‹ Essai sur la Divine comédie de Dante: ou, La plus belle, la plus instructive, la plus morale, laChapitre 13 sur 15 · OOTS PRATIQUS, MORAL ET EMINEMMENT SOCIAL DE LA DIVINE COMEDIE · texte numérisé non relu

OOTS PRATIQUS, MORAL ET EMINEMMENT SOCIAL DE LA DIVINE COMEDIE

Coscienza fusca O délia propria, o dell' altrui vergogna, Pur sentira 1^ tua parola brusca.

Ma nondimen, rimossa ogni menzogna, Tutta tua vision fa manifesta, £ lascia pur grattar dov' è la rogna.

Che se la voce tua sarà inolesta Nel primo gusto, vital nutrimento Lascerà poi, quando sarà digesta.

Questo tuo grido farà come vento, Che le più alte cime più percuote :

E cio non fa d' onor poco argomento (1).

(Paradis, ch. xvii, terc. 42.)

Pour qu'on ne se méprenne pas sur les tendances spiritualistes et la haute valeur morale de son épopée, Dante en a rempli toutes les pages de maximes profondément chrétiennes, que l'on dirait empruntées aux écrits les plus ascétiques

{i) Toute conscience noircie de sa propre honte ou de la honte d'autrui sera sensible à ta rude parole. Cependant écarte tout mensonge ; révèle ta vision tout entière ; où est la plaie, laisse qu'on se gratte. Si ta parole est fâcheuse à qui commence d'y goûter, bien digérée elle deviendra une nourriture vivifiante. Ton cri sera comme le vent qui frappe plus fortement les plus hautes ctmes; et ce ne sera pas pour toi un mince sujet de gloire.

du treizième siècle, tant elles élèvent Tâme, dérobent de la terre et foi]t penser au ciel.

En effet, dans les passages pu le poète donne libre carrière à son exquise sensibilité, que d*accents plaintifs il exhale sur la rapidité dé" la vie, sur Tinconstance de la fortune et Tâveuglement des hommes qui se livrent continuellement des guerres cruelles, en vue de se procurer des richesses fragiles et périssables, dont- Tacquisition souille trop souvent la conscience.

Or puoi, figliuol, veder la corta bufifa De* ben, che son commessi alla fortuna, Perché Tumana gente si rabbufifa («).

(Enfer, ch. vu, 1ère. 21.)

Che permutasse a tempo 11 ben vani Di gente in gente, e d*upo in altro sangue, Oltre la difension de* senni umani («):

(Enfer ^ ch. vn,terc. 27.)

•O'blW» ett)[)idigia, o ira folle, (âie^sî'ci' sprpm néllâ' vïta corta, E neir eterna poi si mal c^ifnmolle (3)!

' ' '■ (mfér.^lrJ^U terc. 17.)

Ma voi prendete Pesea, si cl^ l'amo Deirantièô â^Mà'flûî iWVi tira ;

E perô pôco val freno o'xiohiamo W.

7f«l^^(3Cte>«,^h. XIV. fin.)

Pour montrer le ^râve désordre que renferme Tattache-

(l)'Or, tu peut voir, doaflls, U'VaiidtéiâJBr'ecàliiensderÈcmn'é'auUei',^^^^^ dépendent de la fortune et à la dispute desquels s'acharne 'l'espace ^maine.

(2) n y a là-haut une Providence qui. à un moment donné, déconcertant la rè^ikance et lés conseils dci là' ââgëâsetmmàiùe,*^ ^sërU'Stfii^é'aes biens périssables de telle nartlOD à telle natîoûi de rèllfe.^fiaÛialeftCbllë^fàmine.

(3) aveugle cupidité ! ô folle colère engendrée par l'amour du gain I ô passion insensée qui. pendant notre courte vie> nous pressas de tesiftiguitlons, et, morts, nous submerges dans ce gouffre éternel.

(4)0 enfants des hommes! telle est votre avidité pour l'appât deti'argent, qu'à l'hameçon de l'antique ennemi vous vous laisses toujours • prendre ; a^ssi fes lois qi les remontrances vous servent ])ien peu,

ment immodéré aux biens de la terre, Dante s'exprime ainsi:

Fatto Vavete Dio d'oro e d'argento :

Ë che V altro è da vol agn' idolâtre, 8e non ch' egli uno, e voi 'norate cento (*J ?

