‹ Essai sur la Divine comédie de Dante: ou, La plus belle, la plus instructive, la plus morale, laChapitre 5 sur 15 · BUT DE L'OUVRAGE · texte numérisé non relu

BUT DE L'OUVRAGE

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Souvent, en lisant et en relisant ces pages, où la plus merveilleuse poésie devient l'instrument des pensées et des sentiments les plus chers aux enfants de l'Eglise, j'aurais voulu réunir autour de moi tous ceux qui doutent de la beauté de notre sainte religion; j'aurais aimé à leur montrer de quel éclat nos dogmes resplendissent, quand la main du génie sait, non point les transformer (on ne transforme point l'œuvre de Dieu), mais les offrir à notre vénération, enchâssés dans l'or et les pierreries du langage poétique.

Eug. DE Margerie.

D'éminents écrivains ont étudié l'épopée d'Alighieri au point de vue politique, littéraire et philosophique. Nous croyons donc que sous ces trois aspects l'œuvre de Dante a été assez approfondie et qu'il reste peu de choses nouvelles à dire après les savantes recherches des érudits français, allemands, italiens et anglais, dont il serait trop loiig de rappeler ici les consciencieux travaux (*).

(1) Fauriel, Ampère, Lonorraant, Ozanam , Charles Labitto, Népomucône Lemercier, Doléciuze, Viliemain, Pliilarète Ghasles, Edmond Magnier, Edmond Schérer, Perrens, etc.

Blanc de Halle» Kamgiesser, Fôrster, Oeyenhausen, Vhden, Schlosser,

Si, malgré tant d'illustres devanciers, nous avons cru nécessaire de faire une nouvelle étude très approfondie sur la divine épopée du poète florentin, c'est que nous nous proposons d'examiner ce chef-d'œuvre sous son vrai jour, c'est-àdire à un point de vue exclusivement théologique.

Grande sera la surprise de beaucoup de nos lecteurs, quand ils verront que la Divine Comédie est avant tout un admirable traité de théologie ascétique, ayant pour but la régénération de l'humanité par le spectacle anticipé des choses de la vie future. Pourtant, il suffit de lire attentivement et sans parti pris VEnfer, le Purgatoire et le Paradis de Dante, pour être pleinement convaincu que le savant théologien de Florence a voulu faire un poème religieux, un poème sacré destiné à reproduire toutes les doctrines traditionnelles qui peuvent contribuer au bonheur de l'homme, à sa réhabilitation et à son salut (0.

Les textes (2) que nous allons citer ne permettent pas le

llî'l.lr^' V. Streckfuss, Gusck, Graul, Kopisch, Wiltodo Brcslaw, leroiJoan de Saxe, F. Schcgol, olc.

Cesaro Balbo, Cûrlo Foa, Carlo Troya, Cesare Canlù, Azzolino, Arrivabcno*, de Romanis, Paolo Costa, Antonio Cesari, FraticcUi, Biagoli, Trivulzi, elc.

Léonard Francis Simpson, Cary, Tarver, Lyell, Taëffc, Daniel Storn, etc.

(1) ce La Divina Comniedia non ô altro cho l'umanità condotta dal poccato alla innocenza dcl paradiso terrestre a d'ail' inuocenza del paradiso terrestre alla gloria del paradiso empirôo. — Luigi Bennassutti. »

« Il timor délia pena, il dolore dell' cspiazione la spcranza del premio son le tre scale per ritornaLa virtù. Ecco la cliiave dell' iuferno, dcl purgatorio, del paradiso. — Niccolô Tommaséo. »

« La Divine Comédie de Dante est l'histoire de son propre changement moral, racontée aux générations présentes et futures dans une intention do haut enseignement religieux. (In pro del mondo cfie mal vive.) — Edm. Schéher.»

