GLOIRE POSTHUME DE DANTE
IjC Nil a vu sur ses rivages I^s noirs habitants du désert Insulter par leurs cris sauvages L'astre éclatant de l'univers.
Cris impuissants, fureurs bizarres 1 Tandis que ces rponstrcs barbares Pous>aient d'iu.-ol'^nte.s clameurs, Le dieu, poursuivant sa carrière^ Versait des torrents de lumière Sur ces obscurs blasphémateurs.
HSURSUSS INFLUENOS DE LA DIVINE OOMEDIS
StJR LA UTTÉRATURE ET LES ARTS CHRÉTIENS (< )
Dante, arec tous les grands hommes du treisiime siècle, a donné le signal des fortes études, et doit être regardé comme le point de départ de la Renaissance, qu'il faut par conséquent reculer de deux siècles, si l'on ne veut pas fausser l'impartiale histoire.
OZANAM
Dante fut le premier génie des siècles modernes ; c'est lui qui révéla tout ce que les croyances populaires de cette époque avaient de rérité et de grandeur ; et qui, en contraignant sans ceisse ses lecteurs i penser, prouva que la poésie est quelque chose de mieux que des formes vides et des combinaisons sonores. De là sa grande influence sur les beaux-arts... La manière dont il avait disposé les royaumes invisibles offrit des sujets nouveaux aux peintres futurs qui, fidèles aux traditions catholiques, imprimèrent aux saints eux-mêmes un cachet de grandeur, de noblesse et de majesté qui vaut beaucoup mieux que ces airs naïfis de béatitude satisfaite qu'on leur avait donnés j usque-là . César C antu .
L'illustre Toscan venait de s'éteindre, le 14 septembre 1320, mais tout ne mourait pas avec lui ; car, à chaque page de sa
(I) Consulter M. Rio, de VArt ehrétieny tomes I et H, école florentine et Acole
divine épopée, il avait jeté sa pensée comme une semence qui devait être féconde. En effet, elte travaillait déjà sourdement quelques années après sa mort, et devait bientôt se développer d*un bout à l'autre de la Péninsule, avec ce luxe de végétation, avec cette plénitude de sève et de vie que l'on admire dans les forêts vierges du nouveau monde.
« De toute part, dit Sismondi, on entreprit de commenter Tœuvre du poète ; les fils de Dante furent les premiers qui l'enrichirent de leurs notes précieuses. Jean Visconti, seigneur de Milan, rassembla en 1350 les six hommes qu'il jugea les plus savants de toute l'Italie, deux théologiens, deux philosophes et deux antiqu3,ires florentins, pour élucider les passages difficiles de la Divine Comédie. Une chaire publique fut môme fondée à Florence en 1373, uniquement pour expliquer Dante", et Boccace fut le premier professeur de cette science nouvelle (*). Une autre chaire fut établie à Bologne pour le môme objet, et elle fut occupée, vers la fin du
mystique. — Ozanam el Fauriol, Éludes sur Dante, — César Gantù, Histoire universelle, tome X^I, ch. xxvii, xxxii et xxxix. — Vie de Fra Angelico^ par E. Cartier, ch. viii et ix. — Ouvrages de Tiraboschi, Sismondi, Ginguené, Ratliery, Francis Simpson, sur la littérature italienne. — Le Père Marchese, Étude sur les artistes dominicains. — Histoire de la peinture en Italie, par Vasari, Lanzi. Stendhal et Emecic David. — Musées d'Europe, par Viardot. — Préface et notes de M. Artaud de Montor, sur la Divine Comédie (édit. Didot). — Michel Ange^ Léonard de Vinci et Raphaële par M. Charles Clément, de l'Institut.
(1) Les principaux successeurs de Boccace dans les églises de Florence furent Antonio Pievano di Vado, 1381; Filippo Villani, 1404; Giov. Malpaghinis, 1412-1419; Giov. Gherardo da Prato, 1424; le Père Antoine des FF. Mineurs, 1430 ; Francesco Filelfo da Tolentiuo, 1432; le Dominicain Giov. da Gorella; Dominique et Lorenzo di Giovanni da Pisa; Antonio di Castello; Antonio da Arezzo; Cristoforo Laudino, 1457.
Puisque dès le quatorzième siècle la Divine Comédie était expliquée à FIo* rence par les Frères Mineurs et les Frères Prêcheurs, il est très probable que les ordres de Saint-François el de Saint-Dominique ne contribuèrent pas peu dans le siècle suivant à répandre la divine épopée dans les principales nations de l'Europe.
Vers la fin du quatorzième siècle et au début du quinzième, Bcfaveilutio d'Imola expliquait la Divine Comédie à Bologne; fiartolo daButi, àPise; Gajbrielk) Square, à Venise ; Philippe de Reggio, à Plaisance.
tseizièiDe . siècle, par Beaveauto dilmola, dont uous avoas le& .commentaires. Les Florentins, confus d'avoir. si long<ti^aips .méconnu leur illustre compatriote, redemandèrei^ kiplasieurs reprises, mais toujours inutilement, les oeiîtd]:»s.d!Aligihj>eri aux successem^s de Guido da Polenta,:piin«e de Ravenne; ils frappèrent des médailles en.son honneur, etavi milieu. id! une pompe extraordinaire, ils coamanèrenjt sa statue de lauriers dans leur splendide baptistère, qui est. une merveille du monde, v
Les chaires dantesques se multiplièi*ent rapidement ea Italie,. et Ton vi|r bientôt dans toutes les grandes villes de la Péoiiisule des érudits qui consacrèrent leur vie entière à l'étude de la Divine Comédie, pour en découvrir le sens pi-Or fond et le mystérieux symbolisme. C'est ainsi que la divine épopée de Dante prit un rang d'honneur à côté de Platon, d'Anistote et de saint Thomas d'Aquin, toujours rajeunie par les savantes explications de ceux qui étaient chargés de i'ear seigner aux générations nouvelles.
Pairnû toutes les villes de l'Italie, Florence s'est toujours distinguée par sa sollicitude à conserver les traditions danteisgues. Le géxiie de son poète a toujours reposé sur la tôte de ^es entfaais.et leur a fait enfanter des chefe-d'œuvre. Par c€^ admiiation féconde, elle a expié ses torts sanglants^ eav|;r9 celui qui, en retour de tant de douleurs, lui donnait: l&.^ptre de la poésie.
Leç importants travaux entrepris dès le quatorzième siècle sur la Divine Comédie donnèrent ime vive impulsion à la critpicjuje et rélevèrent à l'état de science, en lui ouvrant des chaïQps nouveaux. En effet, pour entreprendre, expliquer et commenter l'œuvre d'Alighieri, la critique fut forcée d'élar^ gir sa 3phère et d'embrasser à la fois la théologie, la philosophie, l'histoire, la biographie, l'astronomie, la physique, la philologie, le droit, la politique ; en un mot, elle dut devenir e^cyiclopédique^ comme le poème qu'elle voulait ana»-
C'est donc du quatorzième siècle que date la haute et savante critique moderne qui, dans la poésie, voit autre chose qu'une forme oiseuse, plus ou moins sonore, vide d'un sens moral, historique ou scientifique. C'est de l'étude approfondie des œuvres de Dante que date cette critique sérieuse, vaste et complexe, qui, dans les pages d'un livre, cherche avant tout les croyances, les mœurs, les coutumes d'un peuple, ou bien la physionomie d'un siècle.
Tous les esprits d*éUte qui brillèrent en Italie après la mort de Dante ont connu et admiré la Divine Comédie, Boccace et Pétrarque ont fait àjce poème beaucoup d'emprunts, et d'après M. Niccolô Tonunaséo, qui vient d'éditer les Lettres de sainte Catherine de Sienne, il existe des affinités intellectuelles très nombreuses entre la vierge siennoise et le poète florentin. M. Chavin de Malan est du même avis et n'hésite pas à ranger sainte Catherine parmi les plus grands littérateurs de cette époque.
