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Examinons maintenant un cas tout différent

Soit une harmonie à quati'e parties s'échelounant d'une basse à un ténor; le ténor sera par exemple chargé de la partie prépondérante ou chant principal, auquel les autres font harmonie et qui peut d'ailleurs être absolument quelconque. Supposons que la basse chante continuellement la note formant la base de l'échelle à laquelle appartient la note du ténor. Dans cette hypothèse, on pourra toujours faire chanter par l'une des parties intermédiaires la quinte delà note de la basse : cette quinte ne constituera jamais un contresens musical, puisqu'elle appartiendra toujours h l'échelle du moment; au contraire, la quinte de la note émise par le ténor détonnerait chaque fois que cette dernière note serait sommet ou médiante d'échelle.

Est-ce à dire qu'à condition d'éviter les quintes-contresens définies plus haut (n' 734),

j54 NBliVlÉHE PARTIE. — APPUCATIONS UtSICALES.

on peut faire usage, pendaut des pages entières, d'une sétie inintctrompue de quintes de suite? Assurément non. Il est vrai que souvent les compositeurs emploient sans inconvénient quelques-unes de ces quintes; mais souvent aussi ils sont conduits 4 s'en abstenir, non pas pour un motif d'ordre général, applicable en tous les cas, mais pour un certain nombre de raisons particulières, telles que les suivantes :

756. Reprenons l'examen du cas considéré ci-dessus au n" 755. Le premier ténor chantant la partie principale, supposons que la basse et le baryton fassent toujours respectivement la base et le sommet de l'échelle à laquelle appartient la note du chant.

Si la marche de ces parties était ainsi réglée, elle n'aurait plus aucune souplesse ni aucune individualité; les parties, au lieu de chanter librement, se déplaceraient rigidement par une série de brusques zigzags parallèles ; leur allure serait semblable à celle de ces soldats de bois fixés sur des parallélogrammes articulés, que l'on donne parfois en jouets aux enfants.

On ne procédera donc pas ainsi; il est évident en effet que, dans une harmonie écrite pour les voix, chaque partie doit avoir une signification mélodique, et former un air ayant un sens par lui-même : si cette condition est remplie, les quintes de suite ne pourront plus être la règle, mais seulement l'exception.

757. Même s'il s'agissait d'une composition pour orchestre, et non d'une harmonie pour les voix comme dans le cas précédent, la longue succession de quintes imaginée plus haut deviendrait bientôt déplaisante, à cause de la monotonie qui en résulterait. Cette monotonie, que produirait aussi la longue répétition de tout autre intervalle, serait plus remarquée encore avec la quinte qu'avec la sixte ou la tierce ou .... etc., car la quinte, qui est le plus simple de tous les intervalles (après l'octave), en est aussi le plus facilement reconnaissable.

758. Considérons maintenant un autre cas tout diiTérent des précédents, et supposons qu'il s'agisse de faire entendre successivement les échelles corrélatives de do majeur et de mi mineur. Lorsqu'on voudra marquer nettement l'arrivée de ces tonalités, on pourra être conduit à les souligner en faisant exécuter leur quinte caractéristique par les deux parties les plus basses ; mais souvent on se trouvera tout naturellement amené à séparer ces deux quintes par une harmonie intermédiaire expliquant la parenté entre do et mi. En effet :

De même qu'un raisonnement juste ne cesse pas d'être juste si on l'expose très brièvement, mais peut paraître incohérent à l'auditeur si l'on ne développe pas suffisamment les propositions intermédiaires, de même la succession de mi mineur à do majeur est pariaitement légitime, puisque ces tons sont unis par connexilé, mais peut paraître incohérente à l'auditeur, si on ne lui fait pas comprendre suffisamment cette parenté.

Il suit de là que, si l'on veut par exemple faire monter toutes les parties de l'échelle do à l'échelle mi, on sera souvent conduit à ne pas employer la succession brusque

Fig. 396.

et à lui substituer la succession plus progressive

GUAMTRB ir. — AN'ALÏBE MUSICALE. 455

Dans cette dernière succession, la note mi agit comme pivot de la modulation de do vers mi ; celle-ci est facilitée par un processus fort semblable à la préparation des notes dissonantes, et gui consiste à ne prendre le son mi pour base d'une échelle nouvelle qu'après l'avoir d'abord fait entendre dans l'échelle ancienne.

Les trois accords de la succession ainsi obtenue se lient bien entre eux, car les accords i et a, faits sur deuii notes difTérentes, appartiennent à la même échelle, et les accords a et 3, pris dans deux échelles différentes, sont posés sur la même note.

On remarquera que, dans cet exemple particulier, l'effet de l'accord intermédiaire n'est pas seulement de lier entre elles les échelles do et mi, mais encore de rompre la série des quintes : en sorte qu'en cherchant à réaliser tel effet particulier, on a eu l'air de ae conformer à la règle défendant les quintes de suite.

759. D'une façon générale, il en est très fréquemment ainsi. Supposons, par exemple, qu'il s'agisse d'harmoniser un chant guerrier, d'allure énergique et rude, et que le compositeur, pour mieux marquer le caractère de ce chant, veuille faire harmonie à tous les temps forts en plaçant dans les parties basses la quinte caractéristique de l'échelle employés; mais, en écrivant ces parties basses, le compositeur sera amené à placer aux temps faibles des notes intermédiaires destinées h former liaison entre les notes des temps forts; et l'insertion de ces notes, si elle est faite en évitant les quîntes-contresensdont il a été parlé plus haut, aura pour effet de rompre presque partout la série des quintes ( ■ ) ; il ne subsistera de quintes de suite que dans les points où l'on aura supprimé les harmonies de liaison, et dans ceux où la basse chante consécutivement deux notes formant base d'échelle; mais, dans ces cas, la répétition de l'intervalle de quinte n'a généralement rien de contraire à l'art.