« Sa muse fut la théologie. — Philarète Chasle. »

« n y a trois parties dans la Divine Comédie : le châtiment du péché, l'expiation des fautes pardonnées et la récompense de la vertu. — Perrens. »

« Je pense que la Divine Comédie est catholique, et par le milieu où elle a été conçue, et par sa donnée générale, et par l'occasion qui en a hâté l'cxôcution, et môme par le sentiment moral qui l'a inspirée. — Daniel Sïern. »

(2) La traduction française de ces textes a été tirée des œuvres de Brizeux (édition Charpentier), de Fiorentino (édition Hachette), do Louis Ratisbonno (édition Michel Lévy) et d'Ozanam (édition Lecoffre).

moindre doute sur la portée religieuse et morale de ce remarquable poèm« :

Ond'io per lo tuo me' pense e discerno, Ghe tu mi segui; ed io sarô tua guida, . E trarrotti di qui per luogo eterno,

Ov' udirai le disperate strida Di quegli antichi spiriti dolenti, Ghe la seconda morte ciascun grida.

Ê vederai color che son contenti Nel fuoco, perché speran di venirc, Quando che sia, aile béate genti :

Aile qua'poi se tu verrai salirc, Anima fia a ciô di me più degna :

Gon lei ti lascerù nel mio partire.

Ed io a lui : Poe ta, i' ti richieggio Per quello Iddio che tu non conoscesti, Acciocch'io fugga questo maie, e peggio,

Ghe tu mi meni là dov'or dicesti, Si ch' io vegga la porta di san Pietro, E color che tu fai cotante mesti (0.

(Enfer, ch. i, terc. 38 et suiv.)

Yoi, ch' avete gl' intelletti sani, Mirate la dottrina, che s' asconde Sotto '1 velame degli versi strani(^>!

(Enfer, ch.. ix, terc. 21.)

(1) A présent, pour ton bien, je pense et je vois clairement qu'il est mieux que tu me suives ; je serai ton guide et je t'entraînerai hors d'ici ù travers le royaume éternel,

Où tu entendras les hurlements de désespoir ; tu verras les âmes plaintives des antiques damnés, qui appellent avec des cris une seconde mort.

Tu verras aussi ceux qui sont contents dans les flammes, parce qu'ils espèrent (le temps venu) avoir place entre les ombres bienheureuses.

Si tu veux ensuite monter jusqu'à elles, une âme viendra, plus digne que moi de ce voyage ; à mon départ, je te laisserai aVec clic.

Et moi : Poète, je te requiers par ce Dieu que tu n'a point connu, s'M te plaît que j'évite ce mal et pis encore.

Mène-moi là où tu as dit, afin que je voie la porte do saint Pierre et ceux que tu m'cmnonces si désolés.

(2) vous qui avez l'entendement sain, découvrez la doctrine qui se cache sous Iç voile de ces vers étranges !

Se Dio ti lasci, lettor, prender fnitto Di tua lezione, or pensa per te stesso, Gom' io potea tener lo viso asciutto (U.

(Enfer, ch. xx, terc. 7.)

E canterô di quel seconde regno, Ove V umano spirito si purga, E di salire al ciel diventa degno.

Ma qui la morta poesia risurga, santé Muse, poi che vostro sono (*).

(PiirgaJtoire, ch. i, tcrc. 2-3.)

anima, che vai, per essor lieta (3) !

f Purgatoire, ch, v, terc. 16.)

Ma s'a voi piace Cosa ch'io possa, spiriti ben nati,

Voi dite ; ed io '1 farô per quella pace, Che dietro a' passi di si fatta guida, Di mondo in mondo cercar mi si faceW.

(Purgatoire, ch. v, terc. 20-21.)

E sono in prima vita, Ancor che Paîtra, si andando, acquisti (5).

(Purgatoire, ch. viii, terc. 20.)

E se Dio m' ha in sua grazia richiuso Tanto, ch' e' vuol ch' io veggia la sua corte Per modo tutto fuor del modem' uso (6).

(Purgatoire, ch. xvi, terc. 14.)

(1) Si Dieu te laisse, ô lecteur ! retirer du fruit de ta lecture, pense par toi-même si mes yeux pouvaient rester secs.

(2) Ainsi je chanterai ce second royaume où l'âme se purifie et devient digne de monter au ciel.

Donc que l'inspiration morte se ranime, ô saintes Muscs !