(Enfer, ch. xix, tore. 41.)

Que de cris de lassitude et d'indignation arrachent au poète certains scandales venant de haut, et certaines iniquités d'autant plus impunies qu'elles sont plus monstrueuses et plus révoltantes !

-Quanti si tengono or lassù gran régi, Che qui staranno corne porci in brago.

Di se lasciando orribili dispregi (S)!

(Enfer, ch. viii, terc. 17,)

Ghè la Yostra avarizia il monde attrista, Galcando i buoni, e sollevando i pravi (3).

(Enfer ^ ch. xix, terc. 35.)

Perché men paia il mal future e'I fatto, Yeggio in Alagna entrar lo fiordaliso, E nel vicario sue Gristo esser catlo.

Veggiolo un* altra volta esscr deriso ; Veggio rinnovellar Paceto* e'i fêle ; E tra nuovi ladroni esser anciso.

Veggio '1 nuovo Pilato si crudele, Ghe ciô nol sazia, ma senza décrète Porta nel tempio le cupide vêle.

O Signer mio, quando sarô io lieto A veder la vendetta, che nascosa Fa dolce Pira tua nel tuo segreto (♦)?

(Purgatoire, ch. xx, terc. 29 et suiv.)

(1) Mortels cupides, de l'or et de l'argent vous vous êtes fait des dieux I En quoi différez-vous de l'idolâtre? H adore une seule divinité, et vous en adorez mille.

(2) Combien là-haut qui se prennent pour de grands rois se rouleront ici dans la fange, à la façon des pourceaux, no laissant après eux que d'effroyables mépris 1

(3) Rien de plus triste à voir que votre rapacité, ô conducteurs des peuples, qui, pour avoir de l'or, mettez les places à l'encan, n'hésitant pas à fouler aux pieds les bons, pour élever les méchants et les pervers.

^4) Et comme pour faire pâlir tout attentat passé et futur, voici d^ojOA An%-

Ijes infortunes personnelles de Dante pouvaient bien avoir eu quelque inflënce sur les saillies de son humeur sombre et noire qui le portait naturellement à la sévérité; mais nous croyons aussi que cet état habituel de morosité tenait chez lui, comme chez toutes les grandes âmes chrétiennes, à une conviction intime de la perversité humaine, à un sentiment amer du peu de reconnaissance dont les hommes sont capables, à un dégoût prononcé pour toutes les folies et les bagatelles qui fascinent le vulgaire^ Tavilissent, Tamusent et lui font perdre de vue les choses les plus graves, les plus importantes, les plus sérieuses.

O créature sciocche.

Quanta ignoranza è quella che v' ofiTendelO!

(Enfer, ch. vii, terc. 24.)

Ma quelP ingrate popolo maligne

Ti si farà, per tuo ben far, nimico

Fama nel monde li chiama orbi ;

Gente avara, invidiosa, superba (*).

(Enfer ^ ch. xv, terc. 23.)

Lo monde è ben cosî tutto diserte D' ogni virlute, come tu mi suone, E di malizia gravide e coverto^s).

(Purgatoire, ch. xvi, terc. 20.)

Frate, Lo monde è cieco : e tu vien ben da lui (*) . (Purgatoire, ch. xvi, terc. 22.)

gni, rhomme aux fleurs de lis, et dans la persoane de sou vicaire,; le Christ devenu caplif 1 Je vols co bon Sauveur une fois encore livré à l'outrage! Je vois le fiel et le vinaigre! Je vois un nouveau Calvaire où ne manquent pas môme les deux larrons ! Je vois aussi un autre Pilate dont la cruauté inassouvie porte jusque dans le temple ses convoitises effrénées ! Quelle joie, Seigneur, quand viendra cette vengeance cachée dans le secret de tes desseins et qui te rend la colère si douce 1

(1) créatures imprévoyantes, que votre ignorance est grande et désastreuse.

(2J Ce peuple grossier est tellement ingrat que mieux tu feras, plus il serA ton ennemi. race d'aveugles! race avare, pleine d'orgueil et d'envie!

(3) Le monde vide do toute vertu est surchargé d'iniquités.

^4). Frère, le monde est bien aveugle, et que tu en viennes, on le voit assQZ,

A-Igirvue des pauvres enfants d*Adam, qui bornent leur aiïibition aux choses de la terre, et dont les préoccupations frivoles ne vont pas au-delà du monde matériel, Dante laisse échapper de son cœur de profonds soupirs :

frati, Gonsiderate la vostra semenza :

Fatti non foste a viver corne bruti, Ma per seguir virtute e conoscenza (*).

