CHAPITRE VIII
MENSONGE ET SOPHISTIQUERIE
L'Allemand se complaît dans un réseau de mensonges. Il l'ourdit avec délices, il s'y promène, il y circule, comme l'araignée dans sa toile, en quête de la proie.
Mon cher confrère, M. Welschinger, a eu grandement raison de citer, dans sa belle conférence de Bordeaux, le jugement de Velleius Paterculus sur les Germains, qu'il appelle une « race née pour le mensonge * (natum mendacio genus). Ce que l'historien latin ajoute n'est pas moins frappant : « Ils sont, dit-il, au milieu de la plus grande sauvagerie, les êtres les plus artificieux » (versutissimi). Et c'est à propos de Hermann, le héros éponyme du pangermanisme, que ce double jugement est porté. Eh oui ! il a vaincu les Romains, mais comment? En les trahissant, en s'insinuant dans leurs bonnes grâces, en s'initiant à leur vie, chez eux, dans Rome même, en se donnant pour le fidèle
partisan de la politique pacifiste de Varus, en frappant celui-ci traîtreusement dans le dos, alors qu'il commandait son arrière-garde. Vraiment les Allemands ont trouvé un parfait modèle (i) dans leur grand Hermann, au nom duquel, comme Ta constaté M. Boutroux, dans son superbe article de la Revue des Deux- Mondes, ils mènent le combat contre la civilisation gréco-latine (2).
Hermann a eu une longue lignée de successeurs. Un érudit allemand (3), après avoir montré par de nombreuses sources médiévales de son pays que le mensonge y était pratiqué, sans l'ombre de scrupule, du X e au XII e siècle, constate qu'une amélioration s'était produite, au XIII e siècle, sous l'influence de la littérature che-
(1) Dès 1825, on chantait en Allemagne :
« Preis dir, starker Gotteskrieger, Unsers Volkes reinster Held ... Hermann, unsres Volkes Zier ; Immer soll dein Geist uns leiten ».
Gloire à toi, puissant guerrier de Dieu, De notre peuple le héros le plus pur ... Hermann, parure de notre peuple, Toujours ton esprit doit être notre guide.
(3) Voyez plus loin, p. 83.
(3) Ellinger, Dus Verhâltniss der oeflentichen Meinung f« Wahrheit ntid Liige. Berlin, 1884.
valeresque de la France, mais qu'elle ne fut que de surface et de courte durée. Le vieux fond reparaît aux deux siècles suivants, et, durant toute cette période jusqu'à la Réforme, c'est l'esprit du Reinhart Fuchs, du Renard allemand, qui règne et qui domine.
De la disposition au mensonge la sophistiquerie naît. « Sophistiquer » signifiait, dans notre vieille langue française, éblouir. Le sophisme, en effet, éblouit comme le fait le mensonge.
« La vérité, a dit Gcethe, nous trace des bornes, l'erreur nous donne l'illusion que, d'une façon ou d'une autre, il n'en existe pas pour nous ».
Pour triompher dans la lutte que l'Allemagne a engagée contre les autres nationalités, aussi bien que pour l'emporter dans la concurrence commerciale, tout a été sophistiqué, et Test journellement : l'opinion publique comme la marchandise, l'idée et le sentiment, la morale et le droit, la religion elle-même. Et c'est de la sorte que les doctrines d'en haut (von Oben) sont descendues dans l'âme du peuple, y ont rencontré un terrain propice de culture, et se sont épanouies en une végétation luxuriante, qui rappelle celle des légendes.
Les sophismes que j'appellerais organiques sont loin d'être tous de date récente. Il en est de
fort antiques, qui font corps avec la tradition germanique ou avec l'histoire d'Allemagne. Le Saint-Empire romain en est le type prodigieux. Mais ceux qui nous importent le plus ont évolué au cours du siècle dernier et à notre âge, ont été élaborés, mis au point, consacrés et répandus par l'Université et l'Ecole, la presse et la littérature populaire.
Dans son article, Y Allemagne et la guerre, mon éminent confrère M. Boutroux a montré, avec une clarté aveuglante, par quelle sophistication l'Allemagne du xix e siècle a exploité les idées mystiques de Fichte (i) ou philosophiques de Kant, pour en venir à identifier la conscience allemande avec la conscience divine, le Deutschtum avec Dieu, comment par des paralogismes analogues, elle a entretenu et rajeuni la prétention de fonder sa domination universelle sur la supériorité spécifique de ses vertus. — Quel beau sophisme, à ce point de vue, que celui-ci : « Si les Alsaciens-Lorrains sont fidèles à la France, cela même prouve qu'ils doivent être sujets
(i) D'après Fichte, l'Allemagne est le « peuple en soi » le Peuple, comme l'iicriture sainte est le Livre (la Bible).
allemands, car la fidélité (Treue) {i) est une vertu allemande ! » Et quelle belle application sophistique la presse allemande vient de faire de l'impératif catégorique de Kant, en substituant à la contrainte morale de la conscience individuelle le commandement militaire, en nous apprenant que « de l'impératif catégorique, le sous-officier allemand est l'incarnation » (Galette de Francfort).
