DANTE, SON SIÈCLE, SA VIE
La Divine Comédie veut un lecteur versé dans l'histoire et initié aux opinions et aux mœurs du treizième siècle. L'auteur du poème en étant aussi le héros, il est encore nécessaire de connaître sa vie et la part qu'il a prise aux événements de son temps.
Henri Dauphin.
Vers la fin du treizième siècle, une sourde fermentation travaillait les esprits ardents à chercher de tous côtés des voies nouvelles. Après un long sommeil agité de rêves terribles, TEurope se réveillait, se dégageait peu à peu des liens de la barbarie et commençait à marcher dans la voie du vrai progrès, sous la haute direction des pontifes romains, gui alors, comme aujourd'hui, étaient les plus fermes appuis de la justice et du droit: Des signes précurseurs annonçaient le lever d'une autre ère inconnue encore, mais pleine d'espérance. Pour emprunter cette image à Dante, l'horizon se colorait d'une douce teinte de saphir oriental à mesure qu'on jiortait de l'air mort et de ces régions ténébreuses dont
l'aspect avait pendant si longtemps contristé les yeux et le cœur :
Dolce color d' oriental zaffiro,
Agli occhi mieî ricomincio diletto, Tosto eh' io fuori usci' deU'aura morta, Che m'avea contristato gli occhi e'I petto (*).
(Purgatoire, ch. i, terc. 5.)
Après deux cents ans de croisade, Tislamisme était arrêté, quoique non vaincu, et l'Occident,* délivré des travaux intérieurs, des préoccupations de la défense et des terreurs de l'Arabe, pouvait reporter sur lui-même ses forces, son ardeur et son indomptable énergie.
Les traditions apportées d'Orient et les manuscrits tirés de la poussière des bibliothèques raniment partout le goût des fortes études. Au lieu de se perdre dans de vides abstractions, les intelligences d'élite se mettent à observer attentivement la nature pour en découvrir les harmonies. La poudre à canon est inventée, le télescope découvert, les lois de la gravitation reconnues, les principes de la représentation politique et des délibérations parlementaires consacrés. La fraternité chrétienne pénètre plus profondément dans la législation des peuples, et les grandes nationalités modernes se constituent d'une manière définitive.
L'Italie, où, grâce au Vicaire du Christ, s'était réalisé de bonne heure le triomphe du droit sur la force, devait la première en recueillir les fruits. Ce fut sur cette terre privilégiée que l'activité humaine se manifesta d'abord par une précoce floraison de chefs-d'œuvre. Le souffle de Dieu semblait passer sur cette nouvelle Grèce, pour la transformer et en faire le pins actif foyer de renaissance sociale, intellectuelle et morale. Mais, parmi toutes les villes italiennes que
■ (1) Une douce couleur de saphir oriental ramena la joie dans mes yeux aussitôt que je fus sorti de cet air do mort qui m'avait attristé les regards et le cœur,
dévoraient une surabondance de vie et un excès d'énergie interne, Florence, la ville des' fleurs, fièrement assise sur son fleuve jaune, se faisait remarquer par le nombre prodigieux de ses artistes, qui tous possédaient à un suprême degré l'instinct et le sentiment du beau. Cimabué et Giotto, en donnant la chaleur et la^ vie aux longues et raides figures de l'art bysantin, devenaient les chefs de cette illustre école d'où sortiront un jour Raphaël et Michel Ange; Guido Cavalcanti, justement admiré de ses concitoyens, méritait d'être appelé le prince de la lyre; Brunetto Latini résumait toutes les sciences connues dans un remarquable ouvrage dédié à notre saint Louis; Ricordano Malaspina jetait les bases de la première histoire écrite en langue vulgaire; Casella le musicien chantait dans le doux idiome toscan; Arnolpho di Lapo élevait Santa Maria, del Fiore, cette splendide cathédrale où tant de grands hommes ont prié.
Sous la haute impulsion du sentiment religieux et national, d'impérissables monuments s'élevaient partout dans l'antique capitale étrusque, comme pour attester aux siècles futurs les tendances spiritualistes d'une époque pleine de vie, de foi et de saint enthousiasme : le palazzo Vecchio, avec son profil sombre et austère; la tour de Saint-Michel, avec ses noirs créneaux ; le Baptistère, avec son revêtement de marbre ; Santa Croce, avec ses piliers massifs et ses arcades ogivales; Santa Maria Novella, avec ses allures élégantes et sveltes ; en un mot, toutes ces grandes constructions de pierre et de marbre, entreprises pour Dieu et la patrie, étaient l'expression, la preuve, le rayonnement des nobles ardeurs qui animaient ce peuple et qui l'entraînait dans la sphère de Tart, pour y réaliser l'idéal chrétien.
Le génie de la poésie ne pouvait donc se lever sur un horizon plus lumineux. L'heure était venue où les grandes pensées, les sentiments religieux, les aspirations légitimes de ce peuple intelligent et pieux devaient se concentrer dans l'âme d'un seul homme et se refléter dans son œuvre.
Le treizième siècle a entendu sonner cette heure solennelle et a vu se dresser cette grande personnification de Tesprit chrétien au moyen-âge. C'est le 8 mai de l'année 1265 que naquit à Florence cet enfant à jamais illustre qui devait être l'incarnation vivante 1&.'un grand siècle de foi et le chantre immortel du catholicisme.
Dante (c'était son nom) eut pour père le célèbre jurisconsuite Alighieri et pour mère dona Bella, une de ces femmes supérieures que l'on trouve toujours au berceau des grands hommes. Dante était de noble race et de vieille souche romaine (*). Ses ancêtres n'avaient rien de commun avec ces rudes populations qui descendirent du mont Kesole au dixième siècle, pour habiter Florence, ni avec ces hommes nouveaux dont l'orgueil et le faste se fondèrent sur des richesses mal acquises (2). Pur de cet alliage étranger qui fut si funeste à son pays, Dante devait un jour chercher un équilibre entre ces éléments opposés et périr sous leur choc : noble rôle, assez mal apprécié jusqu'ici et à peine entrevu par certains biographes, quoiqu'il tienne une grande place dans sa carrière politique. Doué d'une haute intelligence et d'une exquise sensibilité, le fils d'Alighieri, le descendant des Cacciaguida et des Elisei, s'éprit jeune encore d'une grande admiration pour Béatrix, enfant de huit ans, qui se distinguait par les plus belles qualités de l'esprit çt du cœur (3). Le progrès des années ne fit qu'accroître son enthousiasme, et quand la mort vint moissonner à la fleur de l'âge l'angélique fille de Folco Portinari, Dante ressentit une affliction si vive, il versa tant de larmes , que sa vie fut gravement compromise.
