IX
Tournant maintenant nos regards vers la Canipanie, nous trouvons en présence deux grandes armées; Tune commandée par L. Sylla, l'autre par un Samnite, L. Cluentius, dont le nom paraît ici pour la première fois 1 . A cette occasion, on ne peut s'empêcher de faire cette remarque, qu'on ne voit jamais en même temps les deux chefs, ou les deux consuls de la ligue, à la tète de ses armées. L'année précédente, Papius Mutilus commençait la guerre, et Pompasdius n'y prenait part que longtemps après l'ouverture de la campagne, et lorsqu'il n'est plus fait mention de son collègue. Maintenant Pompanlius combat tous les jours, et le général samnite semble disparaître de la scène. Ne pourrait-on pas expliquer leurs rôles alternatifs par une obligation que la constitution de la ligue italiote aurait imposée à ses chefs? Tandis que l'un commandait les troupes, l'autre ne devait-il pas présider les délibérations du sénat?
L'armée romaine se dirigeait contre Pompéi.
' App. Civ. I, 5o. — On voit dans Eutrope, V, 3 , un A. Cluentius; dans Diodore , loc. cit., un Tibérius Clepilius. Il est probable que ces trois noms désignent un même personnage.
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En même temps que Sylla se disposait à l'attaquer par terre, une flotte commandée par un de ses lieutenants, A. Postumius Albinus, suivait son mouvement en longeant la côte de Campanie.
Arrivé près de Pompéi , Postumius mit à terre ses troupes de débarquement. Là, dans le camp qu'il occupait, éclata tout à coup une sédition dont la cause est restée ignorée. Les mutins accur saient Postumius de trahison, crime inconnu jusqu'alors dans les armées romaines. Ce fut en vain que le malheureux général essaya d'arrêter le désordre. Il eut beau supplier les soldats de l'écouter, de le juger même; il fut lapidé sans miséricorde.
Quelque indisciplinées que l'on suppose les cohortes de Postumius , ce reproche de trahison élevé contre leur chef est trop étrange pour n'avoir pas été motivé au moins par quelque apparence. Pour moi , je n'hésite point à croire que la défection d'une partie de sa flotte lui fut imputée par les séditieux. Vers le même temps, au rapport d'Appien le sénat fit mettre en état
' Cfr. Liv. Epit. 75. Oros. V,i 8. — Val. Ma*. IX, 8, 3. Voir surtout ce passage d'Appien si remarquable : C H BouX^j... tyjv jxèv OdtXoiacrav eçppoôpti t^jv abtà Ku|aï|Ç Iît\ xb "Â<rcu. Civ. I, 49. — Àppieu, il est vrai, semble attribuer aux mouvements de l'Ëtrurie l'inquiétude du sénat et ses préparatifs de défense; mais contre les Étrusques, c'eût été la rive droite
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de défense le littoral du Latin m et de la partie de la Campanie que ses troupes occupaient. Or, les alliés n'avaient point de vaisseaux , et par conséquent, si une défection ne leur eût livré une flotte, nulle descente n'était à craindre sur les cotes du Latium. Si Ton se rappelle que les équipages des navires de guerre chez les Romains se composaient de matelots étrangers, de sociï navales, la possibilité, la probabilité même d'une défection devient évidente , surtout du moment où, débarrassés de la présence des soldats romains, qui pouvaient les contenir, ces marins se trouvaient seuls , en quelque sorte , exposés aux séductions des Samnites.
Cette révolte, d'ailleurs, quelle qu'en soit la cause, montre ce qu'étaient devenues les armées romaines, si vantées autrefois pour leur discipline. A cette époque, elles se recrutaient parmi la plus vile populace, qui, de longue main, accoutumée aux émeutes du Forum, ne pouvait se plier à cette obéissance passive si nécessaire dans le service. Malgré le paludamentum de letirs généraux, les soldats improvisés de ces temps malheureux ne voyaient en eux que des candidats pleins de souplesse, qui naguère avaient mendié leurs suf-
du Tibre et non les eôtes de la Campanie qu'il importait de fortifier.
