CHAPITRE PREMIER
Le Cakravartîn.
Les brâhmanes auxquels le prince Siddhârtha est soumis aussitôt après sa naissance annoncent qu’un sort glorieux l’attend : il sera ou un Cakravartin ou un Buddha ; plus tard, quand, renonçant aux plaisirs terrestres, le Bodhisattva quitte dans la nuit Kapilavastu et sa vie royale, il entend la voix de Mâra le Tentateur qui le détourne de la vocation religieuse : s’il y renonce, il sera dans sept jours un monarque Cakravartin; mort, Çâkya reçoit les honneurs funèbres réservés à un Cakravartin, et comme à un Cakravartin on lui élève des stùpas. L’un et l’autre ils ont le même titre : ils- s’appellent le roi de la loi [dharmarâja] ‘ ; le même emblème, le cakm ; la même fonction : ils mettent en mouvement la roue de
' Beal, Catena of buddhist scriptures, p. 18; etc.
ESSAI
la loi *. Les analogies remontent au delà de leur naissance ; ils sont tous deux annoncés à l’avance par un holâhala,vn\Q sorte d’ébranlement joyeux de l’univers où ils doivent paraître. Une serait pas rigoureusement exact de dire, avec le général Cunningham, que le Buddha soit « communément appelé le Mahàcakravarti Râjâ-. » Il n’en reste pas moins que les deux titres, les deux personnages sont perpétuellement et étroitement rapprochés : les deux carrières, commencées sous les mêmes auspices, couronnées par les mêmes honneurs, appai’aissent d’abord comme une double ramification d’un rôle en réalité unique.
L’étude d’un type si intimement associé à celui du Buddha ne peut manquer d’être instructive ; nous devons essayer de remonter à cette unité supérieure vers laquelle ils semblent converger. Cette unité trouve son expression positive dans la tradition elle-même. Les signes qui, au moment de la naissance, annoncent ou un Cakra\artin ou un Buddha n’appartiennent en nom propre ni à l’un ni à l’autre ; ce sont les « signes du mahâpurusha » [mahâpw'iishalaksJianâ7ii) . Un nouvel élément vient ainsi s’ajouter à nos premières données.
Notre tâche est tout indiquée. Notre préoccupation doit être d’abord de dégager le sens et la valeur véritables des termes obscurs ou mal définis. Dans ce premier chapitre nous considérerons isolément le Cakravartin et les éléments de sa légende.
’ Lal. Vist. p. 16, 1. 16 et suiv'. Weber, Ueber ein Fragm. dcr Bhagav. p. 307 : âkâçagatena dbarmacakrena... parivrilah...
2 Bhilsa Topes, p. 352. Dans le passage du Foe houe ki auquel se réfère l’auteur je ne vois rien qui justifie cette affirmation. Il remarque lui-même que le passage de Turnour qu’il allègue (corrigez 106 en 1006) constate en définitive une simple similitude d’attributs entre les deux personnages. Comp. cependant Lal. Vist. 107, 11.
Sens et étymologie du nom. — La légende buddhique du Cakravar-
tin; les sept Rainas. — Les Cakravarlins brahmaniques et jainas.
— Le Cakravarlin et Vishnu; le Barattement de l’Océan.
L’application courante du mot est connue : il désigne un «monarque universel, » un souverain qui exerce sa suprématie sur la terre entière, un sârvahhaiimo râjà. Mais, à la différence de ce qualificatif et d’autres analogues, il ne représente pas seulement un titre, d’une valeur immédiatement transparente. Ce n’est pas un nom, c’est un type ; il a sa fonction propre, ses attributs personnels, ses privilèges exclusifs, tout ce qui constitue une individualité légendaire. La nature purement imaginaire etfictive de l’ensemble est au-dessus de toute contestation ; elle se passe de preuve. Ce qu’il faut rechercher ce sont les points d’attache des traits divers qui le constituent, c’est le lien qui les unit, l’inspiration commune qui les domine.
