VIII
Les deux partis avaient fait des pertes considérables, et probablement celles des Romains étaient supérieures à celles des alliés, car les premiers combattaient dans un pays ennemi , où, après une défaite, leurs traînards n'avaient plus de refuge. La désertion d'une partie de leurs auxiliaires avait encore contribué à diminuer leurs forces, au point que le besoin d'hommes avait contraint de former douze cohortes d'affranchis f . Toutefois, ils étaient parvenus à peu près à circonscrire le foyer de l'insurrection, et à comprimer les mouvements isolés qui s'étaient manifestés dans d'autres provinces. Bien qu'ils eussent reçu, des rois amis et des provinces sujettes, des subsides et des troupes auxiliaires , ils ne pouvaient se dissimuler que leur autorité était fortement ébranlée, et déjà les proconsuls ne trouvaient plus chez leurs sujets cette obéissance empressée à laquelle ils étaient habitués avant l'explosion de la guerre
1 Gfr. A|»j>. Civ. I, — Epi t. 74.
lG8 ESSAI SUR LA
sociale. Une grande fermentation régnait daiis la Gaule cisalpine. Au delà des Alpes, les Salyens avaient repris les armes 1 ; en Asie, l'ambition de Mithridate préparait une guerre redoutable. 11 était manifeste que le prestige de la grandeur romaine commençait à s'obscurcir, et que la prolongation de la lutte qui déchirait l'Italie, pouvait amener la ruine totale de la république.
Dans ces circonstances, le sénat accueillit, sinon avec empressement, du moins avec résignation, les ouvertures de L. Cœsar, qui proposait d'accorder le droit de cité romaine à tous les alliés qui n'avaient point pris les armes contre la république. Pour les cités fidèles, c'était une récompense méritée et nécessaire; quant aux peuples qui restaient spectateurs indécis de la lutte, on espérait les désintéresser complètement; enfin, on se flattait que les insurgés, dans l'espoir d'obtenir les mêmes avantages par leur soumission, cesseraient une guerre dont ils souffraient à l'égal des Romains.
Les derniers succès obtenus par Sylla, par h. Caesar, par Cn. Pompée, étaient à cette concession le caractère de nécessité qui coûtait à l'orgueil national. Vainqueur, le peuple romain ,
1 Kpit. 7 3.
après avoir repris la toge, accueillait les réclamations des alliés; il faisait acte de justice, non de faiblesse. Déjà cette grande mesure avait été précédée par la naturalisation partielle de plusieurs chefs italiens, qui avaient usé de leur influence pour maintenir leurs compatriotes dans le devoir, ou qui avaient pris les armes pour défendre la république *. Quelques-uns, honorés presque aussitôt de charges publiques, allaient servir de preuves vivantes de la bonne foi romaine a .
Toutefois , l'émancipation décrétée solennellement sur la proposition de L. Cœsar cachait mal une jalousie inquiète contre les nouveaux citoyens. Au lieu de les répartir dans les anciennes tribus , on en formait un petit nombre de tribus nouvelles, qui, ne prenant leur rang dans les comices qu'après les premières , n'auraient jamais pu exercer une grande influence dans les assemblées politiques 3 . On sait que l'usage était d'arrêter les opérations du scrutin aussitôt que la majorité s'était prononcée; il en résultait que les tribus italiotes devaient être fort rarement appelées à donner leur suffrage, et que, dans tous les cas, elles restaient dans
1 Vell. II, i 6, 4-
' Id. loc. cit.
3 V. la note suivante.
170 KSSAI SUN LA
une infériorité complète vis-à-vis des Romains de naissance 1 .
Malgré cette restriction, la loi Julia , ainsi nommée d'après son auteur, suffit cependant à contenter tous les alliés demeurés fidèles. Bien plus , elle fut accueillie avec enthousiasme par plusieurs provinces , et surtout par l'Ëtrtlrie*. D'un état de servage, les paysans étrusques passaient
' Suivant VelleiusPaterculus, les Italieus auraient été inscrits dans huit des trente-cinq anciennes tribus. « Itaque eum itacivitasltaliai data esset, ut in octo tribus contribue rentur novi cives (voir dans Forcellini le mot contribuo), Cinna in omnibus tribubus eos se distributurum pollicitus est. » Vell. H, 10. — J'ai préféré la version d'Appien, d'abord parce que les détails dans lesquels il entre prouvent qu'il avait étudié la question; puis, il est évident que le sénat ne voulut accorder aux alliés que le moins possible; or, si les Italiotes avaient été inscrits dans huit tribus anciennes, où nécessairement ils auraient eu toujours la majorité, ils auraient pu avoir quelquefois le suffrage prérogatif; et l'importance superstitieuse que les Romains attachaient a ce vote me fait supposer qu'ils avaient pris des mesures pour se le conserver. Sur ce point, Appien ne laisse pas de doutes. AXX& SexaTeuovreç àitscp7)vav érepaç, Iv cuç 1/eipoxdvouv
£<J/«TOt.