(Enfer, ch. xxvi, terc. 40.)

O gente umana per volar su nata.

Perché a poco vento cosî cadi (2)?

(Purgatoire, ch. xii, terc. 41.)

O gente umana, perché poni U cuore Là'v'é mestier di consorto divieto (3)?

(Purgatoire, ch. xiv, terc. 29.J

La profonde pitié que lui inspire une telle aberration l'amène naturellement, à regarder le ciel, région de paix, de repos et de vrai bonheur, où il se sent entraîné par tous les élans de son cœur.

perpetùi fiori

Deir etema letizia

Solvetemi, spirando, il gran digiuno, Ghe lungamente m' ha tenuto in famé, Non trovandolî in terra cibo alcuno (*).

(Paradis, ch. xix, terc. 8.)

Le désir du ciel n'étouffait pas, dans le cœur de Dante, Tamour -sacré de la patrie;.... aussi, que d'avertissements

(1) hommes t songez à votre noble origine ; vous ne fûtes point destinés à vivre ici-bas comme des brutes, mais à suivre le chemin de la science et de la vertu.

(2) race d'Adam! toi qui fus destinée à voler si haut, pourquoi le moindre vent te fait-il tomber?

(3) pauvre cœur humain, pourquoi ne convoiter avec ardeur que les biens dont la jouissance ne peut .être partagée?

(4) fleurs impérissables du paradis, exhalez sur moi vos plus doux parfums, et faites ainsi cesser ce jeûne trop prolongé dont je souffre sur cette \eipre, qui ne m'offre aucune nourriture substantielle^

sévères ne donne-t-il pas à sa chère Italie, qui ouUiait de jour eu jour la simplicité, les bonnes mœurs et les austères traditions de Tantique Rome!

La gente nuova e i snbiti guadagni Orgogiio e dlsmisora han generata (> •.

(Enfer, ch- in terc 25.)

Âhi Pistoia, Pistoia, chè non stanzi D'incenerarti^ si che più non dnri, Poi che *n mal far lo semé tao avanzi {i)t

(Enfer, ch. xxv, terc 4.)

Ahi Pisa, Tîtuperio délie genti Del bel paese là, dove il si saona Poichè i vicini a te pnnir son lenti (3).

(Enfer, ch. xxxni,' terc, 27.)

Ahi Genovesi, uomini diversi D'ogni costmne, e pien d*ogni magagna (*).

(Enfer, ch. xxxm, terc 51.)

Ahi serva Italia, di dolore ostello, Nave senza nocchiero in gran tempesta, Non donna di provincie, ma bordello f^^'

(Purgatoire, ch. vi, terc. 26.)

Chè le terre d' Italia tutte piene

Son di tiranni ; ed un Marcel diventa

Ogni villan che parteggiando viene («).

(Purgatoire, ch. vi, terc. 43.)

(1) La génération nouvelle et les fortunes subites ont engendré partout on orgueil démesuré.

(2) Ahi Pistoie, il vaudrait mieux te réduire en cendres de tes propres mains, que de voir grandir chaque jour la perversité de tes enfants.

(3) Ahi Pise, tu es la honte des nalions, et tes voisins sont bien lents à te punir de tes forfaits.

(4) Âh 1 Génois, hommes de mœurs étranges et pleins de tous les vices, que n'êtes-vous bannis de l'univers?

(5) Tu étais jadis la dominatrice du monde, et aujourd'hui tu es avilie et dégradée, ô Italie! misérable esclave, rendez-vous de toutes les douleurs, navire sans pilote quand gronde la tempête.

(6) En vérité, la tyrannie est partout dans la Péninsule* et le premier manant, dès qu'il lève l'étendard de la rébellion, y devient un Marcellus,

Ôa Florence bien-aimée n'est pas plus ménagée que les autres villes italiennes, et les reproches amers ne lui sont pas épargnés...

Godi, Fiorenza, Tra gli ladron trovai cinque cotali Tuoi cittadini ; onde mi vien vergogna (0.

(Enfer y ch. xxvi, terc. 2.) Fiorenza mia,

Molti han giustizia in cuor

Ma '1 popol tuo V ha in sommo dalla bocca (2). {Purgatoire, ch. vi, terc. 38.)