Dans son livre sur les. Vierges illustres du quatorzième siècle^ Ignace Cantù s'exprime ainsi sur ce point important de la littérature italienne :
« Catherine, jeune encore, s'adonnait sérieusement à la lecture du plus beau livre qu'ait produit notre Péninsule jusqu'à ce jour, et qui, en peu de temps, avait acquis une immense renommée. Je veux parler de la Divine Comédie de Dante, dont les Dominicains et les Franciscains du quatorzième siècle expliquaient et commentaient les pages sublimes du haut de la chaire chrétienne. »
L'Allemagne qui, au milieu du moyen -âge, comptait beaucoup d'étudiants à l'université de Bologne, et dont les relations avec Tltalie étaient nombreuses, fut une des premières nations étrangères qui entendit parler du divin poème. On raconte môme qu'au concile de Constance, dans l'intervalle des sessions, les évéques de la catholicité écoutaient avec le plus vif intérêt ce que les prélats italiens disaient de leur grand poète national et de ses œuvres, Mais,
ce n'est qu'au dix-septième et môme au dix-huitième siècle que le chef-d'œuvre de Dante fut sérieusement étudié au-delà du Rhin. Nous devons dire pourtant que le Traité de Monarchid y avait été publié et traduit en 1559 et en 1566.
Grâce aux disciples de saint Dominique, qui professaient un véritable culte pour Alighieri, la Divine Comédie fit bientôt dans la péninsule Ibérique tout le bruit qu'on pouvait attendre d'une œuvre si haute et si extraordinaire. Vers Tan 1420, on en vit paraître deux traductions castillannes : une d'elles avait pour auteur Henri de Villena; l'autre, Mossen Fabrer. Quelques années après, un Sévillan d'origine génoise, Miçer Francisco Impérial, donne le signal des imitations dans son Desyr a las siete virtudes. Il est bientôt suivi par Paêz de Ribera, Gonzalo Martinez de Médina, Juan de Mena, Santillane et une foule d'autres O. Dans toute la Péninsule, où l'étude de la théologie était cultivée avec ardeur, ce ne sont que visions poétiques, voyages imaginaires à travers les régions éternelles, récits émouvants ou drames satiriques, reproduisant le monde tel qu'il est avec ses grands et ses petits côtés, ses vertus et ses défauts^^^
La vision de un Ermitano, le Laberinto, VInferno de enamorados reproduisent de près ou de loin la forme de la Divine Comédie et la traduisent quelquefois. Ainsi, dans VInferno de los enamorados^ le marquis de Santillane exprime en ces termes les paroles si connues et si touchantes de Françoise de Rimini : Nessun maggior dolore
La mayor coyta que aver Puede ningan amador, Es membrarse del placer En el tempio del dolor W.
L'invention de l'imprimerie donna un nouvel éclat à la
(1) En 1515, Pero Fernandez de Villogas, archidiacre de fiurgos, flt imprimer dans cette ville une traduction de V Enfer.
(2) Quand arrive l'adversité, il n'est pas de douleur plus grande, plus amère, que de se rappeler le temps où l'on fut heureux.
gloire du p^èle toscan, et contribua beaucoup à-accro!fepe sa renommée, à universaliser son influence. « On compte, au quinzième siècle, dix-neuf ou vingt éditions de son poème^ et je ne crois pas, dit le comte Balbo, qu'en si peu de tempd un poète ancien ou moderne ait été plus sOuVént reproduit par récriture ou par Timprimerie, la Bible sôule exceptée. » Au début du seizième siècle, la renommée de Dante gran:dit encore et se répand au loin, même en Angleterre, où Hobbes prend Alighieri pour guide dans son fameux ouvrage iniitalè Léviaihan. Shakespeare et Milton(*) s'inspirent aussi des plus beaux passages de la Divine Comédie, dont Geoffroy Chaucer, ami de Pétrarque et de Boecace, avait fait le plus grand éloge à ses compatriotes, sous le règne des Lancastre. Le haut cl orge anglican, qui était alors catholique, savait apprécier le côté éminemment moral du poème dantesque,' puisque dans un concile provincial tenu à Salisbury^, <m lit' en latin les quatre premiers vers du xix® chant de VEnfer.
Simon mage, o misera segaces' Qui res divinas, quae bonitatis Debent esse sponsse, vos rapaces Per auram et argentum adulteratis.
L'art merveilleux inventé par Guttenberg prenant ''Utt' rapide essor en Italie, on trouve à cette époque' (1500-1550)' quarante élitions de la Divine Comédie, de nouveaux cont**»" méntaires, ainsi que des examens du texte, par ManéttiSansoriiio, Velutello, Daniello, Dolce et par l'acadéMiiô dWte" Crusca, dent l'étude approfondie de Dante fut une des premières et et des plus importantes occupation^.
Les œuvres du poète toscan devinrent la lecture de prédilection des hommes les plus distingués de ce èiècle. Machiavel ne pouvait être sans doute ni un imitateur, ni un corn-
(1) Milton se souvenait du Lasciate ogni speranza, quand il écriyait'dslis le premier li to du Paradis perdu :
Hop« never cornes
That Ctimes to lUI. ....
metttâteup, pas môme un biographe; mais, en parcourant ses principaux écrits, il n'est pas difficile d'y trouver un grand nombre de pensées et de théories qu'il a évidemment QQgtpïsuntées à son illustre corrpatriote.
Quaût à l'Arioste, dont les écrits sont étrangers à la politiq^, on ne peut observer chez lui que des imitations poétiques. EUl^s sont très nombreuses, et j'abandonne aux lettrés le:SoiQ de les constater. On ne peut pas dire également que le Tasse ait beaucoup imité Dante; cependant nous avons d£i» preuves de l'étude longue et minutieuse qu'il en fit, dans les nombreuses notes qu'il a mises au Convito; peut-être est-ce de laque vient son excessive recherche des allégories.
Il est une remarque pleine d'intérêt par rapport à la gloire posthume de Dante. C'est que son influence varie 'avec les vicissitudes politiques de l'Italie. Dès que le niveau moral baisse, dès que les énergies nationales semblent s'éteindre et que la liberté se voile, en un mot dès qu'il y a décadence dans la nation, la gloire du poète décline aussi, son action inspiratrice se retire comme un flot qui .ne veut battre que des plages pures et sans tache. Avec les beaux jours de la p^rie, la figure du Toscan reparaît éclatante et radieuse ; sa poésie reprend son ascendant souverain, et l'on dirait que la destinée de Dante et celle de l'Italie sont étroitement liées (*^
« Il est remarquable, dit encore le comte de Balbo, que le Culte de Dante et l'étude de ses ouvrages cessèrent en même temps au dix-septième siècle. On ne compte à cette époque que trois éditions certaines de la Divine Comédie : deux du fonnat in-i6 et ime in-24, sans commentaires ni recherches nouvelles. Parmi elles, il y en a même deux qui ont pour titre : la Vision de Dante. »
Il y eut pourtant alors, à Florence, un admirateur solitaire d'Alighieri, le seul grand homme de ce siècle, Galilée, le dernier, avec Dante et Michel-Ange, de cet admirable
(1) Voir la traduction française de César Balbô, par M*"" la comtesse de l^alaing. — Voir aussi les études de Perticari sur le patriotisme de Uante.
groupe de géuies créateurs, auquel ou ue trouve rien d'égal dans aucune autre cité antique et moderne (*).
Enfin, c'est un fait désormais reconnu, le dix-huitième siècle fut pour l'Italie l'âge d'une régénération lente d'abord et peu apparente, puis glorieuse et splendide. Ce mouvement prit naissance dans les principaux centres de la Péninsule, et le signe ordinaire par lequel il se manifesta, c'est qu'on se remit partout à l'étude de Dante avec une ardeur dévorante.
On on fit trente-quatre éditions, et beaucoup plus encore à mesure que le siècle avançait. Gravina engageait tous ses concitoyens à l'étude approfondie de l'épopée dantesque. Betti, Leonarducci, Alphonse de Varano suivaient son exemple ; Volpi, Venturi et Lombardi, écrivaient de nouveaux commentaires, meilleurs que les autres, quoiqu'ils laissent beaucoup à désirer.
Tiraboschi donnait à Dante la digue part qui lui revenait dans l'histoire de la littérature italienne ; il faisait aussi, en même temps que Pelli et Dionisi, ces consciencieuses recherches qui sont, relativement à la vie de Dante, ce que les travaux de Muratori sont à l'histoire générale de l'Italie, un vrai trésor biographique, où l'on trouve poux* ainsi dire^tout ce que l'on cherche. Mais toute cette recrudescence d'éditions, de commentaires et de biographies ne fut rien en comparaison de celle que produisirent deux fervents adeptes de Dante, Alfieri et Monti. Par l'impulsion énergique de l'un, par la direction savante de l'autre, il se forma une école qui a inspiré et qui inspire encore à notre siècle, pour Tétude de Dante, plus de zèle et plus d'ardeur que n'en eurent jamais
(1) Galilée, âgé de vingt-quatre ans, lisait deux dissertations devant T Académie de Pise, pour défendre contre Girolamo Bbnivieni la cosmographie de. la Divine Comédie. (Saint-Roné Taillandier.)
