‹ Essai sur la formation de l'esprit public allemandChapitre 13 sur 20 · MILITARISME ET ÉDUCATION NATIONALE · texte numérisé non relu

MILITARISME ET ÉDUCATION NATIONALE

Nul mieux que Bismarck ne sut jamais jouer de l'opinion publique, la manier, la sophistiquer. Mommsen n'avait-il pas dit du chancelier de fer qu' « il spéculait toujours sur la crédulité publique ». S'il bénéficia, comme on l'a dit, de l'indulgence qu'a le peuple pour «les fripons heureux », il trouva surtout, pour agir sur l'esprit public, un incomparable instrument dans l'école historique (i) à laquelle il se chargea de fournir l'argument décisif : le succès.

Le césarisme xénophobe de Mommsen, son darwinisme historique, l'impérialisme prussien de Droysen, la campagne passionnée menée par Sybel contre la Révolution française et contre le principe de la souveraineté populaire, représenté par la France, tout cela convergeait vers

(i) Voyez sur ce sujet l'excellent ouvrage d'un écrivain suisse, M. Antoine Guillaud, L'Allemagne nouvelle et ses historiens, Paris,

le triomphe de l'absolutisme militaire. Après Sadowa, et plus encore après Sedan, ce fut le triomphe de la doctrine. La loi de l'histoire était vérifiée, le droit historique de la Prusse consacré, l'application à l'histoire de la lutte pour la vie, de l'élimination du plus faible, devenait une vérité acquise. Inclinez- vous donc, peuples, devant l'inflexibilité des lois de la nature. On ne discute pas avec elles.

Voilà trouvés les vrais droits de l'homme, à la place de ceux que les Français ont cru tirer de leur cerveau, et avec lesquels ils corrompent l'esprit public du monde! Sus donc à cette nation de rêveurs, qui n'est et n'a jamais pu être qu'une perturbatrice de l'ordre divin — que la Germanie a mission d'établir — , un trotlblefête dans l'univers. Sur les ruines de cette nation frivole et anarchique, s'établira, par sa seule masse, le solide et indestructible édifice de la deutsche Grûndlichkeit, de la deutsche Kul- Puf : « Les vents du ciel, a dit Ranke, promènent ça et là les sables du désert, ils laissent les montagnes à leur place ».

Faire pénétrer ces sentiments et ces idées dans l'esprit de la nation entière ne fut pas seu-

lement l'œuvre de la Prusse proprement dite, mais de tous ceux qui, nés ailleurs, se sont inféodés à elle.

L'action sur l'esprit de la masse s'est exercée par des voies multiples, qu'il suffira d'indiquer en bloc, en se souvenant de la parole de Montesquieu : « La crédulité des peuples est toujours au-dessus du ridicule et de l'extravagant ». Ajoutons-y de suite, car elle s'applique parfaitement à l'Allemagne, cette autre pensée de notre grand écrivain : « On s'accoutume si fort à entendre débiter certaines choses d'un air d'autorité, qu'on se trouve vaincu avant d'avoir combattu. Le respect tient lieu d'examen ».

C'est par voie d'autorité, en effet, que l'esprit nouveau s'est formé. Il était réservé à l'Allemagne de connaître la conviction par contrainte.

Le mot d'ordre est donné par le gouvernement prussien et la presse tout entière le propage. Il est inculqué ensuite sans répit, avec une perfidie brutale, par la presse reptilienne, de concert avec laquelle travaillent les journaux aux gages des grandes entreprises, industrielles et commerciales, dont la fortune s'édifie sur le militarisme et la politique mondiale. Ce sont des coups de marteau, tantôt sourds, tantôt bruyants, qui frappent, nuit et jour, sur l'enclume populaire. Leur

action est devenue de plus en plus énergique à mesure que la population s'est agglomérée dans les villes, que l'instruction primaire a progressé, que le service militaire a été plus étendu et plus pesant.

Nous savons maintenant ce que les Allemands voulaient dire quand ils se vantaient, en 1870, que l'instituteur avait été le grand vainqueur. C'est du maître de chauvinisme, armé de la férule, qu'ils nous parlaient. La trique du sous-officier complète l'œuvre. La parole impériale la consacre.

