L'ENFER
IMPORTAlXCE DES DEOX PREMIERS CHANTS^
Non tralasciar mai la spiegazione dei due primi canti deir Inferno, per ischermirsi dal pericolo d'intender maie alcuni brani, talun de' quali potrebbe far parer Dante un uomo irreligioso ed anche un ereUco.
Luigi Bennasiutti.
Ne négliger jamais l'explication des deux premiers chants de l'Enfer, pour éviter le danger de nttl eomprendre certains passages qui, à première vue, pourraient faire douter de la religion ou de l'orthodoxie de Dante.
Ce D*est pas sans raison que le docte Bennassutti conseille d'étudier attentivement les deux premiers chants de la Ditinè Comédie^ toutes les fois que Ton entreprend d'expliquer les
(t) Consulter Azzolino, Sullo spirito deUo Dirina Gommedia di Danti (Firenze). — Le père Berardinelli, U Concetto deUa Divina Gommedia di Dante (Napoli). ~ Professeur Ferrazzi di Bassano, il Manuale DarUesco, ~ Vincenzo Barelli, Àlle^oria délia Divina Gommedia (Flronze). — Charles Lyell, DeUo spirito cattolico di Dante, traduit do l'anglais.
n n'est pas dif&cile de trouver dans les deux premiers chants de la Divine Comédie beaucoup d'idées et mùmo d'expressions empruntées soit aux livres de l'Ancien Testament (Sagesse^ ch. v, vi, vu, viii et ix), soit aux magnifiques commentaires (][ûe saint Bernard nous en a laissés dans ses sermons et homé>
autres parties de la trilogie dantesque. En effet, les deux chants préliminaires sont à tout le poème ce que Tintroduction est à im livre, Texorde à un discours, le fil conducteur à un homme inexpérimenté qui s'engagerait dans un obscur labyrinthe. La pensée-mère de l'œuvre s'y trouve tout enentière, et le but éminemment religieux de l'auteur s'y fait jour à chaque ligne. . .
Dante, symbole de l'humanité coupable, se représente saisi d'horreur et d'effroi au milieu d'une épaisse forêt, qui figure l'état de péché où croupissaient les hommes de son temps souillés^ par l'égoïsme, la luxure, l'injustice, la cupidité et la mauvaise foi <0.
Nel mezzo del cammin di nostra vita Mi ritrovai per una selva oscura, Ghe la diritta via era smarrita (2).
(Enfer, ch. i, terc. 1.)
Pour montrer d'une manière expressive qu'il ne faut jamais désespérer de la bonté divine, IDante avoue ingénuement que la miséricorde de Dieu vint le trouver dans cette forêt de vices où il s'était insensiblement égaré comme les
lies, où Dante, avant d'écrire, allait chercher la moelle des écritures et des Pores. Cf. Sermon xvn et xlviii, in Cantica, — Sermon ni, in Vig, Naiiv. — Sermon m, xcvi et cxxiii, de Dioerm, — Sermon m, in Circum, Domini. — Sermon in Octaoâ Epiph. — Sermon i, Post, Oct. Epiph, — Sermon v et vi, in Vig. Nat, — Sermo^ i, in Oct, Pasch, — Sermon m, in Ascens» Dominû
Gon tai documenti alla mano ci è dato lumo da veder e poter camminar sicuri per gli oscuri campi deir allegoria dabtesca. Glô conchiudo dalla uniformità de' pensieA, de' simboli, do' concetti e anco talvolta délie parole dei due autori. (Le marquis Giovani Eroli, ImportanlistudMsopra laDiv. Gom.)
(1) Pour connaître l'état des mœurs à cette époque, consulter les commentaires et les notes de Niccolô Tommaseo sur V Enfer (Milan, chez Pagnoni), lire surtout ses Considérations svr le Siècle de Dante, page xvu de la préface. Voir aussi l'ouvrage de M. le marquis Azzolino, Sidlo spirito délia Div. Gom., page 17. Voir enfin U Secolo di Dante, do M. Ârrivabene, qui appelle Âlighieri il potta Titorico, il cantore délia reUitvdine e délia religione, Vamico délia patria e del vero.
(2) Au milieu du voyage de notre vie, je me trouvai dans une forêt obscure, car j'étais sorti du droit chemin. (Prcv., u, 13. — Purgat., ch. xxx.)
autres mortels, à Fâge où les passions enflamment le cœur et aveuglent Tesprit.
Ma per trattar del ben ch' i' vi trovai, Dirô deir altre cose ch' io v' ho scorte.
l'non so ben ridir com' io v' entrai; Tant' era pien di sonno in su quel punto, Ghe la verace via abbandonai (0.
(Enfer, ch. i, tor. 3 et 4.)
Obéissant à la grâce prévenante gui le sollicite, Danter se rapproche du Calvaire, montagne de la perfection W, et au lieu d'en avoir peur comme auparavant, il éprouve un vif désir d*y monter, pour y jouir des ineffables consolations que Dieu donne à ceux qui détournent leur cœur des choses de la terre Tpour se consacrer entièrement à la contemplation des choses célestes.
Foi, riposato un poco il corpo lasso, Ripresi via per Uipiaggia diserta, Si che '1 piè ferme sempre era '1 più basse (3).
