‹ Essai sur la liberté considérée comme pricipe et fi de l'activité humaineChapitre 20 sur 33 · DE LA FEMME · texte numérisé non relu

DE LA FEMME

<t Une mère de famille doil avoir un esprit mûr, ferme, appliqué et expérimenté pour le gouvernement. »

FâlTBLON.

De tous temps les rapports des sexes ont préoccupé les législateurs. Tous ont senti Timportance de ces rapports, dont la liberté plus ou moins étendue a notablement influé, non-seulement sur les mœurs, mais encore sur les formes politiques des sociétés. Ajoutons que tous ont paru poser en fait l'infériorité, si ce n'est même la perversité de nature du sexe le plus faible; d'où

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ils ont ilcduit en droit une incapacité religieuse, civile et politique^ plus ou moijfis accusée selon les temps et les lieux, mais constituant pour la femme, même aux époques les plus favorables, chez les nations les plus civilisées, un état de tutelle assez voisin de Tétat de servage. Les lois de l'Europe sont unanimes à conférer Taulorité au mari et à lui subordonner la femme; les juris-' consultes anciens et modernes tombent d'accord sur ce point; les cdutumes ne varient que dans le degré de dureté ou d'ignominie (^) sous lequel elles courbent la moitié du genre humain. Chez un grand nombre de peuples anciens (les Arabes, les Egyptiens, les Hébreux, etc., etc.), on se croyait souillé par le commerce, même légitime, des femmes, et Ton s'en abstenait la veille des sacrifices. Les rabbins ne croyaient point la femme fiaite à l'image de Dieu. Mahomet décide la supériorité des hommes, leur accorde une part double d'héritage, et veut que la fcmm^P

obéisse. Les constitutions apostoliques parlent le même langage. Chez les Romains, le mari peut tuer sa femme qu'il trouve ivre. La loi des Bourguignons veut qu*on étouffe dans la fange celle qui aurait renvoyé son légitime époux. L'Écriture sainte lui enjoint d'être soumise à Thomme comme à son maître, et jusque dans TEvangile, ce livre de mansuétude et de bienveillance divine, nous rencontrons une parole très-dure, adressée par Jésus à sa mère : « Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi? » Ce consentement universel semble imposant, mais je ne le crois pas fondé en raison. Je n'invoquerai point ici des exceptions, même nombreiises; on sait que la nature ne trace nulle part de limites arrêtées : il naît des hommes efféminés et des femmes viriles, comme on voit des êtres qui ; participent à la fois de la vie végétale et de la vie animale. Ceci ne prouve rien. Il s*agit seulement de cons(at(?r le caractère général du sexr.

En formant la femme pour une destination autre que celle de riiomme, la nature Ty prédispose par une structure plus délicate, par une complexion plus souple, par un tempérament qui conserve toujours quelque chose du tempérament des enfants/et qui Tincline plus généralement à la vie affective et de relation qu à Texercice abstrait et spéculatif de la pensée.

Mais devons-nous induire de ces différences physiologiques que la- femme est par sa nature incapable de liberté morale? Est-ce un vain mythe qui nous la montre, à Torigine du genre humain, curieuse, c'est-à-dire libre {**), étendant la première une main hardie vers le fruit de la connaissance? L'antiquité grecque obéissait-elle au caprice d'une imagination fantasque en donnant à la sagesse la forme et la beauté d'une femme? Existerait-il entre Ténergie de ses penchants et la puissance de ses concepts

une disproportion telle qu'elle se vit condamnée

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à agir sans discernement, comme l'enfant et la brute, et qu'elle ne pût aspirer à la dignité d'une volonté libre?

