LES DEUX ALLEMAGNES
J'ai quelque peine à m'expliquer, je l'avoue, que nous ayons éprouvé en France une surprise si grande, presque aussi grande que furent vives notre indignation et notre horreur, au spectacle de la férocité barbare avec laquelle l'Allemagne conduit la guerre. N'étions-nous pas prévenus par tant de signes précurseurs? par tant d'informations précises ? Avions-nous oublié la cruauté allemande que Renan et Taine avaient stigmatisée en 1870, ou pouvions-nous nous imaginer qu'un progrès humanitaire se fût depuis lors accompli en Allemagne, comme nous-mêmes avions été gagnés par des sentiments croissants de fraternité internationale? Quelle erreur et quelle dérision ! et combien plus profonde encore quand elle se doublait du souvenir de l'Allemagne idéaliste de Gœthe et de Schiller dont Edgar Quinet, dès 1831, annonçait la mort et
prédisait le remplacement par une Allemagne prussiftée, qui ferait courir à la France les plus graves périls (ï).
A opposer l'Allemagne cosmopolite d'autrefois et f Allemagne impérialiste d'aujourd'hui, le passage subit de l'une à l'autre serait une désespérante énigme. Deux faits essentiels doivent, au contraire, être considérés. En premier lieu, une chaîne continue relie l'intellectualisme allemand du XVIII e et du XIX e siècles à l'esprit public actuel. D'autre part, cet esprit public ne s'identifie pas sans plus à une vraie âme allemande. Il importe de rechercher dans quelle mesure il est de surface, dans quelle mesure de fond.
On a, dans ces dernières années, beaucoup parlé chez nous de l'existence de deux Allemagnes. La distinction est admissible en soi, mais il faudrait s'entendre sur sa signification véritable. J'estime, quant à moi, qu'au point de vue des aspirations nationales elle ne répond plus à aucune réalité objective. Tout au plus, certaines dissonances se laissent-elles discerner dans le
(ï) Voyez Y Appendice.
chœur des bruyantes voix qui célèbrent l'unité de la patrie allemande et l'orientation conquérante de son essor.
Voici, par exemple, deux livres typiques, à cet égard, parus simultanément au seuil de notre siècle, celui de Rudolf Gôtte, V esprit du peuple allemand (Deutscher Volksgeist), qui nous donne le diapason prussien, et, en regard, le gros ouvrage d'un professeur wurtembergeois, Theobald Ziegler : Les courants intellectuels et sociaux du XIX e siècle, qui nous offre de précieux témoignages de la prussification et pousse l'audace jusqu'à en blâmer les excès. Le rapprochement de ces deux écrits est un symptôme qui, à condition de ne pas s'en exagérer la portée, peut nous faire pénétrer dans l'intimité de la pensée allemande contemporaine.
Quand, parcourant le livre de Gœtte, je suis tombé sur le passage que vous allez lire, j'ai cru que j'avais rencontré un survivant de l'Allemagne telle qu'on aimait à se la figurer, au milieu du siècle passé, accessible à la justice, poursuivant le progrès moral, cherchant le vrai et le bien :
« On a voulu, dit-il, nous attribuer la visée ambitieuse d'étendre notre domination par une conquête méthodique jusqu aux confins du monde.
Mais, abstraction faite de ce qu'il y a d utopique dans de tels plans, la poursuite intentionnelle
(m uthw illiges Trachten) de conquêtes n'est pas en harmonie avec le véritable et réel esprit des Germains et des Allemands ».
Voilà qui est fort bien, mais écoutons la suite : « Quand la lutte pour la vie ne nous amène pas a asservir le plus faible, ho us hous laissons diriger par notre sentiment de la justice et de V équité ».
Nous le tenons cette fois le véritable esprit des Germains ! Le sentiment de la justice n'existe qu'autant qu'il n'y a pas de faible à asservir.
Le même procédé de raisonnement se poursuit avec une croissante hypocrisie. Et d'abord cette proposition stupéfiante: «r A chacun le sien est un mot essentiellement allemand [ein echt deutsches Wort) » (Ulpien donc était allemand ou a emprunté son suum cuique aux Germains).
