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OBSERVATIONS GÉNÉRALES SUR LA DIVINE COMÉDIE

'-vOCCÎ-r-

Deux choses se partagent le inonde : l'idéal et le réel. L'art n'a pas d'autre but que de les réunir, et c'est à quoi se fatiguent les plus beaux génies.

OZANAM

Les véritables poètes chantent toujours ce qui est dans le fond de toutes les âmes.

Chavin de Malan.

Depuisque riiiterprétation erronée d'un passage des Saintes Écritures avait fait pressentir la fin du monde pour Tan mil de Tère chrétienne, une grande préoccupation s'était élevée dans tous les esprits, et quoique l'époque fatale fut depuis longtemps passée, on n'était point encore pleinement rassuré. En effet, d'après les chroniques du onzième et du douzième siècles, on s'entretenait sans .cesse dans les chaires,

(1) Voir Daniel Sicrn^ Dante et Gœtlie, page 99 (Didier). — EmilianiGludici, Délia vita e délie opère di Dante (Fircnze). — Antonio Cesari, Bêliez ze dfxoiu' viedia di Dante (Vérone). — Ueviie des Deux-Mondes, septembre 1842. — César Cantù, Hist. univets., t. XII, c!i. xxvii. — Lamennais, De VArt et du lieaxu cil. VIII, poésie. — Philarète Ghaslcs, Étuilea sur le moyen-àge, page 303. — Edm. Maguier, Dante et le moyen-dge, page 289, — Edni. Scliérer, youcelles Études sur la littérature contemporaine, page 45.

dans les cloîtres, dans les écoles, dans les palais et dans les chaumières des supplices réservés aox crimes dans Fenfer, des espérances offertes au repentir dans le porgatoire et des félicités assurées à la vertu dans le paradis.

La pensée vint donc naturellement à Dante de rieindre avec son imagination et surtout avec sa foi ce monde in* connu, ce monde invisible qiie nous devons tous habiter un jour, et où déjà sa chère Béatrix lavait précédé... Le plan était hardi, la tâche était immense! Mais il ne pouvait reculer, enchaîné qu'il était par la solennelle promesse qu'il avait faite à Tidole de ses pensées dans la dernière de ses canzonê\ ainsi conçue : « J'eus une merveilleuse vision, dans laquelle je vis des choses qui me firent prendre la résolution de ne plus rien dire de celle bienheureuse^ jusqu'au moment où je pourrai en parler plus dignement; et pour en venir là, j'étudie autant que je le puis, comme elle le sait bien; de sorte que, s'il plaît à Celui par qui toutes choses vivent, de faire durer ma vie assez d'années, j'espère dire d'elle ce qui jamais ne fut dit d'aucune femme. »

On sait comment il a tenu parole!

La Divine Comédie est, en effet, quelque chose qui n*a jamais été dit 0).

Chaque poète qui s'était levé avant Dante n'avait été que l'expression d'un siècle, d'une phase de la civilisation, d'un fait isolé : Homère a chanté les races guerrières, l'enfance héroïque de la Grèce ; Platon, aussi gi*and poète qu'Homère, a été le chantre philosophique et didactique d'une époque de maturité qui pense et qui rêve ; YirgUe a noté les douloureux gémissements d'un monde qui se dissout, mais qui, en mourant, se rappelle et espère ; Dante a résumé toutes ces voix éparses et isolées, tous ces sons lointains, toutes ces aspirations de l'âme des peuples. De ces notes diverses il a formé un hymne divin, qui, en perpétuant le souvenir de

(1) Eugène Babet, professeur do littérature à la faculté de Glermontf Trou» badours et leur influence, page 172 (Didier).

