et 44. — Voir aussi Exode, ch. xxxiii. — Platon, commeneement du Btf»quet, — Saiut Denys TAréopagyte, de Divinis nominibus.

(3) Le corde 'sono gli argomenli d' amore che qui s' intendono beoefizi divin! ; il suono che si trae dalle corde sono gli atti d' amore, e il sonàtoreè Tamor medesimo, che sa toccare il nostro cuore cogli stimoli amorosi, corne il citarista sa toccare dolcemente le corde del suo tstrumeato. (Bbnnm^

SUTTl.) •

qui désormais n*aimera plus dans les créatures que ce que Dieu y a mis. '

Le fronde, onde s* infronda tutto V orto Dell' ortolano eterno, am' io cotanto, Quanto da lui a lor di bene è porto (0.

(Paradis, ch. xxvi, terc. 22.)

Après avoir ainsi parlé de la plus sublime vertu théologale, Dante entend chanter « Saint! Saint! Saint!» dans les profondeurs du ciel,et aussitôt, pour le préparer à de nouvelles visions, Béatrix, d'un regard, lui rend Tusage des yeux. Il aperçoit à l'instant une autre clarté qui scintille auprès des trois apôtres, et il apprend de sa compagne que c'est Tâme d'Adam.

« vous, lui dit-il, qui êtes né à l'âge d'homme, antique père du genre humain, vous lisez dans ma pensée ce que je désire savoir ; de grâce, instruisez-moi ! ! ! »

« Il y a, répond Adam, quatre choses que tu veux apprendre de ma houche : 1° quand j'ai été placé dans le paradis terrestre? 2** combien de temps j*y suis resté? 3° quelle langue servait à mon usage? 4** quelle est la vraie nature de la faute qui attira sur moi et mes descendants la malédiction divine ?

« Sâchô-donc, ô mon fils, qu'ayant vécu sur la terre 930 ans, j'ai ertsuite été retenu dans les limbes 4,302 ans ; d'où il suit qu'à ma^ sortie des limbes, il y avait 5,232 ans que Dieu m'avait placé dans l'Eden (2). Sache que j'y devins coupable vers la sixième heure du premier jour (3), et que j'ai été puni moins pour avoir goûté la pomme que pour avoir transgressé la défense expresse du Créateur (*). Sache que le langage dont je me suis servi pour exprimer mes pensées n'existait

(1) Les feuilles dont se couvre tout le jardin du jardinier élernel sont aimées de moi en proportion du bien qu'il leur communique. • (2) Voir Genèse, ch. v, et Bàronius, Martyrol, 25 décembre.

(3) Pierre Gomostor, Hist. eccl.^ ch. xziv.

(4) Summ, theol.t 2a 2», quest. 163-165.

plus louglemps avant la coufusion de Babel, et que le nom de l'Eternel, qui fut ELI chez les Hébreux, était EL de mon vivant. Ce changement ne doit pas te surprendre, car les usages des mortels sont comme les feuilles d'un arbre qui tombent une à une pour faire place à d'autres ! ! ! »

Ce n'est pas sans raison que le vénérable père du genre humain, Adam, se présente après les trois apôtres du Thabor, pour apprendre à l'un de ses descendants l'histoire lamentable de sa chute et la véritable cause de sa déchéance. Si la foi mène à l'espérance, et l'espérance à la charité, c'est l'humilité qui conduit à la foi et qui la conserve en nous. Voilà pourquoi le poète moraliste croit devoir rappeler aux enfants d'Adam la prévarication originelle, afin qu'ils ne perdent jamais de vue leur faiblesse native, leur corruption, leur inconstance et leur fragilité. C'est l'oubli de notre néant et de nos misères qui engendre en nous l'orgueil, et l'orgueil déplorable qui a fait chasser de l'Eden nos premiers parents fait perdre aussi le ciel à leurs descendants.

Outre le tonde tristesse et de mélancolie qui domine dans le laconique récit d'Adam, on a dû y remarquer aussi les expressions vives et touchantes de sa paternelle tendresse envers le nouvel élu qui paraît devant lui, et l'empressement qu'il met à résoudre toutes ses questions, avant même qu'elles soient posées. Dante, qui, dans la description du paradis, insiste souvent et à dessein sur l'exquise bienveillance et la parfaite charité des bienheureux envers leurs frères d'icibas, veut nous apprendre qu'au ciel, notre cœur se dilatera infiniment, et ne se contentera plus de ces affections étroites et bornées de la terre, où il entre tant d'égoïsme. Là, un seul lien d'amour réunira ensemble toutes les saintes âmes que le temps et l'espace avaient ici-bas séparées. Là, chacun donnera de son bonheur et recevra de celui des autres. Chacun aimera en réalité ses frères comme soi-même, et en sera également aimé en retour. Chacun se réjouira de la joie mutuelle, s'applaudira du commun triomphe, et la félicité,

la science, la gloire d'un seul ..deviendront la gloire, la science et la félicité de tous. La supériorité ne créera point d'orgueil, Tinfériorité ne suscitera point de jalousie, ou plutôt il n'y aura au ciel ni supériorité ni infériorité à proprement dire, mais des degrés divers dans un semblable bonheur, et ime admirable répartition de bienfaits et de récompenses, où la primauté ne sera pas plus une préférence que le dernier rang une exclusion ou une défaveur. C'est ce que voulait signifier saint Bernard, quand il s'écriait :

« sancta Sion ubi totum stat et nihil fluit! O securum et felicem statum, ubi nec dignitas typhmn, nec inœqualitas zelum, nec familiaritas contemptum, nec assiduitas fastidium, nec Veritas odium parit I Beatam vitam in quâ est torrens voluptatis qui non arescit, ardor charitatis qui non tepescit 1 1 1 »

Le sein de Dieu sera le trésor universel où seront confondus tous les dons qui, descendus du ciel, y remonteront après avoir fructifié sur la terre. Les justes de tous les temps, de toutes les contrées, de toutes les conditions y verseront leurs mérites diversifiés comme leurs efforts, multiples comme les terrains dans lesquels ils ont semé et recueilli (*).

Les savants et les docteurs y apporteront le fruit de leurs longues études ; les rois et les hommes d'Etat, leurs belles actions; les vierges, leur chasteté; les religieux, leurs oraisons et leurs sacrifices ; les apôtres, leurs sueurs et leurs travaux; les guerriers chrétiens, leur héroïsme; les magistrats, leur intégrité ; les grands y mettront leur désintéressement ; les petits, leur candeur et leur simplicité ; les riches, leur générosité ; les pauvres, leurs souffrances et la bonté de leur cœur (2). Et ce ne sera plus le don de chacun, ce sera le don de tous ; tous participeront à ce fonds mutuel,

(1) Voir Baguenault de Puchesse^ de l Immortalité. — Voir le livre de saint Gyprien, de Mortalitate.

(2) Voir Sermon 18, otc Sanctis^ par le vénérable Bède ; Sermon 2, de Fe$t0 omnmm Banet,^ par saint Bernard,

puiseront dans ce trésor commun, s'en appliqueront lès richesses à eux-mêmes et aux autres, en reporteront le tribut à Dieu, lui en offriront T unanime honmiage, Fen remercieront et Feu glorifieront pour eux comme pour tous :

Al Padre, al Figlio, allô Spirito santo Gominciô gloricLtutto'l paradiso; Si che m'inebriava il dolce canto.

Giô ch*io vedeva mi sembrava un riso Deir universo ; perô che mia ebbrezza Entrava par V udire e per lo viso.

O gioia ! ineffabile allegrezza !

vita intera d' aihore e di pace .

senza brama sicura ricchezza (0.

(Paradis, ch. xxvii,terc. l elsuiv.)

A ce magnifique concert de louange et d*amour, se joindront aussi ces êtres d'une nature plus spirituelle et plus parfaite, que Dieu, dès l'origine, a rendus plus semblables à lui, et dont la pureté, si elle a traversé des épreuves, n'a pas subi de déchéance.

E poi che le parole sue ristaro, Non altrimenti ferro disfavilla Che belle, come i cerchi sfavillaro.

lo sentiva osannar di coro in coro Al punto fisso, che gli tiene alP ubi, E terra sempre, nel quai sempre fôro (2).

(Paradis, ch. xxviii, terc. 39 et 32.)

(1) Gloire au Père, au Fils, au Saint-Esprit! entonna tout le paradis, avec une telle douceur de chant qu'elle m'enivrait.

Ce que je voyais me semblait un sourire de l'univers, car mon ivresse en« trait par l'ouïe et par la vue.

joie ! ô ineffable allégresse ! ô vie entière d'amour et de paix 1 ô richesse assurée et sans dJsir 1

(2) Et, lorsque ces paroles s'arrêtèrent, lo fer qui bout n'éliacelle pas autrement que les cercles étincelôront..

J'entendais chanlcr hosanni do c'.iœur en chœur jusqu'au poiut fixe qui les tient et toujours les tiendra où ils ont toujours été.

i^anti in oielo serbano e serberanno sempre quel grado di gloria che ottei}-* n«ronel primo islante dolla loro .beatitudine, fB^NyAssuTTi.)