L'esprit et la discipline militaires de la Prusse ont, de la sorte, pénétré d'outre en outre la société allemande. Administration, commerce, industrie, science, littérature même et art, tout a été discipliné, caporalisé, hiérarchisé, absorbé. La bureaucratie militaro-prussienne a été jetée comme un filet sur l'Allemagne entière. Le rentier lui-même est embrigadé dans les Kriegerverein, Sdiigerverein, Flottenverein, etc. ; son patriotisme prussien ou pangermaniste est placé sous la surveillance continue de la police, et, à chaque heure, on lui en demande des preuves. Et que fait le socialisme pour combattre l'absolutisme militariste ? Il enrégimente ses adhérents, il les militarise par des manifestations

bruyantes qui servent l'esprit de domination, au lieu de l'affaiblir.

De cet édifice militariste, la jeunesse universitaire est un des « piliers». L'étudiant se modèle sur l'officier. Il forme une caste intermédiaire entre le corps d'officiers et la bourgeoisie, caste disciplinée, militarisée par les corporations. Il est devenu conservateur forcené, par orgueil patriotique, par contagion de l'esprit hobereau, par ambition d'avoir part à la manne gouvernementale, qui, en Prusse surtout, est abondante et enviée. A cette condition seulement il passera son Examen d'état, et s'il veut entrer dans la carrière universitaire, il sait d'avance qu'il n'y pourra réussir à moins d'abdiquer toute indépendance, de se rallier à la pure orthodoxie prussienne. L'étudiant n'a, du reste, qu'à se laisser aller à la direction qu'on lui imprime. La science que son maître lui inculque n'est pas la science tout court, c'est la science allemande, celle qui procède, non de l'amour désintéressé de la vérité, mais de l'amour aveugle et fanatique de la patrie.

Le grand éducateur de la jeunesse, pendant la période de 1875 à 1895 notamment, a été, sans conteste, l'historien Henri de Treitschke. Il convient de nous arrêter un instant à cette figure,

Fi.icu 4

car elle éclaire notre sujet d'un jour très vif.

Treitschke est une des plus belles conquêtes de la Prusse. Il était né à Dresde. Son père, général saxon, a combattu, en 1866, contre les Prussiens, son frère est tombé dans les rangs de l'armée autrichienne. Le père est la personnification de l'Allemagne qui s'en va; il proteste contre les annexions prussiennes par le vieux dicton : « Le droit est toujours le droit ». Le fils, imbu des doctrines de l'école historique, de l'école du succès, est l'Allemagne qui vient. Il s'écrie : « Un roi qui a fait un si beau coup a raison contre tous ». Jadis libéral, Sadowa l'a converti à l'absolutisme militariste. Désormais, il va se faire, dans sa chaire de l'Université de Berlin, la fanfare vivante et éclatante des victoires prussiennes, passées et futures. Il va réveiller toutes les vieilles haines du Germain.

Il s'attaque à l'Angleterre, qu'il accuse de « poltronnerie et de matérialisme cachés derrière de grandes phrases de théologie onctueuses ». Il s'attaque à la France « qui se soustrait au devoir par un bon mot », qu'il appelle, en 1870, une nation de « barbares demi-civilisés », à laquelle il faut « arracher les dents comme à une bête de proie ». Il ramène toute l'histoire d'Allemagne à l'action d'une force

« inhérente aux institutions prussiennes ». Il combat le particularisme avec la dernière virulence, regrettant que tous les princes allemands n'aient pas été médiatisés, y compris le roi de Saxe. Il proclame, après 1870, que l'Allemagne, avec « sa riche culture morale, va devenir l'institutrice des peuples ».

C'est qu'il a été lui aussi victime de l'illusion, du mirage dont j'ai parlé. Il s'est imaginé que la Prusse avait, par excellence, toutes les vertus que s'attribuait si généreusement la race germanique. Nous en avons la preuve dans le désarroi dont témoignent ses derniers discours, l'un d'eux surtout qui a été prononcé, par une singulière ironie, à une commémoration de Sedan. Treitschke y reconnaît que le peuple s'est corrompu, s'est perverti; que, plus la culture s'est étendue, plus elle est devenue plate et les mœurs grossières; qu'il y a barbarie envahissante, science superficielle, abaissement de l'esprit.

Il ne semble pas se douter que c'est de l'éducation prussienne, qu'il a contribué à répandre, que vices nouveaux et recrudescence des vices anciens procèdent. Si la grossièreté et la barbarie ont pris la place de la culture morale, c'est que la volonté dominatrice et ladureté égoïste ont été érigées en souveraines; si l'esprit public a été

perverti, si les caractères se sont abaissés, c'est que les violations les plus scandaleuses du droit et de la justice ont été, non seulement légitimées, mais célébrées et érigées en système, c'est que le Premier Bandit de VEiirope, comme lappelait un jour James Darmesteter, est devenu un Dieu Lare du peuple allemand.

Page 1