Ce funeste événement ne contribua pas peu à développer en lui ce fond de tristesse et de mélancolie qu'il semblait avoir apporté en naissant. Béatrix fut désormais l'objet de
(1) Giovani Mario Crescembeni. — ParadU, ch. xvi. — Enfer, ch. xv.
(2) Enfer, cU. zv et xvi.
(3) Voir la Vita miova.
son souvenir et de sas poésies. Il la célébra dans une multitude de sonnets pleins de sanglots amers ; il fit plus encore pour éterniser sa mémoire; car, sous la transfiguration platonicienne qu'elle a reçue de lui au xxx* chant du Pu/rgatoire^ elle est devenue l'ange de la théologie, le gracieux emblème de la révélation et de la foi. Aujourd'hui cette chaste figure, qui rappelle le spiritualisme chrétien d'un autre âge, nous laisse froids et insensibles ; mais tous ceux qui contempleront dau^ la ravissante poésie de Dante l'image de Béatrix verront, comme lui, dans ses regards, le ciel et ses splendeurs.
Le premier maître de Danta fut Brunetto Latini, secrétaire de la République florentine et auteur de deux ouvrages sérieux très estimés au treizième siècle. (Il Tesoro et il Teso^ retto (0.) Il enseigna à son élève, avec la rhétorique et la dialectique, la science des nombres, la géométrie, la physique et l'astronomie. L'astrologie lui fut enseignée plus tard par Cecco d'Ascoli, médecin du pape Jean XXTI (2). Après avoir travaillé quelques années sous l'habile direction de Brunetto, Dante se rendit aux universités de Bologne et de Padoue, pour se perfectionner dans l'étude de la juria-
(1) Le Tesoretto fut dédié à saint Louis, roi de France, en i2^i..(Vie de Dante^ par Artaud do Mentor.)
(2) Manuscrit du jésuite Appiani, cité par Polli. — En ce tompâ-là, les astrologues étaient d'importants personnages. On les traitait avec beaucoup d'honneur dans les cours, et les plus grands princes de cette époque avaient grand soin de les consulter en toute occasion. On dit môme que, dans certaines universités célèbres de l'Europe, l'astrologie était publiquement enseignée comme une science certaine, ayant sa méthode et ses lois. (Mkzièues.) Pétrarque, dans ses écrits, ne craint pas de railler publiquement celle superstition séculaire et absurde qui faisait tant de dupes au moyen-ùge. L'auteur de la Divine Comédie^ sans attaquer de front celte erreur pernicieuse, s'efforça d'en prouver l'inanité, en enseignant formellement quo les astres n'ont aucune influence sur nos déterminations libres. De nos jours, grâce au progrès de la civilisation chrétienne, l'astrologie est totalement déchue de ses anciens privilèges, et c'est sans doute par inadvertance que l'on se permet de dire parfois qu'un homme est né sous une heureuse ou malheureuse étoile.
prudence et de la philosophie morale (0. Rien ne manqua au jeune Dante de ce qui pouvait faire de lui un homme complet, un poète, un orateur, un diplomate. Les beauxarls eux-mêmes, dont le treizième siècle voyait ^auror^ en Italie, ne lui furent pas étrangers (2). il était dessinateur et musicien habile, jouant de plusieurs instruments. On ne saurait douter qu'il ait eu quelques connaissances en grec, à voir 1 éloge qu'il fait d'Homère, dont il n'existait aucune traduction de son temps (3), à en juger encore par un sonnet où il constate que son fils fait des progrès rapides dans les langues grecque et française. Dévoré de la soif d'apprendre, il étudia toute sa vie avec une puissance de volonté dont un seul trait nous donne la mesure. Un jour qu'il était entré chez un libraire, pour y voir des jeux sur la place publique, il prit un livre et s'attacha tellement à sa lecture, qu'il se retira fort tard sans avoir rien vu du spectacle qui l'avait attiré.
Parmi les auteurs dont la conversation journalière peuplait sa solitude on comptait Virgile, Lucain, Ovide, Stace, Pline, Frontin, Paul Orose. Les divers idiomes romans avaient partagé son attention. Il citait volontiers les troubadours espagnols, il composa même des chansons en larrgue provençale. Mais c'étaient surtout les dialectes d'Italie qu'il avait explorés avec une infatigable persévérance, et ce ne fut pas un de ses moindres mérites, d'avoir consacré pour toujours l'usage et l'emploi de la langue vulgaire. La mort de Béatrix, arrivée en 1292, lui fit chercher des pensées consolantes dans les œuvres de Boëce et de Cicéron. Il y trouva
(1) Voyez Vila nuova, Boccaco et Benvonuto de Imola. D'après les chroniques du temps, Bologne, en 1280, n'avait pas moins de dix mille élèves do toutes les nations. On y étudiait le droit civil, le droit canon et môme la théologie, mais pas avec autant d'éclat et de succès qu'à Paris.
(2) Purgatoire, ch. xi. — Vita ntwva.
(3) La première traduction d'Homère est du Calabrais Léonce Pilate, ami de Pétrarque et do Boccace, en 13C0. (Mézières, profosseur.de littérature étrangère à la Sorbonne, Éttule sur Pétrarque^ p. 368.)
les pi'emiers vestiges d'une science qu'il n'avait pas encore sérieusemeut approfondie : la métaphysique (0.
Désormais, Aristote, Platon, saint Augustin, saint Grégoire le Grand, Avicenne, saint Bernard, Richard de saint Victor, iEgidius Colonna, saint Bonaventure, saint Thomas d'Aquin furent les guides sur les traces desquels s'acheminait nuit et jour son infatigable pensée. Quand il sentit trop étroite et trop restreinte la sphère intellectuelle où il avait essayé son premier essor, Dante alla demander aux universités d'Italie et même d'outre-monts des enseignements plus vastes et plus lumineux. Un grand nombre de villes de la Péninsule, Padoue, Crémone, Bologne et Naples, se firent gloire de le compter parmi leurs élèves, et les plus illustres provinces de la chrétienté, l'Allemagne, la France, la Flandre, l'Angleterre elle-même, ont voulu s'être rencontrées sur son passage. Il semble, en effet, qu'on retrouve dans ses écrits les traces d'un itinéraire qui, passant par Arles, Paris, Bruges et Londres, a pu se terminer à Oxford. Mais on ne saurait révoquer en doute son séjour à Paris, où il s'appliqua particulièrement à l'étude de la théologie thomistique, en suivant, sur le chaume de la rue du Fouare, leg doctes leçons de Siger de Brabant («).