■ App. Civ.l, 49. — Quelques villes grecques, notamment Héracléc etNéapolis, paraissent avoir refusé le bénéfice de la loi Julia. (Cic. pro Bal. 8.) Dans ce parti, il y avait peut-être autant de crainte «les Samnitcs que d'attachement a leurs anciennes institutions.
tout d'un coup à la condition de citoyens romains, ils devenaient les égaux de leurs Lucumons. C'était plus qu'ils n'eussent osé attendre du triomphe des confédérés.
La loi Julia eut encore pour effet de refroidir singulièrement l'ardeur des Marses et de leurs voisins. A l'exception de leurs chefs , trop compromis pour espérer une réconciliation sincère avec Rome, ils ne montrèrent plus ni le même acharnement ni la même vigueur. Les Samnites et les Lucanicns, qui combattaient plutôt pour satisfaire une haine nationale que pour conquérir une association avec des ennemis abhorrés, conservèrent leur énergie et leur animosité.
A l'approche des élections, les généraux de la république se rendirent à Rome, pour la plupart, afin d'assister aux comices et d'y réclamer le prix de leurs exploits. L. Sylla obtint la préture et le commandement de l'armée destinée à faire la guerre aux Samnites. Cn. Pompée et L. Porcius Caton, nommés consuls, eurent pour mission, le premier, de réduire les Picentes et d'observer l'Ombrie et l'Étrurie; le second, ayant pris le commandement de l'armée de Marius, dut attaquer les Marses et les autres peuples dépendant de leur confédération.
Les alliés avaient formé le plan d'une puis-
santé diversion en Étrurie f . Trompés sur les dispositions de cette province, ils se flattaient de l'insurger facilement et d'enfermer ainsi Rome dans un cercle d'ennemis. Dans ce but, ils détachèrent quinze mille hommes de leurs meilleures troupes, qui, sous la conduite de Vettius, se dirigèrent sur l'Étrurie par un long circuit au travers des montagnes. Partant, suivant toute apparence des bords du lac Fucin , cette expédition longea les Apennins, traversa la Sabine, et dut déboucher en Ombrie du côté de Spolète, pour de là gagner Clusium , alors la ville la plus importante de l'Étrurie. On ignore jusqu'où pénétra cette armée a . Outre les difficultés que la
' Suivant Appien, L. Caesar aurait dirigé, en qualité de proconsul et en conservant l'imperium, une partie de l'armée du Nord détachée contre Asculum. Ce fait, contredit par Orose et par l'Epitome, paraît peu vraisemblable. En effet, pourquoi aurait-on ôté à Caesar le commandement de l'armée du Midi après qu'il venait de battre les Samnites? Pourquoi l'aurait-on donné pour collègue à Cn. Pompée, qui n'avait pas été moins heureux contre les PicentesPTout se concilie par la correction généralement admise dans le texte d'Appien , à savoir, que la ville près de laquelle L. Caesar battit les confédérés, n'est point Asculum, mais Acerra\ ou toute autre ville de la Campanie. Voir la note de la p. 1 67 t .
' L'expression d'Appien est fort obscure : eçTYivTu^vîav
7T£pl£K6Ul7rOV. ClV. I, 5o.
nature du pays et que la saison déjà avancée 1 opposaient à sa marche, elle eut bientôt sur les bras les troupes de Cn. Pompée. D'ailleurs, au lieu de l'enthousiasme qu'il croyait exciter par sa venue, Scaton ne trouva chez les Ombriens et les Étrusques qu'apathie et répugnance. Alors , renonçant à s'aventurer au milieu d'une population indifférente, sinon hostile, il dut chercher à se replier sur le Picenum pour y faire sa jonction avec d'autres chefs des confédérés qui tenaient encore la campagne. Cette manœuvre réussit , et nous le trouvons bientôt non loin d'Asculum , en présence de l'armée^ romaine. Sans doute elle lui fermait le chemin de cette ville 2 ; mais dans ces marches et contre-marches, il avait rallié plusieurs divisions italiotes et se trouvait à la té te de soixante-dix mille hommes. Pompée lui en opposait soixante-quinze mille, si toutefois ces nombres nous sont parvenus sans exagération 3 . Avant d'en venir aux mains, les deux généraux retranchés dans leurs camps, suivant l'usage romain,
' C'était au commencement de l'hiver. Fin de Tan 90, ou commencement de l'an 89 avant J. C. Commencement de l'année consulaire, 665.
