CHAPITRE QUATRIÈME
La vie de Çâkyamuni.
(deuxième partie)
La naissance et la jeunesse.
Réduites à leurs termes les plus anciens, les histoires héroïques sont d’oi’dinaire très simples : une naissance merveilleuse, une enfance obscure, et, après le grand exploit, plus ou moins diversifié, plus ou moins orné, une mort malheureuse etsans gloire : tels en sont les éléments invariables. Nous venons de considérer, dans la vie de Çâkya,le momentdécisif, lepointculminant desacarrière divine. Avec des particularités diverses, dans des combinaisons un peu nouvelles qui en marquent l’individualité, les récits de la naissance et de la jeunesse livrent à l’analyse tous les autres traits que nous pouvions attendre.
Comme Vishnu, le Buddha est le Mahâpurusha; il est le porteur du disque et le fait resplendir sur le monde ; nous l’allons retrouver, comme le Mahâpurusha-Vishnu, dans une étroite relation avec Mâyâ. Comme Krishna, le Buddha s’empare victorieusement de l’arbre céleste ; avant ses travaux glorieux, il séjourne dans la forêt, près
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do Nanda et de Sujâlâ la bergère; nous Talions voir, comme Krishna, menacé dans sa jeunesse par sa propre famille, plongé, comme lui, avant sa transformation héroïque, dans la vie la plus sensuelle, comme lui, témoin de la destruction totale de son peuple. Nos résultats se déroulent ainsi avec une convenance logique dont on ne peut manquer d’être frappé. Transportés d’abord dans le cycle vishnuite, nous ne cessons de nous y mouvoir à Taise ; nous ne sommes en aucun cas attirés hors de ses limites. Invariablement nous oscillons entre ces trois termes; Vishnu, Purusha, Krishna. On ne nous accusera point, à coupsùr, de les avoir rapprochés arbitrairement.
L’Arbre fait, entre ce chapitre et le précédent, une transition naturelle. Son rôle dans la scène du Bodhimanda explique et prépare son rôle dans Thistoire de la Nativité.
La naissance de Çâkyamuni. — Le Bodhisattva dans le sein de sa mère. — Màyâ, ses origines, sa signification dans la légende buddhique.
Envisageons tout d’abord les éléments caractéristiques du récit, indépendamment des amplifications dont le caractère accessoire peut rendre Taulorité suspecte : la reine, après une conception et une gestation affranchies de toutes les conditions normales, se rend dans un jardin éloigné de son palais; là, sous un arbre, au moment où elle élève le bras pour en saisir une branche, elle est délivrée par Indra et Brahmâ d’un fils, qui sort de son côté droit sans la blesser. L’enfant, dès sa première
heure doué d'une force prodigieuse, marche sans effort en illuminant toutes les régions du ciel et en prédisant les grandeurs de sa carrière à venir.
Indispensable à l’Illumination pai'faite du Bodhisattva, l’arbre ne l’est pas moins à sa naissance; il est naturel de penser, malgré la différence des scènes, que sa signification dans l’une et dans l’autre doit être ou identique ou très voisine. En effet, d’aprèsla légende des Jainas', Marudevî, la mère de Rishabhanâtha, le premier Tirthaiîikara -, le nourrit pondant sa grossesse, des fruits du Kalpadruma, l’arbre paradisiaque; dès que le Jina est né, Indra le baigne dans le suc de « l’arbre do lait. » Des souvenirs analogues se font jour dans certain récit de la naissance de Zarathustra® : « Dieu aurait déposé l’âme de Zarathustra dans un arbre (Haoma?) qu’il aurait fait croître au plus haut du ciel, puis transplanté sur le sommet d’une montagne de l’Adarbaijân. Là, il aurait mélangé la personnalité (l’âme) de Zoroastre avec le lait d’une vache qu’aurait bu le père de Zoroastre, et qui aurait produit le sperme, puis un morceau de chair dans le sein de sa mère. »
Notre récit, en effet, n’est pas simplementchargé d’ornements et de fantaisies; il est rigoureusement mythologique. Tous les traits s’eu retrouvent dans des tra-
* Adi purâna, dans Wilson, Mackenzie Collect. I, 144 et suiv., cité par Burgess, Ind. Antiquary, mai 1873, p. 134. Dans les imitations brahmaniques de cette légende de Rishabha, sa mère s’appelle Merudevî. (Voy. Vishnu Pur. éd. Hall, II, 103 et suiv. Bhâgav. Pur. Y, ch. III et suiv.)