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frages, et qui aux prochains comices redoubleraient de bassesse pour obtenir des honneurs nouveaux. Porcius Caton, quelque temps auparavant, avait failli être victime d'une sédition de ses troupes, excitée par je ne sais quel obscur orateur de carrefour, alors soldat dans son armée
A la nouvelle de la mort de Postumius, Sylla ne montra aucune indignation; il dit froidement : « Ces hommes sont à moi, maintenant qu'ils ont commis un crime a . » Pour tout reproche, en les incorporant dans ses légions, il leur déclara que le sang d'un citoyen exigeait en expiation des flots de sang ennemi 3 . Ses soldats
' Oio Cass. Fr. 1 1 4. Porcius, suivant Dion, ne dut la vie qu'à une circonstance fortuite. « L'armée campait, dit-il, sur un sol argileux, fraîchement labouré, qui ne fournit pas de pierres aux soldats pour lapider le consul. Ils ne purent lui jeter que des mottes de terre qui lui firent peu de mal. - On s'étonnera peut-être que ces soldats indisciplinés ne songeassent point à faire usage de leurs armes pour se défaire de leur chef, mais, dans les idées superstitieuses des anciens, c'était un moindre crime de tuer un général à cojups de pierres que de le menacer d'un glaive. Le lapider c'était en quelque sorte le tuer religieusement. Même usage chez les Grecs. Voir dans l'A 11 a hase, comment Cléarque faillit, deux fois, être assommé de la sorte. Xen. Au. I, 3 el 5.
a Plut.Sul.6.
3 Oios. V, 18.
1 84 KSSAl SUR LA
étaient pleins d'ardeur, lui rempli de confiance; il n'hésita pas à donner tète baissée sur le camp de Cluentius, avant même d'avoir rassemblé toutes ses forces. D'abord il fut chaudement re- v poussé; mais l'arrivée de ses réserves contraignit les Samnites à décamper et à lui abandonner Pompéi, dont il s'empara de vive force 1 . Peu après, Cluentius ayant reçu un renfort de Gaulois, déserteurs sans doute des troupes de la république, accepta une bataille dans les environs de Nola. Elle commença par un combat singulier entre une espèce de géant gaulois et un nain numide. Ce dernier, qui était le champion de l'armée romaine, ayant tué son adversaire, les Gaulois, dit Appien, se débandèrent et s'enfuirent. Il est bien plus vraisemblable que ces mercenaires trahirent une seconde fois. Quoi qu'il en soit, la victoire de Sylla fut complète. L'élite de l'armée samnite resta sur le champ de bataille, et les Romains firent un carnage affreux des fuyards qui se pressaient aux portes de Nola. Cluentius périt bravement en faisant de vains efforts pour les rallier 2 .
Après cette bataille, toute la Campanie reçut la loi du vainqueur, à l'exception de Nola qui
' Vel. II, 16.
■ Appien porte U perte des confédérés à 5o,ooo hommes, chiffre évidemment exagéré. Civ. I, 5o.
parait avoir été l'une des plus fortes places de ce temps. Sans s'amuser à en faire le siège, Sylla voulant frapper ses ennemis au cœur, se porta sur le Samnium.
Pour couper les communications entre les Samnites et les Lucaniens, leurs plus fidèles alliés, il se jeta d'abord sur le pays des Hirpins qui sépare les deux provinces. La terreur de son nom et la rapidité de sa marche en imposèrent aux habitants de cette contrée, jaloux d'ailleurs, comme il semble, des Samnites, et mal disposés pour la confédération italiote Ce ne fut que devant Aeculanum , leur capitale, que Sylla trouva de la résistance. Cependant cette ville n'avait point de murs, et pour toute défense une enceinte de palissades. A l'approche des Romains, les habitants, qui comptaient sur l'arrivée d'une armée de Lucaniens, essayèrent de gagner du temps à parlementer. Mais Sylla ne leur laissa qu'une heure pour se décider, et cependant ses soldats entassaient contre les palissades des faisceaux de sarments et des bottes de paille. L'heure était écoulée, et déjà la flamme brillait et gagnait les palissades, lorsque les
1 Vell. Pat. II, 16. — Minatius Magius tl' Aeculanum avait levé une légion pour les Romains, dans cette province, dès le commencement de la guerre sociale.
Aeculans s'écrièrent qu'ils voulaient capituler.
