‹ Essai sur la formation de l'esprit public allemandChapitre 8 sur 20 · LES DOCTRINES PHILOSOPHIQUES ET MYSTICO-RELIGIEUSES · texte numérisé non relu

LES DOCTRINES PHILOSOPHIQUES ET MYSTICO-RELIGIEUSES

Lessing et Herder, comme Klopstock et Gleim, éprouvent, au plus haut degré, l' amour-propre, l'orgueil du nom allemand. Ils ressentent une jalousie amère de l'influence française et s'appliquent à retrouver un tréfonds germanique, une inspiration originale qui tire les esprits de l'ornière des imitations serviles. Tel fut le but immédiat poursuivi. Chemin faisant, les novateurs découvrirent et le principe des nationalités comme source vive d'originalité et la communauté de langue, de tradition, de génie comme élément fondamental d'une conscience nationale. Pour susciter cette conscience elle-même, la vanité et l'orgueil furent de puissants auxiliaires ou d'énergiques agents.

Herder convia l'Allemagne à se contempler dans un miroir magique qu'il plaça sous ses yeux. Tous les Allemands, cela se conçoit, s'y reconnurent d'emblée. Le portrait idéal, ce

modèle du parfait Germain, devint un drapeau ou une enseigne. Les deux qualités maîtresses qu'Herder avait mises en vedette, comme ayant appartenu « aux braves citoyens, aux héros et aux bons rois du passé », le courage (Muth) et la fidélité [Treue) (i) — celle-ci équivalente à la droiture (Redligkeit) et dérivée d'une moralité supérieure — furent considérées comme un patrimoine national, si magnifique qu'il plaçait le peuple allemand au-dessus de tous les autres peuples de la terre. Ce fut un éblouissement et, pour se l'expliquer, il faut tenir compte de l'hallucination qui s'empara des esprits au souffle de la Révolution française.

Novalis, en ce temps-là, vaticinait (2) : « L'Allemagne, en une marche lente, mais assurée, devance les autres pays européens », elle prépare une « époque supérieure de cidture qui lui fera acquérir une grande suprématie ». « Qui donc ne se sent pas en état de gestation ? Le nouveau-né sera le portrait de son père, un

(1) Peut-être Herder en avait-il fait un type de perfection, précisément parce qu'il les voyait manquer le plus à ses concitoyens. N'a-t-il pas, à maintes reprises, flétri chez eux les vices opposés et imaginé même à leur décharge qu'ils les avaient empruntés à l'étranger?

(3) Die Christenheit oder Europa (1799), cité par M. R. Lote, Du christianisme ait germanisme, p. 342.

nouvel âge d'or naîtra, une nouvelle histoire, une nouvelle humanité ».

Au lieu d'un retour à l'état de nature que célébrait Rousseau, on rêvait d'une cité de Dieu, de l'avènement d'un royaume messianique, de la réalisation évolutive d'un idéal divin , plus exactement de la réalisation de Dieu lui-même sur terre.

Ainsi l'humanité tout entière allait être régénérée (Wiedergeburt), mais elle ne pouvait l'être que par des initiés, des inspirés (i), des « moi » individuels et un « moi » collectif (peuple), en qui se manifesterait l'esprit divin, et par une unité mystique (analogue à celle de l'Église invisible) qui, par une « discipline céleste », réaliserait la « culture humaine ».

Il y a ainsi, dans la période de 1789 à 1800, l'éclosion de toute une doctrine mystico-réaliste, qui forme le trait d'union entre l'idéalisme humanitaire ou religieux de l'Allemagne et le réalisme étatiste ou de droit divin de la monarchie prussienne.

L'État prussien se dresse, au seuil du XIX e siècle, armé de pied en cap, pour s'opposer, par son despotisme militaire et fonctionnariste, à la liberté ou à la souveraineté populaire, qui le menace, et, par sa religion d'État, dont Frédéric-

(l) Les initiés sont les dirigeants. Leur « volonté » évoque Dieu.

Guillaume II, dès 1788, s'est déclaré le chef (1), à la libre pensée qu'il condamne, au nom de l'intérêt public. L'œuvre essentielle de Hegel consistera à fondre en un tout l'État mystique de ses prédécesseurs et l'État prussien de son temps.

La doctrine de Hegel est trop connue (je ne dirais pas comprise) pour qu'il soit utile d'y insister. Mais sa part d'influence, dans la formation du germanisme actuel, apparaîtra plus visible si je relève les points saillants que voici.

Admirateur en politique de Richelieu et de Napoléon, Hegel ne put voir dans la guerre d'indépendance une émancipation des peuples.