N'est-ce pas à l'aide d'une autre série de sophismes que X élection du peuple juif par Jehovah est devenue X élection du peuple allemand, tant et si bien que la violation de la neutralité belge a été justifiée par les textes bibliques où l'on voit Israël réclamer comme un droit le passage à travers le royaume d'Edom [Nombres, XX.
i 14-21), et les Amoréens, pour s'être opposés par les armes à la violation de leur territoire, être défaits, chassés de leur pays et exterminés par l'Eternel, le Dieu d'Israël (Deuteronome, II, 26 et suiv. ; Juges, XI, 19 et suiv.) (2).
Etonnez-vous après cela que Guillaume II, roi de Prusse, par la grâce de Dieu, se consi-
(1) Voyez plus haut, p. 49, le miroir exemplaire de Herder.
(2) Le texte du Deuteronome surtout a paru un tableau prophétique ou symbolique du sort de la Belgique. On y a reconnu jusqu'au passage de la Meuse et à l'incendie de Louvain.
dère comme étant de même par la grâce de Dieu empereur d'Allemagne.
Par une nouvelle aberration, le faux libéralisme prussien a été confondu avec la liberté véritable, et, pour comble, avec la prétendue civilisation allemande.
C'est derrière le mirage du libéralisme prussien que s'estdissimulée, durant tout le XIX e siècle, la conquête militaire de l'Allemagne par la Prusse. On l'a défini assez exactement : « un libéralisme qui confondait les libertés économiques et intellectuelles avec les libertés politiques, faisant bon marché de celles-ci s'il jouissait des autres ». — Par « libertés économiques », il faut entendre les unions douanières, par « libertés intellectuelles », le développement de l'instruction, au moyen de l'université et de l'école, mais au profit et au service de l'absolutisme militaire.
Tel fut le fameux libéralisme de Bismarck, sur lequel, comme l'a dit mon ami Paul Matter, « on a construit toute une légende ».
Arme de guerre contre tous les adversaires que la Prusse eut successivement à vaincre en Allemagne, l'Autriche d'abord, puis les princes médiatisés, enfin le particularisme et les coalitions nationales ou populaires, le libéralisme
prussien a été érigé en théorie par les professeurs allemands du XIX e siècle, par les historiens surtout, exalté comme l'âme même de l'unité allemande, et c'est ainsi qu'est née cette équation monstrueuse du militarisme et de la culture. La culture allemande n'est plus autre chose que le libéralisme prussien.
Les érudits, héritiers du pédantisme scolastique et victimes de la spécialisation, ont largement contribué à l'éclosion et à la diffusion des sophismes, en imaginant tant de spécieux systèmes qui ressemblent à des pyramides reposant sur une pointe artificieuse. C'est dans cette catégorie que rentrent le nèo-Qobinisme et ses dérivés.
La doctrine de Gobineau, que nous avons si longtemps ignorée en France, n'est devenue célèbre en Allemagne que grâce aux falsifications qu'elle a subies pour les besoins et la plus grande gloire du germanisme. Il serait oiseux d'entrer dans de longs détails à ce sujet. Qu'il suffise de dire que la thèse originaire reposait tout entière sur la double idée d'une supériorité de la race blanche (aryenne) par rapport aux races jaunes et noires, et sur la dégénérescence inévitable de l'humanité, à raison du mélange croissant de la race supérieure, — dont les
Germains, et notamment les Francs, auraient conservé le plus longtemps la pureté relative — avec les races inférieures jaunes et noires.
De la supériorité blanche ou aryenne, les Allemands ont fait leur propre supériorité, et à la dégénérescence prédite de l'humanité ils ont substitué son apothéose par la domination germanique.
Si vous voulez mesurer toute l'étendue de la falsification, lisez les pages de Y Essai sur V inégalité des races humaines où, soit l'Italie, soit la France, avec l'Alsace et la Lorraine, sont décrites comme foyers de civilisation, puis celles où la décadence de l'Allemagne est mise en relief.