Dante, profondément versé dans Tétude de la Bible et de saint Denys l'Aréopagyte, consacre deux chants du Paradis (xxvin* et XXIX®) à nous expliquer tout ce que la théologie catholique enseigne sur les hiérarchies angéliques (*), sur leur création, leur nature et leur condition.

D'après la tradition, les anges n'ont pas été créés pour ajouter à la félicité du Tout-Puissant, mais pour manifester sa gloire, transmettre ses ordres ou exécuter ses adorables volontés dans toutes les parties de l'univers. Dieu ayant produit le monde hors du temps, il n'y eût ni avant ni après au moment de la création des anges ; c'est donc une ineptie de dire qu'il était oisif avant cette création. Les anges sont des substances purement spirituelles qui furent créées d'un seul jet avec les êtres purement matériels et les êtres mixtes formés d'esprit et de matière. Cette simultanéité de création a échappé à saint Jérôme, qui a écrit que les anges ont été créés nombre de siècles avant le reste de l'univers, comme si les purs esprits, qui sont des puissances motrices, avaient pu être si longtemps privés de l'une de leurs Ans. Plusieurs passages de la Sainte Ecriture auraient dû apprendre à cet anachorète que, créés d'un seul jet, tous les êtres ont paru en même temps dans un certain ordre : 1® les purs esprits, placés au plus haut des cieux ; 2° les êtres purement matériels, occupant les parties basses de la création, dont ils sont les éléments ; 3" les êtres mixtes, formés d'esprit et de matière, tenant les régions moyennes de l'univers.

Inunédiatement après la création des anges, l'orgueil jeta dans la révolte une partie d'entre eux, et ils tombèrent au plus profond de l'enfer, écrasés par la justice divine. Les bons anges, qui restèrent soumis au moment de l'épreuve,

(1) Saint Paul, Eph., i, 21. — Colots., i, 16. — Saint Denys l'Aréopagyte, de Cœlest, hierarch,. cli. iv-x. — Saint Grégoire, homélie 34, in Evang. — Voyez saint Thomas, Summ. theol.j U pars, quest. 50-62, 106-108.— Corn" merU. sur taint Paul, tome II, page 274. — Summ. contra gent., liv. H, ch. XLVi-LV, xci-ci. — Opusc. XV,— Saint Bonavenlure, Itin, mentis ad Deum, çh. IV, vers la fin.

furent aussitôt confirmés en grâce et admis à la pleine possession de Dieu. Ces anges humbles et fidèles sont innombrables (*), mais inégaux en condition, et brillent d'amour à divers degrés, selon qu'ils sont plus ou moins imprégnés de la lumière divine.

Les communications angéliqucs se font par la parole ; car les anges, parfaites images du Verbe, ont un langage et se parlent entr'eux. Toutefois, gardons-nous d'imaginer que le langage angélique soit semblable au langage humain et qu'il ait besoin de sons articulés ou de signes extérieurs. Ce langage est tout intérieur, tout spirituel comme l'ange luimôme. Il consiste, de la part de l'ange supérieur, dans la volonté de communiquer une vérité à l'ange inférieur et, de la part de celui-ci, dans la volonté de la recevoir.

Parmi ces esprits bienheureux, on distingue les séraphins à l'ardeur de leur amour (2); les chérubins, à la sfublimité de leur science ; les trônes, à la hauteur de leur contemplation ; les dominations, les vertus, les puissances, aux effets prodigieux qu'ils opèrent dans l'univers, au nom de celui qui les envoie; les principautés, les archanges, les anges, à l'assis

(1) Le prophète Daniel nous révèle qu'il en a vu mille fois mille qui ser- . valent TEternel et mille fois cent mille qui demeuraient en sa présence. Cependant, dit Bossuel, il no faut pas croire qu'en parlant ainsi, le Voyant d'Israël ait entrepris de les compter. Cette prodigieuse multiplication qu'il en a faite signifie seulement qu'ils sont innombrables, et que resprit humain se perd dans cette immense multitude. Comptez, si vous pouvez, ou le sable de la mer, ou les étoiles du ciel, tant celles qu'on voit que celles qu'on ne voi' pas, et croyez que vous n'avez pas atteint le nombre dos anges. Il no coûte rien à Dieu de multiplier les choses les plus excellentes et ce qu'il a de plus beau, c'est pour ainsi dire ce qu'il prodigue le plus.

(2) Attraggono a Dio, quanlo hanno sotto di se. I serafini tirano a Dio»i clienibini; icherubini tirano i Ironi e cosi di seguito sino agli ullimi angeli, che sono tirati dai superiori arcangeli.

Ma oltro che in quesli IX ordini angelici, il superiore lira i' inferiore, uno spirito di ogni ordine tira a Dio il primo mobile o IX cielo, un cherubino tira a Dio il cielo délie stelle- fisse o l' VII cielo, e cosi di seguito fi no ad un angelo, che tira a Dio il ciel délia luna, o il cielo più basso. Per mczzo poi di questi cieli che influiscono sulla terra essi tirano a Dio laiterra stessa, e di questa gli uomini, se liberamente si lasciano lirare. (Bennassutti,)

taace continuelle qu'ils prodiguent aux royaumes, à l'Eglise, aux individus et aux sociétés.

I cerchii primi T' hanno mostrato 1 serafi e i cherubi.

Cosi veioci seguono i suoi vimi, Per simigliarsi al punto, quanto ponno ; Si posson quanto a veder son sublimi.

Quegli aitri amor, che dintorno gU vonno, Si chiaman troni del divino aspetto ; Per che'l primo ternaro terminonno.

L* altro ternaro, che cosi germoglia In questa primavera sempiterna,

Perpetùalemente osanna sverna Con tre ipelode, che suanano in tree Ordini di letizia, onde s* interna.

In essa gerarchia son le tre dee :

Prima dominazioni, e poi virtuti ; L'ordine terzo di Podestadi èe.

Poscia ne' duo penultimi tripudi Principati ed arcangeli si girano :

L' ultime è tutto d' angelîci ludi.

Questi ordini di su tutti rimirano, E di giù vincon si, che verso Dio Tutti tirati sono, e tutti tirano.

E Dionisio con tanto disio A contemplar questi ordini si mise, Che gli nomô e distinse corn' io (<).

(Paradis, ch. xxviii, 1ère. 33 et suiv.)

(1) Les premiers cercles t'ont montré les séraphins et les chérubins.

Us suivent avec rapidité leur attraction, afin de s'assimiler au point suprômo autant qu'ils peuvent, et ils peuvent selon qu'ils voient plus haut.

Les autres amours, qui vont autour d'eux, s'appellent trônes du regard divin; ils terminent le premier ternaire.

L'autre ternaire qui germe ainsi dans ce printemps étemel chante perpétuellement hosanna avec trois mélodies qui résonnent dans les trois ordres de joie dont il se compose.

Dans cette hiérarchie sont les hautes déesses: d'abord les dominations, et puis les vertus ; le troisième ordre est celui des puissances.

Ensuite, dans les deux avant-dernières rondes, tournent les principautés et les archanges. La dernière est consacrée aux jeux des anges.

Ces noms augustes, que l'Ecriture donne aux esprits célestes, sont comme des images expressives de la grandeur et de la perfection infinie de l'Être suprême. Les séraphins, embrasés d'amom* de Dieu, représentent la charité infinie du Créateur, qui, par un efiet de sa pure miséricorde, a créé les anges et les hommes. :

Les chérubins manifestent la souveraine sagesse qui a tout fait avec nombre, poids et mesure.

Les trônes expriment cette admirable tranquillité dont Dieu jouit dans les profondeurs du ciel, d'où il remue tout sans changer de place.

Les dominations font voir que c'est à lui seul qu'il appartient de commander à toutes les créatures, vu que lui seul peut les conserver et les détruire à son gré.

Les vertus marquent que toutes les merveilles du mondiB physique, intellectuel et moral émanent de lui.

Les puissances montrent l'étendue de son pouvoir.

Les principautés le représentent comme le maître des rois de la terre, comme roi des rois, seigneur des seigneurs.

Les archanges, comme chef et premier pasteur de toutes les Eglises .

Les anges, conmie le père des orphelins et le protecteuj* de tout ce qui a besoin d'appui.

Le Créateur ayant pris plaisir à se peindre dans chacun de ses ouvrages, c'est dans la nature spirituelle surtout que lui, pur esprit, devait reproduire la plus parfaite image de lui-môme et consigner l'expression la plus noble et lapins fidèle de ses adorables attributs (*). En effet, n*est-ce point là que se trouveront plus nombreux et plus brillants que les étoiles du ciel, les témoins vivants qui affirment sans cesse en

Ces ordres tiennent toutes leurs propriétés d'en haut, et au-dessous ont une telle influence qu'ils sont tous entraînés et entraînent tout vers Dieu.