(Enfer, ch. i, terc. 10.)
Le Calvaire est bien appelé (una piaggià diserla), une côte déserte; car, de tout temps, le démon qui est lorgueil, le n^onde qui est dans la cupidité, la chair qui est la source de toute luxure éloignent de la sainte montagne la postérité d*Adam, pour Tempêcher de se sauver.
C'est ce que Dante va nous montrer d'une manière très pittoresque, en plaçant aux pieds de cette colline sacrée trois
(1) Mais, pour parler du bien que j'y trouvai, je révélerai les autres choses que j'y ai vues.
Je ne saurais bien redire comment J'entrai dans cette forêt, tant j'étais plein de sommeil quand j'abandonnai le vrai sentier. (Voir ConvUo, ch. vi.)
(2) Si quU vuU ventre post me, abneget semetipsum (but de V Enfer) et tolUU crucem (but du Purgatoire) , suam et sequoAur me (but du Paradis). (Saint Luc, IX, 23.) Voyez V Imitation de Jéstu-Christ, liv. I, ch. i, vi, xi; liv. H, ch. X, XI; liv. HI. ch. xxvii, xxxi, xxxii, liv.
(3) Puis, ayant reposé mon corps fatigué, je repris mon chemin par la plage déserte, gravissant de manière que mon pied le plus ferme était toujours le plus bas.
béte3 fauve3 qui symbolisent; parfaitement les trois concupiscences (*).
Ed ecco, quasi al cominciar dell' erta, Una lon;ia leggiera e presta molto, Ghe di pel maculato era coperta.
Ma non i^i, che paura non mi desse
La vista, che m*apparve, d' un leone, ^
Questi parea, che contra me venesse Gon la test' alta, con rabbiosa famé, Si che parea che V aer ne temesse :
Ed una lupa, che di tutte brame Sembiava carca (i).
(Enfer, ch. i. terc. Il, 15, 16 et 17.)
La panthère, symbole de la luxure, est nommée en premier lieu, parce que ce vice est celui de Tenfance et de la jeunesse.
Le lion, emblème de Torgueil, est nommé ensuite, parce que ce vice est inhérent à Tâge mûr. .
Enfin, la louve, figure de la cupidité, est nommée en dernier lieu, parce que ce vice est Tapanage des vieillards, qui sont fortement attachés à Targent et aux biens de la terre.
Dante, qui a un juste sentiment de sa faiblesse native, reconnaît avec beaucoup d'humilité qu'abandonné à ses pro-
(1) Dante a pris dans Jérémie l'idée de ces trois botes féroces. Voici le texte du prophète : PerctutU eos leo de syîvâ îupw ad vesperam vcutavU, pardus vigilam wper civitatet corum (v» 6). Voir Daniel Stern, Dialogue sur Dante, p. 115 et 116. Dante explique lui-même ce que signifient ces trois animaux, au chant xxvii de son Paradis, Voir Bennassutti, Paradiso^ p. 730, ainsi que G. Marcucci, dans son Omaggio a Dante (Roma, Monaldi, 1865).
(2) Et voici, presque au commencement de la montée, une panthère, agile et très vive, et couverte d'une peau tachetée.
Mais non tellement que je fusse saisi de peur à la vue d'un lion qui m'àpparut.
n semblait venir contre moi, la tête haute et avec une faim si ftirieuse, que l'air même semblait s'en épouvanter.
Puis ce fut uuQ louve qui, dans sa maigreur, paraissait chargée de (^ésirSt
près forces, il ne pourra jamais vaincre les trois monstres infernaux, à cause de leur rage et de leur fureur (*).
Questa mi perse tahto di gravezza Gon la paura ch' uscia di sua vista, Gh* io perdei la speranza delP altezza (2).
(Enfer, ch. i, terc. 18.)
Touché de Thumilité de Dante et de ses efforts généreux vers le bien, le Ciel vient à son secours en mettant sur son chemin une des plus belles âmes qui se soient rencontrées sous le règne du paganisme, Virgile de Mantoue, dont le moyen-âge entourait le front d'une auréole de sagesse, presque de sainteté. Ce digne représentant des traditions antiques est introduit dans ce drame essentiellement religieux pour marquer la dernière limite à laquelle la raison puisse atteindre en dehors de la foi, pour indiquer aussi que rhomme (quelle que soit son intelligence) a toujours besoin d'un guide expérimenté pour ne point s'égarer dans la voie qui mène au del.
Mentre ch' io ruinava in basse loco,
Dinanzi agli occhi mi si fu offerto
Ghi per lange silenzio parea fioco (3).
(Enfer, ch. i, terc. 21.)
A la vue de son poète de prédilection, Dante tressaille de joie, rougit de ce commencement de désespoir qui l'avait
(1) Voir VImUaJtion de Jénts-Chrùt, liv. I, ch. vu, x, xiii ; liv. H, ch. ii ; liv. m, ch. XII. Voir Sum, theol. de saint Thomas d'Àquin, la 2», quest. 75, de catuis peccatorum; quest. 77, art 5; quest. 80; et surtout quest. 84, an cupidUas nt radix omnium peccatorum? Voir aussi les Traités ascétiques de saint Bonaventure, de Richard, de saint Victor, et le Traité de ErudUione filiorum de Vincent de Beauvais.