* Quelque opinion que l’on se fasse sur la relation qui existe entre le Buddhisme et le Jainisme, l’étroite parenté des légendes se passe de démonstration. Justement Rishabhanâtha, dans sa dernière naissance divine, porte le nom de Sarvàrthasiddhi (-siddha?), loc. laud.
^ Cf. Spiegel, Erân, Alterthumskunde, 1,688.
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(liLions dont le caractère mythique est incontesté; la signification naturaliste qui s’en dégage en explique seule l’association, en révèle l’intime unité. Dans cette légende se reflètent les antiques conceptions relatives à l’origine du feu, soit dans son représentant terrestre, soit dans son représentant céleste : Agni de l’autel, qui jaillit de l’açvattha dans l’acte générateur des deux aranî;Agni de l’atmosphère, issu de l’arhre nuageux et engendré par la branche, le pramantha, de la foudre. Il n’y a point à revenir sur les décisives démonstrations de M. Kuhn, ni sur les applications les plus anciennes de ces images dans la littérature indienne. Les unes et les autres sont familières au lecteur. Nous ne nous étonnerons pas de retrouver dans la légende buddhique un symbolisme de ce genre; à cet égard le chapitre précédent fait foi. On en rencontre bien d’autres vestiges dans les récits mythologiques de l’Inde : je ne parle pas des exemples auxquels nous ramènera la suite de cette étude ; mais, jusque dans la poésie classique, cette imagination si connue, quinousmontre les bosquets d’açoka se couvrant miraculeusement de fleurs au contact d’une jeune beauté, n’a point d’autre origine : dans les fleurs rouges et brillantes on reconnaît l’éclair qui s’échappe éblouissant de la forêt céleste ’ . Il est vrai que notre récit met en scène un plaksha, non un açvattba ni un açoka ; une fois établie, la légende n’était plus liée à des traits dont la raison d’être s’était pour elle effacée ; il règne d’ailleurs dans nos sources une certaine incertitude * sur ce point
* Comparez aussi, entre autres, la légende de Mârishâ, l'Apsaras n fille des arbres. » {Vishnu Pur. liv. I, ch. xv.)
* Buddhaghosha (p. 800), Wong-Puh (p. 142, s. 13), etc. remplacent le plaksha par un çàla; ce dernier arbre figure aussi dans la scène du Nirvana.
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spécial. A coup sûr, la majesté du plaksha, de ce roi des arbres sans parler du penchant naturel qui porte le conte à ditlerencier les symboles suivant les circonstances, suffirait ii expliquer la faveur dont il est ici l’objet. C’est de même une « guirlande de fleurs sauvages » [vanamâlâr , sans autre spécification, que Vishnu-Krishna porte sur la poitrine, à la place même du Kaustubha ou du Çrîvatsa, et comme une nouvelle expression du feu que les hymnes védiques nous représentent sans cesse « né dans les bois » {vaneshuj
Càkya sort du côté droit de sa mère. Bien des héros mythologiques ouvrent leur carrière par un prodige analogue, et passent, comme il est dit de Sità, pour ayonija. Ce sont toujours des représentants, des héritiers, directs ou indirects, du feu céleste. Le fait s’explique assez par le mélange constant des idées de la génération et de la production du feu, tant au ciel que sur la terre. On se souvient de Budra et d’Athéné; M. Kuhn a parlé de Dionysos, d’Aurva et do Prithu Bhrigu sort du cœur de Brahmâ Urvaçî de l’aine de Nârâyana ®. Il ne man-
* flariv. V. 269.