II était trop tard. Le préteur les traita en rebelles, et la ville fut abandonnée à la fureur du soldat. Après cet exemple, le reste des Hirpins s'empressa de mettre bas les armes.
Pendant que Sylla réduisait les Hirpins, les lieutenants de Pompée pénétraient en Apulie. Le préteur Cosconius prit d'abord et brûla Salapia , fit capituler la ville de Cannes et mit le siège devant Venusia. Marius Egnatius 1 accourant avec une armée samnite au secours de cette place, força les Romains à se replier sur Cannes. Les deux armées se trouvèrent en présence, séparées par l'Aufide, non loin de cette plaine fameuse qu'Annibal avait inondée de tant de sang romain. Là, par une bravade héroïque, Marius Egnatius envoya un héraut à Cosconius, pour le défier à combattre en rase campagne, dans un lieu où aucun obstacle naturel n'empêcherait les deux nations rivales de montrer leur valeur.Voici quelles étaient les conditions de ce singulier cartel. Le Samnite offrait à son adversaire le choix de passer l'Aufide, s'engageant à ne pas
1 Cfr. Appit'ii, Civ. I, 52 — Liv. Epit. 75. — Dans Âppicn, le général samnite est un Trebatius, nom parfaitement in connu , substitué sans doute par un copiste à celui d'Egnatins. J'ai suivi la leçon de l'Epitome.
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l'attaquer avant qu'il se fût mis en bataille sur l'autre rive, ou bien de reculer, afin de lui laisser à lui-même le loisir de traverser la rivière et de prendre ses dispositions pour cette espèce de duel. Le Romain, qui se piquait peu de loyauté chevaleresque, feignit d'accepter le dernier parti; mais au passage même de l'Aufide, il fondit avec toutes ses forces sur les Samnites, les culbuta et en tua ou noya un grand nombre Marius Egnatius périt dans cette journée, qui rendit les Romains maîtres de presque toute l'Apulie.
Après la soumission des Hirpins, Sylla chargeant un de ses légats de contenir les Lucaniens, envahit le Samnium jusqu'alors respecté par les armes romaines. La grandeur du péril avait obligé Papius Mutilus à reprendre le commandement des troupes; et c'était sur l'habileté éprouvée de ce chef heureux jusqu'alors que le sénat italien fondait sa dernière espérance; mais cette fois encore la fortune de Sylla fut supérieure à celle de son rival. D'abord, par des manœuvres habiles, il parvint à attirer les forces principales des Samnites sur un point fort éloigné de celui qu'il voulait attaquer. Tout d'un coup, changeant de direction, il fit franchir à son armée des montagnes réputées inaccessibles,
1 Cfr. A|»p. Civ. I, 52. - lâv. Kpit. 7 5.
et, trompant tous les calculs de son ennemi par l'inconcevable rapidité de sa marche, il parut au cœur du Samnium quand celui-ci l'attendait encore à l'entrée des gorges qui séparaient cette contrée des provinces occupées par les Romains. Papius, surpris, essaya, mais en vain, d'arrêter ce torrent dévastateur; vaincu dans un combat acharné, blessé grièvement à la tête, il fut entraîné dans la déroute générale et porté mourant à Aesernia, cette dernière conquête des Samnites, maintenant le dernier asile de leur liberté. Avec Papius, la diète italienne se hâtait de chercher un refuge dans les murs d'Aesernia; car déjà Bovianum, où elle venait de s'installer à peine ', était menacé par l'armée victorieuse. Malgré les trois citadelles qui défendaient cette ville, malgré la résistance désespérée de ses habitants, Sylla s'en rendit maître en quelques heures et la saccagea cruellement. Tant de revers, se succédant coup sur coup, n'abattirent point le courage indomptable des Samnites; pour soumettre cette généreuse nation, il fallait l'exterminer. C'était en vain que Sylla portait le fer et le feu dans leurs villages, jamais il ne put les contraindre à demander la paix. Lassé lui-même de cette héroïque opiniâtreté, il laissa sa conquête
' A|>j>. Civ. I, 5*.
GUERRK SOCIALE. I 89
imparfaite, et retourna à Rome, où l'approche des comices consulaires lui offrait le but promis à son ambition et la récompense de ses services *.