Certo Dante, corne Dante, non era aggravato dal vizio délia cupidigia dei béni terreni,^ina Io era corne rappresentate délia umanità peccatrice, che, nella sua generalitâ è travolta da questo vizio più che da altri ed ô il vero vizio prédominante délia umanità. (Çennassutti, Inferno, page 82.)
(2) Celle-ci me communiqua tant d'engourdissement par la peur qui sortait do SOS yeux, que je perdis l'espérance do gravir la colline.
(3) Tandis que je reculais vers la vallée, devant mes yeux s'offrit quoiqu'un qui, par son long silence, semblait devenu muet.
saisi, et se met avec bonheur et filiale fierté sous la haute direction du Cygne de Mantoue. ..^. ,,
O degli altri pôeti onore et lume, Tu se' lo mio maestro e lo mlo autore.
Vedi la bestia, per eu' io mi volsi :
Aiutami da iei, famoso saggio, Gh' ella mi fa tremar le vene e i polsi (0.
(Enfer, ch. i, terc. 28, 29 et 30.)
Sans désapprouver absolument l'ascension ultérieure de Dante au sommet du Calvaire, Virgile lui conseille de dé-
buter par un voyage ascétique et pénitentiel à travers les sombres régions du purgatoire et de Tenfer, qui, au sens allégorique, signifient les rudes sentiers de la voie purgative, voie d'épreuves et de douloureuses expiations, par où doivent nécessairement passer ceux qui veulent être admis à la vision
béatifique.
A te convlen tenere altro viaggio, Se vuoi campar d'eslo iuogo selyaggio.
Ond' io per lo tuo me' penso e discemo, Ghe tu ml segui; ed io sarô tua guida, £ trarroti di qui per Iuogo etemo,
Ov' udirai le disperate strlda.
£ vedërai color che son content!
Nel fuoeo, perché speran di venire, Quando che sia, aile béate genti.
Aile qu' a poi se tu verrai salire.
Anima fia a ciô di me più degna :
Gon lei ti lascerô nel mio partire W.
(Enfer, ch, i, terc. 31, 38, 39, 40 et 41.)
Ce langage figuratif signifie qu'un chrétien, après, le pre-
(1) des autres poètes honneur et lumière.
Tu es mon maître et mon auteur.
Vois cette bète devant laquelle je retourne en arrière ; aide-moi contre elle, fameux sage, car elle fait trembler mes veines et battre njon pouls.
(2) Il faut suivre une autre route, si tu veux échapper de ce lieu sauvage. A présent, pour son bien, je pense et je vois clairement qu'il est mieux
mîer moment de sa conversion, doit beaucoup se défier des élans d*une ferveur excessive et ne pas croire aveuglement qu'on peut de suite arriver à la perfection après avoir quitté le vice. Virgile engage donc son fidèle disciple à devenir solidement vertueux par la médiation assidue de l'enfer, du purgatoire et du paradis, qui sont pour nous chrétiens de grandes écoles de sagesse (0.
Dante acquiesce pleinement aux exhortations de sou illustre guide, et n'hésitç pas un seul instant à le suivre à travers les affreuses demeures de la douleur et de Texpiation.
AUor si mosse : ed ic/gli tenni dietro (*).
(Enfer, ch. i, terc, 45.)
En lisant le début et la suite de ce poème, il ne faut pas s'étonner d'entendre Virgile y tenir un langage très orthodoxe et empreint de la plus haute spiritualité. En efiîet, aux yeux de Dante, l'auteur de V Enéide ne représente pas seulement la raison humaine, mais bien la raison aidée de la révélation. Ce qui le prouve surabondamment, c'est le deuxième chant de cette épopée où Virgile, à la vue des nouvelles frayeurs et des nouvelles hésitations de son néophyte f^), croit
que tu me suives; je serai ton guide et je t'entraînerai hors d'ici à travers le royaume éternel,
Où tu entendras les hurlements de désespoir.
Tu verras aussi ceux qui sont contents dans les flammes, parce qu'ils es- I)èrent, le temps venu, avoir place entre les ombres bienheureuses.
Si tu veux ensuite monter jusqu'à elles, une âme viendra, plus digne que moi de ce voyage; à mon départ, je te laisserai avec elle.
(1) Imitation de Jésus-Christ^ liv. I, ch. xxi, xxii, xxiii, xxiv et xxv.
(2) Alors il se mit en marche, et je le suivis.
(3) n semble, à première vue, que Dante, image du pécheur converti, ne devrait avoir aucun regret de débuter par la voie douloureuse, prélude nécessaire et obligé de toute régénération sérieuse. Malheureusement, il n'en va pas toujours ainsi. La pénitence, quoique librement acceptée, répugne essentiellement à la nature et fait peur à tout le monde, surtout quand les premiers mouvements do ferveur se sont ralentis.
Altro è abbracciar la penitenza leoricamente in un primo slancio di gran dolore; altro abbraciarla praticamcnte dopo quel primo slancio, massime trattandosi di penitenza cosi austera, che simile non fu mai. (Bennassutti, é4ition populaire pour les écoles catholiques, i«' vol., page 29.)
devoir lui rappeler le caractère divin et surnaturel de sa mission.
