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CHAPITRE III l'opinion publique

Commençons par nous rendre compte de l'état exact des esprits, à la veille de la guerre.

La plupart des Français, qui, dans ces récentes années, étaient allés aux informations en Allemagne, dans le but d'y sonder l'opinion publique, n'ont interrogé que l'élite de la nation. Leur sonde n'a pénétré, comme elle aurait dû, ni dans la petite bourgeoisie ni dans la masse populaire, citadine ou paysanne. C'est là pourtant que réside l'âme de la nation, ainsi que son génie propre. A défaut des observations directes, quelques-uns ont procédé par voie de conjecture, et ils ont abouti de la sorte, comme on pouvait s'y attendre, à des conclusions diamétralement contradictoires.

Certains ont cru voir qu'un courant démocratique se formait par excès d'autoritarisme et

partageait l'opinion entre deux tendances: l'une industrielle et libérale, l'autre militariste et absolutiste, alors qu'à des yeux différents le sentiment d'une protection imparfaite se faisait jour dans les masses et entraînait à sa suite une hantise de la force brutale.

Ce sont là, à mon estime, des vues superficielles. S'il existe des divergences dans l'opinion publique, elles sont infiniment moins tranchées, et s'il y a unité ou uniformité, elle procède de causes extrêmement diverses, de valeur, de portée et de profondeur inégales.

Mais voici une question préalable. Existe-t-il seulement une opinion publique en Allemagne?

ou bien n'y aurait-il qu'un simulacre d'opinion, imposé par le gouvernement ou par l'élite dirigeante?

Dans une enquête trop unilatérale [YEnigme allemande) et dont l'auteur, M. Bourdon, a trop pris pour argent comptant des déclarations hypocrites, le plus grand nombre des personnalités interrogées a représenté l'opinion allemande comme un simple et docile instrument aux mains des gouvernants. Je ne l'admettrais pas sans distinction ni réserve.

En temps normal, et grâce à une presse servile ou vénale, il est bien certain que le gouverne-

ment dispose de l'opinion publique au point de lui faire subir de brusques voltefaces. Mais quand se dresse une question vitale, comme de la paix ou de la guerre, l'esprit public a besoin d'y être préparé de très longue main, ou plutôt il faut que la résolution d'en haut soit en parfait accord avec le fond dominant du sentiment populaire, tel qu'il s'est élaboré sous de multiples et durables influences. C'est ainsi que la prussification de l'Allemagne a rendu possible l'explosion de la guerre actuelle, dans des conditions où elle ne l'aurait pas été en 1870. Jamais alors un Gouvernement n'aurait pu entraîner la nation allemande dans une guerre déclarée, comme l'a été celle-ci, à la Russie et à la France.

Un de nos compatriotes, observateur sagace, M. Poncet (1), nous avertissait, voici plus de deux ans, que « toute l'Allemagne vibrait à l'unisson, au mot de patrie, et était prête à accepter d'une âme enthousiaste la nécessité d'une guerre ».

En réalité, dans l'enquête de M. Bourdon, c'est un Prussien pur sang, M. Alfred Kerr, qui a déchiré les voiles.

Il a commencé par dire des autres : « Ils ne vous ont pas dit la vérité. Entre vous et nous il

(1) Ce que pense la jeunesse allemande, Paris, 1913.

n'y a que du mensonge ». La vérité la voici : « Dans l'esprit de tout Allemand coexistent ces deux faits : d'une part l'attrait exercé par la France, d'autre part V acceptation de Vidée de la guerre. Voilà ce que les Allemands ne disent pas à l'étranger. On en suppute le profit. C'est un pays de marchands, ce qui domine c'est l'amour du gain. Vous êtes riches, donc vous gênez, donc on convoite vos biens. L'argent gagné nous en a donné le goût, et le bien-être conquis a accru les appétits. Vous êtes trop mûrs, nous sommes verts. C'est une loi de l'histoire que les sociétés vieillies cèdent la place aux plus jeunes, que les moins forts soient éliminés. Vous avez l'amour de la justice, vous croyez à la bonne foi, à la paix, à la fraternité : C'est une faiblesse (i). Vous dites : la guerre, la violence, la conquête, sont d'un autre âge ; c'est très dangereux. Moi, je vous réponds : ce sera demain ».