Et Denya se mit avec tant d'ardeur à contempler cet ordres, qu'il les nomma et les distingua comme je fais.

(1) Voyez le mandement do Mgr de Mazenod sur les bous et mauvais anges, page 5. — Voyez Bossuet, ÉUvations sur ks myitèrti.

face du monde d'eii-haiit (es ineffables beautés act- TEtredivin.

La prima luco, che tutta la raia, Per tanti modi iii ossa si recepe, Quanti son gli splondori a che s'appaia.

Onde, perrochè ail' atto che concepe Segue r alTctto, d' amor la dolcezza Diversamente in essa ferve e tepe.

Vedi r eccelso o mai'e la larghezza Dell' eterno valor, poscia che tanti Speculi fatti s' ha, in che si spezza.

Unomanendo in se, corne davanti (*J.

(Paradis, cli. xxix terc. 46 et suiv.)

On ne sait ce qu'il faut le plus admirer ici de Tardante imagination de Dante ou de l'audace de son génie. Armé presque au terme de la description du paradis, on serait tenté de croire que l'esprit du poète va tomber de lassitude et s'avouer vaincu, ou bien que l'image, la figure, les mots seront impuissants à rendre ce que son œil interne a vu. Pourtant, il n'en est point ainsi. Comme l'aigle, il monte, le regard sans cesse fixé vers le soleil, et sa parole ne fait jamais défaut à sa pensée. Dans les plus beaux élans de son âme de poète, Platon ne s'est jamais élevé à de telles hauteurs métaphysiques, à des conceptioiis d'un ordre si élevé et d'une aussi heureuse audace.

Au fond du ciel, un point rayonne d'une clarté si ardente, que le regard se ferme à son tranchant aigu. Autour de ce point, plus petit (|ue la plus mince étoile, autour de ce foyer immobile, les neuf cercles du paradis tournent avec une

(l) La lumière première, qui rayonne sur toute leur nature, pénètre leur essence en autant do manières qu'il y a de splendeurs auxquelles elle s'unit.

Ainsi, comme à tout arlo d'intuition succède raffeclion, la douceur de l'amour bout et s'attiédit diversement dans les anges.

Désormais, vois la hauteur et l'étendue de l'éternelle puissance, puisqu'elle s'est fait tant de miroirs où elle se multiplie,

Tout en restant une commedevant.

vitesse qui diminue en raison de leui» éloignement. Béatrix, voyant JDante en proie à un violent désir de comprendre cette vision, lui dit : « De ce point dépendent le ciel et toute

la nature. »

Daquel punto bepender il cielo e tutta la natura.

Ce point central, cette unité autour de laquelle tout gravite , ce foyer dont les rayons dévorent la vue, c'est Dieu.

Nous avons vu, au fond de Ténfer, le centre du monde inférieur,» le point vers lequel tendent tous les corps graves», la personnalité satanique qui règne dans la sphère du mal. Maintenant, nous contemplons, dans ces hauteurs lumineuses, l'antique unité, le point éternel et indivisible vers lequel gravite toute la création spirituelle : Unité mère, foyer fécond d'où s'épanche toute vie et toute félicité.

Après une nouvelle transformation, qui rend sa vue plus subtile et plus puissante, Dante, comme l'inspiré de Pathmos, sonde plus profondément les hauteurs des cieux ouvertes devant lui, et il voit au sein d'une pure lumière l'innombrable multitude des saints qui appartiennent aux deux Testaments.

Le sommet de l'Empyrée est proprement leur séjour, quoiqu'ils aient apparu déjà sous diverses formes dans les sphères inférieures.

Ils se montrent ici tels qu'ils seront après le jugement dernier, revêtus d'habits resplendissants et formant autour de Dieu une immense couronne.

Des milliers de degrés, sur lesquels sont répandues les âmes des bienheureux, entourent la divinité d'une manière concentrique, comme les pétales d'une fleur.

C'est donc sous la forme d'une rose éclatante de blancheur que se manifeste à Dante le triomphe de la sainte milice du Christ. Autour de cette fleur resplendissante voltigent et circulent des milliers d'anges, aux visages de feu et blancs comme la neige. Après s'être plongés dans le sein de Dieu,

ils redescendent chargés de [jaix et d'amour, à travers la rose mystique et secouent sur elle, dans tous ses replis, leurs ailes d'or.

Quando scendean nel fior, di banco in banco Porgevan della pace e dell' ardore, Gh'egli acquistavan, vatilando il fîanco (0.

(ParacUsy cli. xxxi, tore. 6.)

Dante, ébloui par les magnificences de cette vision, compare son étonnement à celui des barbares du Nord, qui, à la vue de Rome et de ses hauts monuments, s'arrêtaient immobiles et stupéfaits. Si Tétranger reste saisi d'admiration en présence de la sainte basilique de Latran, que n'éprouvera-t-il pas, lui, humble mortel qui vient de passer de la terre au ciel, du temps à l'éternité?

Sei Barbari, stupefaceanci

lo, ched era al divine dair umano, Ed air eterno dal tempo venuto, E di Fiorenza in popol gii^to e sano (*).

(Paradis., ch. xxxi, terc. 41.)

Dans cette surprise môlée de joie, ajoute le poète, j'aimais à ne m'occuper d'aucun autre objet et à garder le silence.

Di che stuper dovcva esser compiulo !

Gerto, tra esso, e il gaudio mi facea \ Libito non udirmi, e starmi muto (*).

(Paradis, ch. xxxi, 1ère. 15.)

Dante veut dire ici que la vue de Dieu, beauté absolue,, donnera à notre cœur des ivresses d'une incomparable douceur, des rassasiements d'une plénitude merveilleuse.

En effet, quand celui qui est tout se donne tout entier

(1) Lorsqu'elles deseendaienl dans lu fleur, de degi*ô en degré, elles épandaient, en agitant leurs ailes, la paix et l'ardeur qu'elles venaient d'acquérir.

(2) Si les barbares étaient stupéfaits, moi qui venais do passer de l'humain au divin, du temps à l'Eternel, et do Florence chez un peuple juste et sage,

(3) De quelle stupeur dovais-jo être saisi? Certes, entre celle stupeur et itta joi^. je me plaisais à ne rien entendra et à ma tenir muet.

avec ses prérogatives de gloire ; quaud il se laisse pénétrer, admirer, aimer sans réserve et sans partage, Tâme éprouve im de ces transports qui dépasseraient sa puissance de jouir, si une grâce spéciale n'élevait sa force au niveau de son bonheur.

Non fur più tosto dentro a me venufe Queste parole brevi, ch* io compresi Me sermon tar di sopra a mia virtute (*).

(Paradis, ch. xxx, 1ère. 19.)

Après s'être enivré de la vue de Dieu-, le nouvel élu semble vouloir se reposer de cette haute contemplation, en promenant ses regards étonnés sur le nombre infini des âmes bienheureuses qui se montrent à lui dans leur majestueux

ensemble.

Si, per laviva Juce passeggiando, Menava io gli occhi per 11 gradi Mo su, mo giù e mo ricirculando (2).

^(ParadiSjtch. xxxi, terc. 16.)

De quelque côté que ses yeux se tournent, ils ne rencontrent que des visages souiiants, calmes, heureux, paisibles, et respirant la charité. Ils ne voient partout que de nobles attitudes et des images vivantes de toutes les vertus.

E vedéra visi a carità sûadi D* altrui lume fregiati e del suo riso, Ed atti ornati di tutte onestadi (3).

(Paradis, ch. xxxi, terc. 17.)

Dante trouve enfin au ciel ce qu'il a vainement cherché sur la terre : des types achevés d'honneur, de droitiu*e, de délicatesse, de dignité et de perfection. Aussi, c'est avec dé-

(1) Ces brèves paroles de Béatrix ne furent pas plutôt venues à moi, quo je me sentis m'élever au-dessus do ma force.

(2) Tel, en contemplant la vive lumière, je promenais mes yeux par les degrés, tantôt en haut, tantôt eu bas, tantôt en faisant le tour.

(3) Et je voyais des visages qui engageaient ù la charité, embellis de la lumière d'en haut et de leur sourire, et dans des poses ornées de toutes

ffâoef.

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lice qu'il savoure ce spectacle, comme un pèlerin, dit-il, qui, parvenu au temple objet de son vœu, le considère avec beaucoup d'attention, pour redire un jour à ses amis les religieuses impressions qu'il a ressenties.

E quasi peregrin, che si ricrea

Nel tempio dg} suo voto, riguardando,

E spera già ridir com' egli stea (U.

(Paradis, ch. xxïi, terc. 15.)