Se io ho ben la tua parola intesa, L* anima tua è da viltate offésa :
La quai moite fiate V uomo ingonbra Si, che da onrata.impres|a lo rivolve, Corne falso veder bestia quand* ombra.
Da questa tema acciochè tu ti solve.
Dirotti perch' io venni, e quel ch' io intesi Nel primo punto che di te mi doive (0.
(Enfer, ch. ii, tore. 15.)
Virgile, pour mieux rassurer Dante, lui annonce qu'il a été envoyé vers lui par trois femmes bénies, objet d'un culte particulier de la part du poète toscan. Ces trois célestes protectrices sont : la compatissante Marie, refuge des pauvres pécheurs (*); sainte Lucie, figure de TEglise catholique, qui a des entrailles de charité pour tous ses enfants, mais surtout pour les pro4igue$ (3); enfin, Béatrix, Tamie transfigu-
(1) Si j'ai bien compris tes paroles, ton âme est entachée de frayeur. Souvent elle s'empare de l'homme et le détourne d'une entreprise honorable ; ainsi une fausse image fait reculer la béte quand elle prend ombrage.
Pour te délivrer de cette crainte, je te dirai pourquoi je suis venu et ce que j'ai appris au premier moment où j'ai eu compassion de toi.
Ces hésitations de tout nouveau converti au début de la voie purgative sont parfaitement exposées dans le deuxième chant, que Ton pourrait appeler il canto dei pretetti délia fiçLchezza umana. Ne pas y voir cela, c'est n'y rien voir. (Bennassutti, Enfer, p. 100.)
(2) Voir le Salve Regina: « Eia! ergo advocata nostra. Illos titos miserieor-' des oculos ad nos couverte. clemens ! ô pia! ô dulcis virgo Maria! »
(3) Sur Ltme, voir Bennassutti, la Div. Com. col commento cattol., t. I, page 112 (Vérone).
Dante scelsesantaLuciaa rappresentare laGhiesa cattolica, perché queata più che qualunque altra sauta ha il nome e i fatti che sono proprii delU Ghiesa.
Essa è Lucia, e appunto Luco ô detta da Jésù Ghristo la Ghiesa. (Vos estis ItUB mundi.)
Santa Lucia, e virgine. — Taie la Ghiesa.
Santa Lucia, e nobile dall' infanzia. — Taie la Ghiesa.
Santa Lucia, è bella nell' aspetlo. — Taie la Ghiesa.
Sànta Lucia, martire intropida, martlre éloquente. — Taie la Ghiesa.
Santa Lucia, nuncia di pace e di sicuri trions, ^ Taie U Ghiefi^f
rée du poète, tout à la fois être réel et idéalité mystique, gracieux emblème de la révélation et de la vérité divine.
lo era intra color che son sospesi, E donna mi chiamô beata e bella, Tal che di comandare i' la richiesi.
Lucevan gli occhi suoi più che la Stella :
£ cominciommi a dir soave e piana, Gon angelica voce in gua favella (2).
(Enfer^ ch. ii, terc. 18 et 19.)
Cette céleste Béatrix, qui joint si volontiers ses efforts à ceux de Virgile pour secourir le nouveau converti, nous montre d*une manière saisissante que la révélation, loin d'être l'ennemie de la raison, accepte volontiers son alliance pour la guérir, la perfectionner et élargir infiniment ses ' horizons d'après la belle doctrine de saint Thomas d*Aquin (8).
Ainsi (qu'on le sache bien, et qu'on ne le perde jamais de vue), Virgile ne sert de guide à Dante dans les voies du salut que parce qu'il est envoyé et continuellement dirigé par Béatrix. C'est-à-dire que la raison sans la révélation, les forces humaines sans la grâce divine n'auraient pu contribuer efficacement à la régénération spirituelle de Dante, ni par conséquent à son salut éternel. Donc, on a eu tort de regarder ce poème conmie un développement et une interprétation poétique du Traité de Monarchid. Celui-ci, en effet, a pour but le bonheur temporel de l'homme ; la Divine Comédie^ au contraire, traite de son perfectionnement moral et de son éternelle félicité.
(2) J'étais parmi ceux qui ne sont ni sauvés ni damnés, quand jo fus appelé par une dame si sainte et si belle, que je la priai de me donner ses ordres.
Ses yeux brillaient plus que les étoiles, et elle commença d'une manière suave et calme à me dire avec sa voix angélique et son doux parler.
(3) Summa contra gentiles, ch. iv et v. — Summa theol.., 1* partie, quest. H, art, 4, — /d., !'• partie, quest. 1 , art. 1. — Annales de philosophie chrét., par Bonnetty (août 1853). — Pascal, édit. Havet, p. 184 et 186. — Leibnitz, ^aû de théodieée^ discours sur la conformité de la fol et de la raison, p. 39,
On peut ge demander ici avec raison à quel titre un poète du paganisme obtient un si grand rôle, une si haute mission dans une œuvre entièrement religieuse ; en un mot, pourquoi Virgile, aux portes d'un enfer catholique, est-il préféré aux prophètes et aux saints adoptés par TEglise? C'est que, pour le moyen-âge, Virgile était presque chrétien ; il était, du moins, regardé comme ayant initié le monde païen à la vérité religieuse et sociale d'où est sortie la civilisation moderne. Ce qui avait beaucoup contribué à cette vénération dont le peuple même entourait sa mémoire, c'est cette quatrième églogue de ses Bucoliques^ dans laquelle le moyen- Age, avec Lactance, saint Augustin et plusieurs autres Pères, avaient reconnu le Messie annoncé par les prophètes de Tancienne loi (0.