Béatrix, charmera jusqu'à la fin des siècles les iutelligences d'élite et les cœurs sincèrement chrétiens. Ce n'est pas à dire pour cela que Dante soit un poète d'imitation servile, qu'il ait emprunté un chant à Homère, une idée à Platon, une inspiration à Virgile. Loin de .là, c'est un génie original selon la plus forte acception du mot. Dans le développement de Faction , si simple et pourtant si grande, qui constitue son poème, il se place et s'élève au-dessus de tous ses devanciers. Il est plus profond, plus philosophique, plus généralisateur qu'Homère; plus spiritualiste, plus pur que Platon ; plus simple et plus mélancolique que Virgile; plus concis que Tacite et surtout plus vrai qu'eux tous. La vérité du dogme a rayonné sur son œuvre et lui a donné, avec un incomparable éclat, une solidité à toute épreuve. Le souffle du catholicisme a passé sur cette poésie, pour la féconder et la vivider. Voilà le secret de son éternelle jeunesse et de sa perpétuelle nouveauté (* ) .

La Divine Comédie est le livre le plus complet, le plus logique, le plus vrai, le plus saisissant qui soit sorti d'une tête ou plutôt d'un cœur d'homme. Dans ce poème éminemment biblique, la lumière abonde tellement, que l'on serait tenté de croire que c'est Tœuvre de quelque prophète inconnu apparaissant tout à coup sur la scène du monde, au moment où le moyen-âge allait finir, comme pour l'initier aux formidables mystères de l'avenir.

Lorsqu'on étudie attentivement cette immense machine poétique, pour en deviner les secrets ressorts, on revient ébloui et frappé de sa hardiesse et de ses vastes proportions. C'est comme une de ces grandes constructions gothiques dont les flèches brodées, les arêtes vives, les colonnes effi-

(1) Danle AUghieri non sareble stato veramcnte grande, se non fosse stalo profondamente cattolico, poichè quelle boUezze, clie lo innalzano e lo fanno un genio più singolare che raix), tutlc deriv^ano délia sublimità di quel concetti, a ^i la sua anima fu educata dalla chicsa cattolica. (Mgr Zinelli do Trévise, DUcours pour le sixième centenaire de Dante, fin.)

lées, les longues ogives désespèrent Tart moderne et sont une parole de défi jeté à la forme antique. Sans doute le Panthéon et le Colysée ne sont pas formés d'une autre pierre et d'un autre marbre que la cathédrale ; mais, quoique les matériaux se ressemblent des deux côtés, le génie qui les combina n'est pas le môme. Le Dieu du Panthéon n'est pas le Dieu de Dante.

Le catholicisme, qui a refait une civilisation, avait en lui assez d'énergie vitale pour créer son poème, pour avoir son style, sa manière, sa forme originale et caractéristique.

Une des étrangetés de ce livre, c'est la présence de Dante dans toutes ses parties. Cette particularité seule fait sortir la Divine Comédie du cadre ordinaire de l'épopée. En effet, dans tout ce long poème en cent chants, il n'y a que trois personnages réels qui jouent un rôle actif. Deux d'entr'eux, Virgile et Béatrix, sont déjà les hôtes de l'éternité; un seul, Dante, appartient encore à la terre. Lui seul a la vie, lui seul apporte dans le royaume d'outre-tombe un corps soumis aux lois de la pesanteur, et dont l'opacité arrête les rçiyons lumineux.

Tout le drame repose et roule sur sa tête vénérable, qui est assez forte pour en supporter le poids et qui rayonne d'un éclat surnaturel comme celle de Moïse sur la montagne du désert. Cette présence de Dante dans son épopée donne à sa fiction la plus saisissante réalité. C'est lui-même qui affirme la vérité de ce qu'il décrit. Toutefois, dès le début de son poème, il comprend la témérité de son entreprise, et avant de pénétrer dans la sombre spirale de l'enfer, il fait part à Virgile de ses craintes. Il lui demande si son courage pourra suffire à cette longue et difficile pérégrination. Il sait bien qu'Enée et Saint-Paul sont entrés avec leur corps mortel dans le royaume immortel. Mais tous deux furent appelés à voir de leurs propres yeux les mystères de l'autre vie, pour se préparer à de sublimes destinées. Le premier devait être le père de cette féconde Rome où, plus tard, les successeurs

de Pierre devaient régner ; et le vase d'élection fut ravi au troisième ciel, pour apporter un nouvel appui à la foi, principe de salut pour Thurfianité.

