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LE SERVAGE RUSSE

Nous serons bref sur ce sujet. Le coeur répugne à s'arrêter longtemps au spectacle des dégradations de l'humanité. Nous savons qu'on ose comparer et peser dans la même balance le serf russe et le prolétaire français : c'est l'effet d'un matérialisme honteux. La nation chez laquelle de pareilles idées trouveraient de l'écho serait à nos yeux une nation finie.

Ce matérialisme, en sus, est menteur; ce prétendu bonheur du corps qu'il célèbre chez le malheureux serf russe n'existe que dans l'imagination des proneurs de l'esclavage.

Son corps ! le serf n'en a même pas la possession !

On a nié les abus, on a contesté la vérité ; eh bien, nous nous contenterons d'analyser la loi elle-même, et nous laisserons à l'esprit du lecteur le soin de voir derrière ses dispositions tout ce qu'elle n'empêche pas. Ce sont des textes, ce sont les articles 441 à 454, 543 à 712 du svod russe que nous allons résumer, en espérant qu'on voudra bien cette jfois ne pas contester l'évidence.

L'origine du servage en Russie n'a pas été la conquête ; nous l'avons dit, il y a eu des décrets, il y a eu les largesses d'âmes, il y a eu surtout la misère et l'oppression, et, comme couronnement, la plus monstrueuse des spoliations accomplie par l'arbitraire autocratique.

Le code d'Alexis Mikallowitch contenait cent dix-neuf articles réglementaires du servage.

Le svod de 1833, outre ceux que nous avons indiqués, mentionne encore le servage dans un grand nombre d'autres, disséminés en chacune de ses parties, et l'esprit vient sans cesse se heurter contre ce funeste souvenir.

Analysons :

11 y a deux espèces de serfs : le serf de la glèbe et le serf domestique.

L'homme libre ne peut pas devenir serf ; il y a une exception : l'enfant trouvé; la femme libre reste libre, même en épousant un serf; les enfants légitimes suivent la condition de leur père, les enfants illégitimes celle de leur mère.

Le serf ne peut se marier sans le consentement de son maître ; d'autre * part, le seigneur ne peut forcer le serf à contracter mariage.

Le serf n'a pas de personnalité civile. Toute action judiciaire qui le concerne s'exerce par le seigneur ou contre le seigneur.

Le serf doit soumission au seigneur ; il ne peut changer de maître ou de condition ; il lui doit son travail et son dévouement.

Le serf ne peut pas posséder d'immeubles ; nous ne voyons pas qu'il lui soit interdit de posséder des capitaux ou des meubles 1 ; mais à quoi lui servira la richesse, livré qu'il est à l'arbitraire d'un maître?

S'il échoit par succession des immeubles au serf, ils reviennent au fisc, sauf indemnité.

Le seigneur peut exiger tout service du serf ; il le laisse attaché à la terre ou il le réduit à l'esclavage domestique ; il le transporte où bon lui semble.

Le seigneur doit fournir au serf le terrain nécessaire à sa subsistance avec les semences et les instruments aratoires, sinon le serf sera colonisé dans les domaines de l'Etat.

Il doit lui fournir des moyens d'existence en cas de disette et réprimer la mendicité sous peine d'amende.

Il ne peut vendre séparément les membres d'une famille ; la famille se compose des époux et de leurs enfants non mariés.

Mais il peut éloigner, coloniser en Sibérie ou livrer au recrutement le serf dont la conduite est mauvaise.

Le seigneur a juridiction sur le serf pour les contestations civiles.

11 peut lui infliger telle correction qu'il lui plaira, pourvu qu'elle» n'amènent pas des infirmités ou la privation de la vie.

Il peut le livrer à l'autorité pour le faire châtier.

Le serf n'a pas le droit de porter plainte contre son maître, si ce n'est dans deux cas : lorsque le seigneur conspire contre le czar ou fait une fausse déclaration pour le contingent du recrutement. 11 n'est donc question que de l'intérêt du czar en lutte avec celui du seigneur.

Les biens du seigneur qui outre-passerait ses droits seront frappés de séquestre (par le czar. 11 sera interdit au propriétaire d'y séjourner ;

1 Ce qui n'empéclic pas les seigneurs de revendiquer quelquefois le capital en vertu de leurs droils sur le capitaliste, et de gagner leurs procès. V. Uouzon Leduc, In Bnt*ie contemporaine, p. i70, citation de M. Tourgueniert.

la gestion lui en sera enlevée, mais il en perçoit toujours les revenus.

