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CHAPITRE IX l'essor allemand et le chant populaire

L'Allemand est raisonneur; il se trouva satisfait de toutes les excellentes raisons qui flattaient son orgueil et couvraient d'une robe étincelante ses appétits matériels. C'était pour lui comme une nouvelle échelle de Jacob qui se dressait, où montaient et descendaient les anges de ses rêves, porteurs de ses désirs charnels et messagers du présage divin qu'il répandrait « sa postérité de l'Occident à l'Orient, du Nord au Midi ». Rappelons-nous, du reste, cette observation sagace de M me de Staël : « Les Allemands se servent de raisonnements philosophiques pour expliquer ce qu'il y a de moins philosophique au monde : le respect pour la force et V attendrissement de la peur, qui change le respect en admiration ».

Mais l'Allemand, au fond, s'il est batailleur et

querelleur, n'est pas guerrier (i). Il fallait le rendre militariste dans l'âme, et c'est le prodige que réalisa la Prusse par deux méthodes successives : d'abord l'argument pacifiste, puis l'argument conquérant.

Pendant plus de vingt ans, après la guerre de 1870, l'objectif essentiel proposé aux Allemands fut la préservation des fruits de la victoire, le maintien de la paix contre les menaces de revanche de la France. C'était la politique bismarckienne, qui ne voulait pas même de guerres coloniales. C'est à titre de rempart de la paix européenne que la Triplice fut formée.

Cette politique coïncida avec une crise de la mentalité allemande. Un écrivain, dont on ne connaît que trop le chauvinisme prussien et la révoltante ingratitude envers la France, Karl Hillebrand, a décrit cette crise durant la période de 1876 à 1882 (2). Il constate un mécontentement ou un malaise général et il en détermine

(1) Il en va autrement du Prussien. Sa vaillance martiale n'es pas douteuse. On pourrait croire que si les chefs prussiens ordonnent, par système, le massacre des populations inoffensives, les soldats allemands l'exécutent par couardise. Méditez le chapitre de Montaigne : Couardise mère de cruauté.

(2) Deutsche Stimmungen und Verstimmungen (1879). Zeitgenossen und Zeitgenossisches (1882), p. 332 suiv. (T. VI, de Zeiten, Voilier und Menschen).

les causes : conflits religieux, rupture de l'utilitarisme avec les anciennes dispositions idéalistes, inconciliabilité de l'absolutisme prussien, — qui, par l'armée, le fonctionnarisme et l'école, est la seule puissance politique, — avec les idées exotiques de régime parlementaire ou de souveraineté électorale, refoulement de l'ancienne indépendance individuelle ou locale par un esprit grégaire, et par la compression gouvernementale, enfin dignité offensée et vanité blessée par la malveillance étrangère, par la certitude de n'être aimé nulle part.

L'auteur concluait : « Nos traditions et nos aspirations sont en conflit ».

Comment ce conflit a-t-il été résolu depuis lors? Nous ne le savons que trop. Les aspirations l'ont emporté sur les traditions. De pacifiques elles sont devenues agressives. Le cœur allemand s'est dilaté sous un souffle fou d'ambition et de haine.

A mesure que l'expansion commerciale et industrielle de l'Allemagne se développa de façon prodigieuse et que s'accrut, de pair avec sa puissance militaire, sa confiance en la supériorité de sa force, la guerre n'apparut plus comme un danger à éviter, mais comme un but désirable et un espoir chaque jour plus légitime. Il ne s'agis-

sait plus de conserver, il s'agissait de conquérir. Une guerre défensive n'était pas à appréhender, une guerre offensive contre la France devenait une entreprise sans risque, d'un succès indubitable et d'un profit inouï.

De là, en regard de l'exaltation des vertus de l'Allemagne, de ses ressources, de sa mission providentielle, une campagne acharnée de dénigrement de notre pays, une célébration enthousiaste de l'écart qui croissait dans une proportion géométrique (il a triplé en trente ans) entre la population d'Empire et celle de la France, un mépris professé, affiché de notre organisation militaire, de la bravoure de nos troupes, de la solidité de notre édifice social, qu'une poussée germanique devait jeter brusquement à bas. Victoire éblouissante ! curée sans nom, curée de richesses, de jouissance, de domination, d'annexion. Qui pourra résister désormais à l'Allemagne ? Elle étendra ses tentacules de la mer du Nord à l'Adriatique, voire à l'Océan. L'Angleterre sera annihilée, l'Autriche et l'Italie asservies, le monde slave rejeté vers l'Orient, en tête à tête avec le Japon et la Chine ! Et voilà la griserie journalière par laquelle, durant de longues années, l'esprit allemand a été faussé, égaré, fourvoyé, finalement transformé.

C'est ici que la littérature populaire, le chant patriotique surtout, a joué un rôle efficace. L'Allemand est musicien ; il aime le chant, à la taverne (Kneîpe), au Comtner^ d'étudiant, à l'échoppe, à la caserne. Il a des chants populaires pour tous les métiers, pour toutes les réunions ou associations, si nombreuses, pour toutes les circonstances de la vie.

Ce sont les chants de la guerre de l'indépendance, les chants des Arndt, des Kôrner, de tant d'autres, qui ont enflammé les esprits et entraîné les masses, et de ces chants, ceux-là ont survécu qui répondaient le mieux aux ambitions nouvelles et qui, en même temps satisfaisaient et avivaient les vieilles haines contre la France (i).

A côté de ces chants traditionnels, de plus récents sont nés et sont devenus des hymnes

(i) Dans le chant d' Arndt das Deutsche Vaterland, se trouve cette strophe typique :

Das ist der Deutschen Vaterland, Wo Zorn vertilgt den welschen Tand, Wo jeder Fran\mann heisset Feind, Wo jeder Deutsche heisset Freund.

(La patrie allemande, elle est où la colère extermine la légèreté française, où tout Français est un ennemi, tout Allemand un ami).

nationaux. Chacun les connaît; la Wacht am Rhein, le Deutschland ûber ailes. Et de quand datent-ils? de 1840 et 1841, d'une époque où, en prévision d'une guerre européenne, la France s'armait et paraissait menacer le Rhin. Si ces chants nouveaux ont eu, de nos jours, une vogue si formidable, ils le doivent, la Wacht am Rhein à son agressive arrogance dirigée contre la France ( 1 ), et le Deutschland ûber ailes à la métamorphose du sentiment patriotique en pangermanisme conquérant. L'auteur de ce dernier chant, Hoffmann von Fallersleben, avait si peu songé à une domination mondiale de sa patrie qu'il ne tarda pas à être destitué, par le roi de Prusse, de ses fonctions de professeur, comme entaché de libéralisme unitaire.

(1) Und wenn mein Herz im Tode bricht

Wirst du doch drum ein Walscher nicht.

Reich wie an Wasser deine Fluth Ist Deutschland reich an Heldenblut.

(Et si mon cœur se brise dans la mort, Tu n'en deviendras pas un Rhin français, Aussi riche qu'est ton flot en onde, L'Allemagne est riche en sang de héros).

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