Un écrivain italien vient d'appeler l'attention sur cet épisode de l'hittoirs littéraire en Italie. Voyez l'ouvrnge de M. Vincent Borghini, intitulé : SiwU sulUi Divina Commedia di Galileo Gaîilei, publicati per cura ed opéra di ottanio Gigli. 1 vol. (Florence, 1855.) .
les générations précédentes (0. Depuis soixante ans, nous comptons plus d'éditions, plus de commentaires, plus de gloses sur la Divine Comédie^ que n'en eut aucun poème dans les siècles précédents. Il y a déjà plus de soixante-dix éditions de cet ouvrage qui circulent à travers l'Europe savante et lettrée; le commentaire de Bagioli, celui de la Minerve (editio varionmi) , les commentaires de Foscolo , d'Arrivabene , d'Azzolino, de Rossetti,dePonta, de Picchioni, de Blanchi, de Torricelli, de Tommaséo, de Giuliani, de Fraticelli sont connus de tout le monde (*) .
Perticari, gendre et disciple de Monti, fait des dissertations sur les opinions philologiques de Dante et sur son amour pour la patrie.... Je n'indiquerai môme pas les innombrables polémiques de journaux ni les imitations bonnes ou mauvaises d'une foule d'écrivains modernes de toutes les nations.... Citons pourtant la Francesca de Rimini de Sylvo Pellico et la Pia de Sestini, deux œuvres qui sont filles de Dante et que l'on met au nombre des plus précieuses que compte la langue italienne. Hors de la Péninsule, les nombreuses traductions de la Divine Comédie et les plus iUustres chaires de l'Europe qui, de temps à autre, retentissent de la gloire du Toscan, prouvent suffisamment que son culte est plus que jamais répandu en France, en Allemagne et en Angleterre (3).
(i) Consulter le curieux ouvrage de M. Plcci, Délia Letteratura dante$ea contemporanea (Milan, 1846).
(2) L'abbé Bennassutti, curé de Géréa, près Vérone, qui vient de publier en trois vol. in-8<* un travail solide et profond sur la. Dioine Comédie, noua écrivait naguère que ses ouvrages lui sont continuellement demandés par les érudits allemands. Les trois volumes pris chez l'auteur coûtent 33 fr., rendus franco. a
(3) La littérature Scandinave et, chose plus curieuse encore, ai Russie ellemême viennent de produire sur Dante des travaux d'un incontestable mérite. Voir les œuvres de M. Molbech à Copenhague (1851), celles de M. Bottiger à Upsal (1853J. celles de MM. Vandinia et Dmitri à Saint-Pétersbourg ri843- 1850J. Ce dernier a largement mis à profit les savantes recherches des érudits allemands iWegele, Witte, Ruth et Philaléthès. Signalons aussi, au-delà d« l'océan, une traduction des dix premiers chants de V Enfer par M. Partons
AJighieri n'est donc pas seulement le poète inspinateiu* de^ la Péninsule ; il a contribué aussi au développement de la poésie et des belles-lettres chez tous les peuples du Nord et dfii rQççid^nt, Lorsque les littératures modernes, usées par ime imitation trop servile de Tantiquité, ou faussées par les exagéirations de la renaissance païenne, ont voulu revenir aux sources du vrai, du beau et du bien, elles ont remonté jusqu'à Dante, dont les ouvrages sont ime des principrikiS sources de la civilisation catholique. Le poète florentia a donc été admirablement nommé par Alfieri le Gran Padre, Aligl4eri; car il est véritablement le père et l'aïeul dos poçfides^ modernes. Le noble et sévère profil de sa muse apr paraît toujours, à leur origine ou du moins à leur, renais-r saace.
]iCais.la- pensée de Dante était destinée à produire encore, de plus beaux fruits dans le domaine de Tartt En tête de priEimiers admirateurs du poète florentin qui se mirent suite à. l'œuvre pour reproduire sa grande poésie, il faut, inscrire le nom de Tami intime d'Alighieri, le nom du grand régénérateur de Tart moderne, Giotto, dont le principal mérite est d'être rentré dans la voie nationale, en secouant; l'influence hellénique. Cette heureuse transformation, que, GiottQ imprima à la peinture, se trouve consignée dans la. Divine Comédie^ comme tout ce qu'il y avait alors de renciar-
quable,
Gredette Cimabue nclla pintura
Tener lo campo, ed ora ha Giotto il grido.
Si che la fama di celui oscura 0).
(Purgatoire, ch. xi, terc. 32.)
(Boston, 1843). Les peuples du Nord de l'Europe et de rAmérique en sont au point ;0ù nous. en étions nous-mêmes il y a un demi-siècle. On n'y lit enoor« que. V Enfer., Tant il est vrai que Dantt n'e^t pas un de.ces poètes qui peuvent être pénétras du premier coup. Béjouissons-nous pourtant de voir que. l'imitialion dantesque a commencé pour TAmérique, la Russie et les peuples scapr dinayes. Ce travail sera mené à bien, et Dante achèvera sqs conquêtes..
(i)Gimabué crut tenir le champ de la peinture, et maintenant, c'es^lpiçi^l (ïUla la Togue, de sorte que, la renommée. de l'autre e^ obscurcie^
Ce peintre illustre, dont Boceace fait l'éloge, avait une imagination si vive pour saisii» tous les rapports des objets, pour en rendre les moindres nuances, que ses ouvrages faisaient illusion et qu'on prenait pour la nature ce qui n'en était qu'une imitation, tant son pinceau était énergique et plein de vérité. C'est lui qui fit sortij* la peinture de l'état de langueur et de barbarie où l'avaient plongée des peintres sans goût et sans talents, plus jaloux de charmer les ignorantii que de plaire aux connaisseurs. Aussi le regarde-t-on coiiime une des lumières de l'Ecole florentine.
Ce magnifique éloge, décerné par l'auteur du DéeaméràrC au restaurateur de la peinture moderne, est parfaitemeiit" mérité. Giotta rompit avec les procédés et les modèles reçus. Ces peintres sans talent dont parle Boceace, et à l'influencé desquels Cimabug ne put se soustraire, ce sont les artistes' bystftBfitins.
Giotto repoussa leurs types immobiles, sans vie, sans relief, sans dessin, plongés dam une béate contemplation, et donna à l'art cette impulsion ascensionnelle qui devait arriver à de si sublimes résultats.
C'est dans les œuvres de Giotto que se manifestèrent d'abord les premiers effets de la Divine Comédie sur la peiiiture. Dante était le guide, le conseil, le génie inspirateur de cet artiste, et lui donna plusieurs sujets de tableaux. Sous son intelligente direction, Giotto exécuta les fresques dé la petite église de l'Annunziata de Padoue et siu'totit soù' Jugememt dernier^ que l'on admire encore dans cette chapelle. Dante attira Giotto à Ra venue et lui fit orner le sanctuaire de San Francesco. ANaples,ce mômeartiste'reproduisit les principales visions de l'Apocalypse d'après les données de Dante. L'inspiration d'Alighieri est encore manifeste dans les peintures de la vie de saint François, dont Giotto décora l'église d'Assise. La fresque qui représente le
(1) Voir VMari.
patriarche de Tordre sèraphique épousant la pauvreté rappelle le ravissant épisode du xi^ chant du Paradis, Toute cette page n'est, du reste, que la paraphrase poétique de réloge de s^int François, que Dante place dans la bouche du Docteur angélique.
Le symbolisme théologique ^ de la Divine Comédie, ses créations lumineuses, ses grandes apparitions de damnés, de démons, d'anges, de saints et d'âmes bienhem^euses ; ces audacieuses descriptions qui remplissent la première et la dernière partie du poème, offraient des sujets et des types neufs, pleins d'une vitalité que l'art ne pouvait méconnaître.
