ACCORDS DISSONANTS ALTÉRÉS
ABTICLB DNIQOE.
175. Les opinions exprimées par les théoriciens sur les accords que l'on doit considérer comme altérés ne sont pas toujours très concordantes ; aussi ne serait-il pas possible de les i-ésumei' ici brièvement; nous nous bornerons donc à citer et à discuter la définition donnée par Reber, dont le Traité d'harmonie est réputé à bon droit pour l'un des meilleui-s ouvrages écrits sur la matière ('). Pour Reber, l'accord altéré est celui où la tierce eit majeure et OÙ la quinte est altérée, c'est-à-dire supérieure ou inférieure d'un demi-ton à la quinte dite quinte Juste; cette altération peut d'ailleurs être produite d'une façon quelconque, soit par un dièse ou un bémol appliqué au sommet d'un accord majeur, soit par un bémol appliqué à la base d'un accord mineur.
176. Cette définition donne lieu à de sérieuses difficultés, car :
1° Elle classe parmi les accords altérés des accords que l'on trouve tels quels dans certaines variantes de gammes, et qui, par suite, devraient, semble-t-il, être considérés comme naturels; ainsi, en (/o majeur, l'accord la\fdo mi ne doit pas être tenu pour altéré, bien que sa quinte la]^ mi soit augmentée : cet accord, en effet, existe en do majeur orné et alternant (*),
3" Elle ne classe pas comme altérés certains accords qu'il est impossible de former avec les sept notes d'une même gamme (•), et qui par conséquent ne peuvent être obtenus qu'au moyen d'une ou plusieurs altérations; ainsi, en do majeur, l'accord /as /«(? do mi\f est certainement altéré; il échappe néanmoins à la définition précédente, car, si sa quinte '!St altérée, sa tierce n'est pas majeure.
177. D'ailleurs il semble bien qu'on doive suspecter a/>Wori toute définition de L'accord altéré fondée sur la considération de la valeur absolue des intervalles constituants. Cette opinion sera Justifiée plus loin (*), mais on peut dès à présent faire constater, sur le triple exemple donné ci-après, que trois mêmes sons, ceux des notes mi, sol, si ou de leurs enharmoniques /a;?, ^ol, do\^, lesquels sons s'obtiennent à l'aide des trois mêmes touches d'un orgue ou d'un piano et présentent par suite sur ces instruments les mêmes intervalles absolus, pourront, selon le cas, nous procurer une sensation de consonance (cas A),
(') Voir le renvoi du n- IJ2.
('} Lps thûarlcicliH ëL-rlvunl siiuvpnl cet ncciinl huus la forniu onliarmaDiquc jot^t do niî uu do mi soit. Cm jii'Ciinl iixiBtD lui au»si, m^s J.-ins \i: Ion de la mineur. Et bien i\ae na quinte do aolfi soit HUgmcntA', il n'osi jmi» iillërp, pnisc[u'il sp renrunlrp au naturel en la luineur oriid ou alternant.
{') Tout un uinias avi^c Ips Hcpt notes d'une miinto gamme apparlonaut à l'espèce lemuiro dunt il est questinn ici.
(') \ous tcrrvns en effet dans la 6" l'artie, t'n/iarmonie, di-s exemples d'accerds nlt^ni!i dont les notes s'c'chi'liinni'nt aux mêmes interv.illo» que celles d'accords naturels tels que l'acconl varfnil, t'uccDrd île septième du demi-
Cn*PITKB 111. — ACCOHDe DISSONANTS ÀLTAhÉS. I'JI
OU de dissonance (cas B), ou ^'altération (cas C) : l'allératioD ne saurait donc être définie par la considération de la valeur absolue des intervalles de l'accoi-d.
Fig. M,.
Cas A Co»sovanci
Cas C
Mtéraiion
178. Il semlile bien que la difficulté qu'éprouvent les harmonistes à dôSnir l'accord altéré réauUe de ci; qu'ils ne font pas étal Jes quaire vanaiiles sous lesquelles peut se présenter la gamme de chacun des deux modes. Quoi qu'il en soit, îa dèfliiition précitée n'étant pas parfaite, ciierchous-en une autre qui rende mieux compte de la sensation musicale produite par l'altération; à cet effet, écoutons les accorda altérés que nous suggère le hasard au cours de la composition, et soyons attentifs à la façon dont ils s'introduisent dans l'harmonie : nous constaterons quelque chose de tout semblable à ce qui s'est passé quand nous avons commencé à faire usage de la dissonance {voir n" 158). Lorsque, ayant épuisé les ressources de l'harmonie consoiiante et cherchant des sensations nouvelles, nous sommes arrivés à faire entendre simultanément des notes appartenant à deux échelles différentes, nous avons obtenu la dissonance qu'on pourrait appeler naturelle, puisque les accords ainsi produits se trouvent tels quels dans les gammes. Mous avons alors fait usage de dissonants appartenant tantôt à la tonalité régnante, tantôt ans tonalités environnantes, entre lesquelles nous oscillions. Et maintenant, poussés par un besoin nouveau de variété, nous eu arrivons à fusionner des dissonants appartenant à des tonalités ditrérentes; aussi réunissons-nous parfois dans un mi}me assemblage harmonique des notes qui ne peuvent pas se rencontrer simultanément dans une seule lies tonalités fusionnéi-s : le dissonant que nous pratiquons ainsi doit être considéré comme altéré, puisque, ne se trouvant tel quel dans aucune des gammes entre lesquelles noua avons oscillé, il ne peut s'obtenir que par altération d'un accord naturel. Nous sommes donc amenés à proposer la définition suivante :
On accord altéré est celui qui réunit des notes provenant de gammes différentes.