Le personnage est également familier aux livres brahmaniques et aux écrits buddhiques; néanmoins, comme il se lie à certaines imaginations cosmologiques qui, sous cette forme spéciale, ne nous ontété transmises que par les huddliistes ; comme, incorporé dans le système l'égulier de leurs idées et de leurs légendes, il y apparait avec des traits plus arrêtés et plus définis, il peut à bon droit être considéré et traité d’abord comme plus particulièrement buddhique.
Les opinions sont partagées, quanta l’explication éty-
ESSAI
mologique du mot càkravartm. Wilson* s’exprime ainsi; « UnCakravarlin ou, suivant le texte (du VishnuPurâna), celui en qui le disque de Vishnu réside (vartate)^ qui a une pareille figure dessinée par les lignes de la main. L’étymologie grammaticale est : « celui qui habite, ou règne sur un vaste territoire nommé un Cakra. » Suivant Lassen « il est clair que le sens primitif était que le char du souverain victorieux roulait à travers toute la terre; » c’est à cette explication même que s’arrête le Dictionnaire de Saint-Vétershoiirg [siib verbo) ; et, de son côté, Burnouf s’associe à deux reprises % par un éloge chaleureux, aux observations de Lassen. Il semble toutefois suggérer lui-même une autre interprétation quand il dit (p. 387) : « Dans les composés de ce genre fdu genre de dharmacakra) , dans balacakra par exemple, cakra signifie le domaine, le cercle de la puissance et par extension la suprématie : » il est impossible en effet de séparer l’explication du composé balacakravartin de celle du simple cakravartm.
Traduire cakravartin : « qui fait rouler sans obstacle les roues de son char à travers tous les pays » (Dictionnaire de Saint-Pétersbourg), c’est introduire arbitrairement dans l’analyse plusieurs idées essentielles que rien dans le mot ne représente; c’est aussi se placer en dehors de toute analogie grammaticale Il faudrait, pour obtenir ce sens, que le second terme de la composition lut
* Vishnu Pur. éd. F. E. Hall, I, 183 n.
* Ind, Alterth. I (2® éd.), 959 n.
® Lotus de la bonne Loi, p. 308 et 388.
* Cette seconde considération condamne à titre égal l’interprétation des Mongols (Schmidt, Gesch. der Ostmong. p. 304), et aussi des Chinois; ils traduisent d’une façon générale « qui tourne la roue. »
un nomen agentis formé du causatif de vrit' . Si l’on compare les autres mots où vartin entre comme second membre, on trouve qu’ils sont tous conçus sur le type de dùrevartin^ par exemple, c’est-à-dire que le composé est formé par l’adjonction à un premier membre marquant le lieu, de l’adjectif varlin avec ce sens : « qui est, qui se trouve dans ...» C’est en effet sur cette analyse que se fonde l’interprétation de Wilson; elle est parfaitement grammaticale, mais bien violente par la valeur qu'elle attribue à chacun des deux éléments : se troux)er dans. . .
régner sur... ne sont pas synonymes^; et quant au sens de «extensive territory » donné à cak?'a, il ne lui appartient certainement pas dans cet emploi absolu et typique®; en fùt-il même autrement, on ne s’expliquerait pas comment les Indous n’auraient trouvé, pour désigner le personnage populaire, représentant de la souveraineté universelle, qu’une si pâle et si maladroite
‘ Quelque chose comme « cakrapravartaka » (voy. Lotus de la bonne Loi, p. 300). — Cf. « Sarvadharmapravartaka » Mahâbhdr. XII, 12751. — Le cas très précis où la grammaire attribue au suffixe in un sens quelquepeu voisin [Pânini, V,2, 86-7), n’est, naturellement, d’aucun point comparable.
* De Humboldt, Kaioi Sprache, I, 276, admet beaucoup trop facilement une pareille transition. Voyez sa propre remarque sur warti, p. 278.