L'histoire, qui a conservé tant de traits héroïques de la grandeur morale du sexe faible, est là pour répondre.' Que la théologie chrétienne ait déduit rinfériorité de la femme de ce qu'elle avait été créée après l'homme et d'un peu de sa chair, de ce qu'elle avait prévariqué avant lui à la loi divine, de ce qu'enfin Jésus* Christ avait donné les clefs du ciel à saint Pierre et non à Marie, sa propre mère, ce sont des arguments que l'Église n'oserait reproduire aujourd'hui. Que la législation des sociétés l^ndées sur la conquête et maintenues par la force du glaive ait proclamé la suprématie de l'iiomme sur la femme, incapable d'accomplir le service militaire et par conséquent de posséder un fief, cela se comprend de soi. Mais, à mesure que la civilisation se perfectionne, que les mœurs s' adoucis-

sent et que la puissance morale substitue sa stabilité aux convulsians de la force brute, l'inégalité tend à décroitre.\ et i*homme sent davantage combien le soin de son propre bonheur, ici comme partout, est d'accord avec les exigences de la justice, combien la grandeur de la femme est inséparable de sa propre grandeur.

Les lois qui retiennent le sexe féminin dans Tasservissement ou Tinfériorité sont des lois inintelligentes, restes de la barbarie (^^). La femme, qui, par suite de ces lois, est demeurée astreinte à un régime mental inférieur, n'a pu être épouse et mère qu'imparfaitement. Des maux incalculables sont nés de cette erreur fondamentale. L'hypocrisie et la déloyauté dans la société, l'aridité de la vie^ la désolation du mariage et jusqu'à l'appauvrissement des races ^ en sont les con*» séquences funestes»

Dans l'état de choses encote subsistant, mal^ gré tous les progrès accomplis^ rien n'est en^

core réglé; tout demeure arbitraire, inconséquent; tout est hasard. La destinée des femmes varie autant que peut varier le caprice d'un individu, contenu, il est vrai, par la douceur des mœurs, mais en dernier ressort maître absolu; et le plus souvent l'homme, qui ne devrait avoir que des rapports d'égalité avec sa compagne, demeure dans des rapports de supériorité qui faussent les indications de la nature (^^). La loi et les coutumes ne lui donnent, suivant le rang qu il occupe dans la hiérarchie sociale, qu'une servante utile ou une esclave gracieuse; il en résulte que ses devoirs envers elle participent plus de la paternité que de la fraternité ou conjugalité. Lu femme, dix-huit siècles après la venue du Christ, montre encore tous les vices de l'esclave et tous les défauts de l'enfant ; l'esprit de vengeance et de mensonge, dans les classes inférieures; dans les rangs élevés de la société, une mobilité impérieuse, des goûts frivoles, des caprices cruels;

partout la perfidie. Rien de plus contraire à la noble paix de Tunion conjugale et à la sécurité de la palernité, qui reposent entièrement sur la loyauté de Tépouse. Mais le mal aujourd'hui est si enraciné, qu'il faudra la volonté constante de plusieurs générations, peut-être, pour que la femme soit rendue à sa destination naturelle dans l'association humaine, et rien n'annonce encore parmi nous que cette volonté soit sérieuse. Quelques protestations isolées que très-peu de nous ont voulu entendre, quelques dithyrambes admirés et oubliés aussitôt, d'illustres exemples qu'on affecte de trouver dangereux, ont servi de texte aux conversations des oisifs; mais les hommes de pensée et d'action, les philosophes et les politiques, ceux qui mènent l'opinion et qui changent les lois, n'ont point daigné méditer une question à laquelle semble s'être attaché, en France surtout, je ne sais quel ridicule qui suffît à efTaroucher les plus braves et semble

devoir juger en dernier ressort ce grave problème auquel est attaché tout l'avenir de la société H .