(1) OzANAM, t. VI des Œuvres complètes.
(2) Dante, comme la plupart des grands Italiens passés et modernes, ressentait pour la France une profonde aversion. Il ne pouvait lui pardonner ni sa prépondérance sur l'Europe entière, ni l'influence qu'elle exerçait auprès du Saint-Siège et dans les affaires d'Italie. Mais Paris, capitale de la France, était à celte époque la ville unique pour l'enseignement des 'sept arts. (DuBOULAY, Hist. de V université de Paris; — Barthélémy be Saint- HiLAiRE, discours lu à l'Institut le 27 juin 1840.) Nulle université n'enseignait avec tant d'éclat la théologie scliolastique, qui résumait toute la science du moyen-âge. Dante, subissant la mystérieuse attraction qui avait amené tour à tour sous les voûtes de la Sorbonne tous les hommes supérieurs du treizième siècle, vint lui aussi assister, disciple immortel, aux savantes leçons de métaphysique qui se donnaient alors dans l'antique Lutèce, véritable foyer de lumière pour l'élite de l'Europe entière. On raconte môme qu'un jour il prit fantaisie au jeune étranger d'entrer en lice avec les docteurs de Sorbonne, et de soutenir une thèse de quolibet (contre qui voudra et sur tout
Cependant les travaux austères de Tintelligence ne purent donner un repos complet à son âme si profondément meurtrie par la mort de Béatrû (1292), ni chasser cet amer souvenir qui le poursuivait partout. Au milieu de ses études scientifiques, lorsque, le front penché sur un livre, il cherchait la solution des plus grands problèmes de Tordre physique et moral, toujours la pâle figure de Béatrix expirante passait devant lui et le jetait dans des rêves et des mélancolies inénarrables. Le voyant dans un tel état de consomption et désespérant de sa vie, ses parents et ses amis le déterminèrent à se marier.
Né d'un père guelfe, Dante épousa Gemma Donati, liée sans doute par le sang comme par le nom à ces Donati en qui Dante devait trouver bientôt des ennemis implacables (*J. L'un de ses fils, Giacopo, s'attacha pieusement à recueillir les traditions de son père, et composa un commentaire précieux sur la première partie de la Divine Comédie.
11 est certains indices qui portent à croire que Dante ne put pas même trouver au foyer domestique cette paix de
ce qu'on voudra). Aussitôt quatorze champions se préseulcnl pour punir son insolent défi. Les questions sont posées par les juges du combat. L'étranger laisse parler avant lui ses quatorze adversaires. Quand leur éloquence est épuisée, il les attaque d'abord tous ensemble ; puis, les prenant l'un après l'autre, il les terrasse, il les confond, il les écrase, non seulement par la force et le nombre de ses arguments, mais encore par la puissance de sa parole, tantôt calme comme la raison, tantôt véhémente comme la passion, toujours claire comme la vérité. Des acclamations unanimes proclament le triomphe du jeune Italien , et son incontestable mérite lui fait obtenir le grade de bachelier et de maître en théologie. (Villemâin, Littéral, au moyenâge, X* leçon.)
Les biographes de Dante ne sont pas d'accord sur l'époque de son séjour à Paris. Les uns disent, avec Manetti et Ozanam, que Dante y vint à la fin du treizième siècle, vers 1295; Bennassutti et beaucoup d'autres l'y font venir vers l'an 1308; d'autres, avec Pelli, affirment que Dante était à Paris en 1313; I ,\ y4{^(i^^ enfin, d'après la chronique de Jacopo Philippo de Bergamo, assurent qu'Alighieri vint visiter trois fois notre capitale. Ce qu'il y a de certain, c'est que Dante avait singulièrement perfectionné ses études théologiques à Paris quand il mit la main aux deux dernières canticâcàe son poème. (1) Purgatoire, ch, xxv.
Tâme qull avait eherchée ea vain dans Fétude. Cet homme trop universel, dont la nature était si ardente, n'était pas fait pour les habitudes paisibles «fc les joies douces de la famille. Son âme fougueuse ne pouvait se résigner au repos. Peut-être aussi Gemma ne comprit-elle pas le génie qui était à côté d'elle. Quoi qu'il^n soit, Dante a gardé sur cette union et sur cette femme un silence absolu. Interprétant ce fait avec sa malignité ordinaire, Boccaceifait une réflexion assez judicieuse sur les inconvénients que présente le mariage pour un philosophe et un poète. « Les hommes d'étude qui voudront me croire, di4ril, laisseront le mariage aux riches désœuvrés, aux grands seigueurs, aux hommes dé peine ; pour eux, ils se consoleront avec la philosophie, qui est la meilleure des épouses. »
Dante xie trouvant ni dans la science ni dans le mariage un aliment à l'activité inquiète de son âme, se jeta pleine- Bien t dans ht politique et voulut participer aux grands mouvements de son pays et de son siècle. Le père de Dante avait été guelfe.et banni comme guelfe. Le jeune Âlighieri suivit les grandes traditions de sa race, et non content de vouer à sa patrie sa pensée de poète, de savant et d'artiste, il lui sacrifia encore son repos, ses sueurs, sa famille, sa fortune et sa vie.
Tout citoyen de Florence qui voulait entrer dans les affaires publiques devait se faire inscrire dans l'un des sept arts majeurs. Ces sept arts constituaient une sorte d'aristocratie. Dante se fît recevoir dans le sixième art, parmi les médecins (1297). Cette inscription ne l'obligeait nullement à exercer la médecine, mais elle le faisait entrer de suite dans le droit social et politique. Dès lors il était membre du gouvernement de la cité. Cette nouvelle phase de la vie de r^ Dante fut fortement agitée. Quatorze fois il fut employé à^if tes ambassades, et, en l'an 1300, du 13 juin, au 30 août, on le trouve au nombre des prieurs (première dignité de la République).
