‹ Essai sur la formation de l'esprit public allemandChapitre 17 sur 20 · PRÉVISIONS LOGIQUES DE BENJAMIN CONSTANT · texte numérisé non relu

PRÉVISIONS LOGIQUES DE BENJAMIN CONSTANT

Benjamin Constant, dans un livre jadis célèbre et bien oublié aujourd'hui, De l'esprit de conquête et de l'usurpation dans leurs rapports avec la civilisation européenne (1814), a été le premier, peut-être, à signaler les rapports de l'esprit public de la Prusse avec sa valeur militaire. € Ce fut, dit-il, avec l'esprit public de la Prusse autant qu'avec ses légions que le grand Frédéric repoussa l'Europe coalisée » (p. 155). Mais il est un passage beaucoup plus frappant de son livre, c'est celui où l'auteur décrit les excès logiques du militarisme qui a sa fin en luimême. Il mérite, je crois, d'être rappelé : « Si une race purement militaire se formait actuellement, elle n'aurait d'aliment ou de mobile

que la plus étroite et la plus âpre personnalité. Elle prendrait la férocité de l'esprit guerrier,

mais elle conserverait le calcul de l'esprit commercial. Ces Vandales ressuscités n'auraient point cette ignorance du luxe, cette simplicité de mœurs, ce dédain de toute action basse, qui pouvaient caractériser leurs grossiers prédécesseurs. Ils réuniraient à la brutalité de la barbarie les raffinements de la mollesse, aux excès de la violence les ruses de l'avidité

» Quatre cent mille égoïstes bien exercés, bien armés, sauraient que leur destination est de donner ou de recevoir la mort. Ils auraient, pour se consoler, tourné leurs regards vers la récompense qui leur est promise, la dépouille de ceux contre lesquels on les mène. Ils marcheraient, en conséquence, avec la résolution de tirer de leurs propres forces le meilleur parti qu'il leur serait possible. Ils n'auraient ni pitié pour les vaincus, ni respect pour les faibles, parce que les vaincus étant, pour leur malheur, propriétaires de quelque chose, ne paraîtraient à ces vainqueurs qu'un obstacle entre eux et le but proposé.

» Le calcul aurait tué dans leur âme toutes les émotions naturelles, excepté celles qui naissent de la sensualité. Ils seraient encore émus à la vue d'une femme. Ils ne le seraient pas à la vue d'un vieillard ou d'un enfant. Ce qu'ils auraient

de connaissances pratiques leur servirait à mieux rédiger leurs arrêts de massacre ou de spoliation.

Ils parcourraient ainsi le monde, tournant

les progrès de la civilisation contre ellemême, tout entiers à leurs intérêts, prenant le meurtre pour moyen, la débauche pour passetemps, la dérision pour gaîté, le pillage pour but, séparés par un abîme moral du reste de l'espèce humaine )> (p. 13-15).

LES VUES PROPHÉTIQUES ET LES JUGEMENTS d'eDGARD QUINET

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