L'affranchissement a lieu par contrat, par acte d'émancipation et par testament, quelquefois par l'effet de la loi.

L'affranchi ne peut pas redevenir esclave, lors même que plus tard l'affranchissement serait reconnu nul. Il n'est pas admissible aux emplois publics, à moins d'avoir obtenu un grade universitaire ou d'avoir été élevé dans une pension d'éducation privilégiée.

Telle est la loi russe dans sa triste nudité.

Le point le plus saillant, c'est l'interdiction du droit de plainte, ce droit qui, dès les premiers siècles de l'ère chrétienne, avait cependant été reconnu à l'esclave antique ! Aucune garantie ne reste au serf dès qu'il ne lui est même pas permis de dénoncer le maître qui viole la loi et abuse de l'autorité qu'elle lui confère ; ce droit de plainte eût existé, que la vénalité de la justice et des fonctionnaires intermédiaires aurait toujours empêché les gémissements d'arriver jusqu'au souverain. Il est vrai qu'on a prétendu trouver une sécurité pour le serf dans ce qu'on appelle l'intérêt bien entendu de son maître. Mais cet intérêt bien entendu n'existait-il pas déjà dans l'antiquité ? Et les esclaves servaient cependant à engraisser les murènes ! L'odieux de pareilles subtilités en peut seul couvrir le ridicule et la sottise.

La Russie compte quarante millions d'hommes ainsi dégradés ; vingt millions appartiennent à la couronne et se considèrent volontiers comme libres en comparaison de leurs frères. Ils n'ont en effet d'autre propriétaire que le maître commun de l'empire.

C'est une étrange constitution que celle de l'aristocratie russe ; il lui manque ce qui est l'honneur de tout corps aristocratique, l'indépendance vis-à-vis le gouvernement ; elle n'a de réalité, et en définitive d'existence que du côté du peuple ; c'est dans les masses et par l'affranchissement et l'élévation graduels des serfs qu'elle eût pu trouver un contre-poids au despotisme qui l'écrase. C'était là le rôle le plus noble, le plus sûr et le plus utile pour elle; faute de l'avoir compris, elle porte la peine de cette solidarité humaine dont l'histoire des nations est une démonstration continuelle ; elle participe à l'asservissement général ; un degré de moins dans la servitude, voilà toule sa liberté et toute sa gloire, tandis qu'une conduite contraire, plus généreuse et véritablement chrétienne, l'aurait amenée vraisemblablement h régner! Les czars se sont saisis du point d'appui qu'elle abandonne. Ce sont eux qui se servent de ce levier puissant de l'affranchissement, et ils en usent contre la noblesse. C'est de l'autocratie qu'aujourd'hui les serfs attendent la dignité et la liberté.

Le czar s'est fait le prêteur de sa noblesse ; celle-ci, en retour, lui engage ses domaines. Si nous ajoutons les déchéances prononcées dans

certains cas par la loi contre les propriétaires, nous aurons l'idée des moyens par lesquels s'augmente journellement le nombre des serfs de la couronne.

Le grand progrès qui s'est accompli dans la législation, c'est la reconnaissance, la sanction du principe éternel et supérieur que la liberté ne se perd pas et que l'on ne prescrit point contre elle.

Désormais donc l'homme libre ne peut pas devenir serf j et même, par une disposition dont le caractère étonne en présence du sort de quarante millions de sujets esclaves, l'étranger devient libre en mettant le pied sur le sol de la Russie.

D'autre part, la politique des czars s'est complètement interdite des largesses d'Âmes.

Nous n'entrerons pas dans la discussion du servage. 11 est des questions jugées à nos yeux par leur seul titre : celle-là est du nombre ; abolir le servage, c'est tout simplement rendre l'homme à sa nature ; la possession de soi-même est un bien pour lequel il n'est pas besoin de longues préparations. Aussi l'école fataliste elle-même confesse-t-elle, par la bouche de M. de This, que l'émancipation proclamée par les Français à Varsovie s'accomplit sans difficulté et sans trouble. Il en a été de même de l'abolition du servage dans les provinces baltiques par Alexandre.

L'école aristocratique et fataliste trouve peut-être plus conforme, sinon à la prospérité et au bonheur de la nation, du moins à ses théories, les formidables révoltes et les vengeances sanglantes dont le retentissement arrive parfois jusqu'à nous, malgré les efforts du gouvernement russe pour étouffer le bruit de ces tristes mais inévitables résultats de l'oppression ! Non, il ne saurait jamais y avoir de danger à rendre l'homme à la dignité et à la vérité de sa nature !

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