Rien n'est plus négligé ou plus inconsidérément dirigé qiie l'éducation des femmes. Que veut-on?' Je doute qu'on le sache bien. Que doiton vouloir selon la raison? Que doit-on faire selon le préjugé? Dans l'impossibilité d'accorder ces deux puissances irréconciliables, on laisse tout au hasard : on ne donne point d'armes aux caractères forts que la lutte ennoblirait ; on livre les faibles sans défense à toutes les vicissitudes de la destinée. Seulement on est tombé d'accord pour exiger de toutes les femmes, systématiquement, aveuglément, sans égard aux radicales dissemblances de nature, deux vertus négatives, la chasteté et la résignation, moyennant quoi on les tient quitte du reste. Mais, comme nulle vertu ne se peut soutenir seule, sans l'assistance des autres et surtout sans Tacquiescement de la raison.

il advient que chez la plupart la résignation tourne en hypocrisie, la chasteté en hauteur acariâtre, et qu'en pensant assurer la tranquillité des familles on y a jeté un ferment de désunion, de trouble et de malheur.

« Leurs passions sont vives et leurs connaissances bornées, » dit Fénelon dans son excellent Traité de V éducation des filles. La justesse naturelle de cette noble intelligence lui faisait ainsi toucher avec précision la cause du mal ; et, s'il ne fit qu'en indiquer timidement le remède, c'est qu'il obéissait, sans le savoir, à Tesprit du sacerdoce, qui, toujours rivé au dogme du fruit défendu cueiUi par la première femme f % ne cède que pas à pas, regret à regrfet, à l'intrusion, pernicieuse selon lui, de la connaissance et de la liberté dans les sociétés humaines, et surtout dans la moitié la mieux asservie de ces sociétés.

Mais les lois et les mœurs, qui n'accordent point aux femmes leur part raisonnable dans la

vie sociale, n'ont pu parvenir à détruire Tinstinct naturel qui leur dit qu'elles aussi sont des créatures libres. En leur refusant les moyens légi-

times d'indépendance, en leur fermant les voies sérieuses de T affranchissement par la pensée, on les a jetées dans les sentiers détournés de la coquetterie. Dans toute société civilisée, la coquetterie est devenue pour les femmes une science aussi profonde que la science de la politique. Dans rinaction où on les a laissées, elles ont appris sans peine à tirer parti des désirs du sexe masculin pour le rendre, au moins momentanément, esclave, et toute leur finesse, toute leur intelligence, toutes leurs facultés d'observation et de calcul se sont appliquées à ce but unique : inspirer l'amour sans le partager, exciter la passion sans la satisfaire. De là, comme je viens de le dire, un art compliqué, inépuisable en ressources, qui tient tout ensemble de la stratégie et de la politique, et où se dépensent cent

fois plus d'habileté, de persévérance, d'audace, d'artifice, de souplesse, de délibération et de savoir, qu'il n'en faudrait pour administrer un royaume, discipliner un camp ou gouverner une assemblée.

Les hommes se plaignent amèrement de cette coquetterie, dont leur jeunesse, à tout le moins, est le jouet et la victime. Mais eux seuls ont fait le mal. Ils voudraient la loyauté, et ils ont raison

de la vouloir, car la loyauté est Taxe des vertus domestiques ; mais la loyauté suppose la force et

la raison, et ils ont retenu la femme dans une faiblesse puérile. La coquetterie est la vengeance de la faiblesse. Donnez à la femme un moyen supérieur de satisfaire son juste besoin d'égalité morale, elle le prendra. Ne lui faites pas user sa jeunesse en demi-talents, qui sont comme autant d'aiguillons à sa vanité ; ne lui donnez pas une instruction superficielle, qui disperse son esprit en mille directions divergentes. Laissez-la péné-