Fiorenza dentro dalla cerchia antica, • Si stava.in pace sobrïa e pudica.

Non avean catenella, non corona.

Non donne contigiate, non cintura, Ghe fosse a céder più che la persona.

Non faceva nascendo ancor paura La figlia al padre ; chè '1 tempo e la dote Non fiiggian quincî e quindi la misura.

Non avea case di famiglia vote :

Non Y 'era giunto ancor Sardanapalo A mostrar ciô, che in caméra si puote (3).

(Paradity ch. xv, terc. 33 et suiv.)

C'est surtout par ce côté pratique, moral et instructif de son épopée, que l'exilé toscan plaît infiniment à ceux qui le lisent avec intelligence et une sage lenteur.

(1) Gloire à toi, Florence la grande; ta renommée va juisqu'en enfer I Parmi les plus fameux voleurs, j'en ai rencontré cinq qui sont nés dans tes murs. Quelle honte pour moi, Florence, et pour toi donc I

(2) Florence, il en est qui ont la justice dans le cœur; mais ton peuple, lui, en a toujours le nom sur les lèvres.

(3) Dans son antique enceinte de remparts, Florence vivait jadis en paix, sobre et pudique. On n'y voyait ni chaînes d'or ni couronne de métal précieux, ni riches parures de femmes, ni ceinture plus belle aux yeux que la panonne. Une fille en naissant n'était pas pour le père un sujet d'effroi; l'beure du mariage et la dot étaient encore réglées dans une juste mesure, n y avait de nombreux rejetons dans toutes les familles, et Sardanapale n'était pas venu enseigner ce qui peut se faire dans le secret d'une chambre.

Souvent un seul vers ou quelques tercets du poète siiÊËsent pour nous montrer l'espèce humaine dans sa désolante et hideuse réalité, c'est-à-dire telle qu'elle est dépùîs^ qÛB éa-^ tan Ta séparée de Dieu.

Superbia, invidia e avarizia sono Le tre fkville, ch'hanno i cuori accesî fl).

(Enfer, ch. vi, terc. 25.)

O cupidigia, che i mortaii affonde Si sotto te, che nessuno ha podere Di ritrar gli occhi fuor délie tue onde !

Ben fio'risce negli uomini '1 volere; Ma la pioggîa continua converte In bozzacchionr le susine vere.

E fede ed înnocenza son reperte Solo ne' pargoletti ; poi ciascuna Pria fugge, che le guancie sien coperté.

Taie, balbozïendo ancor, digiuna, Che poi divora, con la bocca sciolta, Qualunque cibo per qualunque luna :

E tal, balbuzîendo, ama ed ascolta

La madré sua, che, con loquela intera,

Disïa poi di vederla sepolta W.

(Paradis, ch. xxvii, \2t. W A jui-J

Gbe in terra non è chi go verni ; Onde si s via P uman&famiglia (3).

(Paradis, ch. xxvji, terc 47.)

Au quinzième chant du Paradis, Alighieri donne son vé-

(1) L'orgueil, l'envie et Tamour des biens de la terre sont autant de tor* ches brûlantes qui enflamment tous les cœurs.

(2) cupidité^ tu es comme une vaste mer où les mortels tient submergés au point que nul n'a le pouvoir de lever les yeux hors de tes flots. La volonté de l'homme a bien des fleurs; mais la pluie des passions ne cesse- pe» de les inonder, et tout bon fruit avorte. La foi et Tinnocence ne se- trouvent plus que chez les petits enfants; le duvet n'est pas encore sur lenrt jouesy . que Tune et l'autre sont déjà bien loin. Tel, bégayant encore, fait jeûnev m^ ■ langue, qui plus tard dévorera toute sorte de nourriture. Tel autre* bégayaatt.. aime sa mère et l'écoute qui, sachant parler, voudrait la voir dans la tomke.

(3) On dirait que la terre n'a personne qui la gouverne^ tant la race hU'maine marche à l'aventure.

ritable nom à ce monde trompeur, dont Tamom* avilit tant d'âmjes triviales et mesquines.

Quivi fu' io da quella gente turpa Disviluppato dal raondo fallace, II cui amôr moite anime deturpa (<).

(Paradis, ch. xv, terc. 49.)

Il va môme jusqu'à rappeler un monde de perpétuelle

amertume :

Senza fine amaro iV.