' André Orcagna, le peintre du Campo-Santo de Pise, le préciu^eur de Michel- Ange, prouva qu'il avait une profonde connaissance de la divine épopée, en écrivant d'ime main vigoureuse sur les murs du monument de Jean de Pise ces trois grandes pages, ces trois drames lugubres qui s'appellent le Triomphe de la Mort, le Jugement universel et V Enfer, C'est ce dernier sujet qui est sans contredit le plus pénétré de la pensée de Dante. L'artiste toutefois ne s'est pas condamné à une imitation servile de la première cantica; mais il est certain que lorsqu'il peignait cette sublime page, le génie du poète toscan planait sur lui. Ce sont bien là ces cercles dantesques qui renferment tous les crimes avec tous les tourments. En voyant cette hideuse figure desatan qui broie un damné sous ses larges mâchoires, nous reconnaissons l'originale création d'Alighieri :
L'imperador del doloroso regno Da ogni bocca dirompea co' denti Un peccatore, aguisa di maciuUari).
(Enfer, ch. xxxjv, terc. 18.)
Orcagna reproduisit souvent l'épopée d'Alighieri; ainsi,
(1) L'empereur du douloureux royaume de chaque bouche brisait avecles dtnts un pécheur, comme ce» machines qui broient le lin.
à Florence, dans l'église de Santa Maria Novella^ nous retrouvons le Paradis et V Enfer de Dante, avec les divisions et les sphères imaginées par le poète.
Vers la fin du quatorzième siècle, un jeune artiste, à Tâme candid© et aimante, descendu des collines de Fiesole et vivant loin du monde, dans le couvent de Saint-Marc de Florence, semble avoir été le plus pur, le plus pieux et le plus fervent continuateur de Dante et de Giotto. Fra Giovanni Angelico, à qui Tltalie a donné le nom de Beato^ est l'expression la plus élevée, la plus sérieuse, la plus chaste, la plus spiritualiste du génie chrétien, prenant son essor vers la Beauté infinie.
Dans sa vie et dans ses œuvres, Fra Angelico est le fidèle interprète des plus hautes pensées chrétiennes ; c'est la brillante incarnation de l'élément religieux, vierge de tout contact avec le matérialisme antique.
Ce peintre, un des héritiers les plus directs des grandes traditionâ d'Alighieri, a reproduit trois fois l'émouvante et lugubre scène du jugement dernier, d'abord sur les murs de la cathédrale d'Orvieto, puis dans im tableau qui faisait partie de la galerie Fesch, mais surtout dans cette magnifique page qui se trouve à l'Académie des Beaux-Arts de Florence, et que M. de Montalembert n'hésite pas à regarder comme le chef-d'œuvre de la peinture chrétienne. L'inspiration de Dante se fait sentir dans tous les détails de cette composition étonnante, qui prélude aux splendides fresques de la chapelle sixtine.
Les artistes italiens ne se contentent pas de féconder leur génie par la méditation assidue de la divine épopée... Afin que la postérité n'oublie pas les nobles liens d'affinité qui les lient au Gran Padre Alighim, ils reproduisent souvent la mâle et pensive figure du Florentin, qui est leur maître . et leiu* ancêtre à tous. Nous avons vu le sévère profil de Dante (0 dessiné sur les murs de Santa Maria
(1) Gt tableau, qui est à gauche en entrant, est^e Domenico di Michelino;
del Fiore, en 1450 ; nous le retrouvons encore dans Téglise des Franciscains de Monte-Falco, en Ombrie, peint par Bennozzo Gozzoli, l'élève chéri de Fra Angelico, avec ce premier vers d.e répitaphe du poète, composé par Giovanni del Virgilio :
Theologus Dan tes nullius dogmatis expers!
L'art chrétien, au quinzième siècle, s'attache de toute part à vulgariser les conceptions de l'incomparable poète ; les écoles de Bologne, d'Ombrie et de Sienne exprimèrent, avec une délicatesse exquise, ce qu'il y avait de plus suave, de plus virginal et de plus épuré dans l'idéalisme chrétien de Dante. Parmi les nombreux artistes qui excellèrent sous ce rapport, on peut citer Francesco Francia et surtout /^ Pèrugin^ qui eût Raphaël pour disciple et qui reproduisit avec un remarquable talent les plus hautes et les plus célestes visions de la Divine Comédie, Les astres de science et de sainteté qui avaient paru au treizième siècle, saint François d'Assise, saint Dominique, saint Thomas d'Aquin (auxquels Dante a consacré trois chants de son poème), devinrent aussi l'objet d'un enthousiasme universel qui produisit la plus salutaire influence sur l'imagination des artistes chrétiens. L'un d'entre eux, l'illustre Traïni, disciple d'Orcagna, fit à Pise, dans l'église de -Sainte-Catherine, un tableau encore admiré de nos jours, qui représente le Docteur angélique foulant aux pieds les hérésies vaincues et recevant du Christ, placé au-dessus de sa tête, des rayons de lumière divine. Ces rayons, après s'être concentrés sur l'Ange de l'école comme dans un foyer, se réfléchissent sur la foule des auditeurs, parmi lesquels on remarque des moines, des docteurs, des évéques, des cardinaux et môme des papes. ,
il représente Alighierî venant ofTrir à la ville de Florence son poème immortel. L'illustre exilé est couronné de lauriers ; mais son expression mélancolique et sa marche solitaire rappellent combien la gloire lui fut pénible. L'ex4cution de ce tableau est ferme et lumineuse. Cette œuvre n'est pas'lndigne du maître, c'est-à-dire do Fra Angelico, qui, d'après Vasari', compte parmi ses meilleurs élèves, Gentile di Fabriano, Zanobi Strozzi, Uomtnico di Michelino et Benozzo Gozzoli.
Ôettè ardente flèvjfe Ôe travail qui, pendant trois sîèdes, avait saisi toutes les générations d'artistes à la lectilVé de ï>ânte, ne devait pas s'éteindre avec le temps. Ce iVétait que le ^éiude, l'essai, la préparation d'oeuvres plus complètes.
ftà^feâëi et Michel-Ange, voilà les deux plus sufeliîrïi'és commentateurs de notre poète. Voilà les deux homriiés d'e ^énîè qui, en ïùsio'nnant l'élétoent antique et Téléinent fehrètîett, donnent à la pensée du poète toscail son plus éfclàiaht dételo^ipement et sa plus haute réalisation plastique, un tiiriàit vraiment que l'âme d'Àlighieri est passée teïl eux, et qùfe 'soi! auréole repose sur leur tête. Qui ne rècbniiaïtrkit, éti effet, dans leurs poèmes de marbre, de côuleul* fet de fierté, le àetniéi* mot, la parole sùjjtëme de celui qui fut lié Vérifâ^ bïé pètô d^ là poésie môdèrnfe et qui avait dit au ki« Jihàiii il'è léLpiétûi^TètanUca ;
Vostr^àrtë k Dib qiiasi è nlpôte N).
\Èhfèr^ cli. il, terc. â5.)
Gêà tibux ài*tiâtès seiïiblëiit s'être pàî*tàgé^ l'oèuVi^ oblil- ]pte}^d dli maître: Doués d^tihe organisation diffèrënte, cWè\in d'eux â ^tis sa part dé ce Sràsté champ otiifert dèpùii èi îtingtémps â tbtités lés activités artistiques. L*iili Sëfntiié s'être chargé de reproduire V Enfer ; l'autre, le Pà^ààU. A Buonarotti, la nature avec ses angoisses et ses tressaillements, ses vicissitudes de mort et de vie, ses jours ardents et ses nuits sombres; à lui, le séjour de l'expiation, les terreurs de l'abîme, les douleurs sans espoir et le pleur éternel des races maudites.
Au divin Sanzio, la lumière calme et sereine des régions éthérées, le doux rayonnement des esprits bienheureux, les mystiques profils de vierges, le type idéal et chaste de Béatrix ou de la femme régénérée parle Christ; à lui, les extases et hs iVreèse^ de l'àmoùr divin ; à lui, leà ràvissèmlëritô déS éïûs et les ^ndrèssës iriâniés de Tâme qui aime son Dieu et toutes les créatures en Dieu.
(i) ViH Hààé^n ^i comme ïe peil^-És de Dieu.
Dans les nombreuses fresques qu'il a dessinées sur les murs du Vatican, Raphaël semble aspirer au titre de traducteur fervent de la Divine Comédie. Il ne cherche à déguiser ni ses sources, ni sa parenté, ni sa noble origine ; il place son œuvre sous la haute protection de celui qui a fait jaillir dans son âme le feu sacré du génie (*).
