‹ Essai sur la formation de l'esprit public allemandChapitre 7 sur 20 · NATIONAL · texte numérisé non relu

NATIONAL

Quand, en 1508, Maximilien dut se contenter du titre d'Empereur èlu y en place du titre impérial traditionnel (1), et qu'il y ajouta le titre de rex Germaniœ, c'est à peine si l'on peut tirer de cette dernière qualification l'indice de l'éveil possible d'un sens national allemand. C'était une domination autrichienne, celle des Habsbourg, qui, en définitive, s'installait et, au point de vue mental, les peuples allemands allaient être plus divisés que jamais. La Renaissance et la Réforme auraient pu, il est vrai, fonder une unité nouvelle, une sorte de conscience commune. Mais le mouvement de la

(1) Le titre traditionnel était : « Romanorum Imperator semper Augnstus ». Le titre nouveau, concédé par une bulle du pape Jules II, fut : « Imperator electus » [Erwàhïter Kaiser).

Renaissance fut, par essence, cosmopolite, et des pays arriérés, tels que la Prusse, y échappèrent presque complètement (i). Quant à la Réforme, elle scinda le corps germanique en deux, en corps catholique (corpus catholicorum), dont la Prusse fit partie jusqu'au début du XVII e siècle, et en corps évangélique (corpus evangelicorum). Les luttes religieuses que la guerre de Trente ans poussa au paroxysme aggravèrent cette scission, à un degré tel que le pays fut littéralement mis en pièces, tant au point de vue intellectuel ou moral, qu'au point de vue matériel.

Le recul de la civilisation est complet, au XVII e siècle, et relâche, dans les petites patries elles-mêmes, le lien social. Le peuple est grossier, violent et brutal, la noblesse est dissolue, le prince est despote. Le peuple parle des patois allemands, les classes élevées parlent français, les érudits écrivent en latin. Comment v aurait-

(i) Janssen (L'Allemagne a la fin du Moyen Age) constate que <t la ville de Berlin resta en dehors de ce mouvement et subit peu l'influence du nouvel essor que prenait de tous côtés la civilisation ». Et cela ne surprend pas, puisque l'Electeur de Brandebourg Joachim I er déclare, en 150b, « qu'un homme remarquable par son savoir est aussi rare dans son pays qu'un corbeau blanc » et que « dans nulle contrée en Allemagne, les querelles, les meurtres et la cruauté n'étaient plus à l'ordre du jour >.

il un esprit public, quand il n'y a plus même de langue commune?

Les efforts de Leibnitz pour susciter un sentiment national restent totalement stériles, de même que sont infructueuses les tentatives de réformes générales. Spener, en voulant restaurer une sorte d'unité de foi par le piétisme, Thomasius, en poursuivant un relèvement moral et juridique de l'Allemagne, échouent également. Mais n'est-ce pas un symptôme gros d'avenir que ces deux novateurs, Spener et Thomasius, aient trouvé asile auprès de l'Électeur de Brandebourg, à Halle?

La Prusse en tira un double avantage : un rôle prédominant dans le mouvement religieux, une rénovation juridique qui fit de l'Université de Halle un centre intellectuel, où le droit germanique fut mis en honneur et où une instruction pratique, rompant avec le pédantisme séculaire, dota la Prusse d'une administration qui passa pour modèle. Devenue florissante, c'est elle qui, par ses étudiants, répandit en Allemagne à la fois l'esprit prussien et la doctrine étatiste du despotisme éclairé, elle encore qui compta parmi ses maîtres le philosophe Wolff, que Frédéric II y avait rappelé, et dont les écrits pédagogiques, inspirés en partie par les

livres de Fénelon, traduits en allemand, furent une véritable « école commune » pour la bourgeoisie allemande. Bourgeoisie probe et laborieuse, d'où est issue la pléiade des grands écrivains qui furent, au XVIII e siècle, les brillants ouvriers d'une unité intellectuelle.

A l'unité, esthétique et morale, idéaliste en somme, de la période littéraire, s'oppose dès alors l'exclusivisme égoïste, dominateur et sceptique, le réalisme de la Prusse, tel qu'il s'incarne en Frédéric II. Il prépare V Instrument politique qui opérera, sous forme de prussification, l'unité impériale de l'Allemagne, au siècle suivant.