179. L'exemple suivant, où l'accord marqué d'une flèclie est altéré, est écrit de façon à montrer la genèse de l'allériition :
lia ODATBIÉMB PARTIE. — DlSSONAftCB.
Dans la deuïième mesure, les accords de septième diminuée des toas de do et de sot sont donnés successivement au troisième et au, quatrième temps; dans la troisième mesure, ces deux accords sont fondus en un seul qui sera, par exemple : la^ do mi^/aU, comprenant une note du premier accord de septième dimiDuéc, et trois notes du second, ou qui sera, comme dans la seconde version (écrite au-dessous de la première}, ia^ do ré/aS, comprenant deux notes de chacun des deux accords de septième diminuée qu'il fusionae.
D'après la déflnition de Reber, le premier de ces deux accords ne rentrerait pas dans la catégorie des accords altères; il n'existe pourtant aucune gamme (voir Intervalles, n"399, le Tableau des armures) où l'on puisse rencontrer à la fois /ni'[? la\f et/afl.
D'ailleurs, môme s'il existait un ton particulier comprenant ces diverses notes accidentées, l'accord que nous considérons n'en serait pas moins altéré, puisqu'il n'est pas conçu dans ce ton particulier. C'est ainsi que l'accord /a\f sol do]f du cas C de l'exemple de la figure ii7(n° 177) doit ôtre considéré comme altéré, bien que ses trois notes appartiennent à une même gamme, celle de la]^ mineur orne; dans ce ton, il ne seiâit pas altéré, mais il l'est dans l'exemple considéré, où il est obtenu en réunissant, d'une part, /a}^ et sol appartenant à l'accord de septième diminuée du ton établi de ta\f majeur, et, d'autre part, do^ appartenant à l'accord de septième diminuée de mi\f, dominante du ton établi.
180. Remarque sur la définition proposée. — ■ Nous venons de montrer que, d'après la définition proposée, certains accords sont indiscutablement altérés parce qu'ils associent des notes qui ne se trouvent réunies dans aucune gamme, ou qui ne peuvent coexister que dans des tons autres que ceux dont il est fait usage dans le passage analysé.
Mais il existe aussi des accords qui peuvent être tenus pour altérés ou naturels, selon la façon dont on les envisage. Considérons par exemple le cas de l'accord
la do mi^ sol
introduit dans un air en do majeur. Il comprend : d'une part, une note mi^ sûrement étrangère à do majeur, mais pouvant être introduite par exemple par une oscillation en sol (dominante) et, d'autre part, un groupe de notes do sol ta appartenant à la fois au ton principal (do) et à celui de la dominante (sol).
Si un compositeur écrivant en do majeur oscille momentanément en sot et emploie l'accord la do mi]^ sol, il ne considérera pas cet accord comme altéré puisqu'en sot majeur orné, il n'est autre que l'accord de septième du II* degré. Hais, pour un auditeur qui interpréterait le groupe de notes do sot la dans le ton principal {do majeur) et ne rattacherait que la seule note mi]^ à un ton étranger (sol majeur orné), l'accord apparaîtrait au contraire comme altéré (').
181. Remarque sur la définition classique. — Il semble bien qu'en expliquant la formation des accords altérés par des altérations ascendantes ou descendantes de ta quinte, les harmonistes se contentent d'une simple tautologie, et ne font pas voir comment ceii accords s'engendrent.
C'est un peu comme si un professeur de médecine, instruisant ses élèves au lit même des malades, se contentait de leur dire, pour un fiévreux, que le sujet soulTre d'une byperthermie résultant d'une altération ascendante de sa température. Cette affirmation n'est pas fausse, mais n'est guère instructive, et les élèves seront évidemment mieux renseignés si le professeur leur explique quel est l'organe du malade dont le fonctionnement défectueux amène l'état fébrile constaté.
(') Ceci montre qu'un mène bit mueicsl peut «tre susceptible de se préeeuler sons pinsienn aspects différants. Lk lecteur en rencontrera beaucoup d'eiemples an cours du présent Essai ; quelqaes-uns j sont signalés spécialement à son attentiou. Voir natamment les renvois des numéros sniTanls : Oenises, »' 9t ; Contrepoint, n* 136 ( second reuioi ); Diuonance, n* 180; Kattachemenu, n- 210; Enharmonie, n" 334 et 357 (second renvoi); Commet diveries, u- HO (premier reovol), «te.