Ainsi, dans les quatre tableaux qui représentent toute la sphère d'activité où s'agitait alors l'intelligence humaine (la théologie, la philosophie, la poésie, la jurisprudence), l'idée de Dante, non seulement brille et revit avec la beauté d'une seconde création, mais son austère figure est reproduite trois fois, d'abord dans la Dispute au Saint-Sacrement; puis dans celle de la Philosophie^ enfin dans celle du Parnasse. Sur les miu*s délia Segnatura, il est encore un autre souvenir de la Divine Comédie que nous ne pouvons pas négliger : la figure symbolique qui représente la théologie est ime inspiration très visible du xxx* chant du Purgatoire. Elle porte les couleurs de Béatrix; son voile blanc, sa timique rouge, son manteau vert, sa couronne d'olivier rappellent naturellement cette femme radieuse et toute céleste, qui est l'emblème de la beauté idéale dans le drame
du Toscan.
Sovra candido vel cinta d* cliva
Donna m' apparve, sotto verde manto
Yestita di color di fiamma viva (2).
(Purgatoire^ ch. xxx, terc. 11.)
Dans son tableau de la Transfiguration, qui fut son dernier chef-d'œuvre et qui résume les trois transformations de son style, Raphaël a encore mis à profit le symbolisme qui ressort de l'ensemble de la Divine Comédie.
(1) Voir les Galeries de VEurope, par Armengaud, Rome^ pages 87-97. (Paris, chez Lahure.) C'est à la famille de Drée de Bargemon que j« dois la eonnaissauce de ce magnifique ouvrage ln-4<*, dont j'ai trouvé un exemplaire à Antibes chez la famille Quiot, où l'amour des lettres et des arts semble être héréditaire.
(2) Sous un voile blanc, et ceinte d'oliviers, une femme m'apparut ; «lie portait un manteau vert, et sa robe avait la couleur d'une flamme vive.
Sous la dualité apparente de Taction, Tunité de pensée se laisse voir à tout œil un peu exercé. Dans la partie supérieure de cette toile, c'est la nature divine, Télément infini qui se révèle sur les sommets du Thabor ; et dans la partie .inférieure, nous voyons, sous la figure d'an possédé tourmenté par le démon, la nature humaine déchue de sa grandeur primitive et sans cesse aux prises avec le mal. Voilà l'antithèse frappante de cette page incomparable, dont l'inspiration première dérive évidemment de la Divine Comédie^ construite elle-même sur ce dualisme (*).
Mais de tous les artistes, celui qui, par la fougue indomptable de son génie, par l'âpreté et la vigueur de son style, s'est le plus rapproché de Dante, c'est Michel-Ange. Môme fierté, môme autorité, môme indépendance, môme patrio'iisme, môme amour du vrai et du beau^ môme passion pour la solitude, môme tristesse de caractère, môme sentiment de supériorité, môme dédain de la médiocrité et de la flatterie.
Ce que Raphaël avait fait dans la peinture, Michel- Ange, avec son organisation complexe, l'a réalisé dans les quatre formes par lesquelles le beau se manifeste à nous. C'est pour ôela qu'un poète italien (2) l'a appelé si j ustement l'homme aux quatre âmes {uomo di quatr'alme). En effet, il est sculpteur, il est peintre, il est arcliitecte, il est poète ; et, dans ces quatre formes de l'art, par son audace de conception, par son énergie d'exécution, il rappelle singulièrement le style et la manière de Dante. Enfant lui aussi de cette contrée féconde en artistes, de cette Toscane où le génie de la Grèce a survécu, régénéré par l'inspiration chrétienne, il s'est montré le plus vrai et le plus puissant traducteur de l'Homère moderne. Il semble continuer cet illustre poète dont il a recueilli le magnifique héritage (3).
Rempli d'admiration pour celui qu'il aimait comme «on
(1) Annengaud, page 23.
(2) Pindemonti.
(3) Annengaud, pages 121-131.
père et indigné de cette proscription qui feappadt Bante jusque dans la mort, Michel-Ânge aurait voulu de'i» pifipt% main lui élever un splendide mausolée. Malheuieusemeiiit, cette noble pensée ne put se réaliser. Plus taid^ ayant conçu fe dessein de vulgariser par la peinture les plus belles 8Cè-> nés de la Divine Comédie^ il eut le bonheur de traduire avec sa palette les cent premiers chants de cet immoirtel poème; mais, ce précieux travail a péri dans une traversée deGivita- Vecchia à Livourne. Le génie de Michel- Ange était smi à la hauteur d'une tâche si difficile.
Sans soi-tir de Rome, ce centre merveilleux de touà les arts, nous pouvons admirer le iH'illant reflet de la Divine Comédie dans les œuvres du plus grand artiste chrétieii qiii ait paru au seizième siècle.
Le Moise de San Pietro in Vincoli n'est-il pas un filagmMlt sculpté de la grandiose épopée? L'éclatante coupole de édiilt Pierre, véritable colline liunineuse qui se perd daiis les nues, n'est-ce pas un magnifique souvenir de cette montagne de l'expiation et de ces hauteurs du paradis terrestre, d'où le poète, avec Béatrix, s'élança sur les ailes de l'amoui* divin vers les sphères éternelles? Mais de tous les oom'^ mentaires de la Divine Comédie, le plus saisissant^ e'ësl la chapelle Sixtine, où le puissant génie de l'artiste a retracé) en larges traits, l'épopée entière de l'hinnanité^ depuis la création jusqu'au jour suprême des vengeances et des justi^ ces de Dieu. L'immense fresque du Jugetnent dernier^ AbiA les détails remplissent l'âme de terreur, rappelle à tofisles connaisseurs de Dante les plus sombres et les plus émouvan*tes pages de la cantica de V Enfer,
Deux hommes donc, Raphaël et Michel-Angev fortemésl pénétrés de l'esprit d'Alghierîf, résument et complètent sont les yeux de la papauté les travaux d'art inspirés par la Divine Comédie,
Après eux, nous ne devons pas oublier Masâécio, ïeCFÎiidfe, le Tintoret, le Guerchin, Léonard de Vinci, Paui Véfooèse
f^ A^f^cçjij^ rd'ai;#e8 qfji ^*i^pi^ère^t SQUi/^lt (des plins belles pages 4e 'J)ante.
îQn f^QiiY^ h Paris, a^u musée du Louvre, wib toile du yk^j^et, qi^ représentje le paradis tel que nous Ta dépeint ie^oè^ toscan. Dans le kaut du tableau apparaît ua poiQt lumineux, image de cette lumière éternelle incréée qui s*a- Jftffl^^ '^Vse féconde elle-niême. Au-dessous, le Christ cour<^j^ela Vierge; puis viennent les apôtres, les éyangélistes, Jes Pères de TEglise, les martyrs et les chœurs angéliqueg, piacés 4aJ^s Tordrie de leur^ mérites et formant les cercles hiérarchiques décrits par Alighieri. La Gloire du Paradis, du ^éfnx^ peintre, qui ce trouve dans la grande salle du palais 4^^ Ooges, ^ Yenise, rappelle aussi les plus belles visions de la divine épopée.
Notre dix-neuvième siècle, qui étudie Dante avec tant de Pfédf^ection, compte un très graud nombre d'art;stes qui sont allés demander leurs plus belles inspirations aux pages les plus dramatiques et les plus touchantes de la Divine Comf^ie. G^ova était un grand admirateur du Toscan et rétudiait avec amour. G^est sous Tempire de cette vitale influence qu'un artiste allemand, Pierre de Cornélius, a exécuté les plus beaux dessins qui décorent la villa Massimi ^ Booie et que M. Ary Schœffer a peint le ravissant épisode de Praneesca deRimini. Une langueur et une tristesse inexprimablpsi planent sur cette page plaintive détaghée de U première cantica^ et dont les teintes mélancoliques communiquent à rame cette profonde émotion qui vous saisit à la lecture du v* chant de VEnfer,
Cet. épisode de Francesca a inspiré beaucoup d'artistes modernes ; de ce nombre sont M"® de Fauveau et l'illustre peintre de r Apothéose d'Homère et du Vœu de Louis XIII^, M- logres, dont la mort, la cruelle et aveugle mort, a déjà brisé les pinceaux.