L'auteur continue : « Le respect de la personnalité et des droits propres, le sentiment de ce qu'on se doit à soi-même et de ce qu'on doit aux autres sont les vertus qui nous conviennent » — et de nouveau Vin caudâ venenum : « A cela ne contredit pas notre avancement au dehors puisqu'il est notre première loi. Subsister et nous étendre aux dépens d'autres peuples moins
méritants (minderwertig) trouve sa justification dans la conviction que nous sommes de tous les peuples le plus noble et le plus pur destiné (bestimrnt), avant les autres, à travailler au plus haut développement de l'humanité... ce qui exige que nous soyons les plus forts militairement, sur terre et sur mer, et ce qui fait de la formation d'une volonté constante et énergique le but essentiel de l'éducation ».
Vous voyez comment le système se coordonne.
Si vous allez au fond, que trouvez-vous? La doctrine de l'État prussien, que, par d'audacieuses antiphrases, on a paré des noms de liberté et de droit.
« Pour l'homme vraiment libre (der wahrhaft freie Mensch), tout le droit se ramène à l'existence de la communauté de race et de sa plus haute création, l'État ethnique (Volkstaat). Le pur Aryen (vous reconnaissez le pseudo-Gobinisme) (i) doit abandonner tous les concepts abstraits de droit (blutlose Begrifferi). Il doit vouloir par dessus tout son propre être, c'està-dire son État ethnique. C'est à lui seul qu'il doit s'assujétir. Le droit n'existe qu'en fonction de l'esprit allemand ». Tout ce raisonnement
i) V. plus loin, p. 79.
revient à dire, en bon français : la liberté est l'asservissement à l'État allemand.
V unité de cet Etat est très loin, nous dit-on, d'être réalisée. Elle exige une régénération {Wiedergcburt) préalable, l'élimination de tout ce qui est étranger, pour que la pureté germanique ne soit contaminée en rien. De plus, le grand combat n'est pas encore livré, par lequel tous les Allemands séparés contre leur gré (ungern) devront être réunis dans un alldeutscher Staat, et par lequel aussi sera conquis l'espace nécessaire pour l'épanouissement de la race germanique de l'avenir. Le mot d'Arndt vaut toujours : « Ma patrie doit être plus grande ».
Nous y voici : le pont est jeté entre la guerre d'indépendance de 1813 et la guerre de conquête qui doit délivrer tous les Allemands de la terre, les englober en un seul corps et leur ouvrir un champ d'activité sans limite.
Ce but, il faut amener l'opinion publique tout entière à s'en pénétrer. Le peuple, trop satisfait de ses victoires, de l'unité impériale, des avantages qu'elle lui assure, ne voit pas toujours assez loin. Le devoir le plus élevé de la presse est de le convaincre que le combat en perspective ne sera pas un fardeau qu'on lui imposera (eine Last), mais la suite nécessaire du courant
qui entraîne la nation vers ses sublimes destinées.
C'est parce que la masse ne le comprend pas encore assez que le suffrage universel, — émiettementde la communauté nationale, — est le pire danger. Il appartient à l'élite de conjurer ce péril en éclairant le peuple. Si la persuasion ne suffit, il faudra briser la résistance, la mettre en pièces (^ertrùmmern) . Et vous voyez réapparaître comme argument suprême [suprema ratio) le gendarme prussien, le recours à la force, non seulement pour enchaîner les consciences individuelles, mais pour violenter la conscience publique.
Recueillons maintenant les aveux et notons les réserves d'un intellectuel du Sud, le professeur Theobald Ziegler.
Notre auteur reconnaît sans ambages que le militarisme règne en despote. La force du pays est dans son armée; celle-ci, dès lors, est souveraine. Et voici en quels termes énergiques cette souveraineté est décrite, dès 1899 : « Despotique et importun (auf dringlich) , parlant haut et plein d'exigences (anspruchsvoll) le militarisme est le centre de notre société allemande. Il lui prescrit, presque en dictateur, de suivre à
la lettre ses mœurs et ses sentiments. Il sert de modèle et de patron à toute notre existence ».