760. Les considérations exposées dans ce qui précède s'appliquent surtout au cas d'une harmonie écrite pour les voix. Les quintes de suite ont habituellement un effet moins sensible dans la musique pour orchestre ou, plus généralement, dans les compositions comprenant, non pas plusieurs parties d'égale importance, mais bien une seule partie faisant un chant auquel les autres parties se bornent à faire harmonie. Néanmoins, même dans ce cas, le compositeur peut se trouver amené à s'abstenir des quintes de suite pour divers motifs, notamment pour ne pas présenter avec une importance uniforme tes échelles principales de la tonalité et celles qui sont seulement effleurées en de brèves oscillations, ou encore afin d'obtenir plus de douceur dans le passage d'une harmonie d'échelle à la suivante. Mais il se présente aussi des cas où les effets de douceur ne sont pas à rechercher, et où l'on peut, au contraire, être conduit par son sentiment- artistique à employer des quintes de suite.

761. La règle relative à ces quintes se trouve donc souvent en défaut ('); et il faut bien reconnaître qu'il ne saurait en être autrement. Qu'il s'agisse d'harmonie ou de grammaire, le théoricien ne peut guère formuler de lois absolues, et donner des règles mécaniques, applicables dans tous les cas, s'il ne les fonde que sur l'aspect extérieur des choses, sans prendre en considération leur nature intime.

Ainsi, legrammairienpourraitôtre tenté de formuler une règle défendant les substantifs de suite. En effet, un enfant ne dira pas : n J'ai rencontré mon grand-père, j'ai couru à mon grand-pére, j'ai embrassé mon grand-pére, et j'ai demandé à mon grand-père comment se portait mon grand-père >, mais bien : < J'ai rencontré mon grand-père, j'ai couru à lui, je l'ai embrassé, et lui ai demandé comment il se portait ». Mais, s'il s'agit d'un personnage dont la rencontre est invraisemblable, par exemple d'un marin que depuis

( ' ) Pour s'sn usarer, cnnsidârer, par exemple, la succession des intervalles dans les règles d'octave données d-apràs, figures 4o& el 407 (n** 784 et 70t).

(*) Toat en déhndant lus quintes de suite, certmna Traitas reconnaïasent ((n'on en rencontre cependant dans dos nnvrM d'ana beaatd Inconleatable, et que les Maîtres ne se conrorment pu toajonre à la riglo.

456 NBtlVIBIIB PAKTIB. — APPUCATlOItS MOBICILEB-

loDgtemps tout le monde croit perdu, on peut, pour vaincre l'incrédulité de son interlocuteur, employer la répétition, et violer la pseudo-loi sur les substantifs de suite : ainsi l'on dira : i Pierre n'était pas mort, il est revenu au pays; j'ai vu Pierre, j'ai parlé à Pierre, ...»

Non seulement les baimonistes, comme les grammairiens, ne peuvent pas énoncer leurs règles sous une forme purement mécanique et sans faire appel à l'intelligence du lecteur, mais il faut bien reconnaître que, pratiquement, leurs Traités sont fondés sur l'étude de l'œuvre des maîtres, tandis que la réciproque n'a jamais lieu.

L'écrivain manie la plume sans faire appel à ses souvenirs de grammaire, guidé seulement par son sens artistique, antérieurement aiguisé et af&né si possible par de nombreuses analyses grammaticales et logiques auxquelles peut suppléer, dans une certaine mesure, l'étude do la grammaire.

De même le musicien compose, nou pas en appliquant les règles parfois contestables formulées dans les Traités, mais en se livrant à son sens artistique, affîné si possible par de nombreuses analyse:^ auxquelles peut suppléer, dans une certaine mesure, la lecture de Traités où sont étudiés des chefs-d'œuvre musicaui (').

762. En résumé, on peut dire que, depuis l'origine de la musique, ta quinte a eu les fortunes les plus diverses, et, de même que les langues d'Ésope, a été successivement réputée pour la meilleure ou pour la pire des cboses.

A l'époque antique, et pour une tonalité fondée sur la lyre d'Orphée, l'harmonie de la 'quinte a été ou eût pu être absolument justifiée (').

Au contraire, pour la musique fondée sur l'échelle, l'emploi systématique de la quinte (*) ne pouvait manquer de donner lieu à de nombreux contresens.

Mais la réaction qui se produisit plus tard, et défendit sans exception toutes les quintes de suite, fut également injustifiée.

L'interdiction des quintes de suite continue de figurer le plus souvent dans les ouvrages traitant de l'harmonie, soit parce que leurs auteurs se laissent influencer par l'ancienneté de la tradition, soit parce qu'ils éprouvent une certaine difficulté k distinguer les cas où «es quintes sont bonnes de ceux où elles sont mauvaises comme constituant, soit de réels contresens, soit de simples négligences de style. Quoi qu'il en soit, si beaucoup d'auteurs continuent de faire figurer dans leurs Traités la règle défendant les quintes de suite, en revanche ils la formulent avec une rigueur de moins en moins grande, et en prévoyant des exceptions de plus en plus nombreuses.

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