A la vueDante qui se trouble et hésite avant de s'acheminer datis les régions éternelles, il nous semble que le poète toscan, aveuglé par sa modestie, se méprend étrangement sur sa véritable destinée. S'il n'est ni chef d'empire ni apôtre, s'il ne doit pas créer un peuple ou servir de fondement à une religioti divine, il fonde cependant une poésie et une langue. Son œuvre explique et excuse la grande mission dont il s'est lui-même investi. N'oublions pas aussi que, dans tout le cours de son poème, Dante se pose comme le représentant de la civilisation chrétienne et l'écho fidèle des traditions universelles.

Tel est le rôle véritable qu'il y joue.

Et maintenant, pour bien comprendre les figures, les images et les types qui abondent dans l'égopée dantesque, il est bon de nous tenir en garde contre deux écoles exclusives qui se sont formées pour expliquer ce poème, l'unô ne voyant partout que le symbole et l'autre niant le symbole pour ne s'attacher qu'à la lettre et aux mots.

Les symbolistes et les anti-symbolistes ont découvert de grandes vérités ; mais ils se sont tous également trompés, égarés par ce qu'il y avait de trop exclusif et de trop absolu dans leur système. Les plus sages sont ceux qui ont tenté une alliance de deux écoles si radicalement opposées, en donnant une égale part au sens symbolique et an sens littéral. Il me semble que, pour pénétrer à fond la pensée de Dante, on aurait dû ne jamais perdre de vue ce qu'il écrivait à Cau Grande délia Scala, en lui dédiant son Paradis (peuton s'égarer, quand un poète s'offre lui-même pour guide dans la lecture de ses ouvrages?).

« Il faut savoir, écrivait Dante à son bienfaiteur, que le sens de mon poème n'est pas simple, mais multiple...

« Le premier sens est celui qui se montre sous la lettre ;

le second est celui qui se cache sous les choses énoncées par la lettre...

« Le premier se nomme littéral ; le second, allégorique ou moral. D'après ces considérations, il est évident que le sujet doit être double, afin de se prêter attentivement aux deux sens indiqués. Le sens littéral est l'état des âmes après la mort, car tel est le point sur lequel le poème roule dans tout son cours. Au point de vue de l'allégorie, le sujet de ce poème est l'homme déchu, en tant que par ses mérites et ses démé* rites il est soumis à la justice divine, rémunératrice ou vengeresse. Le genre de philosophie auquel Fauteur s'est attaché est la philosophie morale ou l'éthique, car le but qu'il s'est proposé est la pratique et non point la spéculation oisive ; et si, dans quelques passages, il semble spéculer, c'est dans un but d'application, selon ce que dit Âristote au livre II de sa Métaphysique : « Les praticiens se livrent quelquefois à la « spéculation, mais d'une façon passagère et dans un intérêt « d'application prochaine. »

Ce précieux document éclaire singulièrement l'œuvre capitale de Dante, si obscurcie par les manipulations des commentaïâfi^Elle lui donne une importance et une valeur philosophique qu'au premier abord on est peut-être loin de soupçonner. Pourtant, après cette lettre, que tous les faiseurs de commentaires auraient dû avoir continuellement sous les yeux et que les éditeurs auraient dû placer comme introduction à la Divine Comédie, il reste encore une parole à dire pour faire pénétrer la lumière plus avant, et c'est le fils de Dante qui la dira dans la préface de son commentaire sur les œuvres de son père. « L'œuvre entière, dit^il, se divise en trois parties, dont la première se nommé Enfer, la deuxième Purgatoire, la troisième et dernière Paradis. J'en expliquerai d'avance et d'une manière générale le caractère allégorique, en disant que le dessein principal de l'auteur est de montrer sous des couleurs figuratives les trois manières d'être de la rjice hun^aipe. Dans la première partie, il considère le vice.

qu'il appelle V Enfer; la deuxième partie a pour sujet le passage du vice à la vertu ; la troisième et dernière partie est celle où il envisage les hommes parfaits. Elle s'appelle Paradis^ pour exprimer la hauteur de leurs vertus et la grandeur de leur félicité, deux conditions hors desquelles on ne saurait reconnaître le souverain bien. »

Ces deux simples fragments jettent sur le symbolisme général de la Divine Comédie une clarté plus vive que certains commentaires inspirés par un système tout fait. L'exactitude de ces explications sur le sens allégorique du poème nous parait au-dessus de tout doute. Du père au fils, la tradition n'a pas eu le temps de s'obscurcir et de se dénaturer. Giacopo est l'interprète respectueux et fidèle de la pensée de son docte père.