Le peuple a acquis par là des vertus militaires, mais de graves défauts aussi sont nés pour lui. L'éducation militaire s'est désintéressée de l'éducation morale, les mœurs soldatesques ont envahi les relations sociales. Le chauvinisme a développé le verbiage, la vanité (Eitelkeit), l'agitation tendancieuse [Strebcrei) et donné naissance (ici la traduction est difficile) à « une exaltation bruyante et irréfléchie (gcdankenlose Hurrastimmung), qui entrave plus quelle ne sert une sérieuse éducation politique et le développement de la personnalité.
L'instituteur et le fonctionnaire convoitent davantage le grade d'officier de réserve qu'ils n'ont l'amour-propre de leur métier. La dureté tranchante {Schneidigkeit) pénètre partout. En criant et jurant, on devient brutal et l'on rend brutaux ceux à qui Ton s'adresse. L'auteur nous apprend même qu'il se creuse ainsi, dans l'Allemagne du Sud, un vide entre l'officier et le bourgeois, et qu'il s'y manifeste une antipathie particulariste contre <' cette manière d'être prussienne ».
L'état des mœurs s'aggrave de l'état d'esprit de la jeunesse. Grâce surtout aux historiens (j'en
parlerai tout à l'heure), le sentiment patriotique a été chez elle exalté à l'extrême. Il s'y est introduit beaucoup de « griserie et de phrase » (Rausch und Phrase) et un excès d'orgueil (Selbstùberhebimg) contre lequel l'empereur Frédéric déjà prémunissait le pays. Les générations nouvelles n'ont connu que le régime nouveau. Bismarck et les hobereaux ont été leurs guides et leur modèle (i). Elles sont devenues réactionnaires et réalistes et se sont calquées sur l'officier prussien. Le sentiment monarchique y a contribué. Spontané d'abord et sincère à l'égard de Guillaume I er et de Frédéric, il est devenu conventionnel^ byzantin à l'égard de son successeur. « Beaucoup de monarchistes, nous avoue-t-on, ne le sont plus de cœur, mais de tête seulement »,
(i) Ailleurs Fauteur écrit : « Grâce à Bismarck, nous ne sommes pas devenus seulement un peuple, mais une puissance (Macht). Lui, le grand réaliste, a fait de nous des réalistes. Lui, l'homme plein de tempérament et de volonté, nous a donné, à nous aussi, la volonté d'être à la fois un peuple et une puissance. Toutefois, la conscience de notre force nous est venue trop brusquement pour qu'elle ait pu devenir tout de suite une volonté de puissance [Willen \ur Macht), car, dans le principe, nous ne pouvions même presque pas y croire»... L'expansion ensuite emporte tous les sentiments pacifiques. On ne recule pas devant l'idée d'une guerre européenne pour annexer les dix millions d'Allemands de l'Autriche, et puisque la monarchie autrichienne incline vers la ruine, on se dispose à appliquer la recette de Nietzsche : « Ce qui doit tomber, il faut encore le pousser » (Was fallen will, das soll man auck noch stossen).
et les républicains se cachent dans les rangs des socialistes.
La littérature n'a pu corriger ni adoucir en rien cet état d'esprit. Elle n'est plus que très peu en harmonie avec la vie. La vie est surtout active, robuste. Les intérêts matériels prédominent. La science elle-même a plus le caractère d'une fabrique que d'une spéculation désintéressée. Ce qui manque par-dessus tout, c'est l'esprit de tolérance, l'effort d'être juste même à l'égard de l'adversaire, de le comprendre, de respecter sa personnalité. Et pourtant notre auteur nous affirme qu'à ses yeux la tolérance (Duldsamkeit) fait partie de l'âme allemande, et que celle-ci « devra se dégager un jour de tous les égarements (Verwirrungen) politiques et religieux, pour revenir à ce qu'il y a de meilleur en elle ».
Acceptons encore l'augure, mais constatons aussi que l'espoir manifesté ainsi, il y a quinze ans, s'est de plus en plus éloigné de sa réalisation.