trer la raison des choses ; qu'elle apprenne à voir d*un œil ferme les vices du inonde, à sonder d'une main assurée les replis cachés de son propre cœur ; n'imaginez pas surtout avoir rien gagné quand vous l'avez poussée dans une dévotion aveugle que vous vous gardez bien de partager avec elle : c'est là un calcul vulgaire et dont les résultats devraient depuis longtemps vous avoir désabusés. Vous la croyez mieux retenue par son confesseur que par sa raison. Etrange méprise I Le confesseur, toujours plus fort que le mari, est toujours plus faible que l'amant. Tout-puissant dans les langueurs de l'oisiveté domestique, où il apporte quelque émotion et un élément de mystère qui plaît aux imaginations vives, son pouvoir s'éclipse en un clin d'œil le jour où les passions éclatent et où quelque chose de plus mystérieux et de plus émouvant que lui vient animer les heures et remplir la pensée. Le temps est arrivé de substituer à toutes ces autorités qui

se succèdent dans la vie des femmes et se passent Tune à l'autre leur sceptre despotique (autorité du père, du mari, du confesseur, de Tamant), la seule autorité légitime, celle de la raison.

Insensée I me crie-t-on de toutes parts, et la Ëimille, et le mariage, et le pays, que vont-ils devenir? Voulez- vous donc que nous n'ayons parmi nous que des Sapho, des Catherine, des Sémiramis ou des Aspasie? Cette invasion du génie féminin vous épouvante? Croyez-moi, elle ne sera jamais bien redoutable. La nature n'est pas aussi imprudemment prodigue de ses dons. Les Aspasie sont aussi rares que les Périclès ; les Sémira* mis ne se rencontrent pas en plus grand nombre que les Charlemagne. D'ailleurs je veux comme vous, plus que vous peut-être, des mères de famille attentives, des ménagères vigilantes et sagement économes, des femmes fortes enfin, capables de policer le petit Etat dont elles sont souveraines, et dertenir d'une main légère et ferme les rênes du

gouvernement domestique, en y établissant nonseulement Tordre matériel, mais encore, ce qui est plus malaisé, Tharmonie morale. Est-ce ]à ce que font les éducations actuelles? Les faits parlent; ils sont contre vous. Je ne vois partout que femmes ennuyées et ennuyeuses au logis; incapables de discernement dans le choix et la conduite de leurs serviteurs ; ignorantes des procédés les plus simples de l'industrie ou des travaux champêtres; ignorantes des notions élémentaires de physiologie et de médecine, si nécessaires dans les soins de la première enfance ; inhabiles à la tenue des livres, à l'administration des biens ; insensibles surtout à la poésie du foyer, dont elles devraient être la révélation constante ; pressées de le fuir pour se dédommager, dans la dissipation des cercles mondains, de la nécessité qui les y retient quelques heures. Vraiment c'est pitié de voir ce que vos éducations, si prudentes, à ce que vous croyez, ont fait de la femme, et comme

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elles ont, à l'envi, appauvri son cœur, énervé sa vertu, amoindri son caractère.

Ces éducations sédentaires et renfermées, ces prétendues études sans principes et sans but, qui ne sont autre chose qu'une oisiveté déguisée, débilitent comme de concert le corps elTâme, en les éloignant autant de la vraie beauté physique que de la beauté morale. « C'est la paresse, dit Campanella ^ qui décolore leur teint, pâlit leur visage, flétrit leurs chairs et rabougrit leurs membres. Elles ont donc été obligées de recourir au fard, aux chaussures élevées, et de tirer leur beauté, non de la vigueur du corps, mais de la molle délicatesse des formes, et c'est ainsi qu'elles ruinent leur constitution et celle des enfants qu'elles mettent au monde. »

On s'est persuadé de nos jours, dans les classes élevées, qu'une fibre robuste excluait la

^ Cité du soleil.

grâce et qu'une langueur habituelle ajoutait à Tagrément des manières. De là toute une beauté de convention à Tusage des femmes riches, ce qu'un critique célèbre dans Thistoire de Fart^ appelait una disgraziatissima graziUj qui ne peut séduire que des goûts mesquins dans leur raffinement. Je demande à quiconque a vu la femme dti peuple à Rome, simple el grave dans son attitude, majestueuse sous ses haillons, noble dans sa démarche, et posant encore aujourd'hui, malgré sa déchéance, d'un mouvement cadencé, sur sa tétealtière, le vase àeYincendio del borgOj je demande si on ne lui fera pas injure en comparant l'harmonie tranquille, forte et sereine de toute sa personne, avec la grâce inquiète, débile, étiolée, maladive et mignardc de nos grandes dames.