(Paradis, ch. xvii, lorc. 38.)

Vu des hauteurs du ciel de Saturne, notre globe lui inspire, à cause de sa petitesse, un sourire de compassion :

E vidi questo globe

Tal, ch' io sorrisi del suo vil sembiante (3).

(Paradis, ch. xxii, terc. 45.)

L' aiuola, che ci fa tanto feroci, Volgendom* io con gli etemi Gemelli, Tutta m* apparve da' coUi aile foci :

Poscia rivolsi gli occhi agli occhi belli (*).

(Paradis, ch. xxii, fin.)

Ati onzième chant du Purgatoire, parlant des génies qui brillent un instant sur Tétroit horizon de cette terre, acclamés par les uns, baffoués par les autres, et bientôt oublîéls, 1& poète avait dit :

Non è il mondan romore altro ch' un fiato Di vento, ch' or vien quinci, ed or yien quindi, E muta nome, perché muta lato (&X

(Purgatoire, ch. xi, tera. 34.)

(l)Là, par celte race impie, je fus arraché au monde trompeur dont l'amquf souille tant de consciences.

(2)yptfe monde là-bas est d'une amertume sans fin.

(3) Retournant mon regard à travers toutes les sphères que je venais de parcouriff « je découvris au loin notre globe, et je ne pus que sourire de sa chétive^app^Lvence.

(4) Ge^ petit coin de terre dont nous sommes si fiers, au moment où je tournais avec les éternels Gémeaux, m'apparut tout entier avec ses mers et ses montagnes... Puis je reportai mes yeux vers les beaux yeux de Béalrix.

(5j La.; renommée, ce bruit du monde, n'est qu'une bouffée de vent qui souffle tantôt par ci, tantôt par là, ot change de nom en changeant de cM^

Dante laisse transpirer souvent ce profond désenchantement de tout, qui était le fond de son âme et de son caractère!

Quelle tristesse, en effet, quelle leçon et quelle vérité dan» ces mots :

vanagloria deir umane posse,

Credette Gimabue nella pintura Tener lo campo, ed ora ha Giotto il grido, '

Gosî ha tolto V une alP altro Guide La glorla délia lingua : e for se è nato Ghi r uno e T altro caccerà di nido.

La vostra nominanza è color d' erba Ghe viene e va, e quel la discolora, Per oui elP esce délia terra acerba (*).

(Purgatoire^ ch. xi, terc. 31 et suiv.)

Le vostre cose tutte hanno lor morte, Si corne voi ; ma celasi in alcuna, Ghe dura molto, e le vite son corte W.

(Paradis ch. xvi, 1ère. 27.)

Bossuet veut exprimer la même pensée, quand il dit dans le premier chapitre du troisième livre de son Histoire Universelle : « Si les hommes apprennent à se mOvlorer en voyant mourir les rois, combien plus seront-ils frappés de crainte et de frayeur en voyant mourir les royaumes, et où peut-on recevoir une plus belle leçon de la vanité des grandeurs hiunaines?»

L'Imitation de Jésus-Christ contient aussi de bien belles

(1) vaine gloire des œuvres du génie ! Gimabuë crut tenir le sceptre de la peinture, et voilà que sa renommée pâlit à. l'heure qu'il est. Le cri de la faveur est pour Giotto.

De même un second Guido est venu enlever au premier la gloire de bien dire et un troisième est né peut-être qui les chassera l'un et l'autre du nid< Votre renommée est comme l'herbe des champs, qui verdit et se fane, décolorée par le môme soleil qui la fait sortir de terre pleine de verdure.

(2) Toutes les choses de votre terre ont leur mort, comme vous-mémw; seulement, en quelques-unes, elle est moins apparente, parce qu'elles dortat beaucoup et que votre vie est courte.

pensées sur le néant et la fragilité des choses humaines. Nous lisons, en effet, au chapitre premier du premier livre :

« Vanité des vanités, tout n'est que vanité, hors aimer Dieu et le servir lui seul.... Vanité^ donc d'amasser des richesses périssables et d'espérer en elles.

« Vanité d'aspirer aux honneurs et de s'élever à ce qu'il y a de plus haut.

« Vanité de suivre les désirs de la chair et de rechercher ce dont il faudra bientôt être rigoureusement puni.

« Vanité de souhaiter une longue vie et de ne pas se soucier de bien vivre.