Ainsi, il est désormais impossible de se tromper gravement sur la pensée dominante et fondamentale de la Divine Comédie, Le poète lui-mêtne et son fils ont soin de nous prévenir que le sens n'y est pas simple, mais multiple; que ridée s'y est incarnée dans le fait; que sous la figure se cache la pensée, et que dans cette œuvre, essentiellement catholique, se rencontre partout, comme dans nos livres saints, l'alliance de l'abstraction et de la réalité, du positif et de Timaginaire.

Cette admirable combinaison de l'idéal et du réel qui constitue le vrai sens de la Divine Comédie n'est pas une invention poétique de Dante. Elle a toujours existé dans la nature et dans l'homme. La Bible surtout, qui est la source intarissable de toute poésie, cache souvent sous le sens littéral une signification mystique et figurative. L'Apocalypse, où Dante a pris ses plus grandioses conceptions, est le poème symbolique par excellence.

Du reste, le symbolisme, qui avait pris un développement plus large en s' unissant avec Tart, dès les premiers jours du christianisme, dans les catacombes de Rome, était devenu, op le sait, la muse aimée et souveraine du moyen-âge. Cette

époque de force exubérante épanchait sa vie de toute part; elle sentait le besoin de créer, et avec des idées elle faisait des figures. Le catholicisme, avec son culte symbolique, favorisait et encourageait sans cesse Fart dans cette légitime tendance. Il ne faut donc pas s*étonner que Dante, le poète catholique par excellence, se soit emparé de ce procédé si chrétien, si moderne, et ait élevé son poème sur la combinaison de ces deux éléments. Les architectes du moyen-âge ne bâtissaient pas autrement; toutes les cathédrales gothiques reposent sur cette double base. Aux trois états de l'humanité dans son évolution passagère, aux trois réalités de la vie correspondent, dans un monde supérieur, trois états distincts, trcHs réalités, qui devraient occuper sans cesse les hommes sérieux.

L'enfer est le symbole de la vie des sens,, des voluptés impures, des vices les plus abjects.

Le purgatoire représente la transition du péché à Tétai de grâce.

Le paradis, c'est la vertu possédée dans sa plénitude; c'est la vision et la possession absolue du beau, du vrai, du bien.

Ainsi, deux éléments, l'élément matériel ou humain, l'élément spirituel ou divin, et leur lutte mutuelle, voilà ce qui constitue rigoureusement la triplicité symbolique de l'épopée dantesque. L'élément matériel, humain, c'est l'enfer, c'est-à-dire l'homme plongé dans d'épaisses ténèbres et livré aux instincts dégradants de sa nature inférieure. L'élément matériel et l'élément spirituel dans leurs rapports mutuels, c'est le purgatoire, c est-à-dire l'expiation volontaire et le perpétuel combat des hauts instincts de l'âme contre les inclinations dépravées du corps. Il y a là encore des douleurs, mais elles sont grandement tempérées par l'espérance. L'élément spirituel et divin dans sa pureté immaculée dégagé de tout alliage impur, c'est le paradis, c'est-à-dire l'homme arrivé par la foi et l'amour aux plus sublimes hauteurs de 1^, perfection, en présence ie la divinité, qu'il contemple

face à face. Voilà le sens qui se dégage des trois canHcéii& l'épopée, de Dante.

Quatre figures allégoriques dominent tout le poème.

Dante, nous l'avons dit, est le touchant symbole de Thumanité coupable, déchue en Adam et régénérée par le Christ.

Virgile, interprète mélodieux de toute la philosophie antique, est rimage de la raison, qui élève Thomme au-dessus de la sphère des sens.

Béatrix, cette fille de la terre et du ciel, est le chaste symbole de la révélation divine. Elle prend Thomme là où la raison seule devient impuissante et reconnaît qu'elle a besoin des affirmations supérieures de Dieu et de son Eglise.