Un autre résultat non moins pernicieux de

* Vasari.

cette existence amollie qu'on fait aux femmes et de ces études chimériques dont on les leurre, c'est qu'elles engendrent une sensibilité excessive, une curiosité indiscrète, déraisonnable, qui les livrent à des agitations fatigantes pour tout ce qui les approche. Les femmes ainsi élevées ne savent donner aux choses ni leur proportion exacte ni leur valeur relative; elles se passionnent niaisement, avec une impétuosité risible. A des engouements sans cause succèdent des répulsions sans fondement; en tout elles excèdent la mesure, a Faute d'aliment solide, dit encore Fénelon, qu'on ne peut trop citer, leur curiosité se tourne toute en ardeurs vers des objets vains ou dangereux. » Et que devient, je vous prie, confiée à de tels esprits, l'union des familles? Que devient ce don de conseil qui fait de l'épouse prudente le plus sage ami de l'époux, et cet art de captiver les âmes, si nécessaire à q\ii doit retenir au foyer un mari facile-

ment blasé ou distrait, des parents difficiles et sévères, des enfants que toul dissipe? Pourquoi donc, encore une fois, et dans quel intérêt ne pas les initier aux leçons de la sagesse antique et moderne, leur apprendre avec loyauté le mélange de bien et de mal qui se rencontre en toutes choses humaines, et la raison des devoirs qu'on leur impose? Vous ne sauriez les empêcher de satisfaire, de façon ou d'autre, les vagues appétits de leur intelligence curieuse. Toute la question est de savoir si elles chercheront dans les sciences et dans les lettres une distraction frivole ou un aliment solide, si elles liront Sophocle ou Scribe, Descartes ou Liguori, Shakespeare ou Kotzebue, Dante ou Delille, Geoffroy Saint-Hilaire ou madame de Genlis; si elles puiseront enfin dans la culture des arts et dans l'étude de la nature le sentiment de la grandeur et de la beauté ; si elles y apprendront cette eurythmie souveraine qui, en les pénétrant, se ré-

pandra d'elles et par elles jusqu'aux plus humbles et aux plus vulgaires détails de la vie domestique, en voilera les côtés mesquins, en animera la monotonie. Et comment ne voyez-vous pas que rignorance pleine d'afféterie où vous voulez les retenir amène inévitablement ce dégoût du foyer, qui, en poussant l'homme aux divertissements du dehors, entraine le désordre et souvent la ruine de la famille? Quel encouragement à sa vie laborieuse voulez-vous qu'il puise dans l'entretien d'une femme à l'esprit creux, au cœur frivole, oisive ou insipidement occupée de ses demitalents qui la préparent à des succès ridicules? Quel délassement peut-il espérer dans le commerce d'une personne dont le fastidieux caquet ne se nourrit que des plats incidents de la vie du monde, ou, si elle ambitionne le renom de femme essentielle, des embarras, grossis par son incapacité, de la discipline domestique? Heureux encore quand les tracasseries épineuses des

vertus difficiles n'attendent pas l'époux au seuil de sa maison pour le suivre jusque dans les embrassements glacés du lit conjugal I

sagesse, calculs, égoïsme et orgueil du despotisme masculin, ce sont là les félicités que vous avez obtenues I On s'étonne qu'elles vous satisfassent et que vous ne soyez point encore arrivés à concevoir et à désirer, dans votre intérêt propre, un régime plus conforme à la nature, plus digne de Tespèce humaine, où (pour parler avec l'Apôtre le plus sévère au sexe, pourtant) a comme la femme a été tirée de l'homme, r homme naît de la femme ^ et tovt vient de Dieu ^ . »

A Tépoque où j'écrivais cet Essai, et dans le milieu où j'écrivais, en 1847, on était si loin encore de concevoir pour les fenunes une autre destinée, un autre droit que celui d'obéir à son mari, de mettre au monde des enfants

Saint Paul..

et de plaire dans les salons, que c'était grande et risiblo témérité de faire, comme je le faisais dans les pages qu'on -vient de lire, une allusion lointaine à la vie des femmes dans la cité, dans TÉtat.

