DES GRANDES FORMES DE LA DYSPEPSIE CARDIAQUE
Nous avons eu la bonne fortune de pouvoir présenter, dans le chapitre précédent, des malades atteints de presque toutes les affections du cœur, et offrant des troubles gastriques variés, Il nous semble impossible qu'à la lecture de ces observations, on n’ait pas été frappé de ce fait que les malades se groupent d’euxmêmes, suivant la nature de leurs troubles digestifs, en plusieurs grandes classes, et que le même groupement subsiste, quand on considère la maladie du cœur dont ils souffrent,
Etudions avee Arthur Leared les complications stomacales de l'insuffisance aortique : nous voyons des
nm individus atteints, bien avant que leur maladie s’accuse par des signes sensibles, de deux ordres de phénomènes. Ce sont d'abord des digestions lentes, pénibles, comme si la circulation troublée, la pression sanguine insuffisante n'avaient point fourni aux glandes à pepsine les matériaux nécessaires à leur sécrétion. Ce sont ensuite des manifestations essentiellement douloureuses, passagères, telles que la gastralgie, la pyrosis, manifestations analogues à celles que produit une anémie subite dans un territoire vasculaire. La douleur est ici l'élément nécessaire et instable, comme dans d’autres symptômes de l'insuffisance aortique ; elle domine la seène, et les troubles dyspeptiques proprement dils sont relégués au second plan. Est-il nécessaire de chercher bien loin l'explication de ces phénomènes? ne sont-ils point l'expression habituelle de l’anémie viscérale, ou tout au moins de l'insuffisance de la pression dans les vaisseaux. Celle-ci explique la dypepsie précoce, celle-là la gastralgie tardive. Etudions d'autre part les malades atteints d’affections de la valvule mitrale, de la valvule tricuspide, tous ceux chez qui la congestion des viscères en général, et celle des viscères abdominaux en particulier, est habituelle, Que voyons-nous ? Ici, le tableau n’est plus le même. Certes, nous rencontrons encore des digestions pénibles ; mais elles appellent une autre explication. La muqueuse stomacale, loin d’être anémiée, est ici congestionnée, à ce pointqu’elle peut présenter, comme dans une de nos observations, un pointillé eechymotique et jusqu’à des uleérations, La sécrétion des glan-
des à pepsine se ralentit, parce que ces glandes sont étouffées par la turgescence des vaisseaux et la prolifération seléreuse du tissu conjonctif, qui en est la conséquence. Ajoutez à cela que leur circulation se ressent de la stase veineuse qui gagne peu à peu les organes abdominaux. A cette dyspepsie s’adjoignent des vomissements, des vomituritions, voire même des hématémèses. L’estomac, profondémeni altéré, devient incapable d'accomplir ses fonctions. En résumé, dans les affections du cœur congestives, si je puis ainsi parler, les troubles de la fonction tendent à s’accentuer, l’élément douleur à disparaître. Nous allons le renconter de nouveau chez une troisième classe de dyspeptiques. Jusqu'ici, les troubles de la circulation étaient seuls coupables : c'était tantôt l’anémie, et tantôt la congestion. Nous allons trouver maintenant l'élément nerveux, caractérisant une troisième dyspepsie, la dyspepsie réflexe.
Etudions, en effet, avec M. Huchard, les malades atteints de névroses cardiaques, et en particulier, d’angine de poitrine. Dans une affection essentiellement nerveuse, et en laissant de côté la question de savoir si le plexus cardiaque est intéressé, comme le veut M. Lancereaux, ou s'il ne l’est pas, comme l'affirme M. Germain Sée, à quoi pouvait-on s'attendre ? Evidemment à voir le pneumogastrique stomacal irrité par action réflexe.
C'est en effet ce que la clinique nous apprend. Outre que dans ces cas on trouve le paeumogastrique douloureux dans les points où il est accessible, on
constate de la gastralgie, de la pyrosis; en un mot, tous les phénomènes douloureux dont l'estomac peut être le siège. L'irritation a t-elle été trop forte ou trop longtemps prolongée, nous constaterons un autre phénomène et une lésion de l'organe. En effet, Le pneumogastrique surmené s’épuise et se paralyse, la tunique musculaire de l'estomac perd rapidement sa tonicité et l'organe se laissse dilater passivement. Si l’on n'intervient pas à temps, cette dilatation finira par produire dans l'estomac les altérations que nous avons eu déjà l'occasion de signaler.
En résumé, la clinique nous fournit à peu près les mêmes types que la physiologie pathologique. A la névrose du cœur s'associe souvent, par action réflexe, une sorte de névrose de l’estomac. Quant aux troubles circulatoires dus aux affections organiques du cœur, ils se traduisent dans l'estomac, suivant leur nature, par deux ordres de phénomènes différents. Comme le disait Legrand du Saulle, le cardiaque aortique est un artériel, le cardiaque mitral un veineux : le premier est un anémique, un blanc; le second, un congestionné, un rouge. Eh bien, la distinction de la dyspepsie aortique et de la dyspepsie mitrale, si jose ainsi parler, est tout entière là dedans; dans la première, l'estomac est anémique, douloureux; dans la seconde, il est congestionné, et incapable de suffire à son rôle.
Nous admettons donc trois grandes formes de dyspepsie cardiaque :
1° Une forme nerveuse, dans laquelle la douleur est l'élément principal, et où l’on peut rencontrer, à titre
d’épiphénomène, les troubles et les lésions que provoquent la surexcitation des nérfs de l'estomac, leur épuisement, leur paralysie. Cette forme appartient spécialement à l’angine de poitrine, au goître exophthalmique, et en général dans les affections du cœur où l’élément nerveux entre pour une grande part,
20 Une forme anémique, caractérisée encore par la douleur, mais par une douleur plus vive et plus inconstante. Les fonctions digestives s’accomplissent lentement, mais d'une manière encore relativement satis= faisante. Cette forme appartient spécialement aux affectious aortiques, insuffisance et rétrécissement, dans lesquelles la pression diminue dans lo système artériel.
3 Une forme congestive, dans laquelle la douleur est moins intense, mais où les altérations matérielles et les troubles fonctionnels de l'estomac sont beaucoup plus accusés. On y constale l'intolérance de l'organe pour certains aliments, les nausées, les vomissements, les hémorrhagies, Cette forme appartientaux affections mitrales et aux maladies du cœur droit.