Ce qui grandit encore Virgile dans ce drame d'outretombe, c'est qu'il s'y montre comme la figure de l'humanité avant le Christ et le représentant du monde antique. Il arrive là auprès de Dante, chargé de l'expérience de tous les siècles passés. C'est le type le plus pur de l'élément humain et de la philosophie de l'ancien monde. C'est l'harmonieux écho des mystères d'Eleusis et des grandes écoles de Pyth^^gore, de Platon, de Socrate et d'Aristote. Enfin, Virgile est introduit dans ce drame éminemment théologique pour nous montrer que la littérature et la poésie païennes étudiées au point de vue chrétien et avec des intentions pures peuvent contribuer efficacement à la sanctification de l'homme, pourvu qu'on sache discerner dans les livres du paganisme les quelques vestiges du vrai et du bien qui ont survécu dans le cœur humain après la chute lamentable de notre premier père (*).
(1) Lactance, InstU. div,, VII, § 24. — Saint Augustin, De Civit. Dei, liv. X, ch. xxVii, — Voir aussi Ozanam, Cinquième siède, 9* leçon; Dantier, Monas^ tères bénédictins d'Italie,, t. II, page 325. — Charles Âubertin, Thèse sur les rwpports de Sénèqve et de saint Patil, p. 12. — Daniel Stern, ouvrage déjà cité. p. 121 (Didier),
(2) Voir Aubertin, môme ouvrage, p. 181. — Saint Basile, I^oxnélie aux
Fort de ce triple secours divin que Virgile lui fait entrevoir au ciel et encouragé par la riante perspective de ce grand bien qu'il doit trouver au terme de safiourse,
£'1 mio parlar tante ben t' impromette (0,
(Enfer, ch, ii, tcrc. 42,)
Dante reprend courage, n'hésite plus et, remerciant le Ciel de sa protection, il marche joyeux et confiant sur les pas de Virgile, qu'il appelle son maître, son guide et son seigneur. (On dirait que les quatorze siècles qui les séparent Tun de l'autre s'efEacent et disparaissent dans leur commune immortalité.)
O pietosa colei che mi soccorse, E tu cortese ch' ubbidisti tosto Aile vere parole che ti porse !
Tu m'hai con desiderio il cor disposto Si al venir con le parole tue, Gh' io son tomate nel primo proposto.
Or va', chè un sol vol ère è d' ambedue :
Tu duca, tu signore, e tu maestro (2).
(Enfer, ch. ii, terc. 45, 46 et 47.)
En lisant ces beaux vers pleins d'un noble enthousiasme, on comprend que Dante, élevé au-dessus de lui-même par la grâce divine, ne doute plus de l'heureuse issue de son voyage et ne craint plus d'affronter les terribles épreuves de la voie purgative qui doivent le préparer à la vision de Dieu et à la contemplation des plus hauts mystères.
jeunes gens, ch. iv. — Voir aussi dans Thomassin, Dogm. theol, inc. verb*, ch. IX, 2, ce remarquable texte : ChrUtianû annumeramus eos omnes qui quocumque loco, quocumque demûm tempore vitam egerint, jtixtà reclam rationem vUam moresque composuere.
(1) Et que mes paroles te promettent tant de bien.
(2) Oh ! charitable, celle-là qui m'a secouru 1 Oh 1 bienfaisant, tui qui as si vite obéi aux paroles do vérité qu'elle t'a adressées 1
Ta voix a disposé de mon cœur et l'a tellement rempli du désir d'entreprendre le grand voyage, que me voilà revenu à mon premier projet.
Va donc! nous n'avons qu'une seule volonté à nous deux : tu es mon {[uide^ tu es mon seigneur, tu es mon maître.
- 6ii -
Vraiment, il faudrait être bieu aveugle pour ne pas découvrir danç les deux premiers chants de la Divine Comédie les plus grands principes de la théologie catholique par rapport à la chute de Thomme et à sa réhabilitation surnaturelle.
Voici ces principes :
1* L'homme déchu est en proie dès sa naissance aux trois concupiscences.
2*^ Malgré leur faiblesse native, les enfants d'Adam peuvent revenir du mal au bien, avec la grâce de Dieu, qui ne manque à personne.
3*^ Cette grâce prévenante sait prendre toutes les formes pour nous attirer à la pratique du devoir.
4« Cette grâce exige notre coopération, et de plus, au lieu de détruire notre raison et notre volonté, elle les suppose et les fortifie considérablement.
5*^ Tout le monde n'est pas admis indistinctement à la vision béatifique et à la contemplation des plus hauts mystères de la théologie chrétienne.