Depuis lors, les idées de droit et de devoir pour la femme se sont fort étendues.

La révolution de 1848, les écoles socialistes, les publicistes anglais et américains, Mj^f. Stuart Mill, Wendell- Phillips, Herin', Ward-Beecher, etc., quelques écrivains français, M. Edouard Laboulaye entre autres, qui ont examiné le droit politique du vote et de l'éligibilité pour les fenmies, ont dépassé de bien loin les timides hardiesses de VEssai,

Mais, pour traiter la question comme on peut et on doit le faire à cette heure, il faudrait écrire tout un livre.

DU Mariage indissoluble

« Lasciate ogni speranza. »

Dante.

Quelle décourageante lenteur dans la marche des idées! Que de temps s'écoule avant que la vérité du sage devienne la vérité du vulgaire ! Quelle distance et que d'égarements entre la connaissance d'un principe et son application dans les faits ! Tandis que les sciences naturelles vont avec fermeté de certitude en certitude, et que

chacune de leurs découvertes constate un progrès accompli, en arrière duquel nul ne demeure, la science sociale ne procède que par oscillations irrégulières, et l'on est souvent tenté de se demander, tant elle semble hésiter dans ses voies, si le genre humain avance ou rétrograde, s'il se rapproche de la liberté, qui est sa destinée finale, demeure stationnaire, ou ne retourne pas plutôt vers r esclavage.

Ces réflexions me viennent surtout à propos de la question du mariage indissoluble que Ton est en quelque sorte confus d'avoir à traiter encore, après les autorités nombreuses et considérables qui l'ont tranchée depuis tant d'années, après Texemple concluant de plus de la moitié du monde chrétien. En elTet, on se demande avec surprise comment une nation qui a versé le plus pur de son sang pour conquérir à ses institutions le principe de la liberté politique laisse se perpétuer dans son

sein, par une triste inconséquence, le joug indissoluble du mariage C*"*); comment une société, qui a rompu avec le sacerdoce, s'est soustraite à son intervention aussi complètement que Ta su faire la nation française, demeure encore sous l'influence exclusive des idées sacerdotales eu égard à une institution en dehors de laquelle, lorsque la vérité ne lui sert pas de base, toutes les autres deviennent impuissantes pour le bonheur et la dignité de r homme.

L'indissolubilité du mariage est une suite rationnelle de la doctrine du salut par l'expiation et la douleur. Il n'est rien de surprenant à ce que des esprits, façonnés de telle sorte qu^ils ont admis sans hésiter Véternité des peines de l'enfer, n'aient pas pris grand souci de la perpétuité des peines du mariage ; et encore le droit canonique a-t-il fléchi en admettant la stérilité et l'impuissance comme motifs

ESSAI SUR LA LIBERTÉ. 13i

(le légitime répudiation. Chose étrange! TEglise, spiritualiste par eicellence, est venue en aide aux misères physiques et aux souffrances de la chair sans daigner songer, et ceci a droit de surprendre, qu'il est dans certaines impuissances du cœur, dans certaines stérilités de l'esprit, des causes plus graves peut-être et tout aussi irrémédiables d'incompatibilité. Le progrès moral des citoyens n'importe-t-il donc pas autant et plus à la société religieuse cl civile que leur accroissement en nombre? La génération serait-elle l'unique but de l'union conjugale? Malgré Taustérilé excessive de la doctrine catholique dans sa conception et sa définition du mariage, elle n'a pu s'empêcher d'accorder pourtant que « les intentions de Dieu, en l'instituant, sont fondées en premier lieu sur l'instinct des deux sexes qui fait qu'ils désirent naturellement d'être unis^ dans Tespérance du secours qu'ils attendent l'un de