(3) âme 1 qui t'en vas pour être un jour lioureuse !

(4) Mais si quelque chose vous plaît que je puisse faire, esprits prédestinés. Dites-la, et je l'accomplirai, au nom de cette paix qui m'entraîne sur les

traces de ce guide do monde on mondo.

(5) Je vis de la première vie , bien que je gagne la seconde en faisant ce voyage.

(6) Et si Dieu m'a admis dans sa grâce, à ce point do vouloir que je yoie sa cour par une voie si en dehors ie l'usage commun.

Pol ripigliammo nostro cammin santo («L (Purgatoire, ch. xx, terc. 48.)

Quinci su vo, per non esser piîî cieco :

Donna è di sopra, che n* acquista grazia, Per che '1 mortal pel vostro mondo reco (2L (Purgatoire, ch. xxvi, 1ère. 20.)

Tanto giù cadde, che tutti argomenti Alla salute sua cran già corti, Fuor che mostrargli le perdu te genli.

Per questo visitai l'uscio de'morti; Ed a colui, che Tha quassù condotto, Li prieghi mieî piangendo furon pôrti (?).

(Purgatoire, ch. xxx, terc. 4G-'i7.)

E cosi, figurando'l Paradiso, Gonvien saltar lo sagrato poema (3).

(Paradis, ch. xxiii. terc, 21.)

Il poema sacro, Al quale ha posto mano e cielo e terra (5).

(Paradis, ch. xxv, terc. 1 .)

D'après ces textes significatifs ^ la Divine Comédie n*est pas seulement une œuvre purement littéraire ou une satire politique : elle est encore et surtout une vaste épopée religieuse, où Dieu et l'homme, la^nature et la grâce, le ciel et la terre ne se séparent jamais ; c'est une puissante synthèse de tous les dogmes vénérables dont l'origine remonte à la révélation primitive; c'est, en un mot, l'encyclopédie du treizième

(1) Ensuite nous reprîmes notre gnint voyage.

(2) Je vais là-haut, afin de n'être plus aveugle ; au-dessus do nous est une femme qui nous procure cette- grâce; voilà pourquoi je traîne ce corps mortel dans votre monde.

(3) n tomba si bas, que tous mes moyens étaient déjà sans effet pour son salut, si je ne lui montrais les races damnées.

Pour ce, j'ai visité lo seuil des morts , et mes prières et mes pleurs furent portés à celui qui l'a conduit ici-haut. ^

(4) Et ainsi, en représentant le Paradis, le poème sacré doit sauter par dessus ce qu'on no peut déc^^ire.

(5) Le poème sacré auquel ont mis la main et le ciel et la terre.

siècle, encyclopédie éminemment catholique, où sont contenues toutes les traditions divines et humaines qui furent pendant quarante siècles le noble aliment des intelligences d'élite, et qui, sous la plume enchanteresse d*Alighieri, viennent tour à tour servir au triomphe de la vraie religion, de la vraie foi et de la vraie civilisation.

A Dante donc appartient la gloire d'avoir arrêté les dangereux écarts de la poésie volage et légère du moyen-âge, la gloire de l'avoir convertie et transformée par l'intervention de la pensée chrétienne, sans nuire à son énergie naissante.

A Dante, l'honneur incontestable d'avoir ramené aux autels du vrai Dieu, avec la poésie de son temps, toute celle de l'antiquité, patiemment recueillie dans les trésors de sa vaste mémoire (*).

La poésie jusque-là n'avait guère demandé ses éléments de vie qu'à la nature et à la société. C'est là qu'elle plaçait son théâtre, c'est là qu'elle trouvait ses types : Tune lui présentait toutes les beautés comme toutes les horreurs ; l'autre, tous les vices comme toutes les vertus. Si parfois le poète échappait aux réalités extérieures pour, s'élancer dans un monde supérieur, s'il laissait le présent pour plonger dans l'avenir, s'il dépassait les limites du . temps pour franchir le seuil de l'éternité, ce n'était jamais qu'une rapide excursion par rapport au plan total de son voyage poétique. Aéronaute eflrayé, après avoir un instant respiré cet air rare et subtil de là-haut, il rentrait promptement dans l'épaisse atmosphère de la matière, au milieu des phénomènes connus, au sein des passions de la terre. Mais voici Dante qui arrive au moment où les siècles de foi vont finir, et, doué d'un audacieux génie, il se fraye des routes nouvelles en transportant tout à coup sa scène, ses héros, son action dans les régions invisibles et inexplorées que la foi nous montre. par