^ Je ne trouve que dans les lexicographes {Amarak. éd. Loiseleur, p. 329, n® 12) l’usage en ce sens de cakra^vx's, absolument ; la garantie est insuffisante. Dans certains passages (cf. par exemple, « paracakra » Mahâbhâr, I. 6209) où cette signification semble d’abord se retrouver, c’est bien plutôt le sens d’arme qu’il faut reconnaître. Dans les cas enfin pour lesquels le Dictionnaire de Saint-Pétersbourg donne la traduction de « domination » [Herrschaft). la présence constante du verbe pravartayituih prouve suffisamment que ce sens n’est que dérivé et suppose au mot une valeur littérale différente. On a vu avec quelles restrictions Burnouf inclinait à lui attribuer une valeur voisine de celle-là.
ESSAI
dénominalion : « l’homme qui réside dans un vaste territoire. »
Il ne reste qu’une analyse grammaticalement possible, c’est la résolution en cakravarta -f- suif, in [ini matvarthé)^ avec cette signification : « doué du, possesseur du cakravarta. » — Le terme cakravarta paraît d’abord manquer au sanskrit; il est aisé de l’y découvrir sous la forme légèrement altérée de cakravâla. L’orthographe de ce mot varie dans les textes; sans parler de leur indécision entre v et b, fait sans importance, on le trouve aussi écrit cakravâda^ et cakravàta. En pâli % nous avons tantôt CflA'/trtüd/a, lanlol cakkavdl a qui correspond h un cakkavâda antérieur; un commentateur du Jina iVlaiîdcàra ^ fait d’ailleurs expressément remarquer que l’on devrait direcfl/vAatYÎ/a.lemot étantcomposé de cakra, « roue, » et de vâta, « enceinte; » mais vâta n’étant lui-même qu’une altération prâkritisante de varia, la forme première et originale est cakravarta ; toutes les autres en sont manifestement dérivées, elles en supposent l’existence préalable, encore que l’altération plus populaire ait seule survécu dans Tusage.
Cakravâla signifie « cercle, bracelet ; » mais il a de plus chez les buddhistes une valeur cosmologique : il désigne pour eux cette ligne de montagnes fabuleuses qui, comme un mur gigantesque, enserre et limite le monde; la transition d’un sens à l’autre s’explique de soi k On comprend non moins aisément que, après avoir
‘ Amaràk. p. 15, 1, 11; p. 77, 1. 3. C’est la leçon habituelle du Lalita Vistara de Calcutta.
- Hemacandra, Anekârthasamgr. IV, Cl.
^ D’après Burnouf, Lotus de la bonne Loi, p. 843.
^ Cf. « Samudraneini » = la terre, Raghuvatiiça, XIV, 39. Mahîiîi rathacakrapramânâiîi. Mark. Pur. III, 3. Medinîiîi sàbdhivalayàiTi, Kathâsaritsâg . X, l99, etc.
désigné la limite du monde, ce terme ait pu de bonne heure désigner l’univers lui-même; c’est ainsi que les Singhalais entendent le nom Aq sakwalla^ et les Siamois celui de cakravan dérivés, l’un et l’autre du terme indien. Le Mahâvaïïisa (p. 114, v. i) emploie déjà cakkabâla dans ce sens qui est du reste évidemment secondaire relativement au premier. En tout cas, nous obtenons ainsi ^owv cakravartm cette traduction pleinement satisfaisante : « Doué du, possesseur du cakravâla, » en d’autres termes, « celui qui n’est limité que par la limite extrême du monde, qui, en d’autres termes, le possède tout entier. »
J’ajoute qu’elle est appuyée d’une façon remarquable par l’explication qu’à deux reprises M. Beal donne du même terme ^ « La signification idéale, dit-il, de ce mot (cakravartin) est : un monarque qui règne sur tout le cakra de rochers que l’on se représente entourer la terre ou, en d’autres termes, un monarque universel. » D’api'ès une obligeante communication du savant sinologue, cette interprétation ne repose pas simplement sur une conjecture personnelle Elle est fondée avant tout sur une planche chinoise dont il a bien voulu me donner connaissance. On y découvre, au centre, le Meru surmonté d’un parasol formé des sept substances précieuses et entouré des noms des sept trésors (plus le vase) disposés à l'horizon, suivant la circonférence décrite par l’Océan et le cakravâla. Au fond, cette curieuse figure n’ajoute rien d’essentiel au témoignage des textes qui
* Burnouf, loc. cit. ; Alabaster, The Wheel of the Laio, 10, 13.