Ce fut la source de ses malheurs et la cause de son exil, comme on peut s'en convaincre en lisant dans les chroniques dé Tépoque Tattitude noble, énergique et indépendante prise par Dante au milieu des vicissitudes de sa patrie que nous allons raconter en peu de mots.
Depuis que Pistoie avait introduit à Florence, comme une contagion, ses noirs et ses blancs, les noms de guelfe et de gibelin avaient en quelque sorte disparu pour faire place à de nouvelles dénominations (*). Les noirs défendaient les principes guelfes, les blancs ceux des gibelins. Tous, au reste, avaient hérité des mêmes passions. C'était l'usage que chaque parti se personnifiât dans l'une des familles les plus influentes et y prit ses chefs. La famille des Donati, chez les noirs, celle des Cerchi, chez les blancs, étant sans contredit les plus puissantes, les plus mêlées aux affaires publiques, furent naturellement investies de cet honneur.
Les Donati, issus d'une ancienne noblesse, habitués à la magnificence et ne paraissant jamais en public qu'environnés des pompes de la grandeur, ralliaient à eux cette haute aristocratie qui met dans une République les hommes audessus de la fortune. Les Cerchi, au contraire, sortis avec le secours de l'industrie des rangs plébétens, avaient sur le peuple cet ascendant que donnent des richesses qu'on lui fait partager, et par là même comptaient un plus grand nombre de partisans. Ils comptaient aussi les hommes les plus distingués par leurs talents : Dino Compagni, qui nous a laissé une assez bonne histoire de son époque, et Guido Cavalcanti, qui fut avec Dante un des ancêtres de la poésie italienne. Né ardent gibelin, Guido Cavalcanti s'était pour
(1) Voir V Histoire de la papauté au qiuitorzième siècle, par l'abbé Christophe. — César BaU)o, t. I, chap. x. — Villani, liv. VIII, ch. xxxviii. -- Muratori, Antiquitates Ualicœ, 1. 1, p. 1040. — Dino Compagni, liv. I, page 481. — Benvenuto de Imlliola. — Machiavel, Slorie fiorenze, liv. II. — Tiraboschi, t. V, liv. m, p. 11. — G^inguené, Hist. lût. de V Italie, 1. 1, chap. vu.— Pelli, Memorie per servire alla vita di Dante. — Révoluiions d'Italie , par Carlo Denina. — Histoire des révolutions d'Italie, par J. Ferrari.
ainsi dire identifié avec ce parti, en épousant la fille de Farinata degli Uberti, son chef le plus renommé. Corso Donato avait en lui un ennemi personnel.
L'adjonction de tels hommes était un renfort qui aurait dû assurer la prépondérance aux blancs; mais Vieri dei Cerchi, leur chef, comme tous ceux que le hasard de leur position et non la supériorité du talent a poussés à la tét'e d'un parti, était au-dessous du rôle qu'on lui faisait jouer. Il n'avait ni assez de caractère ni assez d'activité pour profiter des avantages que les circonstances mettaient entre ses mains. Le chef des noirs^ au contraire, Corso Donati, actif, entreprenant, plein d'énergie, suppléait par ses hautes qualités à llnfériorité numérique de son parti. En considérant la situation d'une manière impartiale, on peut dire que la puissance des deux factions était à peu près égale. Malheureusement, Tanimosité l'était aussi. Dans la disposition des esprits, les griefs des deux familles prépondérantes se trouvaient partagés par toutes les autres, et leurs moindres querelles se changeaient en guerres civiles.
Une rixe, dans laquelle Ricovero dei Cerchi perdit le nez, devint le principe des plus grands désordres. Boniface VIII, dont la prodigieuse activité s'étendait à tout, désirant mettre fin à ces scandales, manda auprès de lui Vieri dei Cerchi et le pria de faire la paix avec Corso Donati, ajoutant à ses prières les plus brillantes promesses.
Mais Vieri répondit qu'il n'était en guerre avec personne, et revint à Florence sans avoir donné aucune satisfaction au pape. Alors, Boniface crut urgent d'envoyer à Florence le cardinalMatheo d' Aquasparta , avec une mission toute paciflque(0. Rien de plus difficile que de traiter avec les passions politiques, quand elles sont arrivées jusqu'à la haine. Les 6/anc5, qui jouissaient en ce moment jde la prépondé-
(l) Certains historiens ont eu tort de faire retomber sur le Saint-Siège la responsabilité des malheurs qui désolèrent Florence durant la déplorable période que nous analysons.
rance, déclinèrent la médiation du légat, et le cardinal se vit forcé de partir, laissant tonlefois, en se retirant, la turbulente Florence sous le poids d'un interdit.
A cette occasion, la seigneurie, irritée de voir la tranquillité publique sans cesse compromise et troublée par les querelles de quelques citoyens, crut devoir faire un acte de vigueur et condamna à Texil les chefs des noirs et des blancs, Dante, alors prieur, fut un de ceux qui prononcèrent cette sentence, que l'historien Dino Compagni assure avoir conseillée. Mais cet expédient, que les hommes modérés des deux partis avaient imaginé pour imposer silence aux dissensions, ne fit que les animer davantage.
Le lieu d*exil des Donati n'était pas éloigné de Rome ; Corso y court. Là, par le crédit des amis qu'il s'était fait à ta cour pontificale (du cardinal d'Aquasparta, entr'autres), H réussit à persuader Boniface VIII d'appeler à Florence quelque prince étranger puissant, qui s'y présenterait avec des forces imposantes, et d'essayer ainsi une médiation armée là où toute médiation pacifique échouait. C'était préparer la destruction des blancs; car l'intention de l'habile Donati était bien de tourner cette médiation ainsi conçue au profit de lui-même et des siens.
Boniface VIII entra d'autant plus volontiers dans ce dessein, qu'il servait sa politique. Il jeta donc les yeux sur Charles de Valois. Ce qui avait été résolu fut énergiquement exécuté, malgré l'opposition des blancs, de Dante surtout, qui voyait dans un semblable projet la ruine de sa patrie.
