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SUR L'ALLEMAGNE

Je ne sais pas de documents propres à jeter une plus éclatante et plus franche lumière sur l'esprit public de l'Allemagne d'aujourd'hui que les écrits, pourtant anciens déjà, d'Edgar Quinet (1), et cela à un triple point de vue :

i° Pour saisir, dans sa source et dans sa progression, l'œuvre d'unification de l'Allemagne

(1) Ils ont été recueillis dans les Œuvres complètes (Paris, 1857), VI, p. 135-590. — Les deux principaux avaient paru dans la Revue des Deux-Mondes, l'Allemagne et la Révolution (écrit en Allemagne en octobre 1831) (i er janvier 1832) et la Teutomanie (15 décembre 184a).

par la Prusse, unification que Quinet, avec une divination de génie, avait prédite quarante ans à l'avance.

2° Pour redresser les erreurs de jugement sur l'Allemagne, dans lesquelles la France n'a cessé de retomber.

3° Pour surprendre sur le vif la genèse du germanisme, dans la période d'incubation, de laquelle allait surgir l'homme fatidique dont Quinet avait, de si loin, annoncé la venue.

Voici quelques passages correspondant à ces divers aspects.

i° Prusse et Allemagne (1831).

« C'est en Prusse surtout que l'ancienne impartialité et le cosmopolitisme ont fait place à une

nationalité irritable et colère C'est là que

le parti populaire a fait d'abord sa paix avec le pouvoir. En effet, ce gouvernement donne aujourd'hui à l'Allemagne ce dont elle est le plus avide, Y action, la vie réelle, Y initiative sociale. Il satisfait outre mesure son engouement subit pour la puissance et la force matérielle :

l'Allemagne lui sait gré de montrer que, sous ce nuage idéal où on se l'était toujours figurée, elle sait, au besoin, forger comme un autre des armes et des trophées de bronze.

Au premier aspect, on s'étonne que le seul gouvernement populaire, au delà du Rhin, soit presque le seul despotique dans sa forme; mais ce despotisme est intelligent, remuant, entreprenant : il NE LUI MANQUE QU'UN HOMME (i) QUI REGARDE ET CONNAISSE SON ÉTOILE EN PLEIN JOUR.

Ce despotisme n'est pas seulement dans

le gouvernement, il est dans le pays, il est dans le peuple, dans les mœurs et le TON parvenu de l'esprit national.

Le despotisme prussien ne perd pas des yeux les destinées des nations germaniques; c'est sur elles qu'il veut peser sciemment; il faut qu'il les envahisse par l'intelligence, et plus tard par la

force, s'il le peut lia des idées, des systèmes,

une philosophie, une science et des sectes qui lui

sont propres Il prouve à merveille que le soin

des intérêts les plus matériels peut trouver des accommodements avec cet éclat de théorie et cette préoccupation de V infini, dont ce pays, pour

(i) Le texte primitif a dû être plus catégorique encore. C'est ce que fait croire une lettre de Michelet à Quinet, du 10 novembre 183 1, citée par M me E. Quinet {Cinquante ans d'amitié, p. 59). Elle contient ce curieux passage : « Un homme va sortir de la Prusse >. Il ne faut pas faire des prédictions si précises. Mon bon ami, je voudrais bien que vous ajournassiez cette publication ».

son honneur, nesedépouillerajamais(VI,p. 146).

Les idées, qui devaient rester si insondables et si incorporelles, se soulèvent en face de nous comme le génie même d'une race d'hommes; et cette race elle-même se range sous la dictature d'un peuple non pas plus éclairé qu'elle, mais plus avide, plus ardent, plus exigeant, plus dressé aux affaires. Elle le charge de son ambition, de ses rancunes, de ses rapines, de ses ruses, de sa diplomatie, de sa violence, de sa gloire, de sa force au DEHORS, se réservant à elle l'honnête et obscure discipline des libertés intérieures.

Depuis la fin du moyen âge, la force et l'initiative des Etats germaniques passe du Midi au Nord, avec tout le mouvement de la civilisation. C'est donc de la Prusse que le Nord est occupé, à cette heure, à faire son instrument? Oui; et si on le laissait faire, il la pousserait lentement et par derrière au meurtre du vieux

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