® Cat. of bitddh. script . p. 128 et p. 22 n.
* 11 va de soi que les chinois connaissent l’interprétation vulgaire : « roi qui fait tourner la roue ». Cf. Foe koue hi, ch. XVII, n. 12, p. 131 et suiv. Cf. Stan. Julien, Voy. de Hiouen-Thsang, I. 240 n.
nous montrent les ratnas accompagnant jusqu'à l’Océan le roi de la roue. Elle est pourtant fort significative ; rien ne le prouve mieux que l’induction qu’en a spontanément tirée M. Beal avec une ingénieuse clairvoyance. A coup sùr la coïncidence méritait d’être signalée.
Je dois dire que l’on a dénié au mot cakravâla une existence authentique et indépendante. M. Burnell ‘ a extrait d’un brâhmana du Sâmaveda un passage où figure un mot câkvâla. Là serait, suivant lui, la source du pâli cakkavàla, formé par l’insertion d’une voyelle a et le redoublement de la consonne substitué à la longue. Le mot serait tiré, par le suffixe âla, de la racine caksh et désignerait 1’ « horizon visuel; » de ce sens serait dérivée l’application qu’il reçoit dans la cosmogonie buddhique. Il y aurait, en tout état de cause, quelque hardiesse à faire sortir un terme fort connu, comme cakravâla, d’un a7:apx£Y6jj.£vôv, même très clair et très bien expliqué. Mais la situation n’est pas si favorable. Les difficultés se pressent soit du point de vue de la forme, soit du point de vue du sens. Du point de vue de la forme, la dérivation proposée ne rend pas compte de la cérébrale attestée formellement dans vâda ou vâ\a. Du point de vue du sens, M. Burnell néglige la valeur ordinaire de cakravâla qui désigne un « cercle » de montagnes. Il est vrai qu’un univers, désigné secondairement par le nom de cakravâla, ne comprend qu’un système solaire ; mais cette préoccupation est parfaitement étrangère à la signification ét}Tnologique du mot. Je n’en veux pour preuve que ce vers du Mahâbbârata (cité dans le Dictionnaire de Samt- Pétet'sbonrg) où cakravâla signifie simplement « bra-
* A legend of the Talavakàra or Jaimintga Brâhmana, p. 37 et
suiv. •
celet. » Il y a plus, dans le passage évoqué par M. Burnell, le mot câkvâla lui-même me paraît uniquement désigner la « sphère, » le « disque » du soleil. Il ne peut donc être question de tirer le nom de la racine caksh\ cette impossibilité certaine me permet de ne pas insister sur les difficultés de forme dont M. Burnell fait trop bon marché. De cakshâla à câkvâla la transition n’est point si naturelle. Au contraire, retournons les termes, et tout s’explique ; loin de supprimer cahravâla, il faut considérer la forme câkvâla du Brâhmana comme une altération accidentelle ou populaire de la seule forme correcte, de la seule forme explicable, cakravâla pour cakravarta.
J’ai bien moins encore à insister sur quelques objections plus apparentes que solides. On a vu plus haut l’explication du VishnuPurâna ; elle n’est point sérieuse. Dans un passage ‘ où cakravartin est employé adjectivement, le Dictionnaire de Saint-Pétersbourg le veut rendre par « siegreich rollend ; » mais le texte entend évidemment parler d’ « un vimâna formé par un lotus, monté sur des roues (et vainc/ueur tout ensemble, par jeu de mots formé par Brahma. » On pourrait invoquer plutôt des expressions comme : « asyâpratihataiîi cakraiîi Prithor âmânasâcalât — varttate ®..., » si d’autres, comme : « Parîkshit kurujâiigale vasan... nijacakravartite \ .., » ne semblaient réclamer le sens de « disque, arme de guerre. » En somme, il n’y a rien à faire de ces jeux
* Kathâsaritsâg. CVII, 133.
- C’est peut-être sur un jeu de mots analogue que repose ce passage du Lotus (p. 102) où les Mahâbrahmâs offrent leur char au Buddha en le priant de faire tourner la roue de la loi.