Le prince français, mandé par le pape, descendit en Italie et parut à Florence en 1301, suivi de 500 chevaux, faible armée, il est vrai ; mais on espérait la rendre imposante en lui adjoignant des corps de troupes mercenaires. Son entrée dans la ville ne différa guère d'un triomphe. Jamais homme n'avait apporté avec lui plus d'espérances ; jamais homme n'en démentit davantage.' Charles de Valois, habile comme guerrier, était faible comme politique. Il n'avait ni cette in-
telligence vaste qui embrasse à la fois tous les élém^its organiques d'un Etat, ni cette puissance de caractère qui les maîtrise. Elevé d'ailleurs au milieu d'une nation où la vo- Ion té d'un seul était tout et celle du peuple rien, il se trouvait, par son éducation, complètement étranger aux gouvernements populaires et à leurs turbulentes factions. Incapable d'apprécier les principes divers qui se partageaient l'opinion publique, il ne voyait que des passions là où il y avait aussi des intérêts et des idées.
Toute sa conduite ne fut qu'une déplorable conséquence de cette erreur. Au lieu de réconcilier les partis, il redonna toute puissance aux noirs. Le pillage, le meurtre, l'exildes blancs accompagnèrent cette restauration de leurs ennemis. Dante en fut une des victimes les plus innocentes et les plus malheureuses. Il était alors en ambassade auprès de Boniface VIII. Tout à coup on excite contre lui la populace de Florence. Sa maison est investie, pillée, rasée ; la dévastation est portée dans ses propriétés. On l'accuse ensuite d'avoir malversé dans l'exercice de sa charge de prieur, et une sentence de bannissement, accompagnée d'une amende de 800* livres, vient couronner dignement ces odieuses violences (0. Les noirs ne sont point encore satisfaits de cette ignoble vengeance : il leur faut du sang, et ils font condamner le banni à être brûlé vif avec ses partisans.
Heureusement, Dante, éloigné de Florence, n'avait personnellement rien à craindre de tant de fureurs. Ainsi, Charles de Valois, bien loin de rétablir le calme, ne fit que soulever de nouveaux orages, et partit de la ville chargé de plus de haines qu'à son arrivée il n'avait trouvé de sympathies.
(i) Le père de Pétrarque, savant notaire de Florence, fut atteint par cette sentence d'exil, et c'est à Arezzo, où il s'était réfugié, que sa femme mit au inonde le plus grand poète du quatorzième siècle, dans la nuit du 19 au 20 juillet 1304. (Voir VEttide sur Pétrarque^ par M. Mézières. (Paris, librairie Didier.)
Le Cardinal d'Âquasparta reparut alors, pour essayer de . nouveau la voie des négociations. Ses efforts semblèrent obtenir quelques succès. Il réunit les Donati et les Gerchi par des mariages et de nouvelles alliances. Mais, lorsqu'il témoigna le désir que les blancs eussent part aux emplois publics, les noirs^ qui étaient maîtres de TEtat, s'y opposèrent, et il quitta Florence aussi peu satisfait et non moins irrité que la première fois, la laissant dans Tanarchie et sous l'interdit (0.
Les choses en étaient là lorsque Benoit XI, successeur de Boniface VIII, arrivé à Pérouse, résolut d'employer de nouveau l'autorité pontificale à la réconciliation des partis. Dans cette vue, il jeta les yeux sur Nicolas Albertini de Prato, tout récemment créé cardinal d'Ostie (*), gibelin d'ori- ^ne, à la vérilé, mais très modéré, grand politique surtout. Il était doué de cette haute moralité qui captive l'estime publique et inspire la confiance à tous les partis.
Ce légat, arrivé à Florence au mois de mars 1304', annonça au peuple la mission dont le père commun des fidèles l'avait chargé. Il fut accueilli avec des branches d'olivier ; on lui accorda un plein pouvoir de régler l'Etat à son gré. Par ses bons offices, plusieurs familles puissantes se rapprochèrent ; il rétablit les gonfaloniers des compagnies, ce qui augmenta l'autorité du peuple et diminua l'autorité des grands. Jusque là, tout prospérait, mais i}«y avait dans l'œuvre du cardinal des points d'une délicatesse extrême, entr'autres celui qui concernait le rappel des exilés blancs. Dès qu'il essaya d'y toucher, il rencontra, de la part des noïrs^ des difficultés insurmontables. Toutes ses tentatives à cet égard demeurèrent sans effet. Peu à peu son crédit diminua, même parmi le peuple. Insulté au milieu d'une émeute, il s'écria en s'adres-
(1) Si la politique des papes doit se juger par leurs actes, on ne peut douter de leurs intentions conciliatrices.
(2) C'est lui qui, plus tard (1311), devait couronner empereur Henri VU à Saint-Jean deLatran, au nom du pape Clément V, alors à Avignon.
sant à ceux qui l'environnaient : « Puisque vous voulez être en guerre et en malédiction, et que vous ne pouvez souffrir ni paix ni repos entre vous, restez donc dans la malédiction de Dieu et de TEglise. »
Benoît XI confirma cette excommunication. En même temps et sur Tavis de son légat, il cita à sa cour douze des . principaux citoyens, parmi lesquels se ti*ouvait Corso Donati*
Ceux ci obéirent à la citation et se rendirent à Pérouse ; saisissant l'occasion, le cardinal de Prato écrivit secrètement aux exilés blancs de tenter un retour à Florence, pendant qu'il était privé de ses chefs. Ces derniers, en effet, firent leurs efforts pour s'y rendre promptement; mais, dans cette tentative improvisée, il y eut hésitation, tâtonnement, défaut d'ensemble. Elle manqua, et les divisions continuèrent.
On dit que Dante faisait partie de cette expédition insensée; il parait, au contraire, l'avoir désapprouvée, et ce fut une des principales causes qui mirent de la froideur entre lui et ses compagnons d'exil, dont il ne voulut jamais partager la violence et l'exaltation.
£ quel che più ti gravera le spalle, Sarà la compagnia malvagia e scempla, Gon la quai lu cadrai in questa valle ;
Ghè tutta ingrata, tutta matta ed empia Si farà contra te : ma poco appresso Ella, non tu, n' âvrà rc^|a la tempia.
Di sua bestialitate il suo processo Farà la pruova, si ch' a te fia bello Averti fatta parte per te stesso(i).
(Paradis, ch. xvii, terc. 21, 22 et 23.)
Après la tentative infructueuse dont nous venons depar-
(1) Et ce qui chargera le plus tes épaules, ce sera la compagnie méchante et stupide parmi laquelle tu tomberas dans cette vallée ;
Car toute ingrate, toute folle et impie, elle se mettra contre toi ; mais, peu après, elle (non toi) en aura le front rouge.
De sabestialité sa conduite donnera la preuve, de sorte qu'il deviendra beau pour toi d'avoir fait ton seul parti de toi-môme.