Cet instrument, à le considérer du point de vue mental, est la subordination de la morale à l'intérêt de l'Etat-machine (i), de sa discipline à la discipline soldatesque. Frédéric II n'a jamais songé à une unification de l'Allemagne, mais il a légué à ses successeurs et à leur commando militaire la méthode et le plan de campagne qui devait la réaliser. C'est à lui que remonte le pseudo -libéralisme prussien dont j'aurai à

(i) Pour Frédéric II « l'État est une machine dont le prince est le rouage essentiel > (1779).

définir le caractère et le rôle. N'est-il pas le père de la théorie sophistique du « despotisme éclairé », qui prétendait assurer la liberté de chacun « par la sauvegarde de l'intérêt de tous »? L'intérêt commun seul fait loi; il autorise la violation des traités ( i ), comme il justifie l'imposture et le mensonge. De cet intérêt, la volonté du souverain est l'expression omnipotente et infaillible. Et nous avons là déjà la « volonté de puissance », qui fait rage de notre temps.

Toutes ces idées, toute cette doctrine, on aurait tort de ne les chercher que dans les écrits et dans les actes personnels du parfait modèle de Guillaume II, du grand Frédéric. Elles sont exposées, développées, ressassées dans une multitude de dissertations, de mémoires, de traités, la plupart de source prussienne, qui s'espacent sur les vingt ou trente dernières années du XVIII e siècle (2).

(1) Dès 1746 Frédéric II écrivait : « Le premier devoir du souverain est d'assurer le bonheur de ses peuples. Dès qu'il aperçoit un danger pour eux dans un traité il doit donc le violer, à regret mais sans hésiter... Un prince qui s'oblige n'oblige pas que lui. Il expose de grands états, des provinces à une infinité de maux. Par conséquent, il vaut mieux qu'il viole sa foi que de ruiner son peuple > {Histoire de mon temps, cité par M. Lévy Bruhl, L'Allemagne depuis Leibnit^).

(a) L'analyse vient d'en être faite avec beaucoup de soin dans un livre de grand mérite qu'a publié M. René Lote, Du christianisme au germanisme, Paris, Alcan, 1914.

En 1780, par exemple, l'Académie royale de Berlin, sous l'inspiration certaine du souverain, très probablement à sa demande, met le sujet suivant au concours : « Est-il utile au peuple d'être trompé, soit qu'on l'induise dans de nouvelles erreurs, soit qu'on l'entretienne dans les erreurs où il est » ? Les mémoires couronnés concluent sans ambages que la tromperie, dans l'intérêt public , est légitime . Et l'un d'eux trouva cette heureuse formule : « Le peuple ne doit pas savoir; il doit croire, tout simplement ». Elle fit fortune, et on la voit reparaître, e*i 1788, en ces termes didactiques : «Le vulgaire ne doit pas ratiociner, il doit croire et agir ».

Les bases, ainsi jetées, de la prussification, qui s'accomplira de notre temps, se renforcèrent, dès alors, d'un élément essentiel, l'orgueil allemand. Le triomphe de Frédéric II sur la coalition européenne lui offrit, pour la première fois depuis de longs siècles, un aliment à se repaître, à s'épanouir, à exulter.

Le même orgueil, nous allons le voir, provoqua et servit, sans que ses auteurs s'en doutassent, la renaissance philosophique de l'Allemagne.

Il faut bien remarquer, en effet, que si, en Prusse, les succès de Frédéric II avaient exalté le sentiment patriotique prussien, ils n'avaient rendu

que plus visible l'absence d'un patriotisme proprement dit dans le reste de l'Allemagne. La définition du patriote, comme de l'homme pour « qui le monde entier est sa patrie », que donnait en 1728 un journal qui portait ce titre {Le Patriote de Hambourg), cette définition restait toujours vraie en dehors de la Prusse. Deux ans après Rosbach, Lessing faisait à Gleim sa profession de foi fameuse : « D'une façon générale, je n'ai de V amour de la patrie aucune idée; il me chagrine de vous avouer ainsi ma honte, tout au plus y vois-je une faiblesse héroïque dont je me passe fort », et huit ans plus tard, il déclarait : « Nous autres Allemands, nous ne sommes pas encore une nation » (1767). L'historien Jean de Muller attestait de son côté qu'il n'existait pas « le moindre esprit national », et pour Herder lui-même la véritable patrie était l'Humanité.

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