® Bhâgav. Pur. IV, 16, 14.
* Bhâgav. Pur. I, 16, 11. Cf. encore l’emploi de cakravarü, « arrondi comme une roue; » Malayagiri in Sùryaprajn. ap. Weber, Veber ein Fragm. der Bhagav. p. 307.
étymologiques de date postérieure dont on pourraitmultiplier les exemples ; ils s’entre-détruisent en se contredisant. Notre explication présente une seule difficulté spécieuse : elle isole en quelque façon le mot cohravartin de l’expression dharmacakram ou rôjacakrom pravarttayitum, quelque interprétation d’ailleurs que l’on donne de cette locution, sur laquelle j’aurai à revenir. Mais les éléments des deux termes, pour être très voisins, ne sont point rigoureusement identiques, et les raisons grammaticales sont à mon sens impérieuses ; il suffit d’admettre qu’ils ne sont pas exactement contemporains d’origine, que par conséquent l’étymologie j)opulaire du premier a pu exercer son action sur l’emploi du second ' ; on se rendra compte do leur demi-parenté, sans sacrifier les lois de la langue.
Si certaine que me pai’aisse l’étymologie indiquée, elle ne jette pas sur le type un jour nouveau ; c’est à la légende qu’il faut demander des éclaircissements.
Plusieurs classifications sont tour à tour appliquées aux personnages qui reçoivent le titre de Cakravartin. La première, la plus habituelle, les distingue en Balacakravartins et Mahàcakravartins ou simplement Cakravartins ^ ; ceux-ci étendent sur les quatre continents une domination restreinte pour les premiers à un seul dvîpa. Une paraît pas pourtant qu’on ait établi dans tous les cas entre les deux catégories une différence si précise. C’est ainsi que le Dîpavaiîisa ® appelle Nemi :
' L’emploi un peu flottant et évidemment assez artificiel de la locution « cakraiïi pravarttayituin, » et aussi la perte rapide du thème cakravarta, favorisent cette hypothèse; elle ne s’applique du reste qu'au mot, non à Vidée, qui est très ancienne.
- Burnouf, Lotus de la bonne Loi, p. 308, 387.
3 Edit. Oldenberg, III, 36.
« Balacakkavattirâjâ sâgarantamahipati, » appliquant le litre de balacakravartin à un souverain considéré comme réellement universel Dans l’Açoka avadâna, Açokaest tour à tour appelé « Cakravartin, maître des quatre dvîpas, » et « Balacakravartin ^ » Je serais disposé à trouver là la trace d’un usage primitivement général. Le mot ne peut rien signifier que: « un cakravartin par la puissance » ou « par son armée. » Le titre de Cakravarlin ayant dù, ainsi qu’on le verra, désigner d’abord un être tout céleste, on s’expliquerait aisément cette addition de lorsque se firent les premières applications du nom, encore à demi conscientes de ses origines, à un souverain terrestre ou réputé tel ^ D’autre part, l’importance des armées ou corps de troupes {balakâya) autour du Cakravartin, et particulièrement l’emploi typique de la formule « caturvargabalaç cakravartin » suffiraient à expliquer la formation de «balacakravartin;» dans l’une ou l’autre hypothèse, la distinction hiérarchique entre ce titre et le simple Cakravartin est suivant toute vraisemblance secondaire, inspirée peut-être par une distinction analogue entre le Mahâcakravàla et le Cakravâla sans épithète
Les Chinois connaissent une autre division en : 1° roi de la roue de fer, qui règne sur un dvîpa; 2“ roi de la roue de cuivre, qui règne sur deux; 3“ roi de la
' Aussi Turnour, dans sa traduction de ce passage (/owrn. As. Soc. of Beng. 1838, p. 927), rend-il simplement « chakkavatti. »
* D’après la traduction de Burnouf, Intr. à Vhist. du buddh. ind. p. 382, p. 400.
® Cf. ce qui est dit plus loin des Naracakravartins des Jainas.
. Laf. Viif. p. 16; p. 116, I. 3.
® Burnouf, Lotus de la bonne Loi, p. 148, p. 843 et suiv.