1er, tout espoir de retour à Florence paraissait perdu. Dante commença cette vie errante et vagabonde à laquelle il fait souvent allusion dans le cours de soq poème et particulièrementdans ce passage du Paradis où il se fait dire par son aïeul Gacciaguida :
Tu lascerai ogni cosa diletta Più caramente : e questo è quelle strale, Ghe P arco dielP esilio pria saetta.
Tu proverai si corne sa*di sale Lo pane altrui, e corn* è dure calle Lo scendere e' 1 salir par V altrui scale (0. - (Paradis, ch. 'xvii, terc. 19 et 20.)
. Le pauvre banni, en effet, portait ses pas là où le conduisaient les circonstances, lé besoin qui le pressait, Tinquiétude de son esprit et l'incurable tristesse de son âme. En 1308, on le trouve à Lunigiana, auprès de Morœllo Malaspiua, où il achève le chant de VEnfer commencé à Véronhe et dédié à Uguccione(*). Le souvenir de Gentucca, qui rayonne comme un doux sourire à travers les chants mélancoliques du Purgatoire^ a fait penser aux critiques que cette partie de la Divine ConUdie^ commencée à. Paris (1308), continuée à Pise (8),auprès d*Uguccione, avait dû êtreachevée à Lucques. En 1310, Dante put croire un moment que le sort allait se lasser de le persécuter. L'empereur d'Allemagne Henri VII annonce qu'il va descendre en Italie pour y rétablir la concorde et la paix (*).
(1) Tu quitteras toutes les choses les plus chèrement ainàées; et ceci est lo premier trait que lance l'arc de Texil.
Tu éprouveras combien le pain d'autrui a de sel, et comme le chemin est dur, lorsqu'il faut monter et descendre par Fescalier d'autrui.
(2) Troya, Tiel veltre allegorico. (Firenze, 1826.) •
(3) Les meilleurs biographes de Dante nous le montrent rôdant autour de sa chère Florence pendant l'expédition de Henri VII. (Artaud, Vie de Dante, p. 295.)
(4) Lorsque Henri VII passa les monts, il y avait quatre-vingt-dix ans que Rome n'avait pas vu d'empereur. En efifet, Frédéric II s'y était fait couronner
Le parti gibelin tressaille d'allégresse, espérant que la venue de son chef allait lui donner la suprématie; mais il n'en fut rien. Cette expédition échoua complètement, grâce à la résistance de Florence et du parti guelfe. Pour comble de malheur, l'empereur mourut au mois d'août 1313, et les rêves politiques de Dante s'évanouirent pour toujours.,.
Les événements concouraient singulièrement à faire d'Alighieri le poète de l'autre monde, le chantre du royaume de la mort. Les deux plus grandes passions de sa vie étaient venues se heurter à deux tombeaux. Il ne voyait autour de lui qu'une seule chose stable, permanente, à laquelle tout venait aboutir : Télernité, qui suit immédiatement notre terrestre existence !
Qui donc pouvait sentir plus profondément et plus amèrement que lui le vide des choses humaines? A quoi sur la terre pouvait-il encore rattacher son espérance? Il avait rencontré la mort à l'extrémité de tous les chemins. Exclu de la cité, exclu de l'héritage de ses pères, exclu du monde politique, il était semblable désormais à ces personnages de sou poème dont l'âme est là-haut et le corps encore ici-bas. II se consacra donc aux choses de l'éternité, puisque la terre lui manquait. Il déserta le présent, pour prendre possession de l'avenir, et trouva ainsi dans la patrie future un dénier et définitif refuge.
C'est à Vérone, auprès de Caù Grande délia Scala (1314), que Dante commença son Paradis^ qui est la partie la plus élevée, la plus solide et la plus précieuse de ses poésies.
Malheureusement, la franchise de ses paroles, la fierté et la noble indépendance de son caractère déplurent peu à peu à Cau Grande et à ses vils courtisans. On essaya donc de faire à Dante des plaisanteries de mauvais goût, qui blessèrent profondément sa grande âme, aigrie par de longs
en 1221 par le pape Honorius HI, îiu moment où se préparait la cinquième croisade.
malheurs. Le poète indigné éprouva une fois de plus combien était amer le pain de Texil, et s'éloigna de Vérone plus triste et plus désolé que jamais (1317). La tradition a pieusement oonsacré tous les lieux par où le poète a passé. Sur la plus haute cime des Apennins, dans la célèbre abbaye de Fonte Avellana^O, on visite encore la cellule où ce génie méconnu et persécuté a trouvé quelque repos; les habitants de Tolmino montrent aussi aux voyageurs un rocher nommé aujourd'hui le siège de Dante, où dans ses jours de détresse il venait se livrer à de profondes méditations ; enfin, dans la petite ville de Gubbio, le château de Bozzone dresse avec orgueil sa vieille tour crénelée et semble rappeler aux pèlerins qui se hasardent dans ses vastes salles ténébreuses que son maître a versé quelque baume sur les blessures du gibelin proscrit. On trouve vers la fin du poème, dans le chant consacré aux solitaires, l'empreinte de ces contrées sauvages, de ces pentes escarpées et arides, de ces pics élevés d'où les regards de l'exilé découvraient un si vaste horizon et s'arrêtaient, noyés de larmes, sur les montagnes qui lui cachaient sa patrie, ce doux bercail de ses premiers ans :
Il belle ovile, ov* io dormiiagnellolî).
A cette époque (1318), il est presque impossible de suivre fidèlement l'itinéraire de Dante. Néanmoins, sa trace se trouve partout, ainsi que son souvenir, dans les riantes campagnes du Frioul, de la Romagne et du Casentin, qui virent tour à tour passer cette tête souffrante et méditative.
La dernière station de cette vie sans repos, terme suprême de ce long pèlerinage, fut Ravenne, cité grave et mélancolique, où Tempire d'Occident était venu s'éteindre.
C'est là que Dante devait trouver, à la cour princière de Guido Novello, la plus douce et la plus intelligente hospitalité.
(1) Voir Dantier, Monastères bénédictim (V Italie, t. II, p. 440 (Didier).
(2) Enfer, ch. xxviii.
Pressentant sa fin prochaine, le poète toscan mit la dernière main à son grand ouvrage (1320), et ne s'occupa plus que de son salut éternel. On raconte que, dans ses moments de ferveur et d'exaltation religieuse, il composait des paraphrases sur les plus touchantes prières de la liturgie catholique..Une vie comme la sienne ne pouvait finir que par des hymnes de foi et d'amour.