* ka guirlande divine [divyâ sraj) dont Garuda paraît si souvent orné (par exemple, Earic. v. 5831, etc.), celle de Yama, « hiranmayàuàm kamalotpalùnâùi màlà, » Hariv. \. 1313Î)) n'ont pas d’autre signification. Les Sragdha'-as des écritures népà aises (Lassen, Jnd. AUevth. lit, 394) ne sont qu'un synonyme des Garudas, auxquels ils sont purement et simplement substitués.
^ Le double emploi védique de fana, signifiant eau {nuage, — iVtghaii/u, I, 12) et bois, facilitait singulièrement la transition du nuage à l'arbre et à la forêt.
* Kuhn, Herabkunft des Feuers, 167 et suiv.
" Mahâbhâr. I, 869,
“ Ilariv. 4601 et suiv. D’après le Vâgu Purâ.ja (Gohlstèclcer, Sanskr. Dict . s. v, Apsaras), les Apsaias Uambbà. et Citralekbà naissent l’une de la bouche, l’autre de la main de Brahmà. Le Bud-
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que point d’analogies plus étroites, où le « côté « joue un rôle. Dharma et Nàrâyana reposent au côté droit do lîrahmà ’ ; la légende Pàrsie de Gayomarth, comme Yama un prototype igné de riiumanité, le représente sortant du côté droit du taureau (nuage) mort; et ce mythe a toutes les apparences d'une tradition ancienne et authentique (le taureau de Manu’). Sans quitter l’Inde, je citerai la naissance de Màndhâtri,issu ducôté deYuvanâçva,du côté gauche^ ou du côté droit \ il importe peu. PrécisémentMândhâtri estiin Gakravartin “, et même, suivant la légende des lîràhmanes comme des Buddhistes, le premier Cakravartin. Le rôle de Mandhàtri dans les hymnes (Màndhâtri est un allongement inorganique favorisé, comme il arrive souvent, par la nasale suivante), employé pour marquer Agni [Ri(j Veda^ X, 2, 2), pour désigner un sacrificateur fameux et rattaché à Aiigiras (VIII,
dhacarita (fol. 3, ms. de la Bibliothèque nationale) signale lui-mème plusieurs de ces analogies, quand il dit du Bodhisattva :
Pàrçvàt suto lokahitàya jajiie Nirvedanam caiva nir9,mayam ca.
Uror yathaurvasya prithoç ca hastân,
Màndhàtur indrapratimasya mùrdhnah,
Kakshîvataç caiva bhujâiîiçadeçàt Tuthâvidhain tasyababhûva janma.
Le souvenir du sens vrai et originel du récit buddhique aurait laissé des traces bien plus remarquables, s'il fallait vraiment voir une allusion à notre légende dans le passage d’un pariçishta de l’Atharva Veda cité par M. Kuhn (p. 209, note). Une pareille persistance me paraît cependant ici assez invraisemblable.
' Bhâgav, Pur. III, 12, 25.
^ Windischmann, Mithra, p. 75.
® Mahâbhâr, III, 10149 et suiv.
* Bhâgav. Pur. IX, 6, 30.
® Bhâgav. Pur. loc. cit.; Mahâbhâr. v. 10557 et suiv.
39, 8; 40, 12] lasignificalion *ct la racine de son nom, qui le rapproclient de Manu, y fonlaisément reconnaître une des nombreuses transformations védiques d’Agni considéré comme le premier homme
Issu de l’arbre, sorti du coté de sa mère, le Buddha a une naissance essentiellement divine. En veut-on une preuve nouvelle? Je citerai un terme de comparaison d’autant plus frappant qu’il est plus inattendu, d’autant plus décisif qu’il est plus lointain : je veux parler de la légende de Délos sur la naissance d’Apollon. Il est aussi impossible d’en nier que d'en expliquer par le hasard l'étonnante conformité avec notre scène.
Ap rès avoir inutilement erré d'ileen île, Léto trouve enfin à Délos une plage moins inhospitalière où il lui est permis de s’arrêter; le moment de sa délivrance est venu ; alors, continue le poète \
çotvixt Ttv/Eî YoCva o'epô'.TEV AEijxûvt [ia>,axù- [jLît5r|(T£ oï yyX' •jTiivcp6îv
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