° D’après Abel Rémusat, Foe houe ki, p. 134 et suiv. Cf. Beal, Cat. of buddh. script, p. 114.
ESSAI
roue d’argent, qui en gouverne trois ; 4® roi de la roue d’or, qui est le vrai Caturdvîpacakravartin. Une autre encore, chez les Singhalais, distingue le Ca kavâlacakkavattî, le Dîpacakkavattî et le Padesacakkavattî, chefs le premier de quatre continents, le second d’un seul, le troisième d’une partie seulement de l’un d’eux Toutes ces classifications, œuvres scolastiques et artificielles, n’ont d’autre intérêt que de montrer la conception ancienne altérant sa simplicité première : elle fait effort pour se rapprocher de plus en plus de la réalité ou tout au moins des vraisemblances.
Il est plus curieux de constater les qualités caractéristiques attribuées, au sud comme au nord *, à notre personnage : 1® Il est très riche et possède une grande abondance de trésors, des champs, etc. ; 2® il est d’une beauté sans pareille ; 3® il n’est jamais malade et jouit d’un calme parfait; 4® enfin, sa vie se prolonge au delà de celle de tous les autres hommes. Je me contenterai pour le moment de faire observer que ce dernier attribut le fait sortir décidément de l’bumanité, même de cette humanité relative, si je puis dire, créée par l’imagination des buddhistes, avec ses kalpas où les hommes vivent quatre-vingt mille ans et plus. Il est temps d’arriver au trait le plus remarquable du Cakravartin, à celui que les textes lui reconnaissent unanimement, la possession des sept trésors {l'atnâni) ^ En nous trans-
* Childers, Pâli Dict. s. v. Cakkavattî.
® Foekoueki, p. 132. Turnour, Journ. Asiat. Soc. of Bengal, 1838, p. 1006. Une version légèrement différente dans le Mahâsudassanasulta, Rhys Davids, Buddhist Suttas, p. 260.
® Lal. Vist. ch. ni, éd. Cale. p. IS etsuiv.; Foe koueki, p. 132 et suiv.; Mohâsudassanas. trad. Rhys Davids, Buddhist Suttas, p. 251 suiv.
portant de prime saut sur le terrain légendaire et merveilleux, les descriptions nous invitent à chercher dans le domaine mythologique nos points d’attache et nos éléments d’information Ainsi s’explique d’abord pourquoi nous ne retrouvons pas dans cette énumération, comme l’on pourrait s’y attendre, un catalogue des insignes de la royauté, plus ou moins transfigurés par l’exagération légendaire el portés, pour ainsi parler, à leur plus haute puissance.
Le chiffre de sept trésors est quelquefois remplacé par quatorze * ; ce nombre est évidemment secondaire ; il résulte de la confusion de deux listes, tout à fait différentes, de sept ratnas chacune : la première comprenant les trésors du roi de la roue; la seconde, les sept substances précieuses^ (ratnâni), suvarna, rùpya, etc. Les représentations figurées ^ décideraient au besoin en faveur du nombre sept. Objet des prédilections mystiques, ce nombre est fréquent, surtout quand il s’agit des phénomènes lumineux de tout ordre mais il y a plus, la formule entière des « sept ratnas >.' est déjà connue dans le cercle védique. Un passage dit d’Agni : « Etablissant dans chaque demeure les sept ratnas, Agni, le hotar le plus
* De même les buddhistes mongols (Schmidt, Gesch. der Ostmong. p. 9) ne connaissent que six cakravartins qu’ils placent au seuil même de l’histoire légendaire, et avant que les mortels fussent appelés « les hommes. »
* Eitel, Eandbook of Chin. Buddh. s. v. Saptaratna. Cf. aussi le passage du Bhâgav. Pur. cité plus bas.
® Burnouf, Lotus delà bonne Loi, p. 319 et suiv.
* Fergusson, Treeand Serp. Worsh. p. 231 et suiv.
® Je rappelle les sept rayons, les sept mères d’Agni, ses sept langues, les sept bouches de Brihaspali ; pour d’autres exemples, voy. Benfey, Sâma Veda, Gloss, s. v, saptan, et V^eher, Ind, Stud. Il, 88-9 n.