Sous une forme nouvelle et avec moins d'archaïsD^i^ii )f« Qondyi^on a ]:ep,i:oduÂt ^ussi les déflations de Fraaceaca
et de Paul de Rimini, ces deux types de Famour malheureux. Son tableau était exposé au Salon de 1852.
Delacroix a révélé sa force et son audace dans cette page saisissante de sa jeunesse, où le rude Caton passe dans sa barque Dante et Virgile, au milieu des ombres qui les assiègent. On cite aussi parmi ses plus belles toiles Fénergique peinture de l'épisode de Philippe Argenti, ce Florentin orgueilleux et irascible que Dante rencontre en enfer, plongé dans une mer fangeuse, et qui, dans sa rage insensée, se déchirait de ses propres dents. Cette terrible page est à Paris, au musée du Luxembourg.
Ces nombreuses imitations de la Divine Comédie sont de très bon augure et prouvent que Dante entre de plus en plus dans les préoccupations de notre époque (*).
(1) Jusqu'à la fin du dix-huilième siècle, Dante n'a pas eu beaucoup d'admirateurs en France, et sa gloire a été trop éclipsée par celle de l'Ariofte et du Tasse. Boileau n'en fait pas mention dans son Art poétiquCy et Voltairt comme Labarpe n'en parlent guère que pour en rire dans leurs écrits, trop souvent inspirés par la haine du calbolicisme. Il faut arriver au dix-neuvième siècle, c'est-à-dire à uua époque qui secoue les mortelles influences de la renaissance païenne, pour voir la France le ttrée acquitter largement et avec •ntbousiasme sa dette au vieux génie des temps chrétiens, dont Chateaubriand parle avec tant de respect et d'admiration dans le plus important de ses ouvrages.
U n'est donc plus permis à nos jeunes rhétoriciens d'ignorer les beautés de premier ordre que renferme la Divine Comédie^ quand on sait que les plus illustres professeurs de notre Sorbonne ont daigné s'en occuper, et surtout quand on voit se multiplier de plus en plus parmi nous les traductions fran^ses de la diviue épopée.
Sans doute ces traductions en prose ou en vers faites par des laïques laissent parfois quelque chose à désirer au point de vue de l'exactitude théolQlogique; mais enfin il faut savoir gré à leurs auteurs, non seulement de leurs bonnes intentions, mais encore de la patience, du courage, de la flexibilité et de la souplesse dont ils font preuve pour exprimer en notre langue les pensées tour à tour si naïves et si raffinées, si terribles et si profondes du poète florentin.
Honneur donc à MM. Terrasson (1817), Brait-Delamathe (1825), Gourbillon (1831), Deschamp (1830), Calemard (1835), Fiorentino (1840), Brizeux (1841), Àrnoux (1842), Mongis (1846), Lamennais (1848), Léonce Mesnard (18S4), Rhéal Sébastien (1856), Louis Ratisbonne (1859), qui ont presque réussi à nous faire oublier les anciennes versions françaises de Jean de Tournei
Rien de plus naturel que cet intérêt que Ton attache parmi nous à tout ce qui est sorti de la plume du grand Alighieri. Ses œuvres et principalement la Divine Comédie renferment tout ce qu'il faut pour passionner les esprits de notre temps : vastQS conceptions religieuses, drames terribles, aspirations vers Tinfini, passions politiques, condamnation des hommes mous, lâches et parjures; énergiques protestations contre toutes les laideurs morales ; amour sacré de la religion et de la patrie ; connaissance approfondie du cœur humain ; sentiment de dégoût pour tout ce qui est méprisable et vil ; soif d'une vie meilleure où Thomme se reposera éternellement dans la contemplation du beau^ du vrai et du bien.
Sous le rapport de la forme, Dante rappelle les hommes qui ont été le plus loués de nos jours. Il est concis comme Tacite, satirique comme Juvénal, profond comme Pascal, tendre comme Pétrarque, gracieux et doux comme Virgile, terrifiant comme Schakespeare, sublime comme Corneille, émouvant comme Racine, rapide et éloquent comme l'immortel auteur de V Histoire Universelle,
Sous le rapport des idées, Dante est plus grand qu'Homère, Platon et Aristote, de toute la distance qui sépare le paganisme du christianisme. Où trouver, en effet, dans les plus beaux écrits de l'antiquité, autant de précision théologique, autant de moralité que dans cette divine épopée du
(1547), de Guillaume Rovillio (1551), de Grangîer (1595), de Moutonnet (1776), de Rivarol(1783), d'Estouteville (1796).
Nous avons adopté, dans la plus grande partie de notre travail, la traduction de M. Brizeux, bien qu'elle* manque parfois de clarté, a force d'être fidèle. A ceux qui veulent se procurer une traduction vraiment française de la Divine Comédie, nous conseillons les trois volumes in-8<* de M. Léonce M«snard (Paris, Amyot, rue de la Paix, 15 fr.), ou bien les trois volumts in-12 de M. Ratisbonne (Michel Lévy, rue Vi vienne, 9 fr.), ou enfin les deux iplendides volumes in-â** de M. Fiorentino (chez Hachette, 200 fr.). Ces traductions sont d'autant plus recommandables, qu'elles mettent le texte italien en face de la version française.
U est fâcheux que la délicate et élégante plume de M. Ozanam n'ait traduit qu« le Purgatoire de Dante.
Florentin', gui dépasse en profondeur tou& lespôëmès^ ooiinus, et gui eut la plus heureuse influence sur l-épasioilisee^' ment de la civilisation chrétienne.
CONQLaSlOK DEi L'OUVAÀGE
Je n'ai jamais compris commtnt Dante, pour atoir^ donné quelquefois libre carrière à 6e»colàK&poUltit« ques, a pu paraître aux ennemis de la religion catholique un fauteur d'hérésie, qui ne croyait pas au christianisme de Borne ou qui en professait un tout, différent. Le poème entier du poète florentin, quand on le lit de bonne foi et sans esprit de sjrstème, at<>^ teste un profond penseur; oui, mail un pensenit«n-* ' nemi des sehisflies et soumis à toutes les doctrines catholiques. Jeunes gens, qui avez pour ce grand hosune de légitimes sympathies , étadie»fle avec vo^ tre candeur native, et vous découvrirez sans peins que, loin défavoriser l'incrédulité, Dante cherdie à' propager parmi ses concitoyens toutes les vertus aer ligieuses et civiles qui font le bonheiur des peuples et. des individus.
( Poésies inédites de Sylvie Pellieo, citées
par le Père Pianciani» .vol. II, page 287,
Mwrte di Dante.)
Il n'est donc pas permis^d^Tefaser au grand iAlighleri le titredecathûliq^even arguan^t de ses violences, de ses-sati-^ rea^jde; ses iColèfra&). de ses rancunes et de ses utopies politi-* quBB^
Assurément nous sonmies loin de regarder Dante comme un chrétien charitable et humble de cœur ; nous ne voulons pas en faire non plus un type de mansuétude évangéligue ; mais nous ne comprenons pas que Foscolo et Rossetti aient osé mettre en doute la parfaite orthodoxie de Dante, en l'accusant d'avoir devancé Luther dans sa révolte contre l'Eglise.
Faire du poète toscan le précurseur du protestantisme et le porte-étendard d'une société secrète, dont le mot d'ordre était l'anéantissement du trône pontifical, c'est n'avoir pas saisi l'ensemble de la Divine Comédie, c'est surtout méconnaître étrangement le caractère loyal du Florentin, sa piété sincère, sa noblesse de sentiments, sa JEranchise acerbe et parfois violente qui flagelle à coups de verge tous les vices de ses contemporains. Ce qu'il pense intérieurement, Dante le dit à la face du soleil ; il le dit devant l'Italie, qui l'écoute. Il ne s'avilit jamais au rôle d'obscur frondeur, de conspiratenr de carrefom", qui porte ses coups dans l'ombre, comme un vil sicaire. S'il attaque les abus de son siècle, môme les abus du sanctuaire, il le fait ouvertement, sans ménager les plus hauts dignitaires de la société civile et religieuse ; il le fait après tous les réformateurs catholiques du moyen- âge, qui s'appellent Grégoire YII, Pierre Damien, saint Bernard, saint Thomas de Caiitorbéry.