En même temps qu'arrivaient à Aesernia les débris de l'armée samnite, Pompaedius Silon, vaincu dans plusieurs rencontres par les légats de Cn. Pompée, abandonnait sa patrie inondée de troupes romaines; et, suivi d'un petit nombre de braves, échappés comme lui à vingt batailles, il se retirait sur la terre où la liberté italienne avait encore quelques défenseurs.
Vers la fin de l'année 665, la troisième de cette guerre, la grande confédération italienne était presque dissoute. La plupart des insurgés du Nord et de l'Est avaient fait leur soumission, ou bien renonçaient à l'espoir de prolonger leur résistance \ Dans ces provinces il n'y avait plus d'armée italienne, mais seulement des bandes
' Fin de l'année consulaire 665. Automne de 89 A. J. C.
a Deux tribuns du peuple, M. Plan tins Silvanus et C. Papirius Carbon, contribuèrent puissamment à hâter la soumission de ces peuples , en étendant les effets de la loi Julia à tous les alliés, pourvu qu'ils fussent domiciliés en Italie, et qu'ils déclarassent dans un délai de soixante jours leur acceptation des droits de cité romaine. Cic. pro Archia, 4< Il semble que cette loi ne différait de celle de L. Csesar qu'en ce qu'elle ne faisait point de distinction entre les alliés demeurés fidèles depuis la guerre , et ceux qui se soumettraient dans le délai indiqué.
1Ç)0 ESSAI SUR tA
désorganisées errant -de montagne en montagne, poursuivies sans relâche par les cohortes romaines. A l'exception d'Asculum, assiégé par Cn. Pompée et privé désormais de tout secours, il n'y avait plus une seule ville qui n'eût ouvert ses portes aux Romains, ou qui songeât à se défendre.
Dans le sud de la Péninsule, les Samnites et les Lucaniens conservaient encore une attitude fière au milieu du découragement général. Bien que depuis la soumission des Hirpins, ces deux belliqueuses nations se trouvassent en quelque sorte isolées, et hors d'état de concerter leurs efforts, elles n'en comptaient pas moins l'une sur l'autre, et savaient que leur résistance ne cesserait qu'avec la vie de leur dernier soldat. Des douze préteurs de la confédération, cinq seulement 1 avaient survécu à tant de désastres. Un des consuls ou des deux chefs suprêmes, Papius Mutilus, dangereusement blessé, était hors d'état d'exercer un commandement. Telle était la situation des affaires lorsque Pompa?dius se présenta devant la diète d'Aesernia.
1 Diod. Sic. XXXVII, 538 et suiv. — C'étaient, autant que je puis croire : les deux Pon tins Telesin us, Samnites, M. Lamnonius, Lucanien,Gutta de Capoue, enfin, Judacilius d'Ascuhim. Ce dernier errait alors dans les Apennins avec les débris de ses troupes, et harcelait l'armée de Cn. Pompée qui assiégeait Aseulum.
Aussi magnanime que le sénat romain, qui, après la bataille de Cannes, remerciait Varron de n'avoir pas désespéré de la république, la diète italienne accueillit le général marse, arrivant en fugitif, comme elle l'eût fait au retour d'une victoire. On lui déféra par acclamation le commandement suprême 1 ; résolution d'autant plus remarquable , que cette assemblée se composait alors en grande majorité de Samnites, ou du moins presque toutes les troupes dont elle pût encore disposer appartenaient à cette nation. J'insiste sur ce fait, parce que d'ordinaire le malheur rend les hommes méfiants ^t injustes, et qu'il est beau de voir une nation conserver dans les revers le respect de ses chefs et le sentiment du devoir.
Toutes les forces des confédérés ne s'élevaient pas à plus de trente mille hommes, en y comprenant les fugitifs, Marses, Apuliens, Campaniens, qui avaient trouvé un asile dans les montagnes d'Aesernia. Pour augmenter cette armée, chaque sénateur, chaque propriétaire samnite affranchit ses esclaves; on en forma un corps d'environ vingt mille hommes, qu'on arma du mieux qu'il fut possible dans cette extrémité. En épuisant toutes ses ressources, la diète ne parvint à équi-
' Dioii. Sir. loc. cit.
igi ESSAI SUR LA.
pev qu'environ mille chevaux D'après les pratiques militaires de cette époque , la cavalerie se trouvait, par rapport à l'infanterie, dans une proportion trop faible des trois quarts au moins a .