6® Selon la doctrine des plus illustres écoles antiques et modernes (doctrine formellement énoncée dans l'Évangile), il faut une épuration préalable et une parfaite sérénité de cœur et d'esprit pour parvenir aux splendides régions du vrai et du beau parfaits.
Beati mundo corde quoniam ipsi Deum videbunt (c'est ici la première règle de toute bonne logique (*).
(1) Voir Platon, qui dit, dans le Phedon : Philosopher, c'est s'appliquer à conndtre et imiter Dieu, c'est apprendre à bien vivre et aussi à bien mourir. (Vie et écrits de Platon, par Ghaignet (Didier), p. 336.
Saint Augustin, Op., t. I, p. 605 : Errât autem quisquis putat veritaiem se posse cognoscere qmm adhuc nequiter vivat.
Voir Logique de Porl-Royal, au chapitre do la cause de nos erreurs.
Plus notre œil se purifie par la sainteté des mœurs, par Tassujettissement des sens, plus il acquiert do force et de vigueur pour la contemplation. Socrate et Platon l'avaient compris : c'est là leur principale gloire. S'il faut en croire leurs meillouns interprètes, toute vraie philosophie a pour but de purifier d'abord le cœur pour que l'àme, dégagée do toute passion, puisse mieux voir
7^ Les saints et surtout Marie, Mère de la divine Sagesse, s'intéressent grandement aux âmes de bonne volonté qui cherchent sincèrement la lumière divine et ses salutaires reflets dans les sciences humaines et théologiques, dont la mission est de rendre Thomme meilleur.
8*» Outre la protection des saints et de Marie, l'intervention maternelle de l'Eglise infaillible (Lucie) est nécessaire, indispensable, pour nous soustraire aux périls, aux tentations, aux défaillances, aux illusions, aux épreuves de la vie purgative.
Il sufQt d'être un peu initié à l'étude du moyen-âge chrétien, pour ne pas être étonné des hommages de foi et d'amour que Dante prodigue à la mère de Dieu dès le début de son récit, et dans les plus délicieuses pages de sa divine épopée. Tous les grands hommes de cette époque,^ dit l'abbé Darras, nous apparaissent comme des serviteurs fidèles de cette Reine du ciel. Saint François d'Assise la prend pourla charte de ses indulgences (0. Saint Dominique lui tresse une couronne de roses, à laquelle toutes les mains ajoutent une fleur (2). Saint Thomas d'Aquin lui doit la pureté,
les principes des choses dans les idées éternelles de Dieu. (Le Père Lescosub, ÉivâA twr Tkomassin, page 241 .)
Jamais la vérité métaphysique n'a pu porter ses fruits dans un cœur cor> rompu. Ponc toute psychologie véritable est impossible sans la pratique de la vertu, et comme c'est la psychologie qui est le point de départ de la métaphysique, il s'ensuit qu'une saine morale pratique est la condition d'une saine métaphysique, ou plutôt que ces deux parties de la philosophie se complètent et se supposent l'une et l'autre ; une saine métaphysique étant impossible sans une saine morale et une mauvaise métaphysique étant la ruine nécessaire de toute philosophie. (Le Père Lescoeur, Étude sur Thomastin, p. 291.)
Un trop célèbre conventionnel, revenu à la foi, s'exprimait ainsi : « La recherche de la vérité consiste moins dans les efforts de la pensée que dans les dispositions du cœur. La raison s'égare quand la vertu ne lui donne pas la main. »
Voir Pascal, U, 3 ; Fénelon, LeUres sur la religion,
Voirau^ saint Augustin, de CvoU. Dei, vin, 8;'Bossuet, Connaissatice dé soi-même f Gourju, Cours de philos,, p. 93.
(1) Vie de saint François d'Assise, par Ghavin de Malan» oh« xi, p^ 208.
(2) Vie de saifU Dominique, par Lacordaire» ch* vu, p« 237i
sœur du génie (0. Saint Bonaventure la chante comme l'enfant sa mère, comme Texilé son pays (*). Alexandre de Halîs répudie pour elle la gloire d*un nom fameux, les applaudissements de l'école et les joies de la science (3). Albert le Grand lui demande le secret des merveilles de la nature C^). Saint Bernard, enfin, le maître des rois, le conseiller des papes, le tuteur des empires, fait régner la Vierge sur le monde, en prenant ses grandeurs et ses gloires pour le thème perpétuel de ses discours ^^). Aux yeux des écrivains de cette époque, Marie était comme un miroir divin, dans lequel toutes les idées théologiques ou spéculatives, tous les faits de Thistoire, de la religion et de la nature venaient se refléter (^).
Les Sommes qui renferment la vie de la Mère de Dieu portaient les noms de Miroir de la Vierge, de Rosier de Notre-Dame, de Couronnes d'étoiles, de Flore ou de Verger de Marie. L'habitude d'écrire ses louanges avait fait trouver une désignation spéciale pour ces ouvrages pieux. On les appelait simplement Mariales, L'image de Marie y apparaissait, comme au portail des cathédrales, environnée de tous les chœurs des anges, de tous les rois d'Israël, de tous les patriarches de l'ancienne loi, de tous les saints de la nouvelle. Le culte de Marie s'accrut encore par un événement miraculeux que les ti'aditions les plus respectables accréditèrent alors, et dont rien n'est venu encore infirmer la certitude. On disait que le 10 mai 1291, un mois après la prise de Tripoli et de Ptolémaïs (les deux dernières cités qui fussent restées encore au pouvoir des Latins en Palestine), la Santa Casa, demeure de la Sainte Vierge à Nazareth, avait
(1) Vie de saint Tf^omas (VAquiHy par l'abbé Bareille, ch. v» p. 75.