ESSAI
parfait, s'est reposé [sur l’autel] *. » Sâyana voit dans ces sept trésors les sept jvâlâs, rayons ou flammes, auxquels il est fait allusion plusieurs fois ’ ; Mâdhava donne la même explication pour un vers du Yajus noir Cette fois c’est à Agni et à Vishnutout ensemble que s’adresse ‘le poète : « O Agni-Vishnu, grande est votre grandeur!. Goûtez le beurre sacré sous tous ses noms mystérieux; apportantles septratnas dans chaque demeure, que votre langue s’approche du beurre sacré ! — O Agni-Vishnu, cette grande demeure vous est chère ; vous goûtez avec joie l’essence mystérieuse du beurre; faisant retentir dans chaque demeure l’hymne pieux, que votre langue s’appi’oche du beurre sacré ! » L’allusion parallèle que contiennent les derniers demi-vers, le premier à la flamme qui s’allume, le second au chant qui aussitôt retentit, semble confirmer l’interprétation du commentateur. Elle devient plus douteuse quand nous voyons les sept ratnas réclamés de Soma et de Rudra \ Quoi qu’il en soit, il est fort intéressant de trouver associés, précisément àpropos des sept ratnas, Agni et Vishnu, et ces passages, sans avoir, tout naturellement, avec la légende qui nous occupe de relation directe, servent du moins à montrer comment a pu s’y fixer le chilfre de sept trésors; ils nous préparent d’abord à ce rapprochement du feu terrestre et du soleil dont nous allons y découvrir tant de traces.
Les sept trésors sont : le trésor de la roue (cak?-a), de l’éléphant (?îdy a), du cheval (açva), du joyau [mani), de
' nig V. V, I, 5.
- Cf., par exemple, Rig 7.1, 16i, 2, elle commentaire de Sâyana.
’ Taittir. Sairth. I, 8, 22, i. Les deux vers se retrouvent isolés, avec des variantes sans importance, Acharva V. VII, 29.
* Rig V. VI, 74, i.
lo
la femme {str/), du maître de maison [(jrihapatî)^ du conducteur [parinâyakn). Toutes les listes sont unanimes dans cette énumération ; elles diffèrent seulement par des traits de détail dont nous aurons à faire notre profit. Auparavant je remarque encore que ces traductions : le tre'so)' de la roue, le trésor de la femme, etc., sont nonseulement peu intelligibles, mais même inexactes; le sens vrai est, confonnément à l’emploi habituel de ratna comme second membre de composition : la perle des roues, la perle des femmes, etc., c’est-à-dire la roue incomparable, la femme sans pareille.
Pour ce qui est d’aboi’d du Cakra, l’énumération chinoise‘lui donne ce nom remarquable de « Seigneur victorieux, » et l’identifie ainsi très clairement avec le roi lui-même, tout spécialement désigné comme « victorieux » [vijitavân]- . Cette roue est représentée comme faite d’or, chargée d’ornements d’or ; elle a mille rais; « elle est l’œuvre des artisans du ciel et rien sur la terre n’en approche. » Elle apparaît à Test et se met en mouvement à travers l’espace, suivie miraculeusement [riddhyâ) par le roi qu’elle entraîne à sa suite dans l’Océan où elle plonge ^ ; elle s’avance, comme s’exprime la version tibétaine, en faisant naître des apparitions dans la région orientale. Dans cette roue ou mieux dans ce disque, il est trop aisé de reconnaître le symbole antique et toujours populaire * de l’astre d’or qui, sorti de l’Océan pour s’y replonger, fait apparaître sous la magie de sa lumière toute la nature naguère enveloppée dans la nuit ; l’image du soleil dont le char brillant est fabri-
* Foe koue ki, p. 133.
* Lal. Yist. p. 15, 1. 8.
^ « El lui fraye un chemin. » Mahâsudassanasiitta, p. 253.
* Cf. Kuhn, Herabk. des Feuers, Ue partie.
