TRAITÉS D'HARMONIE
846. On a déjà signalé dans la Préface les critiques auxquelles les Traités d'harmonie semblent donner lieu et la façon dont on pourrait songer à remanier ces ouvrages; on ne reviendra donc ici que brièvement sur celte question, en indiquant, savoir : dans l'article !"■ (Rédaction des Traités), le sens dans lequel il pourrait ôtre utile de modifier la rédaction des Traités; dans l'article II (Terminologie musicale), les l'emaniements qu'il paraît nécessaire d'apporter au langage musical, afin que celui-ci devienne plus précis, plus conforme ans faits, et cesse de tendre à fausser les idées de qui l'emploie.
ARTICLE I". — Rédaction Ûu Traités.
847. Bien que l'art musical soit arrivé de nos jours à un haut degré de perfection, le substratum théorique sur lequel reposent les faits musicaux n'en demeure pas moins encore assez mal connu.
Les professeurs d'harmonie qui, malgré leur ignorance de ce substratum théorique, réussissent à intéresser leur auditoire et à former de bons musiciens, font donc preuve d'une intuition vraiment admirable et accomplissent un tour de force ('), un véritable prodige de sagacité divinatoire.
848. Mais l'harmoniste qui, malgré la difficulté, a su donner un bon enseignement oral, peut être embarrassé lorsqu'il entreprend de mettre par écrit le cours qu'il a brillamment
Lorsque, dans son enseignement oral, il n'était pas parfaitement satisfait de la façon dont il avait exprimé sa pensée, il la corrigeait, la précisait, la complétait en citant à l'appui de sa théorie un certaiii nombre d'exemples choisis avec discernement et habilement groupés ; ainsi, en cas d'imperfection de la définition d'un fait musical, il s'adressait au sens artistique de l'auditeur, r.'est-à-dire lui présentait plusieurs passages contenant le fait étudié et lui faisait sentir le caractère commun aux exemples cités; en sorte qu'à défaut d'une définition théorique parfaite, l'auditeui' pouvait toujours se faire à lui-même une sorte de définition intuitive, pratiquement suffisante, et même nettement préférable à une définition logique incorrecte.
849. Mais, dans la rédaction d'un Traité, ces procédés, admissibles pour un enseignement oral, ne sont plus facilement applicables. Musicien avant tout, l'harmoniste a le sentiment bien net des différents faits dont il parle ; néanmoins, il peut être embarrassé pour les
( ') Go toui' (le force, iivons-Dous iljl plus baul. est semblable i celui qu'accompli rail un proresienr de mddDciiHi «nseignant l'anatomie sans avoir jamais disséquû, ou uu peintre tonnant des élèvra et leur appranant la deHÎn avaiil la d^coDvorto dea loi!; géomiilriqucs de 1» perspective.
définir ei les exposer avec pi-écision parce que leurs causes profondes et leurs lois mathématiques n'ont pas encore été établies avec uno netteté suffisante. Lorsqu'il veut être bref et précis, son expérience lui montre aussitôt une foule de cas où les lois qu'il énonce se trouvent en défaut; il est alors amené à prévoir une exception à la loi première; mais, cette exception n'étant pas toujours applicable, il faut imaginer des sous-exceptiona complémentaires, puis de nouvelles exceptions à ces dernières, et ainsi de suite. Aussi ai-rive-t-il souvent que, plus il est savant, moins il est satisfait de la façon dont il présente certains faits dont il croyait pourtant avoir eu d'instinct l'intuition la plus complète.
850. Ce qui rend difCIcile la rédaction d'un Traité d'harmonie, c'est d'abord que, comme on vient de le dire, les faits dont on parle sont connus plutôt par leur aspect extérieur que dans leur nature intime ; c'est aussi ce legs important de lois plus ou moins fondées que les théoriciens imaginèrent il y a bien longtemps sur la foi des apparences ('), et qu'ils se transmettent de génération en génération, sans oser les abroger, si ce n'est avec une extrême timidité; enfin c'est encore, et dans une forte mesure, la routine de notre propre oreille, dont l'influence est très considérable et parfois très fâcheuse.
851. Comme exemple à l'appui de celte dernière influence, on citera ici une brochure parue il y a quelques années, et dans laquelle l'auteur exposait un procédé infaillible (disait-il) pour reconnaître instantanément le genre de tout substantif, quel qu'il fût; le procédé découvert par notre inventeur était le suivant : soit à savoir si un mot quelconque, peuplier par exemple, est masculin ou féminin. On dit successivement ;
« UD peuplier a et:
1 une peuplier >.
La première expression n'attirant pas l'attention, tandis que la seconde choque vivement l'oreille, on en conclut que le mot considéré est masculin.
Ce procédé est évidemment aussi simple qu'absurde, car, si l'on ne sait pas d'avance que le mot est masculin, ou surtout si l'on a contracté l'habitude vicieuse de l'employer au féminin comme dans la langue latine, la règle n'apprend rien et a même l'inconvénient de confirmer dans son erreur celui qui se fie à l'exactitude du procédé.
852. Il n'est malheureusement pas rare que nous raisonnions ainsi en musique; tout ce qui choque les habitudes de notre oreille, nous sommes très souvent tentés de le considérer comme incorrect; et généralement on n'hésite guère à déclarer /«uMe toute harmonie ou toute sonorité qui est seulement inaccoutumée.
853. C'est surtout lorsqu'on cherche à résumer très brièvement les règles formulées par les Traités que l'on est conduit à constater souvent leur caractère illusoire.