Saint Bernard, c'est la foi dégagée de tout alliage, de tout principe inférieur et humain, la foi mystique et contemplative ; c'est l'extase qui fait pénétrer l'homme dans les splendeurs de la vision béatifique, et qui permet à notre œil débile de sonder les profondeurs de Dieu, lumière éternellement vive, éternellement belle.

Gomme il est facile de le voir, Virgile, Béatrix et Saint- Bernard sont les trois grandes figures symboliques qui marmarquent les triples degrés que l'intelligence humaine doit gravir pour arriver au ciel. Ce sont les trois phases distinctes de toute progression spirituelle vers l'essence infinie. Dante, à son tour, repjésente le chrétien traversant ces trois initiations successives pour être digne de Dieu et de ses magnifiques récompenses.

Le sens pratique et moral de la Divine Comédie ressort naturellement des principes d'exégèse que nous venons de poser. Dante semble continuer Platon, mais en épurant toutefois son inspiration dans les eaux vives de l'Evangile. Aussi, sa morale est plus ferme, plus large, plus lumineuse ; elle a tine application plus directe, plus immédiate.

Bien que le but principal du poème soit la réforme et le perfectionueme|it 4e Vipdivjdu, Dante, qui est un parfait

logicien, a voulu, par voie de couséquence, la réforme et le perfectionnement delà société tout entière; car nous sommes tous les membres de ce grand corps, tous nous faisons partie de cet être complexe que Ton appelle une cité, une république, un peuple, une nation. Quicon(|ue voudrait, comme les utopistes modernes, réaliser la réforme matérielle de la société sans la réforme morale de Tindividu, n'aboutirait qu'au désordre, au chaos et à la barbarie.

La grande erreur des socialistes du jour est d'avoir pris le contre-pied de l'Évangile et d'avoir refusé à Dieu ou à son Eglise toute influence sur la civilisation: Dante était trop intelligent, trop chrétien pour partager cette aberration. Aussi, son œuvre, dont le but moral et pratique n'échappe à personne, restera comme un éclatant témoignage de sa religion, de son orthodoxie et de son ferme bon sens. Elte restera comme une protestation vivante et énergique contre la folie de ceux qui répudient toute intervention divine, surnaturelle dans les glorieux progrès que fait l'humanité vers le bien et le vrai.

Les esprits peu initiés aux habitudes du moyen-âge ont vivement reproché à Dante d'avoir emprunté au paganisme une partie de ses personnages fabuleux, tels que Garon, Minos, Cerbère, et de les avoir religieusement mêlés aux saintes croyances du christianisme. Sans doute, c'est là un des défauts du poème au point de vue littéraire; mais ce mélange d,u sacré et du profane, de la fable et delà vérité, était pleinement dans l'esprit du siècle où le poète écrivait, et n'était pas pris alors pour un impiété. La foi était trop vive dans les masses pour que des fictions poétiques de ce genre pussent y porter atteinte. L'Eglise même ne les condamnait pas : témoin les monuments religieux du douzième et du treizième siècles, où il n'est pas rare de rencontrer, sous des formes hideuses, les esprits de l'abîme qui glissent et serpentent le long des piliers, qui grimacent dans les angles les .pkis ténébreux et dans les ogives des portiques,

Daute a donc pu employer ces horribles figures dans son gi'and poème sans ofTenser la religion ni les esprits de son temps. D'ailleurs, n'oublions jamais que si, dans la Divine Comédie, il se rencontre quelques imperfections de détail à côté des sublimes beautés de l'ensemble, il faut surtout accuser de ces défauts Tépoque où il vivait et pour laquelle il écrivait. Il n'eut pas la force (et quel homme l'eût jamais?) de se soustraire entièrement au mauvais goût de son siècle et de son pays; mais son génie, pour être moins pur, n'en est pas moins élevé et profondément religieux. Quelle que soit la sévérité dont ou use envers le poète toscan, Dante reste toujours grand, malgré quelques égarements passagers qui ne nuisent en rien à l'ensemble et à la pureté de sa doctrine.