On a donc été injuste envers l'ami de Béatrix, quand on a osé le taxer d'hypocrisie, de pusillanimité et d'hétérodoxie. Victime de son ardente imagination et fougueux antagoniste de tout ce qui contrariait ses utopies sociales, Dante n'a pas toujours été juste dans ses appréciations personnelles, mais il n'a rien de commun avec les protestants, si ce n'est ses injures contre certains papes dont il n'approuvait pas la conduite politique ou privée: •
Quant à l'institution de la papauté, il la respecte toujours et profite de toutes les occasions pour la relever aux yeujt des peuples. N'est-ce pas Dante, en effet, qui, dès le début
de son poème, parle, comme plus tard Bossuet, de la prédestination de Rome, et affirme que cette ville auguste a été choisie par la Providence pour être la capitale de Thumanité civilisée. « Ses murs sont saints, dit-il quelque part (0, et ses pierres arrosées du sang des apôtres sont dignes de respect au-delà de ce qu'on peut dire, car c'est là que de toute éternité Dieu avait marqué la place du successeur de
Pierre.
Aima Roma e di suo impero
Fur stabiliti per lo loco santo,
U' siede il successor del maggior Piero (2).
(Enfer, ch. ii, terc. 8.)
Dans une remarquable lettre (^^ écrite aux cardinaux italiens réunis à Carpentras après la mort de Clément V, Dante s'intitule l'humble brebis du bercail de Pierre, et proclame hautement que le siège de l'Epouse de Jésus-Christ est à Rome; puis il ajoute que faire sortir le char de l'Eglise du chemin où Dieu l'a placée, c'est la pousser au précipice. A ceux qui lui reprocheraient d'imiter le téméraire Osa, il répond qu'il ne touche point à l'arche, mais aux bœufs qui la conduisent mal.
On le voit, si le poète exilé a désiré, en 1311, l'entrée à Rome de l'empereur Henri VII, il ne soupire pas moins, en 1314, après le retour du futur pape dans la ville sacrée. Cela prouve surabondamment que Dante, à cette époque du moins, n'était pas un gibelin exagéré. Quoique les papes n'eussent pas été en dernier lieu les vrais chefs du parti guelfe, ils en étaient cependant les principauK soutiens, et
(1) Convito^ tr. IV, ch. v.
(2) Ces vers sont, pour ainsi dire, la traduction de ces paroles de saint Léon le Grand : a Roma, qusD eras magistra erroris, facta es magistra veritatis, civîtas sacerdotalis et regia, per sacram B. Pétri sedem caput orbis effecta ut latiùs praesideres religione divinâ quâm terronà dominations. »
Voir aussi du même pape le sermon 80 et le livre V, cb. xii, de la Cité de Dieu de saint Augustin.
(3) Voir les manuscrits de la bibliothèque Laurentienno, à Florence,
pi. XXIX, cod. 8.
leur rentrée à Rome ne pouvait que renforcer le parti fiaîr, ennemi de celui qui avait banni Dante et ses anciens amis. Pourtant, dans cette circonstance critique, Alighieri, oubliant les intérêts directs de la faction des blancs, ne voit que les avantages généraux qui résulteront pour l'Italie et la chrétienté du retour du pape dans la Ville éternelle. De plus, comme le dit si bien M. Balbo ^'^ le proscrit de Florence se souvenait avec reconnaissance des nombreuses tentatives que les pontifes romains avaient faites eu faveur des bannis, et il avait l'espoir qu'un pape italien renouvellerait ces démarches pieuses et dignes du chef de la religion. Enfin, n'écoutant que sa foi et se mettant à un point de vue très élevé, Alighieri laisse entrevoir dans cette lettre ses vives sympathies et son fiUal attachement pom* la capitale de la catholicité, qui, pendant l'absence de ses pontifes titulaires, ressemble, dit-il, à une veuve solitaire et désolée, que ses enfants abandonnent pour aller chercher richesse, honneurs et chaînes dorées sur la rive étrangère.
Après avoir cité cette lettre de Dante, où respire à chaque ligne son ardent amour pour l'Eglise ( alors si baffouée par les sectes hérétiques), M. Ozanam s'exprime ainsi : « H y a deux manières d'aimer : l'une pour les âmes calmes et timides, qui ne veulent voir que le bien et sont heureuses d'ignorer le mal ou de l'excuser; l'autre, pour les âmes orageuses et hardies, qui voient le mal, qui cherchent à le dévoiler, à le stigmatiser, précisément parce qu'elles ne peuvent le supporter dans ce qu'elles aiment. Dieu, pour garder la pureté de l'Eglise, a suscité de siècle en siècle des hommes qui l'ont aimée de cette tendresse jalouse et sévère : témoin tous les grands saints qui ont élevé la voix contre les scandales de la tribu sainte, depuis saint Jérôme et saint Chrysostôme jusqu'à saint Charles Borromée. Dante, qui était sincèrement catholique, ne comprend pas autrement le devoir et
(3) VUa cU Dante, tome U, page 291.
Tamour. Comme il se fait maltraiter par Béatrix, ainsi maltraita-t-il à son tour Florence, l'Italie et l'Eglise. Mais qui peut douter qu'il n'aimât passionnément Florence et l'Italie, pour le bonheur desquelles il aurait donné mille fois sa vie ? De même il aurait sacrifié volontiers ce qu'il avait de plus
cher pour voir l'Epouse de Jésus-Christ libre de toute entrave politique et pure de toutes ces souillures qui faisaient tant gémir Pétrarque et sainte Catherine de Sienne, pendant leur séjour à Avignon. Ou il faut renoncer à entendre le langage du cœur, ou il faut reconnaître dans la lettre de Dante aux cardinaux italiens le cri de cet amour vrai, sévère, exigeant, impitoyable, qui est le plus incommode, mais aussi le plus sûr de tous les amours. »
Certes, ce n'eût pas été la moindre des afilictions du poète, s'il eût soupçonné qu'un jour la critique anti-catholique ferait de lui un chef de secte et le regarderait comme le premier apôtre de la réforme protestante.
Aussi, pour se précautionner contre tout malentendu, c'est-à-dire contre l'ignorance ou la mauvaise foi de ses commentateurs, Dante semble avoir pris plaisir à formuler ses croyances religieuses à chaque page de son chefd'œuvre.
L'essence et la nature de Dieu ; sa manifestation dans l'univers ; le motif qui l'a déterminé à créer ; la révolte de Lucifer ; Torigine du mal, le ministère des bons et des mauvais anges ; la formation de l'homme, son innocence primitive, sa chute, ses égarements inouïs ; l'incarnation du Verbe ; la Rédemption ; l'Eglise et ses sacrements ; les miracles et les prophéties, bases inattaquables de notre foi ; la nécessité de pratiquer ce que l'on croit ; le jugement sévère qui suivra la mort ; les châtiments éternels du péché ; les récompenses immortelles réservées à la vertu ; le vrai but de la vie humaine ; les lois des êtres créés, leurs rapports et leur fin surnaturelle ; en un mot, toutes les questions les plus ardues de la théologie ascétique sont nettement jposées et ad,-
mirablement résolues dans les trois cantiche de la divine épopée.
On dirait môme, selon la judicieuse observation d'Ozanam, que, pour réfuter d'avance les calomniateurs de sa mémoire, Dante n'hésite pas à prononcer solennellement la condamnation du moine Dolcino, principal chef de ces Fraticelles dont on a voulu lui faire partager les erreurs. Au lieu de ce moine obscur, si le poète, vraiment doué de cette seconde vue qu'il feint quelquefois, eût aperçu dans l'avenir le professeur de Wittemberg, jetant au bûcher la bulle du successeur de Pierre, il n'aurait pas manqué de lui marquer sa place entre les semeurs de schisme, d'hérésie et de scandales ; et nous lirions peut-être avec un frémissement d'horreur admiratrice l'épisode de Luther auprès de celui d'Ugolin (0.
Il serait évidemment trop long de répondre ici par des citations étendues à toutes les accusations d'hérésie dont Alighieri a été l'objet dans notre siècle incroyant. Nous engageons donc ceux qui reprocheraient à Dante d'attaquer la hiérarchie ecclésiastique, la forme des sacrements, la prière pour les morts, à consulter le Conv'UOy où il rend honunage à l'Eglise catholique, incapable de mensonge et d'erreur (* ; le Paradis^ où il place la tradition à côté de l'Ecriture (3); fe
(1) Nouveau point de divergence entre Dante et Luther: le chef delà réforme protestante ne cesse pas de vomir le sarcasme et l'injure contre les ennemis des Turcs, tandis que le poète toscan, vrai disciple de Jésus-Christ et intrépide défenseur des grands intérêts de l'Eglise, profite de toutes les occasions pour rappeler solennellement aux rois de l'Europe et aux pontifes de Rome le magnifique rôle de protecteurs qu'ils avaient à remplir en Palestine.