écoutez ensuite Gobineau quand il déclare que les Teutons ne sont pas de vrais Germains et que les Prussiens ne sont qu'un métissage de Slaves, de Finnois et de Teutons. Enfin voulezvous savoir ce qu'était pour Gobineau la survivance la plus pure de la race aryenne? Vous la trouverez nettement localisée dans la Scandinavie, le Hanovre, la région rhénane jusqu'à Bâle, la France septentrionale et la Grande- Bretagne, par laquelle « elle rejoint l'Islande ». — « Dans ce centre, dit-il, subsistent les dernières épaves de l'élément aryen, bien défigu-
rées, bien dénudées, bien flétries sans doute, mais non pas encore tout à fait vaincues. C'est aussi là que bat le cœur de la société et, par suite, de la civilisation moderne » (i).
Voici maintenant l'antidote à la dégénérescence de l'humanité, le moyen, tout au contraire, pour la race supérieure incarnée dans l'Allemand moderne de la conduire à l'apogée. Il est tiré de l'œuvre d'un ancien magistrat français, M. de Lapouge [Les sélections sociales, 1896; L'Aryen et son rôle social, 1899) (2), mais il a fallu pour cela une falsification nouvelle.
Aux yeux de M. de Lapouge, comme aux yeux de Gobineau, l'Aryen est le type humain le plus parfait, mais il le distingue soigneusement du Germain, et le fond même de sa thèse est que ce type s'est trouvé presque totalement éliminé par une série de sélections sociales (militaires, cléricales, civiques ou économiques). Il n'existe donc plus qu'en théorie et il ne peut être reconstitué qu'au moyen d'une sélection artificielle, un eugénisme opéré dans les divers pays.
(1) Essai sur l'inégalité des races humaints, 2 e édit. Paris, 1884, p. 49 I "49 3 -
(a) On trouvera une remarquable analyse de ces ouvrages dans le livre de M. Seillière, Les mystiques du néo-romantisme. Paris, 1911.
Pour accaparer cette doctrine, rien de plus simple à des esprits sophistiques. L'Aryen idéal, c'est l'Allemand réel d'aujourd'hui, la sélection, l'eugénisme, c'est lui seul qui l'opérera, au profit de la race dont il est le meilleur représentant. Et pour l'accomplissement de cette grande œuvre humanitaire, il ne devra pas reculer — nous le verrons — devant les procédés les plus inhumains.
Si vous enfilez bout à bout les sophismes que j'ai passés en revue (et que d'autres on y pourrait ajouter!) vous obtenez à peu près le schéma que voici.
Un principe initial est fourni par la littérature populaire. Nul verset de la Bible n'a jamais eu plus d'autorité, dans un pays chrétien, qu'en Allemagne la strophe du chant patriotique d'Arndt (1813) :
... Soweit die Deutsche Zunge kl ngt
... Das, wackrer Deutscher, nenne dein (1).
Donc la race allemande est attestée par la langue, laquelle lui crée, en même temps, un titre
(1) Aussi loin que résonne la langue allemande, le pays, brave allemand, est à toi.
de possession. Sa supériorité sur toutes les autres races, le succès l'établit, aux deux pôles de son histoire, de Hermann, le Germain par excellence, triomphateur du monde gréco-romain (i) à Moltke, le héros invincible. « L'histoire est le jugement de Dieu » a dit Treitschke, le peuple allemand est donc le peuple élu avec qui Dieu en personne combat (2). Or, Dieu use de la force pour extirper le mal, pour exterminer Satan et les réprouvés.
La force dans toute sa sauvagerie est dès lors légitime pour le peuple élu. Elle est la sanction du droit divin et du droit naturel. Tous ceux qui lui résistent vont à rencontre du droit. Ils n'en
(1) « Was prahlst denn Du... von deinen alten Rômern mir... Der Deutsche, wenn die Eichen ihn umdûstern, hôrt... Hermanns Stimme flùstern ». (Deutsckland, und Welsckland, chant patriotique antérieur à 1840 (que hàbles-tu avec tes vieux Romains? L'Allemand, quand bruissent les chênes mystérieux, entend la voix d'Hermann).
(2) En réalité, le Dieu allemand est Wodan, le dieu de la guerre, qui donnait la victoire, et à qui les anciens Germains immolaient leurs captifs, alors que Dieu, pour les chrétiens, est Celui qui a dit : Paix sur la terre et envers les hommes bonne volonté. — Dès 1813, dans un chant d'Arndt, nous trouvons le Dieu allemand. C'est un héros avec lequel trois autres, la liberté allemande, le cœur allemand, l'acier allemand ne font qu'un. L'Allemand n'a donc qu'à agir et ne rien craindre [thue recht und fiirchte nichts).
Deutsche Freiheit, Deutscher Gott, Deutsches Herz und deutscher Stahl Sind vier Helden allzumal.
ont donc aucun. Ils n'ont que le choix de se soumettre ou d'être exterminés. Le résultat est fatal, puisqu'il procède de la volonté divine dont la puissance est invincible. Fatalisme que les historiens érigeront en système scientifique