Ce fut avec ces troupes, encore mal organisées, que Pompaedius entreprit sa dernière campagne 3 . Il attaqua les garnisons romaines que Sylla avait laissées dans le Samnium, et les chassa successivement de toutes leurs positions. Les historiens romains, si soigneux de cacher leurs défaites, ne nous ont laissé aucun détail sur les derniers exploits de ce grand capitaine. On sait seulement qu'il s'empara de vive force de Bovianum, l'ancienne métropole des Samnites, à la suite d'un combat assez glorieux, comme il semble, pour que la diète, qu'il réinstalla peut-être dans cette ville, lui accordât les honneurs du triomphe , à l'exemple du sénat romain. Pompredius fit son entrée dans Bovianum, traîné sur un char, suivant le cérémonial usité par les généraux de la république, pompe bien inutile et presque déplorable dans la situation où se trouvaient les affaires des confédérés 4 .
' Diod. Sic. loc. cit.
3 La proportion ordinaire était d'un à dix ou à douze.
3 Fin de l'année 665, ou commencement de 666.
4 Pompeius Sylo, in oppidum Bovianum, quod ceperat, triumphans invectus, omen victoriae hostibus dédit; quia
GUERRE SOCIALE. I o/3
Dans le même temps, Lamponius obtenait de son côté un avantage sur les légions romaines. Le légat A. Gabinius l'ayant attaqué imprudemment dans un camp fortement retranché, fut battu, et perdit la vie dans cet engagement, dont le résultat paraît avoir été le rétablissement des communications entre le Samnium et la Lucarne 1 .
Ces succès partiels ne pouvaient avoir d'autre résultat que de retarder pour quelque temps encore la soumission des provinces du Sud ; ils n'avaient plus d'influence sur le sort de l'Italie. Désormais Rome avait repris son ascendant, et la pacification complète de la Péninsule n'était plus, a ux yeux du sénat, qu'une question de tem ps. A l'issue des comices, les consuls nommés, L. Sylla et Q. Pompée, n'eurent point pour mission de s'occuper de la guerre sociale.! Pour éteindre les
triumphans in urbem victricem , non in victam itivehî solet. Proximo praelio, amisso exercitu , occisus est. Jul. Obs. Cap. 1 16. S'il était nécessaire de discuter des présages, on pourrait faire remarquer la fausseté de l'observation de Julius Obsequens. Bovianura était une ville samnite reprise mais uon pas vaincue. Toutefois, on pourrait supposer qu'après en avoir tué ou chassé tous les habitants, Sylla avait établi à Boviauum une colonie romaine; mais, outre qu'il n'existe aucune trace historique de ce fait, c'est attacher trop d'importance aux rêveries de Julius Obsequens, que de chercher à leur donner un fondement quelconque. • Epit. 76.
dernières flammes de l'insurrection dans le Nord, il suffisait de Cn. Pompée, à qui l'on conserva l'imperium afin qu'après les fatignes de deux pénibles campagnes, il recueillît la gloire d'une conquête facile; dans le Sud, de quelques légats jouissant de la faveur publique, à qui l'on voulait donner l'occasion de se distinguer. Déjà le sénat semblait avoir oublié les périls des années précédentes. L'Italie avait cessé de l'occuper, et maintenant il portait son attention sur les provinces les plus éloignées de son vaste empire. L'élite des légions reçut l'ordre de se préparer à passer en Asie pour attaquer Mithridate. Ce prince avait profité des embarras de Rome pour envahir des royaumes placés sous la protection de la république. Il avait battu deux de ses généraux , et pour déclaration de guerre, il avait fait massacrer en un jour tous les citoyens romains que le commerce avait appelés dans ses États.