Oui, c'est un immense bonheur, c'est une des plus douces jouissances de l'infinie béatitude, de contempler les plus beaux types de sainteté et de rectitude morale, d'assister à la victoire définitive du bien AUtÙLmal, de voir l'ordre rétabli pour jamais à sa vraie place, de prendre rang dans ce royaume auguste d'où sont bannies toutes les violences, toutes les injustices, toutes les bassesses et tous les scandales. Au ciel, en effet, le combat est fini , le mal est vaincu pour toujours, le vent des passions est tombé, la vertu règne et triomphe pleinement. Il ne reste plus au bienheureux que la mémoire de la lutte, la joie de la victoire, le souvenir des grâces de Dieu et une immense afiection pour ses frères de la terre qui sont encore exposés aux périls et aux dangers de ce monde. Le péché et la douleur ne pouvant entrer dans ce glorieux séjour, ne sont plus connus que par le sentiment de leur pouvoir passé et de leur actuelle impuissance. Rien ne trouble le présent ni n'effraie l'avenir ; tout est net, certain, lumineux. L'âme est inondée d'une joie pure, douce, inaltérable, que le souvenir des orages passés rend plus délectable encore (2).

Quand Dante est revenu de l'admiration que lui causent toutes CCS merveilles, il se retourne vers Béatrix, pour lui demander des éclaircissements et des explications. Mais une voix inconnue répond à la sienne. Béatrix a disparu, et à sa place il voit un noble vieillard vêtu de blanc. Son front

(1) Et tel un pèlerin qui se récrée en regardant bien le temple oîi son vœu vient de s'accomplir, et déjà espère redire comme ce lemple était fait.

(2) Bagueuault de Pucliesse, île l'Immortalité.

chauve et majestueux rayonne de sérénité ; il se tient en présence du poète dans Tattitude bienveillante d'un tendre père. Tout pénétré de la pensée de sa céleste amie :« Où estelle ? s'écrie Dante. » Et Tinconnu : « Celle que tu appelles m'a envoyé pour aider à la réalisation de tes désirs ».

Al terminar lo tuo disiro.

(Paradis, ch. xxxi» terc. 22,)

Si tu regardes au troisième cercle supérieur, tu la verras briller sur le trône où l'ont placée ses mérites :

E se riguardi su... tu la rivederai.

Nel tronc che 1 suoi merti le sortiro.

(Paraqif»^'^ xxxi» terc. 23.)

Le poète vient d'atteindre le suprême degréde son ascension ascétique, et sa compagne, désormais inutile pour lui, s'est envolée vers la fleur divine et a repris, près de Dieu, la place d'honneur qui lui était réservée. Dante, plein de regrets, lève les yeux en haut et voit Béatrix dans son triomphe et sa gloire, le front couronné des rayons de l'éternel amour. La douleiu* s'épanche alors de son âme en ardentes paroles qui nous révèlent une fois de plus la pensée fondamentale de ce religieux poème :

Donna in oui la mia speranza vige, E che soffristi per la mia salute, In inferno lasciar le tue vestige ;

Di tante cose, quant i ho vedute, Dal tuo podere e dalla tua boutade Riconosco la grazia e la virtute.

Tu m'hai di servo tratto a libertate Per tutte quelle vie, per tutt' i modi, Che di ciô fare avean la potestate (0.

(Paradis^ ch. xxxi, terc. 27 et suiv.)

(1) Q femma, en qui vit mon espérance, et qui ai daigné, pour mon salut, laisser tes traces dans l'en fer,

Si j'ai vu tant de choses, c'est à ta bonté et à ton pouvoir que j'en rapporte cette grâce et cette force.

Tn m'as de l'esclavage mené à la liberté par toutes les voies, par tous les

moyens qui, pour le faire, étaient en ta puissance.

Quand il a remercié Béatrix ou la Révélation de Tavoir ainsi arraché à la servitude du péché pour le rétablir dans la sainte liberté des enfants de Dieu, Dante, qui touche en ce moment aux plus hauts degrés de la perfection, consent à se mettre sous la direction de l'illustre ascclc dont les conseils lui sont nécessaires ; mais il supplie sa divine amie de ne pas Tabandonuer, et de lui obtenir de Dieu la grâce des grâces, je veux dire le don de la persévéra uce : Magnum persévérantes donum (*). Hoc itaque donum suppliciter emereri

polesl W.

La tua magnificenza in me custodi

^)4jche Panima mia, che fattahai sanà

Piacente a te dal corpo si disnodi (3).

(Paradis^ cli. xxxi, terc. 30.)

Cosi orai : Je priais ainsi, dit le poète, et elle, qui me paraissait dans un grand éloignement, sourit en me regardant, et ensuite se retourna vers Téternelle source de tout bien :

Poi si tornô alP eterna fontana.

(Paradis, ch. xxxi, 1ère. 31.)

La fervente prière de Dante à Béatrix est exaucée, puisqiie le vénérable vieillard lui dit :

Acciochè tu assommi Perfettamente, disse, il tuo cammino, A che prego ed amor santo mandommi.

Vola con gli occhi per questo giardino W.

(Paradis, ch. xxxi, terc. 32.)

Ce fervei\t anachorète que Béatrix envoie à son ami de la terre, poiu* lui servir de guide dans les sentiers les plus ardus de la perfection, c'est Bernard de Clairvaux, patriarche,

( 1 ) Concile de Trente.

(2) Sftint Augustin.

(3) Conserve en moi la largesse, afin que mon âme» que tu as rendue saine, te plaise quand elle se détachera du corps.

(4) Afin que tu accomplisses parfaitement ton voyage, pour lequel une prière et un amour saint m'ont mandé vers toi, avec tes regards vole per ce jerdio.

che de la vie contemplative, et qui fut sans contredit la plus grande figure du douzième siècle (*>.

Ici, une importante question se présente : pourquoi Dante fait-il ainsi disparaître Béatrix de la scène avant le dernier acte de son drame? Pourquoi c^tte femme, qui lui avait témoigné tant d'intérêt, l'abandonne-t-elle avant la fin de son voyage? Dante, certainement, a été amené là par un sérieux motif. Serait-ce un scrupule religieux qui arrête le poète ? La femme, fille d'Eve, ne lui semble-t-ellepas assez piu'e pour atteindre le dernier degré de l'initiation, pas assez forte

(1) Dante, profondément imbu des doctrines catholiques, ne croit pas déshonorer Dieu en invoquant sans cesse les saints et en se servant de leur bienveillante médiation pour avancer dans les voies du salut. Le Seigneur, qui approuve et encourage les prières que nous faisons en faveur des âmes du purgatoire, a voulu aussi que les saints qui sont dans le ciel intercédassent pour nous durant notre pèlerinage ici-bas, et que le crédit qulls ont auprès de lui tournât à notre profit. Nous pouvons donc, les invoquer avec confiance et amour ; seulement, au lieu de leur dire comme à Dieu : « Donneznous les grâces dont vous êtes la source, » nous leur disons : a Plaidez notre cause, rendez-nous Dieu favorable et obtenez-nous de Lui les grâces dont nous avons besoin. » De plus, nous reconnaissons que leurs prières seraient impuissantes par elles-mêmes, si elles n'étaient unies à la prière de Jésus- Christ, notre grand Pontife, qui seul mérite d'être exaucé, à cause de la révérence due à la dignité infinie de sa personne.

En honorant les saints, en invoquant leur S(9Cours, nous savons qu'ils sont des médiateurs secondaires, qu'ils n'ont rien que ce qu'ils ont reçu, et ne peuvent rien pour nous qu'en demandant, comme l'Eglise, par Jésus-Christ Notre-Seignour. Le tribut d'hommages que nous leur payons remonte à Dieu, qui est admirable dans ses saints; et ce tribut, loin de déroger à sa gloire, l'augmente considérablement, parce que nous le louons alors dans les chefsd'œuvre de sa puissance et de sa bonté. Bien plus, n'est-ce pas proclamer hautement notre indignité et sa souveraine grandeur, lorsque, n'osant pas paraître seuls devant lui, nous ne le prions que par la prière des célestes adorateurs qui entourent son trône.

Quant à la manière dont les saints connaissent nos besoins et la position de chacun de nous, il y a sur ce point différentes opinions. Selon les uns, c'est une révélation expresse de Dieu qui donne aux saints cette connaissance. (Summ, théoU^ la pars, quest. 89, art. 8.) Selon Origène, il n'y a plus pour les saints de distance qui les sépare de nous, eu sorte qu'ils peuvent en tout temps nous voir et nous entendre. (Grég. Naz., Oral, XXIV; Orig., Princ. II, ii, n* 5 ; saint Aug., de Civit, Dei, xxii, 29 ; Grég., Dialog., iv, 7.) Selon d'autres, ils voient tout en Dieu, avec qui ils sont unis. (Grég., in Job,, xii, 26 ; Bourdaloue, Sermon sur la fêle de tous les saints.)

- tu -

pour s'élever plus haut dans la contemplation de l'essence divine? De même qu'ici-bas, dans nos temples matériels, la femme ûe peut pénétrer dans les profondeurs du sanctuaire, ni gravir les marches de l'autel, ainsi, le poète croit-il qu'il est là-haut une barrière qu'elle ne saurait franchir, un lieu dont l'entrée lui est refusée, des abîmes que son regard ne peut sonder.