Et ces coups de boutoir furent suivis d'un geste que M. Bourdon, malgré tout son optimisme, interpréta ainsi : « Les Huns sont revenus ». Il

(i) Le double jeu de l'Allemagne, en collaborant aux conventions de La Haye, du 18 octobre 1907, apparaît ainsi dans tout son jour. Elle comptait sur la faiblesse des autres pays à les observer, et sur sa propre force à les violer impudemment et impunément.

ne se trompait pas. Il avait entendu un dompteur de l'âme allemande.

D'après un livre qui a fait une assez vive impression chez nous, il y a quatre ans (i), on pourrait figurer les mouvements de l'âme allemande contemporaine par un graphique dont « les lignes noires fuiraient dans toutes les directions, en un affolé », Passe pour

le « zig-zag affolé », à condition qu'il se démène autour d'une ligne droite et rigide représentant l'esprit prussien.

Fichte a été égaré par la passion quand il écrivait : « La distinction entre les Prussiens et les autres Allemands est artificielle », et Treitschke n'a pas été moins partial en raisonnant de même. Rien n'est plus faux. Tout Allemand du Sud vous l'aurait dit, il y a cinquante ans, ainsi qu'ils me l'ont dit souvent à moi-même et ainsi que j'ai pu le constater (2).

(1) H. Moysset, L'esprit public en Allemagne. Paris, 191 1.

(2) Il est curieux de savoir ce que Frédéric II en pensait, ou plutôt ce qu'il en a dit à Voltaire (8 juillet 1739) : « Presque toute l'Allemagne se ressent de son ancienne barbarie... Les nobles servent dans les troupes ou, avec des études très légères, ils entrent dans le barreau, où ils jugent, que c'est un plaisir. Les gentillàtres

Chacune des vertus spécifiques dont se glorifiait l'Allemagne a son contre-pied exact dans un vice dont le Prussien se vante. La sentimentalité (Gemûthlichkeit) s'oppose à 1' « absence de tout sentiment délicat et généreux » (expression du colonel Stoffel en 1869), la douceur de l'intimité (Heimlichkeit) à la roideur fonctionnariste (Steifes Amtsgesicht), la bonhomie (Guther^igkeit) à la dureté tranchante (Schneidigkcit), l'honnêteté (Ehrlichkeit) à la rapacité (Raubfitcht), la droiture (Redligkeit) à la duplicité, l'esprit d'entreprise économique (Unternehmungsgeist) à l'esprit belliqueux prussien, qui fait de la guerre une « entreprise nationale >> (mot de Mirabeau).

Tous ces contrastes ont été atténués, effacés, fondus par la prussification, en même temps qu'étaient renforcés et exaltés les penchants communs. Les événements y aidèrent, mais le principal fut l'œuvre, au cours du XIX e siècle et

bien rentes vivent à la campagne ou plutôt dans les bois, ce qui les rend aussi féroces que les animaux qu'ils poursuivent.

» La noblesse de ce pays-ci ressemble en gros à celle des autres provinces d'Allemagne; mais à cela près qu'ils ont plus d'envie de s'instruire, plus de vivacité, et, si j'ose dire, plus de génie que la plus grande partie de la nation et principalement que les Westphaliens, les Franconiens, les Souabes et les Autrichiens ».

jusqu'à l'heure présente, de la nation prussienne ou de l'élite intellectuelle domestiquée par elle. Voilà ce qu'il faut savoir considérer et, pour bien faire, il faudrait donner deux pendants aux livres d'Emile Boutmy sur la Psychologie du peuple anglais et la Psychologie du peuple américain.

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