Il n'y vit qu'une restauration temporaire de l'absolutisme des princes allemands, ce qu'on appelait les libertés germaniques ! Cet absolutisme, l'État prussien devait, à ses yeux, l'absorber un jour, en devenant le successeur de l'Empire napoléonien. Pourquoi? Parce qu'il est la réalisation la plus parfaite de Vidée divine de

(1) Je fais allusion à l'Édit du 9 juillet 1788, dont il faut rapprocher, pour l'intelligence de l'état religieux contemporain, la création, par autorité royale, en 1817, de VEglise évangilique unie, où luthériens et calvinistes ont le roi pour chef commun, pour summus episcoptis.

VÊtat, et que cette réalisation doit, par cela même, s'étendre sur le reste de l'humanité. — Et comment s'étendra-t-elle ? Par la guerre.

Justifier la guerre par la légitime défense est une erreur. Elle se justifie par la légimité de l'attaque, en vue de réaliser l'État, ses intérêts, son bien. La morale, la civilisation, la justice n'ont rien à y voir directement, rien à y faire. Il suffit que la guerre soit victorieuse pour qu'elle soit légitime, puisque le vainqueur incarne une phase de l'évolution, de la réalisation de l'État. Il est donc l'agent de la force divine qui préside à cette réalisation. Ici, il faut citer : « Dans la marche nécessaire et rationnelle que suit l'évolution de l'Idée, le peuple qui représente un certain stade de cette évolution possède, à l'encontre de tous les autres, un droit absolu. Les autres peuples n'ont contre lui aucun droit. Ceux dont le stade est passé ne comptent plus pour rien dans l'histoire du monde ».

Les stades passés, ce sont les civilisations de l'Orient et de la Grèce, de l'Italie et de la France, le stade du présent et de l'avenir c'est la culture germanique.

D'un point de vue général, Hegel voulait idéaliser le fait et matérialiser Vidée. L'esprit public allemand n'en a compris et retenu

que le matérialisme, qui s'accordait avec ses passions et ses intérêts ( i ) . C 'est pourquoi la doctrine a été abandonnée en bloc, mais conservée en détail. M. Lévy-Bruhl, constatant, il y a vingt-cinq ans, le profond discrédit où elle était tombée, ajoutait très justement que son influence continuait à s'exercer «par l'intermédiaire des hommes d'État, des publicistes, surtout des historiens ». Il pourrait y joindre aujourd'hui les apôtres du pangermanisme (2).

Hegel, qui avait déclaré jadis que Napoléon était X âme du monde, proclama plus tard que « l'esprit germanique serait l'âme du monde nouveau ». Et le monde nouveau, les pangermanistes enseignent, de nos jours, que c'est le monde régénéré par ce même esprit germanique, lequel accomplit l'œuvre laissée imparfaite par l'esprit de l' Evangile! Les nouveaux initiés, les nouveaux dirigeants, ont la volonté de puissance. Ils peuvent dire : « Je veux, donc Dieu et l'humanité veulent avec moi ».

(1) Il faut rappeler ici la pensée si profonde de M me de Staël : « Lorsqu'on fait intervenir la métaphysique dans les affaires, elle sert à tout confondre pour tout excuser, et Ton prépaie ainsi des brouillards pour asile à sa conscience ».

(a) Reimer, Grund\uge Deutscher Wiedergeburt, Leipzig, 1906; Fr. Lange, Reines Deutschtum, Berlin, 1904, etc. — Voyez Lote, op. cit., chap. vu, ix, etc.

Les rapports de ces doctrines, d'une part avec les abus anciens du piétisme et du mysticisme religieux, d'autre part avec l'invasion de plus en plus triomphante de l'esprit irreligieux ou antichrétien, à l'époque actuelle, appelleraient une étude spéciale. Je ne connais pas de pays où philosophie et théologie aient été, de tout temps, aussi étroitement soudées ou plus intimement confondues qu'en Allemagne. Aujourd'hui le matérialisme et le réalisme sceptique ou rationaliste refoulent ou subjuguent le sentiment religieux, à quelque confession chrétienne que l'Allemand se rattache de nom.

Combien Edgar Quinet, ici encore, a été un clairvoyant prophète! Il sonnait, dès 1840, le glas du spiritualisme allemand. « Cette Jérusalem céleste, disait-il, croule dans l'abîme ; aucune main ne peut la retenir ». Il annonçait l'avènement d'une « religion de la matière » et d'une religion de la force (Leviathan ou Moloch). Il les voyait sortir, en conséquences nécessaires, et des formules métaphysiques qui dénotaient un « manque complet de sympathie, de charité, d'humanité », et du panthéisme « qui est partout au fond de la philosophie allemande », et du fatalisme qui fait qu' « à force de se confondre avec la Divinité, l'humanité s'infatue jusqu'à la

folie », que «: privée de Dieu, elle s'adore de la meilleure foi du monde » (i).

L'imagination de Quinet, si puissante qu'elle fût, n'a pas dû concevoir à quel point ces pronostics pourraient être dépassés un jour. Il le fallait pour qu'une mentalité aussi extravagante que celle de l'Allemagne actuelle ait pu prendre naissance.

(i) Œuvres complètes, t. VI, p. 2j8 et suiv.

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