LA PATRIE MONDIALE
Treitschke, qui est mort au mois de mai 1896, a été le dernier représentant de l'école historique.
Quand il a disparu, sa place comme éducateur a été prise par le chef d'une nouvelle école, l'école qui prétend avoir découvert un fondement nouveau à la domination de l'Allemagne sur le monde, la force économique, créatrice du droit, travaillant de concert, avec le militarisme, à l'avènement du Deutschtum . Écoutez le représentant par excellence de cette doctrine, l'historien Lamprecht, l'un des signataires et sans doute l'un des inspirateurs du Manifeste des intellectuels (1) :
« L'Empire n'est plus aujourd'hui un corps politique enfermé dans des limites territoriales, il est une puissance vivante agissant dans l'Uni-
(1) Deutsche Geschichte der jiingsten Vcrgangenheit u/id Gegenwart (Berlin, 1913).
vers. Il est partout où les intérêts économiques allemands étendent leurs tentacules. Il est tentaculaire » (p. 496-7).
« Les forces économiques doivent être mises en marche comme l'armée et la flotte, qui ne font qu'un avec elles, au point de vue de l'expansion nationale ».
« Le culte de la force est une caractéristique de l'époque de la libre entreprise. Il la continue, car il est devenu capitaliste. Ce qui fait la force de l'armée et de la flotte c'est le machinisme guerrier, créé avec le capitalisme » (p. 511).
« Des conséquences psychiques s'en sont suivi pour l'âme populaire. A côté des forces du sentiment (Gemùte) et de l'intelligence (Intellekts) les forces de la volonté ont été développées. Notre époque est celle du volontarisme ( Volunta ris mus !) ».
« L'expansion nationale n'a pas fait tort à l'unité. Les Allemands répandus dans le monde entier ont continué à faire corps avec la nation. Celle-ci, comme aux temps lointains, est unie par un lien personnel, au lieu d'un lien territorial » (p. 514).
Voilà donc un empire allemand qui renverse toutes les frontières d'État, qui cherche et qui trouve ses sujets parmi les nationaux de tous les
peuples du Globe. Et ces nationaux-hybrides, combien sont-ils aujourd'hui, répandus de par le monde ? plus de douze millions hors d'Europe, et au moins autant en Europe même, si l'on compte les Allemands d'Autriche-Hongrie. Comprenezvous maintenant le sens et la portée de cet étrange article, inséré dans la loi du 22 juillet 19 1 3 sur la nationalité de l'Empire : « Ne perd pas sa nationalité l'Allemand qui aura obtenu, de l'autorité de son Etat d'origine, la permission de la conserver, avant d'acquérir une nationalité étrangère ».
La « nation allemande », en quelque endroit de la terre que ses membres résident, de quelque Etat que légalement ils soient les sujets, est devenue un seul corps et une même âme, en réalité, une immense machine de guerre, à laquelle le même esprit, l'esprit prussien, sert de moteur. Pour alimenter cet esprit, le peuple est appelé sans relâche à se souvenir des hauts faits de 1870, et de leurs prestigieux résultats, à se souvenir de tout ce que l'histoire officielle lui raconte et à pratiquer tous les dogmes de la religion nouvelle, de celle qui fait un avec le culte de la patrie prussifiée.
Le particularisme est-il donc mort? Le fond du caractère allemand est-il transmué? — L'un est
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comprimé par une main de fer depuis près d'un demi-siècle, l'autre n'a ni la force, ni l'énergie, ni la volonté de réagir.
C'était, à la veille de la guerre, une illusion et une chimère de s'attendre à l'avènement d'une ère démocratique. Il aurait fallu qu'elle partît de la Prusse, maîtresse de l'Allemagne, que ce fût elle qui l'ouvrît. Or, l'esprit démocratique est le contre-pied de l'esprit prussien, et sa victoire, même partielle, n'aurait pu être gagnée qu'au prix de l'hégémonie impériale du roi de Prusse, hégémonie à laquelle aucune classe de la nation prussienne ne se souciait de renoncer. Cette domination de la Prusse, nous pouvons voir par la guerre actuelle, et par l'attitude que les socialistes y ont prise, à quel point l'Allemagne, dans son ensemble, s'y est identifiée.