(2) Œuvres de saint Bonaventure ^ Psalt majus et minus, spéculum B. M. V»
(3) Vie de saint François d'Assise, par Ghavin de Malan, ch. ix, p. 163.
(4) Vie d'Albert le Grand, par le docteur Slgliard, ch. xxvii.
(5) Vie de saint Bernard, par l'abbé Ratisbonne» vol. II, ch. xxxv.
(6) Voir la préface de la Vie de sainte EUsabeth, par M. de Montalembert, p. 83 et 152.
été transportée par les anges en Italie et était venue se fixée à Lorette, où elle fut bientôt Tobjet d*un pèlerinage célèbre, auquel on accourt encore de toutes les parties du monde (^).
D'autres oratoires, consacrés à Marie, s'élevèrent sur tous les points de l'Europe catholique et attirèrent de même les hommages de la foule. Heureux âge, où le monde nous apparaît agenouillé devant Celle qui s'appelle Notre-Dame, dans la langue chevaleresque des nations chrétiennes! L'image de la Vierge se faisait la chaste sœur des pensées du jeune homme ; elle purifiait ses affections et élevait ses espérances ; le vieillard la saluait comme les passagers saluent le port. Elle couronnait toutes les œuvres, elle dominait toutes les gloires; triomphante et victorieuse, elle reposait dans des flots de lumière, sur les verrières des cathédrales, au fond de tous les sanctuaires ; c'est elle que portaient le chevalier sous sa lourde cuirasse et le religieux sous son manteau de bure; c'est elle enfin que Dante a sculptée, au faite de son poème, en vers immortels, comme pour mettre sous sa maternelle protection l'œuvre difficile qu'il entreprenait (*).
A ceux qui paraîtraient étonnés de nous voir citer Vlmi' talion de Jésus-Christ dès les premières pages du poème de Dante, nous devons l'explication suivante :
On né découvrira peut-être jamais V auteur^ la nationalité et la date précise de /'Imitation de Jésus-Christ; mais nouspen^ sons avec d'habiles critiques que ce remarquable livre est^ comme les cathédrales gothiques^ U7i monument impérissable de la pen* sée chrétienne au moyen-^dge.
Le travail qui avait pour but de rassembler et de préparer les matériaux de cette œuvre ascétique commença probablement au douzième siècle (grande époque du mysticisme), dans quelque monastère inconnu. Il y eut là, dans le principe^ un recueil de
(1) Voir le livre si intéressant de M. l'abbé Orillot sur la sainte maison de Lorette (Màcon).
(2) PetUe Biitaire eecUtiastique de Tabbé Darras, t. m, eh. x.
préceptes monastiques^ un de ces programmes dont^ suivant la règle de certains ordres^ le moine le plus saint et le plus éloquent^ ordinairement le prieur^ commentait une page chaque matin^ afin qu'elle pût servir de méditation aux religieux pendàntle reste du jour.
Cependant le thème primitif se développait peu à peu par une agrégation continuelle^ par une sorte de cristallisation insensible. Chaque génération monastique y apportait sa pensée (conseil de sagesse^ leçon d'expérience ou effusion du cœur) y résumée dans des antithèses énergiques^ condensée dans des phrases concises ou bien affectant les cadences et les assonances pour aider la mémoire.
Jamais osuvre morte^ mais oeuvre toujours vivante^ ce thème admirable se développait selon Vesprit et les tendances des temps y de sorte qu'il porte plus spécialement ^ dans certaines parties^ le cachet de certaines époques. Ainsi, le troisième livre semble appartenir plus particulièrement au treizième siècle. Le mouvement plus vif de la pensée et du style^ Vinspiration plus hardie^ le dram^ qui se déploie dans le sublime entretien de Vâme et du Christ^ quelque chose enfin de moins raide^ de moins austère^ de plus doux et de plus passionné^ je ne sais quoi de plus humain transporté dans ces hautes régions du mysticisme, tout cela nous révèle surtout cette période de 1200 à 1300^ qui est comme la fleur du moyen-dge. Le quatrième livre^ plein d'une théologie subtile et savante^ appartiendrait plus spécialement au quatorzième siècle et au temps des grandes controverses sur l'Eucharistie.
Quant cm premier et au deuxième livres , on voit de suite qu'ils portent plus particulièrement l'empreinte du douzième siècle^ qui fut si fécond en Manuels de vie intérieure et de perfection évangélique. On y devine à chaque ligne un paisible soli- . taire, nourri seulement de la Bible^ des Pères et des Saints^ heureux de sa propre pensée, tranquille sur le sort de l'Eglise^ sans aucun souci de l'avenir du monde et complètement étranger aux somifres préoccupations et aux sourdes colères qui agitaient la
chrétienté pendant cette période triste et froide^ qui se traîne péniblement de 1300 à 1400, et qui s'appelle la fin du nfwyen-dge.