Toutefois, malgré les douceurs du séjour de Ravenne, une amère pensée le poursuivait sans cesse : le souvenir de son ingrate patrie, l'espoir de rentrer encore dans sa Florence adorée. Aussi, sur le point de clore son poème, il s'écrie, mais, hélas! pour la dernière fois :
Se mai continga che' 1 poema sacro, Ai quale ha poste mano e cielo e terra,
Vinca la crudeltà, che fuor mi serra
Con altra voce omai, con altro vello, ^
Ritomerô poeta, ed in sul fonte
Del mio battesmo prenderô '1 cappello (* ) .
(Paradis^ ch. xxv, ter. î, 2 et 3.)
Quelles touchante^ paroles! Quelle pénétrante mélancolie dans les regrets de la patrie absente, dans cette lointaine perspective du retour et cette attente d'un triomphe poétique à Florence!
Ce légitime espoir ne se réalisa point. Dante devait monter tous les degrés de son Calvaire et boire jusqu'à la lie le calice amer des déceptions et des douleurs ! 11 mourut sur la terre d'exil, sans avoir revu sa ville aimée, le 14 septembre de l'année 1321.
(1) Si jamais 11 advient que le poème sacré, auquel ont mis la main et lo
ciel et la terre.
Triomphe de la cruauté qui me lient en dehors du beau bercail, Avec une voix autre désormais, avec une chevelure autre, je reviendrai
poète, et sur les fonts de mon baptême je prendrai la couronne.
Giiido Novello, de protecteur devenu son ami, reçut sa dernière parole et son dernier soupir.
Les funérailles du grand poète furent un véritable triomphe. Son corps fut porté par les seigneurs de la cour à travers les principales rues de Ravenne, et inhumé avec une pompe royale dans Téglise des Franciscains. Guido^ n'ayant pu le couronner vivant, vint déposer sur sa tombe une branche de laurier.
Les peintres et les biographes du quatorzième siècle nous ont conservé les traits saillants de cette grande figure historique. Dans Tensemble des lignes qui composent celte physionomie hautaine et sombre, il y a je* ne sais quoi d'anguleux, d'ardent et de fortement accusé qui annonce l'énergie interne, le feu de l'âme, la grandeur habituelle de la pensée, la vigueur de la volonté, la noblesse des sentiments et la dignité de la conduite.
Mais le véritable portrait de Dante est dans son poème : nature concentrée, altière et parfois dédaigneuse, sensibilité exquise, cœur généreux et tendre quand le spectacle des injustices humaines ne l'aigrissait pas; âme grande et fière, caractère inflexible, esprit vaste, hardi, généralisateur, habitué à vivre dans Jes régions les plus élevées de la métaphysique et à juger les choses de haut et de loin.
Poète de la rectitude^ comme il s'appelait lui-même, jamais il ne courba la tête sous aucune tyrannie, jamais il ne se laissa avilir, même dans les moments de tristesse et de défaillance qui accablent le moral des hommes les plus fortement trempés. Sa vie a été courageuse et intrépide comme ses vers.
La foi de l'Eglise fut toujours sa boussole ; l'amour ' de Dieu et des hommes son unique inspiration; l'espérance chrétienne son soutien et son seul appui au milieu des épreuves sans nombre qui firent de ses jours un long et douloureux martyre.
Pour ne rien omettre d'important dans la biographie du
plus grand poète italien, nous devons ajouter qu'outre les compositions lyriques de sa jeunesse, Rime (1285), Vita nuova (1291), Dante, dès le début de §on exil, écrivit le Convito (1304), véritable traité de philosophie, où il se propose dé mettre à la portée des multitudes le pain trop rare de la science philosophique qu'il avait lui-même puisée dans Aristote, Cicéron, Boëce et saint Augustin ; il écrivit aussi le livre de Vulgari eloquio (1305), véritable statistique du langage italien au quatorzième siècle, dans lequel il montre comment on peut faire de la langue vulgaire un instrument ^igne de servir les plus belles inspirations; enfin (1312), dans le Traité dô ifonarc/ita, dédié à Louis de Bavière («), Dante expose une savante théorie sur la constitution du saint empire romain. C'est cette théorie que Gharlemagne avait admirablement réalisée, et que certains de ses successeurs devaient rendre à tout jamais irréalisable, en méconnaissant étrangement les limites du pouvoir temporel et les droits du pouvoir spirituel ^).
(1) Henri VII était mort trop tôt pour on recevoir la dédicace.
(2) de qu'il y a de trop téméraire et mémo d'erroné dans certains passages du Traité de Monarchiâ est pour ainsi dire corrigé ou du moins grandement atténué par cette phrase remarquabte, qui résume la pensée de Dante cl termine son ouvrage : a La félicité temporelle dos peuples est ordonnée en vue do la béatitude éternelle. César est donc tenu au respect envers le pape, comme le fils aîné envers son père, afin qu'aidé des lumières et des conseils du Vicaire de Jésus-Christ, il rayonne avec plus d'éclat sur le globe. En un root, César doit se rappeler sans cesse que le gouvernement temporel du monde lui a été confié par Dieu, qui gouverne toutes choses dans l'ordre spirituel et temporel. Deus omnium spirUxmlium et tcmporalium guhernator. (Antonio Zatta, édition complète des Œuvres de Dante (1758). Nous no résistons pas au plaisir de citer ici le jugement do M. Balbo sur le Traité de Monarchid, Ce jugement est plein de raison, de tact et de profondeur : L'auteur du Traite de la Monarchie, dit-il, n'exclut pas les lois municipales (voici le guelfe qui parle), il n'exclut pas les royaumes différents, les usages et les coutumes des diverses provinces. Seulement, il oublie de dire comment on peut faire concorder l'empire avec toutes les principautés particulières de TEurope qui ne voudraient pas perdre leur autonomie. Ajoutons aussi, continue le môme auteur, que si Dante était assez gibelin pour vanter extraordinairement la puissance de l'empire, il ne l'était pas assez pour exiger la dépendance du pays. Aussi nous l'avouons gibelin et même gibelin superbe,
Toutefois, ces ouvrages de Daûte, quoique très sérieux, n étaient que des préludes, des épisodes ou des accessoires. Uunité de son génie devait se refléter et se reproduire dans une œuvre unique dont nous avons déjà parlé et qui fut la préoccupation de sa \ie entière. Nous avons en vue cette divine épopée conçue sur le tombeau à peine fermé de Béatrix, laborieusement développée à travers les vicissitudes de vingt ansd*exil, achevée enfin après mille obstacles au moment où les portes de Tétemité allaient s*ouvrir à celui qui avait si bien mérité de Dieu, de la religion, de la patrie et de rhumanité.