Nous croyons qu'en substituant saint Bernard à Béatrix, ' le poète a eu d'autres raisons plus sérieuses et plus plausibles. En effet, dans la cantica du Purgatoire^ nous avons remarqué la sollicitude de Dante pour établir l'identité de la Béatrix de Florence et de la Béatrix du ciel. Nous avons vu qu'il ne veut pas laisser s'égarer l'opinion sur cette figure aimée et qu'il tient à lui conserver toujours son double caractère historique et symbolique.

Plus il avance dans son poème, plus cette idée semble le préoccuper. On dirait qu'il prévoit déjà les doutes et les discussions que ce personnage, le plus important de son épopée, doit soulever après lui. Et voilà pourquoi il prend des précautions pour que les commentateurs ne se méprennent pas sur le double point de vue auquel il envisage Béatrix (allégorie et réalité). Selon nous, Dante a donc eu deux raisons en précisant la place de Béatrix dans le ciel, et en la fixant au troisième cercle, qui se rapproche de Dieu.

!• Il a voulu conserver à cette sainte créature son cai*actère humain et sa vraie personnification. Avant de fermer son livre il s'est efforcé de ne pas laisser de doute sur cette douce et angélique figure que l'on peut envisager sous deux faces. Il a craint que l'on, pût croire un moment que sa pensée était de diviniser cette femme, tandis qu'il avait voulu seulement la transfigurer. C'est pour cela que plus il approche de la fin de son œuvre, plus il s'efforce de la dessiner nettement. Il semble même alors vouloir faire tomber en partie le voile du symbole, pour nous montrer

dans cette femme idéalisée une âme élue siégeant au milieu des prédestinés. Ainsi, la fille de Folco Portinari se montre à Textrême horizon de la Divine Comédie comme elle nous était apparue sur le premier plan de la Vita Nuova, C'est la même femme béatifiée par ses mérites et assise à la place glorieuse que lui ont méritée ses vertus. Le poète finit par où il a commencé, c'est-à-dire par le rôle réel et historique.

2* Il est une autre raison assez grave qui a pu déterminer Dante à agir ainsi. Beatrix, par son rôle allégorique, représente la haute théologie. Or, deux éléments constituent la théologie : la foi ou révélation qui vient de Dieu et la science qui part de Thoname ; en un mot, l'élément humain et l'élément divin. Béatrix, par sa vie terrestre et sa vie céleste, figure donc admirablement cette science des sciences. Mais la théologie, aussi haut qu'elle monte dans la sphère de l'Infini, a toujours l'élément humain qui alourdit son vol, qui l'entrave, l'oppresse et comprime son essor.

Tant qu'elle reste à l'état de science, c'est-à-dire avec ses deux éléments constitutifs combinés ensemble, il est une haute région (la région des affirmations divines) qu elle entrevoit, il est vrai, mais dans laquelle elle ne peut pénétrer avec son bagage humain et rationnel. La foi pure et simple, l'intuition transcendante, la contemplation mystique peuvent seules élever l'homme jusqu'au sublime séjour où la science n'entre pas. Au moment où Beatrix disparaît, Dante est arrivé à cette dernière limite que la théologie scientifique ne peut franchir. La mission de Beatrix s'achève donc ici, comme celle de Virgile s'est arrêtée aux confins du paradis. Il faut qu'un autre personnage se présente pour conduire le poète au terme de son voyage ascétique et le soutenir dans son vol hardi vers le sanctuaire qu'habite l'Infini. Cette figure qui va représenter l'élément divin, la foi à sa plus haute puissance, l'extase, le ravissement, l'intuition directe des choses de Dieu, c'est l'homme du moyen-âge qui a porté la science contemplative, la théologie mystique à son plus

haut degré de développement, c'est l'incomparable Bernard de Glairvaux qu^ Ton a surnommé à si juste titre le dernier des Pères de TEglise. Cette sublime intelligence, dont la France sera toujours fière, représente, dans le poème de Dante, le génie de la foi et de la contemplation extatique et mystique. Voilà ce qui nous explique la disparition soudaine de Béatrix àTavant-dernier chant du Paradis^ et l'entrée en scène du vénérable moine dont la voix éloquente remua si profondément le douzième siècle. Comme tout est logique dans la Divine Comédie! Conune tout s'explique, comme tout s'éclaircit lorsqu'on pénètre dans la pensée intime du poète ! Ce qui semble obscur, inintelligible, bizarre, incohérent à un regard vulgaire, devient sublime pour celui qui veut étudier sérieusement et avec un esprit chrétien les ressorts de ce génie puissant ! C'est alors que Ton comprend tout ce que cette œuvre renferme d'intarissables richesses théologiques dans ses profondeurs souvent ténébreuses !

Saint Bernard montre à Dante dans les hauteurs des cieux une lumière qui, au milieu des âmes bienheureuses, brille du splendide éclat de l'aurore. C'est la Vierge Marie qui fait la joie et l'ornement de la Céleste Jérusalem (*). Dante, son serviteur dévoué,- s'enivre des grâces ineffables de son virginal sourire. Il se perd dans la contemplation de la Mère inunaculée du Christ, dont l'Eglise a si poétiquement comparé la pureté, à ce beau diamant du ciel qui annonce

.(1) Le poète consacre sept tercets à chanter les gloires et les bontés de Marie, qu'il appelle si bien : il termine fisse d* eterno consilio. D'après Mgr Gavedoni, c'est principalement dans les ouvrages de saint Bernard que l'on retrouve les pensées profondes et les expressions poétiques qui font du début du trente-troisième chant un véritable traité théologique sur la Sainte Vierge et un des passages les plus remarqués de la Divine Comédie M. Ernest Lafond et son digne neveu le comte romain Edmond Lafond, dans leur ouvrage encore inédit : Notre-Dame des poètes, ont parfaitement réussi à' reproduire en vers français VHymne dé Dante à Marie, qui ouvre le dernier chant du poème et dont la lecture semble avoir inspiré M. Auguste Nicolas dans son ouvrage intitulé : la Vierge Marie et Uplan divin.

raurore (Stella matutina). Mais saint Bernard, le faisant revenir de son extase, lui dit de prier Marie avec lui, afin d'obtenir la grAce précieuse de pouvoir pénétrer dans la splendeur du saint amour et d'embrasser du regard, autant qu'il est possible à un être créé, Tinexpliquable mystère de la personnalité divine.

Vergine Madré, figlia del tuo Figlio, Or questi, che dalP infima lacuna Dell'unîverso insin qui ha vedute Le vite spiritati ad una ad una.

* Supplica a te, per grazia, di virtute Tanto, che possa con gli occhi levarsi Più alto, verso 1^ ultima salute

Perché tu ogni nube gli disleghi Di sua mortalità, co' prieghi tuoi, Si cheU somme placer gii si dispieghi.

Anco ti prego, Regina che puoi Ciù che tu vuoli, che conservi sani, Dnpo tanto veder, gli affetii suoi (0.

(Paradis, ch. xxxiii, terc. 9 et suiv.j

Dans cette invocation ravissante i l'auguste Reine du ciel, nous trouvons une forte preuve de ce que nous avons avancé plus haut sur les véritables motifs de l'intervention de saint Bernard. Pour pénétrer dans l'essence de l'éternelle béatitude, pour que l'œil soit digne de cette haute manifestation, il est nécessaire que, sous l'action d'une nouvelle grâce, tout ce qu'il y a encore de terrestre dans l'homme s'efface et disparaisse. La théologie, en tant que science, ne peut atteindre le degré le plus élevé de l'initiation, précisé^ ment à cause de l'élément humain qu'elle porte avec elle. La

(l) Vierge mère, fille de (on Fils, voici qu'arrive jusqu'à loi celui qui, sorti du fond des abîmes do l'univers, a visite, une à une, les substances spirituelles ; il implore ta grdce, il te demande la force d'élever ses yeux plus haut vers la vie suprême, afin que, délivré par ton intercession de tout nua^ de mortalité, il voie à découvert la souveraine béatitude.

Je te prie aussi. Reine qui peux ce que tu veux, qu'après une telle vision^ 8oa cœur reste pur en ses affections.

foi libre de tout contact avec les choses de la terre, la foi vive, fruit de Foraison et de la pureté du cœur, peut seule, sur les ailes de Textase, franchir ces espaces infinis.

Saint Bernard le dit clairement dans son invocation. C'est là le sens et le véritable but de la prière. Il invoque Marie pour lui demander la grâce d'un absolu détachement et d'une pureté parfaite en faveur de celui qu'il doit conduire vers un point si élevé :

Vinca tua guardia i movimenti umani (0.

(Paradis^ ch. xxxiii, terc. 13.)

Il faut donc que Dante se dépouille ici de tout ce qui opprime la partie supérieure de son être et rompe tous les liens qui l'unissent encore à la terre.

II doit môme renoncer à cette puissance intermédiaire qui l'avait toujours suivi comme un second guide. Pour monter jusqu'aux dernières hauteurs du ciel et mériter de voir face à face l'adorable mystère de la Trinité, il faut que son âme, naguère appesantie par le péché et aveuglée par les trois concupiscences, se dégage pleinement de toutes les obscurités qui émoussaient sa vue et de tous les éléments grossiers qui empêchaient son essor.

