LA PRUSSIFICATION. — RÉALISME ET ILLUSION
Que l'esprit nouveau de l'Allemagne soit le fruit de sa prussification, c'est une vérité d'évidence, mais les phases par lesquelles cette transformation s'est opérée méritent un examen attentif. C'est ici que nous avons à observer le jeu de Y instrument politique.
J'apercevrais volontiers, dès le début du XIX e siècle, un carrefour analogue à celui qu'a signalé M. Boutroux, comme ayant existé en Allemagne, à la veille de la guerre de 1870 : le choix entre deux voies, la voie absolutiste et la voie libérale. Mais ce choix jamais n'a été libre ; il a été imposé par la violence et la duplicité.
L'Allemagne demandait la liberté et l'unité, la Prusse lui a donné l'unité aux dépens de la liberté, et elle a masqué ce sacrifice sous la fallacieuse formule la liberté par l'unité, dans laquelle le mot de liberté veut dire exactement son contraire.
La prussification de l'Allemagne s'est accomplie, en effet, par un double moyen : le réalisme et l'illusion; le réalisme, c'est-à-dire la puissance militaire et l'habileté organisatrice ou administrative; l'illusion, parce que l'Allemagne a prêté à la Prusse des sentiments, des qualités et des vertus qu'elle ne possédait pas, parce qu'elle lui a supposé un idéal qui lui manquait. A travers tout le XIX e siècle, jusqu'à l'entrée en scène de Bismarck, c'est là le mirage que la Prusse entretient de toutes ses forces, avec toute sa duplicité. Et quand le mirage se dissipe, c'est sous les coups de canon de la Prusse victorieuse, c'est au so des chants de triomphe de l'Allemagne, maîtresse du monde ou aspirant à le devenir.
Les étapes de cette transformation correspondent à de grandes périodes historiques, délimitées par les traités de 1 815, la Révolution de 1848 et la guerre de 1870.
Dans le mouvement national qui a clos l'époque napoléonienne, l'unité poursuivie était exclusive de toute centralisation politique, la liberté à laquelle le peuple aspirait était à la fois l'indépendance des divers États allemands et l'affranchissement de la personne et de la terre. La Prusse parut être à la tête de ce mouvement, à raison de ce qu'elle fut sauvée elle-
même par les réformes d'un homme du Sud, le baron de Stein.
Les traités de Vienne et la conclusion de la Sainte Alliance consommèrent l'échec du mouvement unitaire et libéral. L'absolutisme politique en prit la place, et, à côté de lui, se fit jour l'absolutisme historique de l'école de Savigny. La Prusse devait profiter de l'un et de l'autre : du premier, en se donnant comme mission de combattre l'obscurantisme et le despotisme autrichien, et en reprenant en mains le programme unitaire, sous la forme de l'union douanière (Zollverein), dont l'Autriche demeura exclue.
La doctrine fataliste de l'école historique ne lui servit pas moins. C'est le baron de Stein qui fut le rénovateur, presque le père de l'histoire nationale. C'est lui qui fonda, en 1819, la Société historique dont Savigny, Pertz, les frères Grimm faisaient partie; c'est à lui qu'est due la grande entreprise des Monumenta Germaniœ, sous le patronage et avec les subsides du gouvernement prussien. Ce fut sa doctrine qui, inspirée par celle de Savigny, devint le mot d'ordre des historiens allemands, la doctrine que 1' « avenir tout entier est écrit dans le passé » et que, par suite, « V absolutisme militaire ayant fait dans le passé la grandeur de la Prusse devait
faire an jour la grandeur de l'Allemagne ».
La Prusse devenait ainsi le « noyau historique de la cristallisation germanique », le Brandebourg était appelé à jouer un rôle analogue à celui de l'Ile-de-France chez nous.
Les efforts du libéralisme anti-prussien se brisèrent contre cet ensemble de forces, d'autant plus aisément que les peuples se souciaient de vivre beaucoup plus que d'être libres. Beaucoup des libéraux, du reste, tel l'historien Gervinus, frayèrent les voies à la Prusse par leur hostilité violente contre la France, et, comme le gouvernement prussien n'avait cessé de développer son armée, alors que la Confédération germanique n'en avait aucune, il put, lors des événements de 1840, qui firent craindre une invasion française, assumer le rôle de protecteur. Ce rôle, depuis lors, il ne l'a jamais abandonné, et l'avènement de Frédéric-Guillaume IV en accrut l'importance, par le libéralisme que ce prince arficha, en même temps que par son piétisme et par la mission divine qu'il s'attribua d'unifier l'Allemagne, enfin par la déclaration extravagante qu'il fit, en 1848, après sa chevauchée épique (Umritt) à Berlin : « La Prusse à partir d'aujourd'hui se transforme en Allemagne ».
En réalité, l'avortement définitif de la Révo-
lution de 1848 en Allemagne fut en grande partie l'œuvre de la Prusse, et celle-ci sut largement profiter de l'aubaine, en se faisant le gendarme de l'Allemagne, le sauveur des dynasties menacées, et en exploitant les sentiments xénophobes des patriotes. Déçus, les libéraux eux-mêmes attendent et appellent un maître. « Il faut qu'un maître s'affirme d'où qu'il vienne », disait l'historien libéral Dahlmann. Le maître guettait à la porte, il était là tout prêt, il s'appelait Bismarck.