Comme VIliade d*Homère, le poème de Dante est tout à la fois une œuvre poétique, théologique et philosophique. Les dogmes du christianisme et les découvertes de la science, sur le système du monde y paraissent revêtues des magnificences d'une poésie égale à celle du chantre de Smyrne. On a prétendu que la première idée de ce poème n'appartenait point à Dante ; qu'il l'avait puisée dans le Tesoretto, ouvrage de Brunetto Latini, son maître. Il y a, en effet, dans le Teso^ retto^ une vision mystérieuse, une description de lieux et d'objets fantastiques, un voyage de l'auteur entrepris sous les auspices d'Ovide et de Ptolémée. Rien d'improbable que le livre de Brunetto n'ait inspiré à son intelligent disciple ses trois idées de l'Enfer^ du Purgatoire et du Paradis. Mais s'il y a quelque ressemblance dans le plan des deux poèmes, il n'y en a sûrement aucune dans leur exécution. Autant le Tesoretto est pauvre et vulgaire, autant la Divine Comédie est riche et majestueuse. 11 faudrait écrire un volume entier pour passer en revue tous les sujets magiques que le poète a su rassembler dans cette galerie enchantée. Sans doute,
mais nous ne voulons pas qu'il soit dos plus exagérés. Du rosle, en fait de factions, il faut distinguer trois choses : 1" passer pour être de la faction ; 2" lui appartenir vraiment; 3** en faire profession. Dante fut appelé gibelin peut-être avant de Tavoir été. Il le fut, et le fut trop; mais il ne croyait pas Tôtre, et il assurait qu'il ne l'était pas. (Gésâre Bâlbo, t. H, p. 378.)
on peut reprocher à Dante de grands défauts, des images étranges et contre nature, un langage parfois trivial, des chants arides, languissants et d'une lecture difficile, une versification souvent dure et irrégulière.
Mais ces défauts, fruits de l'imperfection où était alors la langue italienne, ne sont que de faibles taches qui disparaissent dans les splendeurs de l'ensemble. Une machine poétique nouvelle, et partant une poésie nouvelle, un style tantôt sublime, tantôt pathétique et toujours riche ; des traits passionnés qui vont jusqu'au cœur, des images pittoresques qui frappent et subjuguent tout à coup sans qu'on s'y attende (*), telles sont les beautés que l'on rencontre à chaque instant dans le plus beau des poèmes qu'ont inspiré les muses chrétiennes.
Toutefois, en faisant, au début de ce travail, l'éloge de la Divine Comédie au point de vue de l'art, nous ne prétendons pas approuver les satires et les odieuses calomnies qu'elle renferme contre les papes, qui, sans le vouloir^ eurent le malheur de déplaire au poète florentin, ennemi juré de Philippe le Bel et de Charles de Valois (^). Ce n'est point d'après
(1) Nous ne désespérons pas do voir un jour le poème de Dante devenir classique en France, comme il l'est eu Italie.
a On me dira peut-être que je plaide une cause gagnée depuis longtemps et que la réaction on faveur de la Divine Comédie n'est pas chose à faire, mais chose faite.
« Je demande la permission de n'en rien croire. Cette réaction m'a toujoure semblé plus apparente que réelle. En tout cas, elle n'a guère franchi la zone étroite des lettrés et des érudits. Il semble vraiment que Dante ait prévu l'ignorance et l'indifférence religieuse de nos temps modernes, lorsqu'au début de la troisième carUicà il congédie pour ainsi dire ceux que la curiosité seule a fait ses auditeurs, ne voulant conserver à sa suite que les âmes d'élite saintement avides de la sacrée nourriture des anges. — Eug. de Margerie. »
(2) Alighieri n'avait pas tout à fait tort de détester cordialement Philippe le Bel, qui voulait ravir à l'Italie le siège de la papauté, — Philippe le Bel, le faux monnayeur, — qui, jwur enrichir son trésor royal, n'hésita pas à pratiquer les plus révoltantes exactions sur les marchands italiens établis en France. De môme Charles de Valois ne pouvait être sympathique à Dante, à cause de la dure oppression qu'il avait fait peser sur Florence, sous prétexte d'y ramener l'ordre et la paix, eiependant, nous ne pouvons approu-
les fictions capricieuses et malignes du poète toscan que Ton doit former son jugement sur les personnages célèbres de son époque, et nous ne comprenons pas que 'certains historiens modernes aient osé puiser des témoignages à une pareille source. Si, dans l'œuvre immortelle que nous allons analyser théologiquemeut, le talent remarquable que déploie le poète a un incontestable droit à notre admiration, les dénigrements que s'y permet trop souvent son cœur aigri doivent exciter l'indignation ou plutôt la pitié de tout cœur honnête, impartial, juste et loyal. Ce n'est pas avec dies préventions, des dépits et des préjugés que Ton écrit l'histoire.
ver les boutades du poète florentin contre le chef do la glorieuse dynastie des Capétiens. ( Purgatoire, ch. xx, terc. 18.) Le mensonge historiquo qui fait descendre Hugues le Grand d'un boucher de Paris n'a pas besoin d'être réfuté. Depuis les consciencieuses recherches de M. le marquis Fortin d'Urban, les nobles origines de la troisième race sont assez connues. D'après Villani (Cro/iac, liv. IV, ch. m), les premiers princes capétiens possédaient dans l'île de France de magnifiques domaines et de riches métairies, dont les bestiaux servaient ù alimenter la capitale. Cette ch*conslance explique convenablement l'expression figurée de Dante : beccaio df Parigi. Les plus illustres descendants d'Hugues Capct, entr'autres François I*' et Henri IV, ont généreusement pardonné à Dante ses injustices; et, de nos jours, le roi Louis XVIII, très versé dans la littérature italienne, a fait remettre une gratification do 6,000 fr. à M. Bagioli, qui a publié à Paris, en 1819, une remarquable édition de la Divine Comédie^ avec commentaires et sans suppression.