« Vanité de ne penser qu'à la vie présente et de ne pas prévoir ce qui la suivra.

« Vanité de s'attacher à ce qui passe si vite et de ne pas travailler pour le ciel, qui ne finit point. »

Dante, qui voudrait ramener les hommes à la modération, à la sagesse et à la vertu, ne craint pas d'adresser de rudes remontrances aux plébéiens ambitieux de son temps, dont il avait remarqué plus d'une fois la suffisance, la bassesse, le servilisme et la lâcheté.

L* oltracotata schiatta, che s* indraca Dietro a chi fugge, e a chi mostra '1 dente, Over la borsa, com' agnel si plaça,

6ià venia su, ma di piccola gante (U.

(Paradis^ ch. xvi, terc.. 39.)

L'ancien prieur de Florence avait remarqué aussi combien est nuisible aux Etats la confusion des castes, qui enlève peu à peu à l'autorité son prestige, en faisant parfois ar-

(1) Déjà commençait à s'élever, mais issue de bas, cette insolente race des parvenus, dragons derrière celui que la peur fait fuir, paisibles agneaux à regard de ceux qui leur montrent les dents ou la bourse.

Dante fait ici allusion ^ux Adimari et auk Gariccioli, qui contribuèrent à son exil, s'emparèrent de ses biens et s'opposèrent de tout leur pouvoir à son retour dans les murs de Florence. Ces doux races, qui végétaient dans l'obscurité 150 ans auparavant, devinrent, dans la suite, fortes et redoutables, grâce à leurs intrigues, a leurs rapines et à leur audace.

river aux plus hautes fonctions des gens tout à fait incapables de les remplir.

Sempre la confusion dolle persone Principio fu del mal délia cittade, Corne del corpo il cibo che s' appone (*^.

(Paradis, ch. xvi, lorc. 24.)

Après avoir signalé comme le plus grand fléau des villes et des Etats ces médiocrités tapageuses qui ne veulent du pouvoir que Téclat extérieur, sans en accepter les redoutables responsabilités, Dante, bien qu'issu d*un sang illustre, se croit obligé de douner une leron de modestie aux patriciens de son temps, que leur haute naissance rendait parfois si fiers, et il les avertit que le neilleur moyen de rehausser leurs titres de noblesse, c'est de s'en montrer dignes par l'élévation de leurs sentiments ou par des actions d'éclat sur les champs dé bataille.

poca nostra nobiltà di sangue Se glorïar di te la gente fai Quaggiù, dove Paffetto nostro langue,

Mirabil cosa non mi sarà mai :

Ghè là, dove appetito non si torce, Dico nel cielo, io me ne glorïai.

Ben se' tu manto che tosto raccorce.

Si che, se non s'appon di die in die, Lo tempo va dUntorno con le force (*) .

(Paradis^ ch. xvi, 1er. l et suiv.)

Sachant que le luxe, le faste et l'ostentation hâtent la décadence et la ruine des grandes familles, le poète moraliste

(1) La confusion des races fut toujours le principe des malheurs d'une cité, de même que nuit au corps la surcharge des' aliments.

(2) noblesse de race, chétive phose, si de toi ici-bas les hommes se gloriflent tant dans l'infirmité de leur esprit, comment pourrais-je m*en étonner jamais, puisque là où les affections ne s'égarent pas, c'est-à-dire au ciel, ce fut pour moi un sujet d'orgueil ! Tu es certes un manteau, qui, si l'on n*y ajoute sans cesse, se raccourcit bien vlte,^ car le temps va de jour en jour, le rognant avec ses ciseaux.

neiàÀaaqtielaiiéiine occasion de montrer à ses concitdyeiis les effets- désastreux de Torgueil, quand on ne sait pas en réprimer les saillies.

O qu&li vidi quai che son disfatti Per lorsaperbiafi).

(Paradis, ch. zvj, 1ère. 24.)

Ne croirait-on pas entendre un Père de l'Eglise ou bien Tauteur des Elévations^ quand, au dixième chant du Purgatoire, Alighieri rappelle aux âmes superbes les nombreux motifs qu'elles auraient de modérer leurs prétentions et de pratiquer Thumilité chrétienne, vertu nécessaire à tout homme qui veut éviter le ridicule et être accepté de ses sem-

bl^les.

O superbi

Di che r anime vostro in alto gaila,

Poi siete quasi entomata in difetto,

Si corne vanne, in cui formazLon falla (s) ?