Grâce à la puissante protection de Marie, implorée par saint Bernard, Dante voit tomber ses chaînes et se dissiper les dernières ténèbres de son esprit. Alors, libre de tout obstacle intellectuel et moral, il s'élance vers les profondeurs de rinflni, et avec une vue plus pure, plus perçante, il pénètre entièrement dans la splendeur de la haute lumière où tout

est vérité.

Chè la mia vista, venendo sincera

E più e più, entrava par lo raggio

DelPalta luce, che da se è vera (2).

(Paradis^ ch. xxxm, terc. 18.)

(1) Que ta protection triomphe des impressions humaines-

(2) Après avoir levé les yeux comme le voulait saint Bernard, ma vue épuisée pénétra de plus on plus dans le rayon de la haute lumière où tout est vérité,

Dès ce moment, la contemplation est au-dessus de ses paroles. Après avoir parcouru tous les degrés de Tordre naturel et surnaturel, il voit enfin le secret de la vie divine. Il voit le Verbe, intelligence infinie qui contient les idées éternelles, les exemplaires immuables des choses comme un immense livre dont le Créateur, en formant les êtres, disperse les feuilles dajis tout Tunivers. Il voit Tesprit d'amour qui unit entre elles et relie à Dieu toutes les parties de la création.

Nel suo profonde vidi che s' interna

Legato con amore in un volume Ciô, che per V universo si squaderna 0).

(Paradis, ch. xxxiii, terc. 29.)

Il voit que Dieu est un être simple, si spirituel, qu'en lui la substance et Taccident, les qualités et les modes sont confondus :

Sustanzie ed accidenti e lor costume.

Tutti conflati insieme per tal modo, Che ciô ch* io dico è un sempiice lume (2).

(Paradis^ ch. xxxi, terc. 38.)

Ainsi, grâce à la maternelle intervention de Marie, Dante jouit enfin pleinement de la vision béatifique, terme suprême de ses plus intimes aspirations :

Indi alPeterno lume si drizzaro, Nel quai non si puô creder che 8*invii Per creatura V occhio tanto chiaro.

Ed io, ch' al fine di tutti i desii M' appropinquava, si com' io doveva, L' ardor del desiderio in me finii (3). (Paradis, ch. xxxifterc. 15 elsuiv.)

(1) Dans sa profondeur je vis relié avec amour en un volume ce qui est dispersé en feuillets dans l'univers.

(2) Les substances, et les accidents, et leurs qualités, comme pétris ensemble de telle manière que ce que je dis n'en est qu'une simple lueur.

(3) De là ils s'envolèrent sur l'éternelle lumière, dans laquelle on ne peut croire que l'œil d'une créature pénètre aussi perçant.

Et moi qui m'approchais du terme de tous mes vœux, ainsi que je le ()e- T«i8) je mis fin en moi à l'ardeur du désir.

Echo fidèle de saint Thomas d'Âquin, le poète toscan fait consister l'essence de la béatitude dans la contemplation immédiate de Dieu.

E doi sa ver, che tutti hanno diletto, Quanto la sua veduta si profonda Nel vero, in che si quêta ogn' intelletto.

Quinci si puô veder, corne si fonda L'esser beato nelPatto che vede, Non in quel ch' ama, che poscia seconda

E dcl vedere misura è mercede (t).

(Paradis, ch. xxviii, terc. 31.)

Dans le sein de la divinité, connue dans un miroir immense, les éhis découvrent en une seule et immuable perspective tout ce qui fut, est et doit être. Leiu* vue y plonge à des profondeurs d'autant plus grandes, qu'ils méritent davantage. L'acte par lequel ils voient est donc la base et comme la matière de leur félicité ; Tacte par lequel ils aiment en est la forme. On peut donc dire que la béatitude, étant l'état de l'homme élevé à sa plus haute puissance, se compose nécessairement de connaissance et d'amour, et qu'elle suppose une profonde intuition de Dieu accompagnée d'une délectation inénarrable (2).

Sous le souffle impétueux d'en-haut, Dante, uni à son Créateur, mais non confondu avec lui, va de lumière en

(1) Et tu dois savoir qu'ils ont tous autant do joie que leur vue plonge dans la vérité où se repose toute intelligence.

De là on peut reconnaître que l'étal de béatitude se fonde sur l'action de voir, non sur celle d'aimer, qui vient en second. La vision se mesure à la récompense.

(2) Saint Thomas, Henri de Gand, Hugues de Saint-Victor, passim. Consulter les excellents commentaires de Niccolô Tomaséo, sur la Divine

Comédie, tome III, page 492,édition in-12 (Milan, chez Pagnoni). Ce savant interprète de la pensée d'Alighieri, arrivé à la fin du trente-troisième chant du Paradis^ s'exprime ainsi : L'intuito supremo è il so^tlo dell* ultime canto a cui tutto il rcsto è preparazione o dove le più altissime doltrine teologiche sono piuttostu adumbrate che svolte con modestia che vicno délia sapienza christiana. Milton e Klopstock, dissertando e amplificando si dimoslrano 9 meno filosofl e men poeti.

lamiëre, de gloire en gloire, de splendeur en splendeur, progressant, se dilatant, grandissant toujours et puisant la vie divine & la source qui ne tarit jamais.

A quella luce cotai si di venta, Giie volgersi da iei, par altro aspetto, È impossibil clie mai' si consenta :

Perrochè '1 ben ciie' è del volera obbietto, Tatto s^accoglie in lai; a fuor di qualla È diffetivo ciô ch' è li perfetto.

(Paradis, ch. xxxiii, terc. 34.)

Toutefois, parvenu au comble de ses mystiques élans, le poète-théologien ne fait pas le rêve de Técole d'Alexandrie. Il ne va pas se perdre complètement dans Tocéan de Tamour divin. Il n'aspire pas follement à une identification impossible avec rinfini, et ne fait pas l'effort des quiétistes pour sortir du Moi et s'anéantir dans l'abîme de la divinité.

Son Dieu n'est pas celui des alexandrins, c'est-à-dire cette Unité dévorante qui attire l'homme et absorbe son individualité propre. Cette folie impie, fille d'un panthéisme dégradant, qui voudrait égalej: le fini à l'infini, n'est pas la source des inspirations du poète. Il sait toujours discerner l'incommensurable distance qui sépare TÊtre par excellence de l'être imparfait et borné. Il respecte l'immuable principe de la distinction des substances. Il connaît l'espace infranchissable qui doit se trouver toujours, môme au plus haut degré de. béatitude, entre la créature et le Créateur. Sa vision est claire et précise. Son ravissement n'a rien du délire insensé, de l'ivresse désordonnée d'un mysticisme sans règle

(1) L'effet de cette lumière est tel, qu'il est impossible que jamais on consente à se détourner d'elle pour admirer autre chose :

Attendu que le bien qui est Tobjet de la volonté se réunit tout entier en elle ; et hors d*elle est défectueux ce qui est parfait.

Consulter saint Denys TAréop., de Divinis nominibtis^ ch. vi, § 1 et §2. — Saint Augustin, de Trinit,-^ Sum. théoL, la pars quest. 4, 5, 6, 12, 18^ 26; la 2», quest. 1-5, 27 et 28; 3a pars, suppl., quest. 92 et 93. — Saint Thomas, Opu#c« X/, ch, cv et cvi.

et sans mesure. Si Tunitè divine se manifeste à lui dans sa triplicité mystérieuse de personne, c'est au plus profond du ciel, dans un lointain immense qui figure la séparation radicale de la nature divine et de la nature humaine.

Nel SUD profondo vidi che s*interna (»).

(Paradis, ch. xxxiii, 1ère. 29.)

Dans le ciel, c'est notre droit et notre récompense de tout sentir, de tout saisir et de pénétrer les plus étonnants mystères. Ecoutons-donc, pour la dernière fois, cette parole étrange, lyrique et dogmatique, qui chante et qui enseigne, vraie parole de prophète et de théologien :

Nella profonda e chiara sussistenza Deir alto lume parvemi tre giri Di tre colori, e d' una contenenza;

E P unikir altro, coma Iri da Iri, Parea refiesso : e U terzo parea fuoco, Ghe quinci e quindi eguahnente si spiri.

O luce eterna, che sola in te sidi, Sola t' intendi, e, da té intelleta Ed intendcnte, te ami ed arridi !

Dentro da se, del sue colore istesso, ML parve pinta dalla nostra effigie ; Par che il mio viso in lai tutto ara masse (<).

(Paradis, ch. xxxiii, terc. 43.)

Il semble que devant Timpénétrable mystère de la vie divine et de la double nature de Jésus-Christ qui se manifeste à ses yeux, Dante va abandonner les figures, les comparaisons et les images matérielles, pour mieux exprimer ce

(1) Je vis Dieu enfoncé dans cos profondeurs.