Les plaintes de V auteur de l'Imitation et ses vœux de réforme roulent dans un cercle d'idées fort analogues à celles de saint Bernard. Nulle trace de Vimmense révolution accomplie dans la vie religieuse par les ordres mendiants. En effet, parmi les modèles d'ordres jeunes et fervents, V auteur de rimitation cite les fondations du onzième et du douzième siècles : attende Carthucienses, Cistercienses... iV^om avons ici évidemment la dernière voix du monachisme dans sa forme antique et pv/re, avant la radicale transformation qu'il subit aunïilieudu treizième siècle. D'ailleu/rs, la scolastique contre laquelle proteste si vigoureuse^ ment le troisième chapitre du premier livre n* est-elle pas celle des réalistes et des nominaux, celle d'Abailard et de Guillaume de Champeaux, la scientia clamorosa de la montagne Sainte- Geneviève, tout occupée de définitions, de genres et d'espèces ? Quid curae nobis de generibus et de speciebus... .
On peut donc regarder l'Imitation de Jésus-Christ comme un livre qui appartient aux plus beaux siècles du moyerirdge, dont il reflète la science ascétique et le haut mysticism£. C'est comm£ le poème de la vie intérieure, écrit à l'ombre des cloîtres,' trésor de raison et de piété, travail collectif et séculaire, résumant V existence morale d'un grand Ordre, et que les religieux se transmettaient en l'enrichissant d'âge en âge. On regardait ce livre comme la règle spirituelle du monastère, que Von mettait bien au-dessus de la règle matérielle. Elle se copiait, elle s'écrivait sans doute. Toutefois, l'écriture n'était qu'une condition accessoire dans ce travail. Le principe actif, créateur, était l'enchaînement de la tradition, dont le génie individuel n'était que l'écho plus ou moins sonore.
Le seul examen du livre suffit à prouver jusqu'à l'évidence que ce n'est pas là une œuvre individuelle, produite tout entière à une date fixe, dans l'espace d'une vie humaine. Il est facile d'y reconnaître une œuvre qui s'est lentement et progressivement développée. L'ouvrage fait corps, il est vrai; il est coor-
do7xné dans son ensemble^ mais Vordre est peu respecté dans les détails : le même svjet, plusieurs fois repris, se répète d'un livre à Vautre; on y sent la redondance un peu confuse des interpolations successives.
Ce mode de production littéraire, dont nous pouvons si dlffi' cilem^nt nous rendre compte aujourd'hui, n'a cependant rien d'extraordinaire. C'est presque toujours ainsi que se sont for^ mées les grandes osuvres dans les littératures primitives ; c'est d'une manière analogue que se sont accomplies bien des créations du moyen-'âge, non seulement au fond des cloîtres, m>ais dans la littérature laïque et mondaine. Ce qui avait lieu en littéra-ture^ l'art chrétien nous le montre encore avec plus d'éclat. Croit-on que ces grandes cathédrales, qu'un siècle ne suffisait pas à bâtir y s'élevaient sur un plan dessiné à priori par un architecte? Non, sans doute : un de ces maîtres de pierres vives, si nombreux aux onzième et douzième sièles, jetait les fonde-ments de l'édifice ; puis, suivant certaines données générales ^ un autre construisait le chœur, un autre le transept^ un autre le portail, un autre la tour ; celui-ci déroulait la balu^strade^ celuilà découpait la rosace ; en un mot^ des mains et des temps divers prenaient part au travail. Mais le monument achevé, quoiqu'il présentât bien des variations de style, n'en offrait pas moins un ensemble magnifique d'unité et d'harmonie. C'est qu'une m^me inspiration, toujours vivante, rattachait Vosuvre du présent à l'œuvre déjà faite, et que le vrai artiste n'était pas l'homme, qui passe, mais la tradition, qui ne meurt pas.
Le livre rimitation s'ébaucha ainsi pendant tout le cours du moyen-âge, dont il devait résuma la haute spiritualité. Il s'était formé souterrainement pour ainsi dire, comme ces sources qui marchent longtemps sous le sol grossissent peu à peu, empruntant leurs éléments et leurs propriétés aux milieux qu'elles traversent, et quand les conditions sont devenues favorables s'élancent à la surface.
C'est vers la fin du quatorzième siècle et au plus tard vers les premières années du quinzième que cette œuvre ascétique, par^
tiellement ou en totalité transportée dans les différents monastères du même ordre^ apparut simultanément dans les divers pays de V Europe^ sous le titre populaire dlnternelle consolation. D'après les chroniques du temps ^ cette traduction française de rimitation de Jésus-Christ rendit un immense service aux dmes faibles et timides, que le grand schisme d'Occident avait jetées dans des troubles et des perplexités inexprimables (*).
(1) Voir Molan(h«t d'Héricault, préface de VIrUernelle consolation^ chez Jannet (Paris, 1856). — Consulter aussi la bibliothèque do M. l'abbé Delaunay, curé de Saint-Etienne-du-Mont» à Paris.