Depuis longtemps la puissance de Mithridate , son ambition, ses grandes qualités, étaient célèbres parmi les Italiotes, et plusieurs de leurs chefs, qui avaient servi en Asie, avaient pu le connaître personnellement. Après leurs premiers revers, les confédérés s'étaient mis en communication avec ce prince, pour lui demander des secours et l'inviter à recommencer l'expédition d'Annibal avec de plus grandes chances de succès. Mais peut-être
Mithridate n'était-il pas encore préparé, ou bien, tout entier à des conquêtes plus faciles, il recula devant l'idée d'une entreprise aussi gigantesque. Dans une réponse vague aux ambassadeurs des confédérés , il promettait de passer en Italie lorsqu'il aurait terminé la conquête des provinces asiatiques qu'il voulait réunir à ses États. De fait, il ne paraît pas que la diète ait obtenu de lui des secours d'hommes ou d'argent. Seulement, il accueillit avec faveur tous les Italiotes qui, désespérant de leur patrie, vinrent près de lui chercher un asile au delà des mers. Il en forma un corps de troupes qui, dans la suite, lui rendit de grands services
Les préparatifs de cette guerre et les soins de l'administration intérieure occupèrent le sénat et les consuls, pendant la plus grande partie de l'année 666, et cependant Cn. Pompée et ses lieutenants continuaient leurs opérations contre les débris des insurgés. Hâtons-nous de retracer les derniers événements de cette lutte acharnée. On a vu que Cn. Pompée, débarrassé de la confédération marse, avait réuni la plus grande partie de ses forces contre Asculum. Il rendait cette malheureuse ville responsable de la révolte dont elle avait donné l'exemple, et il avait juré
' Diod. XXXVII, 53 9 .— Frontin,Strat. II, 3, i 7 .
tçfi KSSAI SUR LA
d'y exercer de terribles représailles. Mais la garnison était nombreuse, les habitants remplis d'enthousiasme et d'espoir dans le succès de leurs alliés. A l'approche des premières troupes ennemies , ils ne montrèrent sur leurs murailles que des vieillards et des enfants , afin de persuader à Pompée que la ville, presque sans défense, pouvait être facilement emportée par un coup de main. Ce stratagème réussit. Déjà les Romains commençaient une escalade tumultueuse, lorsque les portes d'Asculum s'ouvrant tout à coup, une jeunesse nombreuse se précipita avec furie sur les assaillants, en fit un grand carnage, et les ramena en désordre jusque dans leur camp'. Cet échec donna plus de circonspection à Cn. Pompée. Il entreprit un siège en règle ; des lignes de circonvallation , des terrasses formidables entourèrent Asculum. Toutes les machines de guerre connues à cette époque furent réunies contre ses remparts. Peu à peu les assiégés apprirent les défaites successives des alliés ; chez eux , le découragement succéda bientôt à l'audace. Une sortie imprudente, qui leur coûta beaucoup de inonde, acheva de les abattre 2 .
1 Frontin, Strat. III, 17, 8. — On a trouvé, dit Pighius, près de la ville d'Ascoli, plusieurs balles de plomb de forme ovoïde, qu'on lançait avec des frondes. Elles portaient cette inscription : FERI POM. , Fei i Pompeium.
■ Orose, V, 18.
De tout temps les cités italiennes se divisaient en deux factions. Dans l'extrémité où les Asculans se voyaient réduits, le parti qui avait autrefois été persécuté pour son attachement aux Romains, commença à relever la téte, et à se grossir de tous ceux qui n'étaient pas trop compromis pour désespérer de trouver grâce devant les magistrats delà république. Déjà l'on parlait tout haut de l'inutilité d'une défense prolongée; déjà l'on jetait les yeux sur quelques familles patriciennes pour les charger d'un message auprès du général romain, lorsque Judacilius fut instruit de ces menées. Indigné, il rassemble huit cohorte* Avec lesquelles il faisait la guerre de partisans dans les montagnes voisines. A la tète de cette troupe peu nombreuse, mais déterminée, il marche dans le plus grand secret contre le camp de Cn. Pompée; et d'abord, il fait prévenir les chefs d'Asculum de son dessein , et leur ordonne de faire une sortie générale aussitôt qu'il se présentera devant les lignes ennemies.
Ce message de Judacilius, dont ils connaissaient le caractère inflexible, loin de ranimer l'espoir parmi les assiégés, les remplit de consternation; car, l'ayant à leur tète, il fallait vaincre ou mourir, et vaincre n'était plus possible. Lorsqu'il parut en poussant son cri de guerre, pas une voix n'y répondit du haut des remparts d'Asculum.