('2) Dans la profonde et claire substance de la haute himière m'apparuront trois cercles, de trois couleurs et d' une seule dimension ;

£t l'un paraissait reflété par l'autre, comme Iris par Iris; et le troisième paraissait un feu qui s'exhalait également deçà et delà.

luroiâro éternelle qui résides seule en toi, qui seule te comprends, et,' comprise de toi et te comprenant, t'aimes et te souris.

Ce cercle qui paraissait conçu en toi, comme une lumière reflétée. Je voulus le parcourir des yeux.

qu'il conçoit. Quand, en effet, saint Augustin et Bossuet ont voulu nous initier à la conception de ce dogme sublime, ils en ont cherché une image, un reflet, dans ce qu'il y a ici-bas de plus immatériel, de plus subtil et de plus élevé, je veux dire dans Fâme de l'homme, se gardant bien de prendre un terme de ressemblance dans le monde extérieur pour nous décrire des choses si grandes et si hautes.

Dante, avec une hardiesse inouïe, ne recule pas devant la difficulté de son plan. Il faut ou qu'il garde le silence, ou qu'il crée une image. Son génie n'hésite pas un instant dans cette position difficile pleine de dangers et d'écaeils ; et, tout en restant catholique, il nous montre sous quelle forme saisissante la Trinité divine se manifeste à ses yeux ravis.

Nella proronda e chiara sussistenza Dell' alto lame pervemi tre giii Di tre colori, ed'una contenenza.

(Paradù, ch. xxxiii, terc. STk.) ^* ,

Cette haute lumière ( qui contient en elle trois cercles divers en couleur, mais d'une égale circonférence) signifie l'unité de substance dans la Xt*ûiité de personnes.

Le second cercle, qui est connue le rayonnement du premier, c'est le Fils, le Verbe, le Logos intimement uni au Père, par une vraie génération.

Le troisième cercle, qui émane des deiix premiers, c'est le Saint-Esprit, la troisième personne de la Sainte-Trinité, fruit étemel de l'union du Père et du Fils.

Voilà comment Dante a su nous peindre la vie divine, vie merveilleuse qui n'est pas inerte, inutile, abstraite, stérile, mais essentiellement féconde et active, car le père connaît et aime le fils, le fils connaît et aime le père, et le Saint- Esprit est la manifestation, le dernier terme de cette connaissance et de cet amour. Il est, comme l'a si bien dit Bossuet, le fruit de cette communion et de cet embrassement étemel du Père et du Fils.

Le6 trois cercles de Dante variés en couleur et égaux en

dimension expriment donc admirablement Tunion intime des trois personnes divines et leur distinction au «ein de. rUnité mère.

Cette Trinité (si radicalement séparée de Tunivers qui se meut sous son action), ayant voulu se rapprocher de rhomme déchu, a eu recours à Tunion hypostatique de la nature humaine et de la nature divine. Le Verbe, par qui tout a été fait, s'est donc incarné dans la plénitude des temps et est devenu le milieu par lequel la créature a pu entrer en commimication avec la Trinité et participer à sa vie siurabondante. {Veni ut vitam habeant et abundantiiis habeant.)

Cette union du Verbe avec notre chair, imion qui n'anéantit pas toutefois la diversité des deux natures, Dante en voit la figure dans le deuxième cercle, qui semble porter en lui notre effigie, sans que sa propre couleur en soit altérée.

Au moment où Tami de Beatrix veut sonder plus avant cette merveilleuse vision et chercher à comprendre le nœud de Funion hypostatique — Funité de personne en Jésus-Christ malgré la diversité des natures — ^l'unité de substance en Dieu

malgré la distinction des personnes un éclair éblouit

soudainement son âme, Tillumine et il comprend...

Dans ce rapide instant d'intuition, il voit ce que l'œil de l'homme n'a jamais vu, il goûte ce que le cœur humain n'a jamais ressenti. Il voudrait le redire au monde, mais sa voix meurt, son chaut s'éteint, sa lyre se brise et il est emporté dans ce mouvement harmonieux et rapide que l'amour divin imprime aux sphères célestes.

Ma già volgeva il mio disiro e '1 velle, S' corne niota che igualmente è mossa, L' amor che muove il sole e V altre stelle (0. (Paradis, ch. xxzui, fin.)

Telle est, dans sa marche et sa conception magnifique,

(1) Mais déjà mon désir et ma volonté, comme une roue qui est mue également, étaient tournés ailleurs, par l'amour qui meut le soleil ot les autres ' étoilts.

Tactioa progressive de ce poème. Tout y concourt ^'el•s un même but, la déification de Thomme. Tout y procède avec ordre, poids et mesure. C'est vraiment l'épopée catholique, la comédie universelle, le drame du ciel et de la terre. Rien de plus varié, de plus vaste, de plus complexe, de plus saisissant qu'une telle poésie, qui reproduit avec tant de vérité toutes les beautés comme toutes les laideurs du monde moral, toutes les merveilles de la nature et toutes les magnificences de l'ordre surnaturel. La science divine (auxiliaire indispensable de la science humaine) est la base de tout le poème ; elle en est le soutien, l'appareil, la pierre, le ciment, la pensée première. Les plus grandes questions de philosophie catholique, les difficultés les plus ardues du dogme sont exposées, discutées et développées avec une vigueur de style et une profondeur de pensée qui rappellent à chaque page les affinités intellectuelles de Dante avec le Docteur angélique.

Nous plaignons sincèrement les protestants qui cherchent dans la troisième cantica de Dante des arguments pom^ appuyer leur absurde système de religion.

Rien n'est plus contraire aux théories éthérodoxes de Luther, de Calvin, de Baïus et de Jansénius, que les dogmes catholiques affirmés par le poète florentin à chaque chant du Paradis.

Ces dogmes respectables et sacrés peuvent se résumer encore en quelques phrases claires et concises :

1® La chanté est le lien sacré et incorruptible qui unit entre eux tom les membres du coi^s mystique de Jésus-Christ c'est-àdire VÈglise souffrante du purgatoire^ VÈglise militante de la terre et VÈglise triomphante du ciel.

2** Une des plus grandes gloires des saints cest d'être des médiaiewrs d'intercession entre Jésus-Christ et nous^ et d'avoir reçu commission de nous secourir^ de nous assister et de nous proté^ ger dans Vcsuvre importante et difficile de notre salut éternel.

3*^ D'après ksdoctewrstde VÈglise^ les saints sont plus honorés

du titre d'avocats et de médiateurs entre rHomme-Dieu et nous que de ces rayons lumineux qui les environnent^ que de cette ravissante beauté dont ils sont enveloppés comme d!un manteau royal, et que de ces trônes éblouissants de lumière où ils sont assis,

4® C'est à cette puissance dont Dieu les a investis et au souvenir toujours vivant de leurs vertus j qu'il faut attribuer le zèle que tous les peuples du christianisme professent pour le culte des saints et le religieux respect avec lequel toutes les générations se prosternent devant leurs tombeaux^ en vénérant leurs osse-ments, leurs cendres et tout ce qui les a touchés de près,

5** La gloire qui engendre ordinairement V orgueil dans ceux qui la possèdent donne au contraire aux saints des inclinaiions bienfaisantes pour les pauvres enfants d'Adam qui gémissent encore dans cette vallée de larmes et de misères. Nos besoins , quels qu'ils soient, excitent leur compassion et leur zèle. Plus nous sommes faibles, coupables, misérables et plus les bienheureux s'intéressent à notre sort quand nous les appelons à notre aide pour sortir de l'état du péché. Ils prient non seulement pour les peuples, les villes et les nations, mais aussi pour chacun de nous en particulier, afin que Dieu nous accorde les grâces de choix dont nous avons besoin dans certaines circonstances.

6** La grâce nous est tellement nécessaire pour arriver au ciel que sans elle nous ne pouvons- absolument rien dans V ordre surnaturel et très peu dans l'ordre naturel et moral.

7® L'homme aidé de la grâce peut faire des actes surnaturels avant la justification et il doit en faire pour s'y disposer.

S^ L'homme surnaturel et divin, outre la grâce sanctifiante^ a encore besoin de la grâce actuelle pour conserver et perfection* ner en lui la vie divine.

9* La grâce à son plus haut degré d'intensité seconde puis-samment toutes les facultés de notre âme, les fortifie, les divinise les ennoblit, mais ne les détruit pas.

10° La grâce est la guérison de la liberté dans l'ordre naturel ; elle en est le principe et la raison dans V ordre surnaturel;

car, au moment de la justification^ Vhommc est entièrement renouvelé; il est véritablement transformé, divinisé dans toutes ses facultés; la grâce affecte forraellement ^on âme, et ne fait qu'un avec elle, comme Vâme ne fait qu'un même être avec le corps,

11° Tous les hommes sont destinés à une fin surnaturelle qui ne leur était pas due, et tous peuvent V atteindre,

12° La fin sur^iaturelle de l'homme est son union immédiate avec Dieu.