■ Cela est évident par les suites de la bataille qui eut lieu. Les alliés furent rejetés sur les Apennins , au lieu d'être enfermés dans Asculum.
3 Vell, Pat. II, 2 1 . — Le passage est suspect d'interpolation.
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s'observèrent quelque temps , hésitant l'un et l'autre à engager une lutte décisive, dont chacun sentait parfaitement les conséquences. Pompée essaya de parlementer, et offrit vraisemblablement les conditions qu'avaient déjà acceptées une partie des cités italiotes; mais Sca ton, qui avait souvent battu les Romains, voulait une émancipation plus complète que la loi Julia.
Les conférences se prolongèrent , chacun , sans doute , devant en référer à son sénat. Avant la guerre, Scaton avait eu des liaisons d'hospitalité avec Sex. Pompée, frère du consul, personnage grave et respecté de tous les partis. Dans l'espoir que son influence "pourrait rendre le Marse moins exigeant, le consul manda son frère de Rome et l'aboucha avec le général ennemi. Cicéron, qui faisait alors ses premières armes, fut présent à cette entrevue, et nous en a conservé quelques détails pleins d'intérêt 1 . Elle eut lieu entre les deux camps. Scaton salua Sex.
' Quo quidem memini Sex. Pompcium fratrcm consulis ad colloquium Roma venire, dm* tu m virum atque sapientem. Quem Scato quum salutassct : Quem te appellent ? inquit. At ille : a Vol UU ta te hospitem, necessitate liostem. » Erat in illo colloquio aequitas; nullus timor, milla suberat suspicio, médiocre et iam odium; non enim, ut eriperent nobis soeii civitatem, sed ut in eam recipcrentur, petebant. CÎC. Phi I. XII, ii.
Pompée. « Quel nom te donnerai-je ? dit celuici. — Appelle-moi ton hôte, répondit le Marse. Je le suis d'intention ; par nécessité ton ennemi.» De part et d'autre on se donna des preuves de confiance et d'estime; mais aucun ne voulait céder (le ses prétentions : un accommodement devint impossible. Il fallut combattre, et la victoire se déclara pour les Romains. L'armée des alliés perdit ses plus braves soldats 1 ; et le reste , dans le plus
' Oros. V, 18, compte dix-huit mille morts et quatre mille prisonniers; Appien, Civ. I, 5o, cinq mille morts seulement. Ils s'accordent d'ailleurs sur les circonstances de la retraite qui suivit la bataille. Si l'on admet les chiffres de VelleiusPatcrculus, la perte des confédérés, telle qu'elle est rapportée par Orose, ne paraîtra pas hors de proportion avec le nombre des combattants; mais je soupçonne qu'Orose confond les deux batailles gagnées par Cn. Pompée, l'une près de Firmum, lorsqu'il était préteur, l'autre près d'Asculum, lorsqu'il était consul. On peut le supposer, en remarquant que parmi les morts il cite un Francus , général des Marses. A mon avis, il n'est point douteux que ce nom ne soit falsifié par un copiste, au lieu de celui d'Afranius ou de Lafrcnius , qui, comme nous l'avons vu plus haut, commandait les alliés devant Firmum. L'importance de cette bataille de Firmum est attestée à la fois par l'Epitome et par Orose, d'accord sur ce fait, qu'à la nouvelle de la victoire, le sénat reprit les laticlaves et les autres insignes qu'on quittait dans les temps calamitcux.
On pourrait peut-être concilier les chiffres dAppien el ceux d'Orose, en supposant que le premier ne compte la
grand désordre, fut refoulé sur les montagnes. Alors commença pour ces troupes, déjà démoralisées, une retraite désastreuse. L'hiver régnait dans toute sa rigueur. Sans cesse harcelés par les vainqueurs, les Italiotes étaient obligés de suivre au milieu des neiges les crêtes des montagnes. La faim, le froid, la misère les décimaient chaque jour. Les Romains rencontraient des cohortes entières arrêtées, immobiles sur la neige, et qui semblaient faire halte. En s'approchant, ils trouvaient les soldats couchés, ou appuyés sur leurs armes, les yeux ouverts, mais ne voyant rien. Ces malheureux étaient morts gelés 1 . Bien peu parvinrent, après mille dangers, à revoir leur patrie, et ce fut pour y porter le deuil et le découragement.
