‹ Essai sur la formation de l'esprit public allemandChapitre 6 sur 20 · CHAPITRE IV l'ame allemande · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV l'ame allemande

J'ai demandé s'il existait une opinion publique en Allemagne. Une question autrement grave est celle-ci : existe-t-il vraiment, et depuis quand, une âme allemande? Ce que j'ai moi-même appelé ainsi ne serait-ce point une entité purement conventionnelle et fictive, qui, jusqu'à une époque récente, se serait réduite à des traits plus ou moins saillants du caractère teuton ?

Par âme d'un peuple, j'entends la communion des sentiments, l'accord d'aspirations puissantes, une conscience nationale qu'exalte et qu'embrase l'amour de la patrie. Pour la Prusse, une telle âme incontestablement existe. Mais en est-il de même de l'Allemagne dans son ensemble ?

Avant de répondre, essayez de vous représenter

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à quelle réalité le nom d'Allemagne (i) correspond. De quel pays parlez-vous? soit d'aujourd'hui, soit du temps passé? Est-ce de l'ancien royaume de Germanie? Mais il n'a jamais eu qu'une existence ou une unité précaire. Est-ce du Saint Empire romain? Mais il n'a jamais été un Empire allemand. Ce qu'il fut, c'est une combinaison hybride et factice de l'Empire romain et de l'Empire de Charlemagne, débordant sur la France, sur l'Italie, sur les pays slaves, cherchant à embrasser l'Univers. Alors même qu'au XVI e siècle il se trouva refoulé de plus en plus en Allemagne, il n'en garda pas moins son caractère international, propre tout au plus à développer, dans le peuple, la vanité d'avoir pour chef un successeur des empereurs romains, des maîtres du monde. Au lieu d'une monarchie nationale, il n'est qu'une pourpre byzantine jetée sur un conglomérat d'innombrables Etats, la plupart minuscules.

Serait-ce de la Confédération germanique que vous parlez? Quelle unité encore que celle-là! Quel chaos où s'entremêlent des tronçons de l'Autriche et des tronçons de la Prusse, où les forces répulsives annihilent toute force de cohé-

(i) Nos pères disaient les Allemagnes.

sion. Simple expédient comme on l'a dit, qui / n'a fourni qu'une carrière ignominieuse d'un demi-siècle (i).

S'agit-il enfin des Etats et royaumes qui, en dehors du royaume de Prusse, composent aujourd'hui l'Empire allemand? Mais des pays proprement allemands n'ont-ils pas été incorporés à la Prusse? et, quant à l' Alsace-Lorraine, elle a bien prouvé, n'est-ce pas? que ce n'est pas une âme allemande qui l'anime.

La conclusion est claire. Dans le sens rigoureux des termes, il n'a jamais existé, jusqu'à notre époque, de conscience nationale de l'Allemagne, de véritable âme allemande.

Dirons-nous alors que la Prusse ayant trouvé vide la place du sentiment national l'a tout naturellement occupée? La vérité est beaucoup moins simple. Le développement de la mentalité allemande et celui de la mentalité prussienne ont été, depuis deux siècles, en partie parallèles ou connexes, en partie contradictoires. La prussification s'est opérée de haute lutte dans la période

action, que j'appellerai politique, du xix'siè-

(i) En vérité, ce n'est que la création de Napoléon I er , la Confédération du Rhin, qui a agi dans le sens d'une unification rationnelle, mais pour un temps beaucoup trop court.

cle. Mais elle avait été préparée dans une période d'incubation, une période intellectuelle où se sont élaborés, forgés, les instruments ou les armes dont la Prusse s'est servie, pour enchaîner les esprits à son char de triomphe. Je voudrais tenter de le faire comprendre.

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