Pour compléter ces explications préliminaires et générales, nous devons raconter ici un événement imposant du quatorzième siècle, qui, après Béatrix, eut une étrange influence sur le cœur et l'esprit de Dante, et partant, sur son chef-d'œuvre, dont il marque l'époque précise.

Par une bulle du 22 février 1300, rappelant qu'une tradition immémoriale accorde de grandes indulgences à ceux qui visiteraient le tombeau des Apôtres, Boniface VIII promet la rémission de tous leurs péchés à ceux qui, vraiment pénitents et contrits, viendront aux basiliques de Saint- Pierre et de Saint-Paul dans le courant de l'année présente et chaque année séculaire.

A cette nouvelle du grand pardon, l'Europe chrétienne tressaille de joie et se met en marche vers la ville éternelle. C'était un spectacle vraiment saisissant et gmndiose, que cette foule pieuse qui descendait de tous les horizons pour prendre sa part des largesses spirituelles. On eût dit une nouvelle invasion des barbares. Mais, en entendant de loin les chants religieux de ces armées pacifiques, Rome était heureuse et ouvrait ses portes. /^ ^

Ce n'était plus les sauvages clameurs des hordes «awa^s

d'autrefois, mais des cantiques de paix, des hymnes de pénitence etd*amour. Les avenues de Rome étaient trop étroites pour ces flots d'étrangers t'). Chaque jour, plus de trente mille hommes entraient dans la nouvelle Jérusalem. On compla jusqu'à deux millions de pèlerins.

Au milieu de cette foule épaisse et compacte, « qui restait stupéfaite à la vue de tant de splendeurs, »

Veggendo Roma e V ardua saa opra StnpefaccnsiCS),

(Paradis, ch. xxxi, Icrc 12.)

se trouvât un très grand nombre de Florentins, parmi lesquels les chroniques du temps citent Giotto, Giovanni Villani et surtout Dante Alighieri, qui avait été envoyé eu ambassade à Rome par les guelfes de Florence, dans les premiers mois de Tannée 1300. Profondément ému de toutes ces images du néant de la vie qui Tenveloppaient de toute part, frappé de ce langage muet et terrible de l'éternité, qui lui parlait non seulement par le symbolisme des cérémonies religieuses, mais par ce monde inmiobile de ruines qui pleuraient le long de toutes les voies, il sentit en lui quelque chose tressaillir : c'était la divinité, l'inspiration d'en haut qui visitait son âme. A dater de ce moment solennel, il se fait un changement réel dans sa vie. On dirait qu'une voix secrète le rappelle à la dignité de l'œuvre qu'il médite depuis huit ans. Il faut une vie pure pour pénétrer dans le sanctuaire où sa muse va le conduire. Il s'incline donc sous la main du vicaire de Jésus-Christ; il avoue les égarements de

(1) Lo chant xvin do V Enfer, terc, 10 et 11, fait évidemment allusion aux côrémouics du Jubilé do 1300 :

' Corne i Itomaii, per l* csercito molto,

L'anno dcl giubbilco. su per lo ponte Hanno a passar la gcnte modo tolto ;

Che dair un lato tutti httnno la fronte Vci'so 1 castello, e vanno a Santo Pietro.

Dali altra sponda vanno verso '1 monte.

("i) Kn voyant Homo et sos hauts monuments, restaient tout stupéfaits.

sa jeunesse orageuse, et il se relève purifié, grâce à Tabsolutiou papale qui suivit de près l'aveu de ses fautes.

C'est sans doute pour éterniser le souvenir de ce grand fait religieux, de ce drame terrible où il a joué lui-môme un rôle, qu'il a placé à cette époque sa descente aux régions éternelles, le jeudi-saint 7 avril de Tan de grâce 1300, sous le glorieux pontificat de Boniface VIII.

Entrons maintenant, humbles disciples de Dante, sous les voûtes mystérieuses et profondes de Tœuvre du Toscan ; pénétrons à genoux dans ce temple où tous les grands penseurs de Tantiquité et du moyen-âge ont apporté une pierre. Allons frapper à la porte de ce monument dont les vastes proportions étonnent notre faible intelligence et exigent beaucoup de persévérance et de courage de la part de celui qui veut en étudier l'ensemble et le détail.

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