Alighieri, dont les idées étaient larges et généreuses, avait compris, comme les plus profonds penseurs du moyen-âge, les immenses avantages que. la civilisation chrétienne devait retirer des croisades. U avait compris, avec Urbain II, saint Bernard et saint Louis, que c'en était fait de la catholicité, si l'islamisme, avec ses brutales doctrines, parvenait à envahir l'Europe et à s'y implanter.
(2) Liv. II, 46.
(3) Chant T,
Purgatoire^ où il reconnaît la puissance des clés, Texcommunication, les vœux, les indulgences, les œuvres satisfactoires ïO.... Ces passages sont d'une clarté qui ne permet ni le doute ni la négation....
On n'a qu'à lire attentivement les deux dernières caiitiche de la Divine Comédie, pour voir que Dante justifie pleinement la liturgie et la discipline austère de notre sainte Mère, l'Eglise de Rome. Il parle, en effet, avec beaucoup de respect du culte des images ; il recommande souvent les âmes des morts aux prières des vivants ; il prie les saints et la Vierge ; il croit à l'efficacité des sacrements ; il célèbre magnifiquement les ordres religieux et leurs fondateurs. L'institution même du saint office ne lui déplaît pas, puisqu'il nous représente saint Dominique conmie l'amant jaloux de la foi orthodoxe. En exaltant ainsi celui qui, le premier, avec le nom de maître du sacré palais, fut chargé du ministère de la censure, le poète toscan devait-il s'attendre à voir les enfants d'un siècle peu théologien venir discuter un jour l'exactitude et la sincérité de ses croyances?
é Mais, enfin, ajoute le pieux Ozanam, un reproche subsiste et subsistera toujours contre Dante : c'est l'opiniâtreté avec laquelle il poursuit de ses invectives la cour romaine et les Souverains Pontifes, versant l'injnre àpleine main siu* la tête vénérable de ceux dont il devrait baiser les pieds.
« On peut répondre d'abord en distinguant le souverain pontificat, indéfectible et divin, d'avec la personne sacrée, mais mortelle et fragile, qui en est revêtue. Jamais les catholiques ne furent tenus de croire àl'impeccabilité de leurs pasteurs. Les défenseurs les plus ardents des droits du sacerdoce, Grégoire VII, Innocent III, Grégoire IX, Innocent rv, Grégoire X, ne dissimulaient pas les vices qui déshonoraient le sanctuaire. L'Eglise, couverte d'une invio-
(1) Chant u, teriC. 23«
labilité plus sérieuse que celle dont on environne les rois, ne saurait être solidaire des iniquités de ses ministres. Sans doute, il est plus chrétien de détourner nos regards de certaines faiblesses et, comme le fils du patriarche, de jeter le manteau sur les turpitudes de ceux qui sont nos pères dans la foi. Mais si Dante Toublia ; si, dans les jours mauvais de son exil immérité, il accusa les chefs du parti noir qui lui fermaient les portes de sa patrie ; si, dans Tentraînement d'une indignation qu'il croyait vertueuse, il répéta souvent les calomnies de la renommée ; s'il apprécia mal la piété naïve de saint Célestin, l'invincible fermeté de Boniface YIII, la prudence exagérée de Clément V, la science de Jean XXTI, ce fut témérité, aveuglement et colère, ce fut excès de patriotisme, ce fut erreur et faute, ce fut précipitation de jugement et non pas hérésie (*).
(1) Dans son enthousiasme pour Rome et l'Italie, dit avec raison M. Mézières, professeur de littérature étrangère à la Sorbonne, Dante n'a jamais pu pardonner aux papes de son temps ni d'être Français, ni d'aimer la France, ni d'y tenir par des alliances, ni d'y demeurer. Il sent instinctivement tout ce que le prestige de la cour pontificale d'Avignon ajoute à la gloire et à la force de notre pays, que l'incomparablo saint Louis venait d'élever si haut. Aussi, à chaque cantica de la Divine Comédie on voit percer la jalousie, je dirai presque la terreur que notre grandeur nationale inspire au poète toscan. Il ne faut donc pas s'étonner d'entendre Alighieiri parler de tous les papes amis de la France avec une certaine anlmosité, , en style de pamphlétaire, se servant parfois des termes les plus violents et les plus injurieux. Il les traite même si mal, qu'on est tenté souvent de les défendre contre lui, et que, l'histoire à la main, on trouve en leur faveur des arguments que le poètp passe sous silence. Ainsi, le brillant élève de Brunetto Latini, en sa qualité de lettré, aurait dû tenir compte à Jean XXII du zèle que déploya ce grand pape pour ranimer partout les fortes études et des mesures sévères qu'il prit pour que les dignités ecclésiastiques fussent conférées de préférence aux prêtres instruits et aux gradués des universités. Il eût été juste, de la part d'Alighieri, de se souvenir que le pontife dont il parlait si durement fondait des écoles à Gahors et à Pérouse , comblait de faveur les universités do Paris, d'Oxford, de Cambridge, et travaillait activement à établir des collèges latins jusqu'en Arménie. Malheureusement, Jeau XXII, né en Gascogne, n'aimait pas l'Italie, et ce fut un crime irrémédiable aux yeux du grand patriote italien, que la passion aveuglait et qui aurait voulu voir Ba patrie plutôt que la France à la tête des nations européennes.
a II faut pardonner beaucoup au génie, parce qu'il a, comme toutes les choses d'ici-bas, des tentations plus fortes et des périls plus nombreux (1). Néanmoins, il importe d'observer que Dante, contemporain de quatorze papes, en a loué deux, passé sous silence sept ; et que dans les cinq autres, s'il a prétendu blâmer les imperfections de l'humanité, il n'a jamais cessé de vénérer la sainteté du ministère. S'il veut immoler Boniface VIII à ses poétiques vengeances, il commence par le dépouiller du caractère auguste qu'il craint de profaner, et avec une témérité qui n'est pas dépourvue d'un reste de respect, il déclare de son chef la vacance du Saint Siège.
a Puis, tout à coup, lorsque ce même pape lui apparaît entouré de la seconde majesté du malheur, captif au milieu des émissaires de Philippe le Bel, il ne voit plus en lui que le vicaire et l'image du Christ crucifié pour la seconde fois. Toujours il s'incline devant la papauté comme devant une magistrature sainte, un pouvoir que Pierre a reçu du ciel pour le transmettre à ses successeurs jusqu'à la fia des siècles ; il en fait l'objet primordial des desseins providentiels, le secret des grandes destinées de Rome, le lien de l'antiquité et des temps nouveaux.
tt II insiste sur la nécessité de la monarchie religieuse, qu'il oppose à la monarchie temporelle, et bien qu'il réclame l'indépendance réciproque du sacerdoce et de l'empire sans en prévoir les funestes conséquences, il veut du moins que, dans l'ordre spirituel, l'héritier des Césars professe pour le successeur des apôtres une filiale déférence.
« Si ce langage est celui qui flatte nos frères de la réforme et les décide à compter le poète comme un des leurs, qu'ils parlent de même, et à ce mot de ralliement le Midi et le Nord s'inclineront l'un vers l'autre ; les docteurs de Londres et de Berlin se rencontreront aux portes de Rome ; le Vati
(1) Ozanam.
can élargira ses portiques pour recevoir les générations réconciliées, et dans la joie d'une alliance universelle se réalisera la prophétie écrite sur l'obélisque de saint Pierre : Christus vincit^ Christus régnai, Christus imperat : le Christ triomphe, le Christ règne, le Christ gouverne et tient la première plaee dans le cœur des rois et des peuples. »
C'est là notre vœu le plus ardent et notre plus douce espérance (*).
(l) En achevant ce travail, en la 27* année du glorieux et douloureux pontificat de Pie IX, nous sommes heureux de déclarer hautement que nous n'avons pas un seul instant perdu de vue ces graves paroles prononcées par le Saint Père dans le consistoire du 9 juin 1862 : a Con somma diligenza vigilate, che nell' insegnamento délie umane lettere e degli studi superiori, nuUa venga ad introdursi di contrario alla fedo, alla religione, al buon costume. »