Les habitants, découragés, et n'osant prendre un parti, le virent avec effroi faire des prodiges de valeur et lutter contre toute l'armée ennemie, espérant peut-être, par leur lâche immobilité, désarmer la vengeance des Romains. Judacilius s'aperçut qu'il était trahi, et sa fureur redoubla ses forces. Renversant tous les obstacles qui s'opposaient à son passage, il perça au travers des retranchements et des légions de Pompée , et suivi d'une poignée de braves, il parvint jusqu'aux portes d'Asculum, qu'on n'osa lui fermer. Son entrée dans la ville fut celle d'un vainqueur irrité; le proconsul lui-même pénétrant par la brèche n'eût pas été plus terrible ni plus menaçant. D'un coup d'oeil, Judacilius reconnut que prolonger la résistance était chose impossible, avec ce peuple déjà vaincu par la misère et la désunion. Désormais il ne songea plus qu'à mourir libre et vengé. Les soldats qu'il amenait étaient dévoués et partageaient sa fureur. Par son ordre, ils massacrent tous les partisans de la faction contraire, tous ceux qu'il désigne comme des lâches ou des amis des Romains. Puis, dans le temple principal d'Asculum, il fait dresser un vaste bûcher sur lequel on entasse tous les meubles précieux, tous les objets qui auraient pu orner le triomphe de Pompée. Au sommet 011 place un lit funèbre. Dans le vestibule du temple
un grand festin se prépare; Judacilius le préside , entouré de ses amis, qu'il exhorte à suivre l'exemple qu'il va leur donner. A la fin du repas , on lui apporte une coupe de poison, il la vide et s'étend d'un air calme sur le lit funèbre. Aussitôt qu'il eut rendu le dernier soupir, ses soldats allumèrent le bûcher qui , en un instant , dévora le plus brave des Asculans et les dieux de sa patrie. Cn. Pompée, en entrant dans la ville, n'y trouva plus que des cadavres et des maisons enflammées où ses soldats se précipitèrent aussitôt, pour disputer au feu le misérable butin que Judacilius leur avait laissé. Des femmes, des enfants, dépouillés de tout, furent destinés à suivre le char de Pompée qui , vainqueur sans avoir combattu , revint au Capitole triompher d'Asculum, mais non de ses habitants a .
La prise d'Asculum , qui rendait disponible la nombreuse armée des assiégeants, fut suivie de fort près par l'entière soumission de tous les peuples de la confédération marse. Pompœditis, il est
• Cfr. Pline, VII, 44. — A.Gell., XV, 4. — Les Asculans prisonniers furent conduits en triomphe à Rome; mais je doute qu'ils aient été vendus comme esclaves. On connaît la singulière destinée de Vcntidius, l'un de ces prisonniers; on lui reprocha dans la suite d'avoir été garçon d'écurie, mais non pas d'avoir été esclave.
* App. Civ. I, 48.
vrai , essaya de ranimer le feu de l'insurrection en conduisant les Samnites dans des provinces plus qua demi subjuguées. Mais sa tentative impuissante fut une nouvelle calamité pour la nation généreuse qui lui avait confié sa dernière armée. Débouchant en Apulie , Pompaedius fut obligé de livrer bataille dans les environs de Teanum au préteur Metellus, qui avait succédé à Cosconius dans cette province. La défaite des alliés fut complète : Pompaedius mourut bravement les armes à la main comme tous ses collègues. Les Apuliens et les Marses subirent la loi du vainqueur. Quant aux Samnites, toujours persévérants, ils regagnèrent leurs montagnes, où le vainqueur n'essaya pas de les poursuivre.
Après cette bataille, la diète italienne semble s'être dissoute. Tous les peuples du Nord ayant mis bas les armes , les Samnites et les Lucaniens ne combattaient plus pour la liberté de l'Italie , mais pour leur propre indépendance. Us se choisirent pour généralissime, le Samnite Pontius Telesinus , sous la conduite duquel nous les verrons encore entreprendre de grandes choses.
« Orose, V, 18. -Cfr. Appien, Civ. I, 53, et Liv. Epit. 76.