13° Les créatures inanimées obéissant à un secret instinct qui les guide, ne peuvent pas s'écarter de la voie que Dieu leur a tracée ; mais les êtres doués du libre arbitre peuvent abuser de ce don glorieux et funeste, et partant manquer leur fin par leur propre faute,

14** Les voeux de religion contribuant d'une manière souverainement efficace à nous maintenir dans la pratique du bien qui est très difficile à l'homme depuis la chute originelle.

15° Le vodu est chose si grave, qu'il ne faut pas se lier légèrement et sans réflexion. C'est un acte d'héroïsme si agréable à Dieu, qu'il faut des raisons légitimes pour ne pas l'accomplir, et l'autorité de V Église pour le commuer; pourtant, un obstacle extérieur, imurmontdble et perpétuel, peut détruire un vosu. — Un obstacle momentané ou facile à vaincre n'a pas le même effet.

16° Pour ne pas marcher au hasard et surtout pour éviter les écarts et les faux pas dans la voie qui mène au ciel, nous devons nous défier de notre ignorance, de nos illusions, de notre fragilité, de notre inconstance, et prendre toujours pour guide les paroles de la Sainte Écriture que Dieu a confiée au Souverain Pasteur des âmes, pour l'interprétei\ l'expliquer et la pré-server de toute altération.

17° L'iwmme, même païen, qui cultive sans cesse en lui les bonnes dispositions que Dieu y a mises, peut certainement se sauver en profitant de toutes les grâces ordinaires et extraordinaires que le Ciel lui envoie et qu'il ne refuse jamais aux âmes çle bonne foi et de bonne volonté.

18* Dans tous les états ^ dans toutes les conditions et à tous les dges de la vie, on peut faire son salut, pourvu qu'on accomplisse fidèlement et continuellement la volonté de Dieu, qui doit être la règle invariable de toutes nos pensées, de toutes nos affections et de tous nos actes.

19* Tous les hommes sont prédestinés à la grâee^ mais tous ne sont pas prédestinés à la gloire^ parcequHl en est qui abusent de leur liberté pour faire le mal et qui ne répondent pas à toutes les grâces suffisantes que Dieu, leur envoie. Donc la seule cause prochaine de la réprobation des méchants n*est autre chose que Vital de péché mortel dans lequel ils ont volontairement persévéré jusqu'au dernier soupir.

20* Dieu, qui est infiniment bon^ ne peut pas prédestiner au mal ; mais^ à cause de son infinie justice, il peut et il doit prédestiner au châtiment celui dont il a prévu V endurcissement et auquel il n'est pas tenu de donner des grâces efficaces. (C'esticisu/r^ tout que se trouve le nceud du mystère de la prédestination.)

21* Qv>ant à la prédestination des saints, pour itre dans le vrai, c'est-à-dire pour concilier V Écriture avec V Écriture et les Pères de V Église avec eux-mêmes, il faut dire qu'elle aune double cause : i* la bonté ou volonté de Dieu, el2^ la prévision de leurs mérites surnaturels.

22^ Si Jésus-Christ a voulu nous racheter au prix de tout son sang, c'est pour nous préserver de la damnation étemelle et nous aider à poAjer Une partie de notre dette envers Dieu ; mais il n'a pas voulu nous dispemer de satisfaire autant qu'il était en nous à la justice divine.

23* Le temps de la vie nous est donné pour faire des osuvres satisfactoires et mériloi7'es, avec la grâce de Dieu, qui ne m^inque à personne et qui est toujours suffisante pour dter tout prétexte à notre nuiuvais vouloir et à notre lâcheté.

24* Bien que Dieu prévoie, ou plutôt voie de toute éternité nos actions bonnes ou mauvaises, on ne doit point dire que l'homme est nécessité au bien ou au mal; car ce qui arrive certainement n'arnve pas toujours nécessairement. Ainsi, le spectateur qui

est sur le rivage prévoit souvent d'une manière certaine la direction que va prendre un navire^ et pourtant il n'a aucune influence sur les déterminations du pilote.

25° Le secours d' En-Haut nous permet à tous de prétendre au ciel ; mais ce sont nos mérites personnels et surnaturels qui diversifient notre récompense dans cette cité bieiiheureuse où chacun récoltera ce qu'il aura semé,

W" Plus nos intentions auront été pures, plus notre charité aura été parfaite^ plus notre ressemblance avec Dieu aura été grande ici-bas^ ^ plus aussi nous serons élevés en gloire et en béatitude,

27** Quel que soit le degré de grâce et de perfection auquel un homme soit parvenu snr la terre ^ il doit toujours viser plus haut et s'exercer dans la pratique des plus éminentes vertus, afin de ne pas démériter aux yeux de Dieu^ qui n'a promis le ciel qu'à la persévérance finale,

28* Les vertus cardinales et leurs annexes sont une préparation éloignée à l'acquisition du ciel, et les vertus théologales sont une condition indispensable pour y arrivei\ parce qu'elles mettent en nous le germe de la vie divine et surnaturelle^ qui a son épanouissement complet dans la gloire,

29* La vie de la grâce et la vie de la gloire ne sont pas deux vies différentes : ce sont les deux âges d'une seule et mime vie, dont l'un est l'adolescence et l'aiUre l'âge mûr. Dans le premier, ' la me surnaturelle et divine se forme et se développe ; dans le second^ elle reçoit sa pei^fection dernière par la glorification, qui . est le couronnement de V édifice spirituel en construction ici-bas,

30° L'homme ne peut parvenir à voir l'essence divine par les seules forces de la nature et, de mime que Dieu nous a donné la lumière de la raison pour le connaître comme auteur de l'ordre naturel, et la lumière de foi pour le connaître comme auteur de l'ordre surnaturel ; de même il nous inondera au ciel d'une lumière de gloire, au.moyen de laquelle nou^s le contemplerons éternellement, comme le principe et la source de toute béatitude, Cest ainsi que sur la terre le soleil ne peut être

l'objet de noire vue qu*après avoir dardé sur nous les rayons Iwnineux au moyen desquels nous pouvons le voir.

31° Cette participation très intime à la nature divine qui sera un jour notre apanage transfigurera nos corps d'une manière merveilleuse^ remplira nos cœurs de saintes ivresses et communiquera à notre entendement une science qui étanchera pleinement sa soif de vérité,

32° Quand on réfléchit^, sérieusement à cette gloire et à ce bonheur infini que Dieu réserve à ses élus, il est impossible de ne pas se détacher des créatures et de ne pas soupirer ardemment après cette cité d' en-haut^ qui est notre véritable patrie, où nous verrons Dieu tout entier^ sinon totalement^ et où nous nous reposerons éternellement de nos luttes, de nos fatigues et de nos ^ labeurs,

33° La prière et Voraison^ Vobéissance aux pasteurs de VEglise, V étude de la Sainte-Écriture des Pères et des Docteurs^ la méditation habituelle de la vie des saints, leur puissante intercession, Vassistance des anges et la bienveillante médiation de Marie, Mère de Dieu, sont des moyens de salut infaillibles et très efficaces que la Providence met à notre disposition pour nous faire arrive^' heureusement au port de la bienheureuse éternité.

34° L'existence du paradis n'est pas seulement un dogme révélé dans nos saints livres et partant inco7itestable, mais c'est aussi le dogme le plus fécond en conséquences morales et pratiques : c'est l'aiguilloii de la vertu ^ le frein de l'égoisme, le remède de la concù/piscence, le stimulant de la faiblesse, la sauvegarde de la vertu, Vappui de' la conscience, le soutien des opprimés, la consolation des m^alheureux et le suprême espoir des mourants.

35° La croyance à ce dogme important, dans les siècles de foi, a réalisé des m^veilles artistiques et des prodiges de dévouement qui excitent encore notre admiration. Le jour où cette croyance redeviendra vivace dans le cœur des hommes, nous ne verrons plus les passions les plus viles, les plus basses et les plus inavouables, c'est-à-dire la soif insatiable de l'or y des

jouissances matérielles coniprometlre à chaque instant le bonheitr des individus^ la stabilité des institutions^ la prospérité des peuples et le repos du inonde,

36° La religion seule avec ses hauts enseignements et ses sublimes espérances peut réaliser pleinement sur la terre cette magnifique harmonie et cette paix inaltérable qui règne dans les deux. C'était la conviction intime du grjand poète florentin qui au moins donnait le catholicisme pour base à toutes ses utopies sociales. Voilà pourquoi^ après avoir mis sous nos yeux dans la cantica de l'Enfer ce que devient l'homme sa^is Dieu, V homme esclave de Satan et livré à ses passions indomptées^ il a voulu nous montrer dans la cantica rfw Paradis ce que pourraient devenir les sociétés humaines, si elles prenaient pour idéal et pour modèle cette cité sainte, cette monarchie divine, celte immortelle Jérusalem^ où les anges et les saints, véritables types de justice et de charité, s'aiment entr'eux d\m amour saint, inaltèt^ble et fort dont Dieu est le principe et la fin.

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