(Purg€Uoire, ch. x, 1ère. 43.)

Aj^rts avoir, cbînme le docteur Faust, fouillé le sol aride <Ié^tà1sciéhcëhmi]^ihe(3),après avoir vu sa face s'amaigrir et sé^bheVeiix changer de couleur dans les longues veilles de

(1) Oh I dans quel état je vit ceux que leur orgueil insensé a conduUtà une irréparable ruine !

(i) Ù héiûiMèl^ êih^rbèiide quoi votre esprit gonflé peut-U taùt 'se vanter? Qtt*ètM-Vous donc autre diose qtie des insectes inachevés,' vermine inforins' et avortés?

rs) Dante n'aimait pas la science itolée de V amour, et s'il eût vécu quatre sâièlés'i]^ lai^,'iPaiirait dit volontiers avec Bossiiet : « Màihéùr à la: connaissaiide qiii n'aboutit pas à aimer, d Aussi, un auteur contemporain a remarqué avec beaucoup de sagacité qu' Alighieri, bien que grand admirateur de saint Dominique et de son ordto savant, ne peutr dissimuler ses pi^férences et ses ardentes sympathies pour l'ordre séraphic^ue de François d'Assise» qui, en rendant la science plus aimante et plus pratique, semble l'avoir rendue pkis^ complète et surtout moins dangereuse.

Ce n'est pas qu'il faille blâmer la science en elle-même, dit l'auteur de r/mttotlon, qui semble avoir souvent inspiré Dante; seulement, il fout toujours préférer à la science purement spéculative une ooiiscience pure et uiie vie sainte, car, au jour du jugement, on ne nous demandera point ce' x^ue nous aurons su ou lu, mais ce que nous aurons fait.

rétude, le poète florentin se recueille un instant, au milieu de ses pénibles labeui*s, et pénétré du néant de Thomme, de sa petitesse et de la vanité de ses travaux, il exhale ainsi l'amertume de son àme :

O insensata cura de'mortali, Quanto son difettivi sillogismi Quel, che ti fanno in basse batter V ali !

Ghi dietro a iura, e chi ad aforîsmi Sen giva, e chi seguendo sacérdozio, E chi regnar pcr forza o per sofismi ;

E chi'n rubare, e chi'n civil negozio, Chi, nel diletto délia came involto, S'afiTaticava, e chi si dava alP ozio :

Quand* io, da tutte queste cose sciolto, Gon Béatrice m* ara suso in cielo Gotanto glorïqsamente accolto (<).

(Paradis, cli. xi, terc. l et suiv.)

En lisant ces beaux vers, on se rappelle involontairement certaines pages de VEcclésiaste, où TEsprit-Saint, après Ténumération des occupations nombreuses auxquelles se livrent les enfants des hommes, condamne sévèrement ce qu'elles ont d'exclusif et de trop absorbant.

Quid enim prodest homini de universo labore suo W.

Evidemment, c'est dans la lecture habituelle de la sainte Bible et des Pères que Dante avait trouvé ces pensées térieuses, ces graves considérations, ces réflexions austères qui révèlent en lui une intelligence supérieure et étrangère à tout esprit de parti, nne âme désabusée des plaisirs de

(1)0 foUes inquiétudes das mortels I combien sont trompeuses les nûsoni qui vous font tant abaisser le vol de vos ailes 1 Pour l'un, c'est l'étude du droit; pour l'autre, les aphorismes de la médecine. Celui-ci s'engage dans le sacerdoce; celui-là veut régner par violence ou par ruse. Tel se livre à la rapine, tel autre s'adonne aux affaires publiques. U en est qui se plongent dans les plaisirs de la chair, et d'autres qui s'amolissent dans l'oisiveté.

Tandis que moi, libre de tous ces soins et m'élevant avec Béatrtx, Je prenaie possession du ciel, où j'étais glorieusement accueilli.

(2) Ch. v, vers. 22.

la terre, un esprit sans cesse occupé des réalités éternelles, un cœur tout pénétré de foi et de confiance en Dieu, qui seul est assez grand pour combler toutes les aspirations de sa créature.

Si le poète théologien a le sentiment vrai de la misère de l'homme, il a aussi conscience de sa dignité native et de ses futiures grandeurs. Ainsi, au quatorzième chant du Paradis^

il s'écrie :

Quai si lamenta perché qui si muoia, Per viver colassû, non vide quivî Lo rifrigerio dell'eterna ploia (0.

