SOUVENIRS PERSONNELS
Chacun sait et chacun sent que l'esprit public allemand a subi des transformations radicales à des époques récentes. Mais s'expliquent-elles parles seuls faits contemporains? Ne se rattachent-elles point par des liens étroits à l'histoire politique et à l'histoire intellectuelle de l'Allemagne? Quelle a été, en ce qui les concerne, l'action réciproque ou réflexe des conjonctures et des idées, des sentiments et des intérêts?
Une telle investigation ne saurait s'improviser. Elle suppose une pratique suivie des choses de l'Allemagne. Je ne me flatte certes pas de remplir toutes les conditions qu'elle exigerait pour être parfaite. Du moins ai-je acquis, indépendamment des connaissances de l'histoire, une longue familiarité avec les mœurs, les habitudes d'esprit, le caractère du peuple allemand. Et ce sera comme une orientation de cette étude que
de la jalonner par des points de repère pris de mon expérience personnelle.
Mon plus lointain souvenir d'enfance a la valeur d'un symbole. Je revois la sentinelle prussienne, coiffée du casque à pointe, qui montait la garde sur la rive badoise, à la tête du pont de Kehl. Elle personnifiait (c'était après 1848) la Prusse qui était accourue pour faire rentrer dans l'ordre les révolutionnaires badois, et pour faire front à l'ennemi héréditaire (VErbfeind), dont la frontière passait au milieu du Rhin.
Quelques années s'écoulent, la guerre d'Italie éclate; je séjourne dans le Wuriemberg et j'ai l'impression très vive que toutes les sympathies vont à l'Autriche, dont on escompte la victoire, et qu'on en veut mortellement à la France de combattre pour l'indépendance de l'Italie.
Un séjour postérieur en Allemagne me fait percevoir un tout autre son de cloche. C'est la note prussienne que je recueille. Dans des conversations privées avec des Prussiens, j'entends un éloge enthousiaste de la politique de Napoléon III, si enthousiaste, que, loin d'en être fier, j'en deviens inquiet pour mon pays. Ce n'est pas,
tant s'en faut, le défenseur du principe des nationalités qu'on admire en Napoléon. Le grand mérite qu'on exalte, c'est d'avoir successivement rejeté la Russie de l'Europe et soustrait l'Allemagne à l'influence anti-libérale, cléricale et ultramontaine, de l'Autriche. J'ai compris plus tard que cela signifiait faire place nette pour la Prusse, et j'ai été frappé, sur l'heure, de ce sentiment, nouveau pour moi, qu'on ne pardonnait pas à la Russie le rôle de libératrice qu'elle avait joué vis-à-vis de l'Allemagne, en 1 8 1 3 , et le rôle de protectrice qu'elle avait assumé depuis lors.
Mon expérience s'est complétée quand j'ai vu se dérouler l'action de la Prusse dans l'Allemagne du Sud, quand j'ai constaté la faible résistance que celle-ci a opposée à celle-là, malgré les cris d'orfraie blessée qu'elle avait poussés en 1866, quand j'ai observé sa soumission croissante, à mesure que la Prusse renforçait son armée et en dirigeait la pointe contre la France.
Les illusions qui pouvaient me rester sur la senHmentalité des Allemands (1) se dissipèrent
(1) Gœthe déjà n'y voyait qu'un sentiment factice : « Les Allemands, dit-il, devraient, pendant trente ans, s'abstenir du mot de sentiment (Gemiitk); le sentiment alors pourrait renaître petit à
à Strasbourg pendant le bombardement de la cité (1). J'appris là aussi ce qu'était leur respect des monuments de l'esprit ou de l'art et leur culte des choses saintes, quand ils brûlèrent systématiquement (2) les deux admirables bibliothèques (celle de l'ancienne Université et celle de la Ville) que renfermait le Temple neuf, et quand je vis la cathédrale en flammes.