Vettius Scaton périt dans cette funeste expédition: on ne sait si ce fut dans la bataille ou
perte des alliés que dans la bataille près d'Asculum, et que Vautre y ajoute celle qu'ils firent dans leur retraite.
Quant au lieu où se livra la bataille , je ne puis proposer que des conjectures fort incertaines. Pour passer de l'Ombrie dans le Picenum , la route naturelle de Vetlius Scaton me paraît être de remonter la vallée du Nar, d'entrer dans la Sabine, et laissant Nurcia sur la gauche, de se diriger sur Asculum par la vallée du Tronto. Ce serait donc au débouché de cette dernière vallée que Pompée l'aurait battu et rejeté dans l'Apennin.
« Orose, V. 18.
dans la retraite ; mais les circonstances de sa mort ont été recueillies par Sénèque, et méritaient d'être conservées à l'histoire. Fait prisonnier par quelques soldats, on le conduisait au consul; un de ses esclaves , auquel personne ne faisait attention, marchait à ses côtés; tout d'un coup cet homme arrachant une épée à l'un des soldats de l'escorte, en frappe Scaton et le tue sur la place. « J'ai affranchi mon maître! s'écria-t-il d'un air « triomphant; à mon tour maintenant! » et il se passa l'épée au travers du corps 1 .
La victoire de Pompée , et ses suites plus désastreuses encore pour les alliés, lui permirent de porter la plus grande partie de ses forces contre les peuples qui habitaient le littoral de l'Adriatique et les versants orientaux des Apennins. Leurs contingents étaient détruits , ou bien , réunis à l'armée de Pompaedius Silon , ils faisaient tète au consul Porcius. Ils n'avaient de secours à attendre ni des Marses, aux prises avec ce dernier, ni des Samnites , vivement pressés par Sylla. Contre une armée nombreuse, exaltée par le succès, ils ne pouvaient opposer une longue résistance. Les Vestins se soumirent les premiers \ Les Marrucins et les Péligniens se défendirent
' Sencc. eh* Ben. III, a3- 1 Liv« Epit. 75.
îjS ESSAI SUR LA
quelque temps encore dans leurs montagnes'; mais Pompée soumit tout le littoral de l'Adriatique, et deux de ses lieutenants pénétrèrent dans l'Apulie 2 , diversion qui favorisait puissamment les entreprises de Sylla contre les Samnites.
A Fapproche des légions romaines, la diète de Corfinium avait quitté précipitamment cette ville et cherché un refuge dans les murs de Bbvianum 3 , sous la protection des montagnes samnites. Nous la verrons bientôt encore obligée de chercher une retraite plus sûre. Laissant à ses légats le soin d'achever la conquête des provinces de la confédération marse , Pompée dirigea tous ses efforts contre Asculum.
Avant la défaite de Vettius Scaton , la fortune avait reparu pour un instant sous les drapeaux de Pompaedius. Sans attendre la fin de l'hiver 4, le consul Porcius Caton était allé le chercher dans son pays, et l'avait battu dans quelques affaires d'avant-garde. Ces succès insignifiants lui inspirèrent un orgueil immodéré qui lui devint fatal 5 . Il avait pris le commandement
* Ils ne firent leur soumission que l'année suivante. Epit. 76.
* Epit. 75. — Diod. XXXVII , 538 et suiv. — App. Civ.I, 5i.
3 Aujourd'hui Bojano. App. Civ. I, 5i.
* App. Civ. 5o, too 8' aùxou /etuôivo;.
5 Orose, V, 18.
tle Tannée de Marins, et raillant la prudence de son prédécesseur, il s'était vanté d'apprendre à vaincre aux soldats dont celui-ci n'avait pas su mettre à profit la bravoure. Dans son armée servait le fils de Marius , qui recueillit ces paroles outrageantes, et s'en souvint au moment où il semblait que le consul allait réaliser ses orgueilleuses promesses. Porcius avait attaqué le camp des Marses, retranchés auprès du lac Fucin , et ses légions , encouragées par son exemple, pénétraient déjà dans les lignes ennemies, lorsque le jeune Marius le frappa, dit-on, d'un coup mortel En voyant tomber leur général, les Romains perdent courage, Fennemi reprend de l'audace. Pompœdius , profitant du désordre des assaillants, les presse à son tour, les chasse de son camp et en fait un grand carnage. Mais cette victoire n'eut aucun résultat. Les événements du Picenum ouvraient aux lieutenants de Pompée tout le territoire de la confédération marse, et Pompoedius , entouré d'ennemis, se consuma en efforts impuissants pour défendre un pays déjà découragé, abandonné par la plupart de ses chefs, épuisé d'hommes et ruiné par une guerre désastreuse.
1 Oros.V, 18.