ESSAI
qué par les Ribhus ou par Tvashtar; le Cakra de Vishnu ‘ enfin, avec ses mille rais : arme ordinaire du Dieu, il est l’objet aussi de l’adoration et des hymnes mystiques ® ; le soleil est tour à tour ou le simple instrument d’un Etre supérieur qui dirige sa marche, ou le Dieu lui-même sensible sous cette forme resplendissante. C’est pour cela que, identifié quelquefois avec le Cakravartin, le Cakra nous est ailleurs représenté comme recevant ses hommages : suivant le Lalita-Vistara , quand la roue apparaît, le roi « rejette son manteau sur l’épaule (attitude habituelle de l’adoration chez les buddhistes) et s’adresse à elle en ces mots : « Seigneur, fais tourner conformément à la loi le Cakra céleste » [pravartayasvahhartar dwyamcakraratnaiïi dharmena..^ » Le Cakravartin est un Ixion plus sage et plus heureux, comparable au Dieu que, sous le nom de Pùshan (lui aussi un être solaire), un vers * nous montre « dirigeant, comme le plus habile cocher, la roue d’or du soleil. » Il est comparable à Sùrya lui-même qui « se lève... pour faire tourner la roue toujours égale... » (VII, 63, 2). C’est cette fonction qui a inspiré certaines interprétations étymologiques notées précédemment,etle symbolisme est ici si clair que de Humboldt avait déjà rappelé le disque de Vishnu à propos du Cakravartin ^ On se souvient que le Buddha, lui aussi, « fait tourner la roue; » c’est une de ses affinités si nombreuses avec notre person-
1 Comme le Cakravartin, Vishnu porte le cakra dans toutes les régions du ciel, Bhâgav. Pur. Il, 7, 20.
* Cf., par exemple, dans le Bhâgavata, la légende de Durvàsas et d’Ambarîsha, où la nature primitive de l’arme de Vishnu est encore sensible, et l’hymne au Cakra, IX, 4, 48 et suiv. et IX, 5.
® De même dans le Sùtra pâli, loc. laiid. p. 252.
* Rig V. VI, 56, 3.
B Ueberdie Kawi Sprache, p.277.
nage; l’examen des emblèmes buddhiques nous ramènera par la suite à son Gakra et du même coup à celui du Cakravartin.
\j' Éléphant est également commun à la légende du Buddha et à celle du Roi de la roue ; le Lalita Yistara le fait assez sentir, quand il attribue au hastiratna le nom de Bodbi » : ce nom ne lui peut venir que d’un jeu de mots fondé sur le titre du Bodhisattva et la légende qui le fait descendre, sous la forme d’un éléphant, du ciel des Tushitas. Cet animal merveilleux, qui se meut à travers l’espace, se présente au roi dès le lever du soleil, et lui sert de monture pour faire le tour delà terre. On le décritblanc avec une tête de couleurs mélangées, mais couronnée d’une touffe de crins dorés; il est chargé d’ornements d’or, porte un étendard d’or ; il est enveloppé d’un réseau d’or. La légende indienne connaît, en effet, un éléphant mythique, Airâvata, la monture d’Indra. M. Kuhn * y reconnaît l’éclair, surtout à cause du féminin Airâvatî qui a ce sens ; il me semble désigner d’une façon plus générale le nuage, dont la foudre apparaît comme la splendeur et la fille, sur lequel trône le Dieu du ciel et de l’orage. Au reste, les symboles du nuage et de l’éclair se pénètrent et se confondent perpétuellement, dans le cheval par exemple, dans le serpent, dans l’oiseau céleste. En ce qui touche le cas présent, la valeur « nuageuse » domine : elle explique et les formes changeantes de l’éléphant Bodhi (vikurvânadharminam, Lal. Vist. p. 17) et le nom de «montagne bleue » que lui attribue la source chinoise; l’or dont il resplendit, depuis ses crins d’or jusqu’au réseau qui le couvre, est l’image ordinaire® des éclairs
* Lal. Vist. p. 17.
- Herabh. des Feuers, p. 2b 1.
* et. par exemple, Schwartz, Urspr. der Mythol . p. 63, 233, 238.