DEUTSCHTUM » ET « ORGANISATION
L'Allem agne est devenue le nombril du monde ; un nouveau culte impérial a été instauré, un nouveau César divinisé, vers lequel « converge » toute l'histoire et que son peuple doit adorer, en attendant que tous les autres peuples de la terre courbent le front devant lui.
Telle est la résultante acquise de l'évolution des idées et des faits. La résultante idéale est la perspective éblouissante des réalisations futures. D'un mot le tout s'appelle le Deutschtum.
J'y vois, au point de vue psychologique, le produit d'un accouplement de l'esprit prussien et de l'esprit teuton, tels qu'ils nous ont apparu à travers l'histoire.
En étudiant les sociétés humaines les plus diverses, j'ai observé partout que les peuples commencent par agir sous la poussée de leurs passions et de leurs intérêts, et qu'après coup seulement ils font la théorie de leurs actes, soit
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pour en accroître l'honneur et le profit, soit pour les légitimer. Cela se vérifie pour l'Allemagne, avec cette modalité que les idées ont, par intervalle, incité à l'action et qu'en général elles ont renforcé l'obéissance passive. De là une étroite union de l'idéal et du réel, qui faitquele De utschtum a la prétention de réaliser Y idéal humain, et qu'en dernière analyse, il se confond avec la Kultur. Celle-ci, a-t-on dit très justement (M. Lote), n'est pas « compréhension » mais « vouloir».
Aussi en cherchez-vous vainement une définition intelligible. On semble avoir tout dit quand on l'a distinguée de la civilisation, à laquelle on concède que d'autres nations puissent coopérer, et par quoi l'on entend les progrès matériels. Pour le surplus, on en est réduit à des formules qui ne servent qu'à masquer les moyens dont l'Allemagne attend l'hégémonie mondiale, le militarisme et Y « organisation ».
Dans un livre singulier dont l'auteur, d'abord anonyme, a pu être regardé comme le porteparole de Guillaume II (i) Y Empereur, la
(i) Son livre a été gratifié d'un don impérial de 10.000 marks. M. Ernest Seillière Ta analysé avec soin dans le Journal des Débats du 17 août 1904, et signalé de nouveau dans ses Mystiques du néoromantisme, p. 27.
Culture et VArt, la Culture n'apparaît encore qu'à Yétat de devenir, mais elle a son prototype : « L 'armée prussienne constituant, avec son pas de parade symbolique, le type d'une société rythmée ».
C'est bien cela, l'automatisme, le mécanisme prussien appliqué à la société humaine. « Mécanisme administratif, a dit M. H. Bergson, militaire, industriel. La machine n'aurait qu'à se déclancher pour entraîner les autres peuples à la suite de l'Allemagne, assujettis au même mouvement, prisonniers du même mécanisme ».
Dans V « organisation » qu'on fait miroiter devant les esprits, toutes les forces intellectuelles et morales seraient enrégimentées, sous une discipline de fer, en vue de fins économiques, pour le triomphe d'un exclusivisme ethnique, dominateur et féroce. M. Ernest Lavisse lui a donné l'emblème qui lui convient : « un sabre et une férule croisés sur un billet de banquet*.
Son principe n'est ni politique, ni économique, ni moral, ni religieux. Il est racial. Et ici nous en revenons à la sophistication des idées sélectionnistes de M. de Lapouge. C'est une hiérarchie anthropologique qu'il s'agit de créer, dont le programme est tel qu on est frappé de ses rapports avec la « barbarie scientifique » de
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l'état-major allemand. Voici, dans ses grandes lignes, le système organique (i).
La Prusse est représentée comme la plus germanique des nations. Elle doit, par une guerre, se débarrasser à jamais de la rivalité de la France, pour pouvoir fonder un Empire germanique universel.
L'agrandissement territorial nécessaire se fera aux dépens de la France, de l'Italie, de l'Autriche, puis on incorporera « par persuasion, si possible », les Etats Scandinaves, les Pays-Bas et la Suisse.
Après quoi, Y « organisation» se développera en conformité des idées sélectionnistes. La population de Y Empire universel sera répartie en trois classes superposées (2) :
i° Les Germains purs (cheveux blonds, teint clair, haute stature, crâne dolicocéphale, etc.). Ce seront les seuls citoyens. On estime qu'il s'en découvrira dix millions en France, et qu'ils forment les trois quarts de la population de l'Allemagne. L'autre quart, par faveur spéciale, y sera assimilé.
(1) L'exposé en a été fait par Reimer dans son livre Ein pangermanisches Deutschland (Berlin, 1905). Cf. Ernest Seillière, Les mystiques, chap. III.
(2) C'est au fond un mauvais décalque de la République de Platon.
2° Les demi-Germains, métis auxquels le connubium est refusé avec les Germains purs, et qui seront demi-citoyens pour le surplus.
3° Les non-Germains (brachycéphales). Ils seront traités comme les anciens hilotes ou les esclaves, employés aux travaux les plus durs et les plus malsains, éliminés, extirpés successivement par tous les moyens.
eugénisme, en effet, sera la règle et la polygamie des Germains purs lui servira d'adjuvant (i).
(i) Dès 1876, des idées analogues à celles de Reimer étaient inculquées à la masse par des manuels scolaires. Voyez, par exemple, le Manuel de Géographie (A. Flummel, handbuch der Erdkunde, 1876^, cité par M. Guilland (p. 135-136;. « L'Allemagne est vraiment le cœur de l'Europe et, comme dans l'organisme le cœur a pour fonction de faire circuler à travers les membres un sang qui renouvelle les parties vieillissantes et fortifie les plus jeunes, ainsi l'Allemagne a pour mission, dans l'histoire, de rajeunir par la diffusion du sang germanique tes membres épuisés de la vieille Europe ».
L'auteur enseigne plus loin qu'il n'y a rien de bon en France qui ne soit dû à la race germanique. Non seulement les Flamands, Normands, Bourguignons sont des Allemands, mais le sont de même les Champenois, comme le prouvent « leur taille élevée, leurs cheveux blonds et leurs yeux bleus ». Les Languedociens sont des « descendants des conquérants visigoths ». Les Provençaux sont des métis de Goths et de Burgondes. Il ne reste, nous dit-on, qu'une seule partie de la Gaule qui soit vraiment française : c'est l'Ile-de- France, que le manuel scolaire définit en ces termes aimables et de bon goût : « la farce du pâté français, un ferment ce pourriture qui a réussi lentement à faire lever la pâte ».
Quel idéal humain! et que nous nous en désintéresserions volontiers pour en laisser aux Allemands la gloire, qu'ils revendiquent, de l'avoir inventé et les bienfaits de son application chez eux. S'il ne s'agissait que de cela! Mais nous sommes aux prises avec une perversion redoutable du sens moral, dont les atroces conséquences éclatent partout, et dont tout l'effort des peuples civilisés devra tendre à avoir raison.