(Paradis^ ch. xvi, terc. 9.)

Déjà, vers la fin du dixième chant du Purgatoire, Dante

avait dit :

O superbi cristian, miseri, lassi, Non v' accorgete voi, che noi siam verm i Nati a formar V angelica farfalla, Ghe vola alla giustizia senza schermi (2) ?

(Purgatoire, ch. x, terc. 41.)

Plus loin, au quatorzième chant de la même cantica^ nous lisons ces mots :

Ghlamavi 1 cielo, e 'nLorno vi si gira, Mostrandovj le sue bellezze eterne, E rocchio vostro pure a terra mira (3).

(Purgatoirej ch. xiv, fin.)

En lisant ces passages et beaucoup d'autres empreints du spiritualisme le plus é'.evé et marqués au coia de la plus pure orthodoxie, on s'explique pourquoi la Divine Comédie^

(l)Qui lant se lamente de ce qu'on meurt ici-bas pour vivre au ciel, ne •ait pas quels sont là-haut les divins rafraîchisiements de l'éternelle rosée.

(2) chrétiens superbes! misérables créatures, allant avec la courte vue de votre esprit par dos sentiers qui vous ramènent en arrière, ne voyez-vous pas que nous sommes des vers destinés à produire l'angélique papillon qui s'enrôle désarmé vers l'éternelle justice.

(3) En vain, pécheurs, le ciel à lui vous rappelle et resplendit autour de ypus 4* ses éternelles beautés, votre œil jamais ne regarde que 1^ ierre,

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quelqjies années après la mort de Dante, fut ^rftitoe.ayi^ tant de respect et d'honneur par les plus grands ordj^es j^Orligieux de cette époque et par les plus hauts dignitaires de TEglise ; de plus, on comprend facilement que ce livre ^qij; devenu, dès le quatorzième siècle, une source intarissfi^Jde, une mine féconde où les ministres de Dieu allaient, puijser les plus salutaires enseignements avant de montrer d^n^s la chaire de vérité i^).

Mais ce n*est pas seulement da^s }es temples.chrétiens et dans la bouche des prédicateurs de l'Évo-ngile qi;iOila divine

épopée d'Alighieri eut un grand retentissement Cette

grande œuvre poétique, dont on ne tarda pas à apprécier la valeur et le prix, eut une immense influence sur Tépanouissement du génie chrétien, dans toutes les branches où peut s'exercer l'activité humaine.

C'est ce que nous allons montrer dans l^ dernière partie de cet ouvrage.

(1) Le 3 octobre t373, Boccace commença à expliquer la Divine Comédie au peuple de Florence, dans l'église de Saint-Etienne, aujourd'hui appelée chieseLdella Vergine presio ponte vecchio.

D'après un carton de la Riccardiana, n* 1036, le R. P. Antonio des Frères Mineurs expliquait aussi la Divine Comédie sous les voûtes de Santa Maria del Fiore, on 1438.

Vers la même époque, Antonio di Castello, Antonio di Arezzo et Gristoforo Laudino exerçaient la même fenction dans l'église de San Fiorenzo,

De ces divers faits, le docte Bennassutti, écrivant au professeur Montanari, conclut avec raison que les contemporains de Dante no pensaient pas autrement que nous sur la parfaite orthodoxie du poète florentin, puisqu'ils choi' sirent précisément la maison de Dieu pour y faire donner Texplication de la Divine Comédie.

D'ailleurs, rien do plus significatif que les termes adoptés par le bon peuple de Florence, le 10 août 1373, pour demander à ses prieurs des cours publics sur la divine épopée d'Alighieri. Nous çroy^^ns devoir les citer ici, malgré leur latin barbare et à peine compréhensible.

tt Pro parle quamplurium civium Florentise, desidei^ntium pro.^e ipsi^ et eorum posteris instrui in libro Dantis ex quo tam in fugà vitiorum quaoi in acquisitione virtutum possunt eliam non grammatici informari, oratoros supplicant reverenter vobis dominis prioribus, ut dignemini eligere. uaujp[i valentein et sapientem virum ad legendum librum qui yul^;it^r.ap||^l|d;ttr el Dantjf in civitate Florentin contii^ii^if diebus ^npn fefi||ip,. »

QUATRlEiME PARTIE

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