Par exemple, en ce qui concerne la résolution de la dissonance, les indications contenues dans un Ouvrage de haute valeur, extrêmement apprécié des harmonistes, peuvent être résumées ainsi :
La résolution régulière de la note à marche contrainte se fait en descendant d'un degré diatonique; la résolution exceptionnelle, ainsi nommée u bien que, dans certains cas, certaines résolutions exceptionnelles soient plus usiiées que la résolution régulière elle-
( ' } Ces busses lais fondâcs sur udo mauvaise obsenalion d«3 appurcnces. la Hulliùiiiatïtiue ellr-inânic les a connues à son débul. Ainsi, les premiers géomètres pensaient que l'aire d'un quadrilalère pouvait s'obtenir en formant le produit de ses deux médianes. Colle règle est fausse en réalité; mais il n'en eiîsie pas moins une inRnit^ dn t'as où elle [eumit des solutions, soil justes, soit assez approchées. Beaucoup de lois de l'bannaaio sent uussi peu Piaclos que cette pseudo-toi géométrique ; mais, de mémo que celle-ci ol pour le même ointif, elles on! pu longtemps paraître Tondëcs : il est évident en eRet qu'elles avaient été choisies empiriquement do Taïon à radn>r d'une manière plus ou moins complilo avec tes principaux faits révéléa par l'observation.
.{8R NEUVIÈMB PAtlTIE. — APPLICVTIONB Hl'SICALHa.
même ", consiste à faire faire à la noie à marche contrainte l'un des mouvements suivants : descendre chromatiquement, ou bien rester sur place en se transformant enharmoniqueuient; ou bien rester sur place sans changement, ou bien monter chromatiquement; enûn, la résolution dite licence consiste à donner à la note à marcAe coniratnïe une marche aulre que les précédentes.
En résumé la note dissonante serait contrainte, soit à marcher dans un sens quelconque, soit à ne pas marcher du tout ; il serait plus court de dire que sa marche n'est pas contrainte (').
854. Au cas où le lecteur se demanderait si les idées ayant cours en harmonie ne sont p;is, dans ce qui précède, critiquées avec une sévérité excessive, il pourra être utile de mettre sous ses yeux le jugement émis sur la question par un Mnilre dont l'autop-ité serait difficile à contester. Dans la préface de son Essai d'une théorie systématique de la composition, Weber {') s'exprime ainsi :
« Je dois cependant faire remarquer en particulier que mon Essai d'une théorie systématique n'est nullement, comme plusieurs l'ont pensé, un système dans le sens scientifico-philosophique du mol, ni un ensemble de vérités déduites dans une surcession logique d'un principe suprême. J'ai au contraire établi comme trait caractéristique de ma manière de voir que noire art ne s'approprie nullement, du moins jusqu'à présent (1817), une semblable base systématique. Le peu que nous savons, en ce qui concerne la composition (l'harmonie), consiste encore à l'heure qu'il est en un certain nombre d'expériences et d'observations sur ce qui sonne bien ou m:il dans tel ou tel assemblage de note?, bcduire ces expériences logiquement d'un principe fondamenlal, et les transformer en science philosophique, en système, voilà ce qu'on n'a pu faire jusqu'à présent, comme j'aurai souvent l'occasion de le faire remarquer dans le cours de l'Ouvrage. On voit partout avec évidence que les théoriciens jusqu'à ce jour, au lieu d'examiner dans tous leurs détails les phénomènes de la consonance et de la dissonance de tel ou tel assemblage de sons, et de ne commencer la constructiori d'un système qu'après cet examen, élèvent précipitamment et avant mûre rëdexion l'édifice, le faisant se présenter sous la forme impos:inle d'une conception mathématique; puis, lorsqu'ils rencontrent, ce qui est inévitable, une multitude de phénomènes qui ne s'accordent pas avec le système établi a priori, ou même sont en opposition directe avec lui, que font-ils? Ils préfèrent ranger ces phénomènes dans des catégories d'exceplions, licences, ellipses, etc., et s'en débarrasser ainsi, plutôt que de renoncer à la douce illusion de leur système d'harmonie (*). ■
li'est en 1817, il est vrai, que Weber formulait ce jugement sévère, et depuis cette époque les harmonistes n'ont cessé d'étudier leur art; niais ils n'ont pas encore élucidé les questions qu'il soulève; pas plus que les devanciei'S de Weber, ils n'ont pu encore transformer leur art expérimental en une science philosophique permettant de déduire d'un principe unique l'explication de tous les faits musicaux se rencontrant dans la pratique.
855. On peut donc dire, sans èti-e taxé d'exagération, que les Traités d'harmonie, bien qu'ayant souvent pour auteurs des musiciens d'une extrême distinction et d'une profonde érudition, bien qu'étant parfois la mise par écrit d'un enseignement oral universellement réputé, n'en sont pas moins toujours des ouvrages un peu imparfaits, où le lecteur ne saurait trouver la solution des problèmes que soulève l'étude de la musique.
Il est donc légitime de se demander comment ces ouvrages devraient être remaniés pour échapper aux critiques auxquelles ils donnent prise aciucllemenl.
(') Cd n'osl pua à. dîiv i|u'il iiexislo auuuuu loi; asBUrément il ii'oat pas m^i'csiialiii (l'uvuir Écrit beaucoup du muiic^uc pour s.'nttr que le phénomène du la rètotutioil rompurte corlaiiiDnient des lois : mais c^iiefl-ci relient iniisiblea, tant c;n'oii se bonio i ronsiddrer le* nsp«.'ls extérieur» du phénomine ; elles apparaissent au contraire avev éviilciice dus c|U > l'o 1 ciamine le fond des i-hasos.
{■) Webir 11786-1816), auteur du Freàchûls, AOberon, etc.
(') Cil.' par Fins dans aon Tiailé de l'harmonie, page i3i do la g* édition (Brandub, Paris, iBfi;).