(1) L'abbé B abeille, préface de la Vie de saint Thomoi (VAquin,

delà lé tombeau/ Après avoir rendu aux créatures leur destination primitive, il en fait les ministres de la justice, de la miséricorde et de la bonté du Créateur ; il aborde pleinement tous les problèmes de la destinée humaine ; il sonde les dernières profondeurs du vice, tous les secrets de la réhabilitation, toutes les joies de Tinnocence. Pour mieux peindre l'humanité, il choisit admirablement son point de vue: il se transporte dans ce séjour où, tout étant remis à sa place, le crime fait une alliance éternelle avec la douleur, la faiblesse embrasse l'espérance, la vertu se confond avec l'immuabte félicité. Le poète s'ouvre ainsi des espaces incommensurables qui s'étendent du fond de la Géhenne où croupit l'éternel désespoir jusqu'à ces sublimes hauteurs ou résident la lumière essentielle et l'amour incréé. Tour à tour sombre et terrible comme les remords d'une conscience coupable, triste et plaintive comme les soupirs de la pénitence, gi*acieuse et suave comme l'harmonie des sphères célestes, comme la vision béatiflque de l'éternelle beauté, la divine épopée de Dante retrace tous les aspects de l'univers, toutes les phases de l'humanité; et, sur cette route sublime qui conduit l'homme à Dieu, le poète présente successivement les deux créations (celle de la nature et celle de la grâce), qui s'unissent et se donnent la main pour coopérer à la réhabilitation de l'humanité déchue.

Notre travail a précisément pour but de faire ressortir ce côté moral et profondément chrétien de la Divine Comédie^ véritable chef-d'œuvre d'ascétisme destiné à nous retracer le mouvement rationnel de la créature vers Dieu.

Traiter un pareil sujet, avec toute l'application qu'il comporte, sera peut-être chose utile à la génération actuelle, qui a de très fausses idées sur Dante et ses vraies doctrines. Ce sera aussi rendre au poète florentin la place d'honneur qu'il mérite parmi les plus grands théologiens et les plus profonds penseurs du treizième siècle. Raphaël, qui méditait sans cesse la divine épopée d'Alighieri, ava;t entrevu les

précieux trésors de science sacrée qu*elle renferme, et voilà pourquoi, dans les ravissantes fresques du Vatican, il n'a pas manqué de donner à Dante un rang distingué parmi les plus grands docteurs de TEglise catholique (*).

Avant d'aborder pleinement Tétude des trois parties qui composent la Divine Comédie^ il est indispensable de rappeler succinctement les principales phases de la vie de Dante, et d'esquisser en traits rapides la vraie physionomie de ce treizième siècle, qui exerça une si heureuse influence sur son mâle génie.

{[) La Divine Coméxlie est tellement une œuvre de foi et do haute philosophie chrélienne, qu'avant de monter à l'échafaud, le roi martyr a voulu la lire et n'a pas craint do faire demander à la Libraire Kationale la traduction de Grangier, dédiée à Henri IV, son aïeul. On a trouvé ù la page 624 du Paradis la bande d'un journal de l'époque, qui portait le nom du citoyen Tronchet. C'est sans doute là que l'infortuné descendant do saint Louis, appelé par les bourreaux de la Commune de PariSy a fini sa lecture, pour dire avec un calme héroïque :« Les voilà qui approchent 1 » (De Falloux, Vie de Louis XVI.) C'est ainsi que, sur le seuil de l'éternité et dans l'attente d'une vie meilleure, l'illustre et saint prisonnier calmait les grandes douleurs de son âme dans la méditation de ce livre qui l'initiait aux mystères d'un monde futur où le crime et la vertu seront à leur vraie place.

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