Puis quelle stupeur et quelle révolte de les entendre, après la reddition de Strasbourg, rejeter la faute sur leurs victimes, tenir, « avec une chaleureuse indignation et d'un ton de douceur hypocrite », ce langage inouï que mon cher et savant ami Rodolphe Reuss a fidèlement noté, presque aussitôt, pour l'édification de la postérité : « Ce n'est pas nous, disaientils, que l'Europe savante doit accuser; nous n'avons fait que remplir un devoir pénible en
petit ; actuellement il veut dire : indulgence pour ses faiblesses et celles d'autrui » [Sprùche in Prosa, ed. Gœdeke, t. II, p. 542). — Aujourd'hui, avec la force maîtresse, plus même d'indulgence.
(1) Nos bons voisins les Badois organisèrent des trains de plaisir pour assister, la nuit, au féerique spectacle de Strasbourg en flammes.
(1) Voici un témoignage inédit. L'historien de Strasbourg, l'auteur de Strasbourg illustré, Frédéric Piton, m'a assuré sur son lit de mort que, logé en face du Temple neuf, il avait noté les projectiles qu'avec une régularité parfaite l'artillerie allemande dirigea sur la Bibliothèque jusqu'à ce que l'incendie eût éclaté, et qu'alors une grêle ininterrompue tomba sur le brasier.
détruisant cette ville obstinée, mais ce sont ces misérables bibliothécaires (sic) qu'il faudrait arrêter et rendre personnellement responsables des suites de leur inqualifiable négligence; ils auraient dû entasser les plus précieuses d'entre les richesses confiées à leurs soins dans les caves voûtées, arracher pendant V incendie même, au péril de leur vie, ce qu'on pouvait encore disputer aux flammes, etc. » (i).
Voici encore un autre aspect, inattendu, de cette mentalité extraordinaire, que je puise dans mes souvenirs. Une commission municipale, dont je faisais partie, s'efforça de réunir toutes les copies ou tous les calques qui pourraient se retrouver du merveilleux joyau détruit dans l'incendie de la bibliothèque, le Hortus deliciarum de Herrade de Landsberg. Or, l'un de nos vénérés collègues, le grand érudit alsacien Charles Schmidt, se souvint que, par obligeance pour un professeur de l'Université de Berlin (2), il avait, peu de temps avant la guerre, fait exécuter des calques du manuscrit par un artiste strasbourgeois. Il demanda donc à son correspondant de lui con-
(1) R. Reuss, Les bibliothèques publiques de Strasbourg incendiées dans la nuit du 24 août i8jo. Paris, juillet 1871, pp. 20-22.
(3) Inutile de le nommer; s'il vivait encore, il tirerait gloire de son procédé.
fier ces documents pour en faire des duplicata. La réponse du professeur berlinois, Charles Schmidt nous l'apporta un jour, le visage contracté. Elle était ceci en substance : « Vous m'avez rendu service, je vous en ai remercié, nous sommes quitte. Mes copies sont aujourd'hui des originaux ; vous comprendrez que je ne veuille pas m'en dessaisir ». — L'incendie de la bibliothèque de Strasbourg lui avait profité, et il ne voulait pas en perdre le bénéfice.
Le trait n'est-il pas significatif? et que d'autres j'y. pourrais ajouter! J'ai assisté, en effet, durant toute la période d'option, au premier contact, à
* la lutte, qui s'est immédiatement engagée, entre deux mentalités, la mentalité française repré-
^ sentée par l'Alsace et la mentalité allemande ou 'prussienne apportée par les vainqueurs et les immigrants. Cette lutte, j'en ai suivi, rentré en France, les phases poignantes et n'ai pu, depuis plus de quarante ans, en détacher mon cœur et ma pensée.
Toutefois, si essentiel qu'il fût, ce n'était pour moi qu'un point dans le vaste horizon où mon activité scientifique et professorale devait se mouvoir. La constitution interne, sociale et politique, de l'Allemagne, les racines qu'elle plongeait dans le passé, ses rapports avec les
autres nationalités du globe, les manifestations anciennes et contemporaines de la pensée allemande, dans les sciences philosophiques et historiques surtout, ont été un champ permanent de mes études.
Il m'a paru que la double expérience personnelle que je viens de rappeler m'autorisait à traiter, sous une forme concise et sans appareil d'érudition, un sujet dont les multiples faces se prêteraient à de très amples développements.