^autre^ » Or ce secours mutuel, ce progrès moral attaché à l'union libre de deux êtres sympathiques, que deviennent-ils sous ce joug de fer qui écrase le faible et finit par opprimer le fort lui-même, en vain révolté contre Tirrévocable? V irrévocable! mot terrible dans la bouche d'une créature telle que l'homme, variable à* Texccs, sujette à Terreur, jouet perpétuel de vicissitudes impossibles à prévoir; mot téméraire et insensé, qui va directement contre les desseins de la Providence, car, partout et toujours, elle a tiré ses lois de la nature même des êtres. Comment fermer les yeux à une vérité si évidente? La permanence est de Dieu; elle n'est pas de l'homme. L'irrévocable, non plus que l'éternel, n'est attribut d'aucune chose ici-bas et ne saurait appartenir qu aux arrêts de la souveraine et infaillible justice. Nous

' Caléchistne du Concile de Trente.

r| avons vu rendre honunage à celte vérité lorsque, aux acclamations de tout un peuple, on abolit naguère chez nous la perpétuité des vœux monastiques; et, si notre législation criminelle sophistique journellement et élude autant que possible TappUcation de la peine capitale, qu'est-ce autre chose encore sinon un tacite acquiescement au même principe, une humaine et juste terreur de l'irrévocable? La société, qui va s* affranchissant et s' éclairant de plus en plus, respecte chaque jour davantage dans son sein cette puissance supérieure qui meut le cœur de rhomme par des touches invisibles, le transforme, et le rend souvent plus dissemblable à lui-même, d'une époque de sa vie à l'autre, que l'arbre chargé de frimas de l'arbre paré de fleurs et de fruits. Elle commence à sentir que, s'il ne lui est pas donné de fixer le bonheur, elle ne doit pas du moins bannir l'espérance*

Par quelle déplorable anomalie ce progrès dans

les sentiments et les opinions s'arréle-t*il au seuil du mariage? La Révolution française, en brisant à jamais de si formidables tyrannies, devait -elle en laisser subsister une que des peuples, restés beaucoup plus asservis dans l'ordre politique, ont rejetée, et cela sans qu'il en résultât aucune altération fâcheuse dans les mœurs? Encore une fois, on est confus d'avoir à revenir sur d'aussi incontestables choses. Faut-il encore répondre après Montesquieu, Milton, Bentham, madame de Staël, etc., etc., à ces vues superficielles ou à ces rigorismes outrés qui se persuadent qu'une liberté mesurée doit inévitablement pousser en des écarts funestes ; que par la possibilité du divorce la perturbation sera jetée dans la société, et qu'il ne sortira de cet adoucissement abusif qu'une licence légale, dont les enfants en premier lieu setont victimes?

En vérité, c'est par trop méconnaître le cœur humain. Loin de croire à l'abiis, je ne crois pas

même à Tusage fréquent de la liberté. Il y aura toujours, quoi qu'on en dise, tant et de si fortes raisons pour ne pas briser un premier lien, tant d'avantages dans sa stabilité I Toujours, sous la loi chrétienne, et Ton peut dire sous toutes les lois, la femme fidèle, Tépouse d'un seul homme, sera particulièrement honorée; toujours Tamour du premier-né lui fera supporter ce qui sera supportable 3^ La con$tonC(? dans Vamour^ cette fidélité si chansonnée, si moquée chez nous, est un sentiment beaucoup plus naturel au cœur de l'homme qu'on ne le suppose. L'union Ubrement contractée, dans Tâgc de dis* cemement, et sans influences extérieures d'ambition, de cupidité, etc., entre un homme et une femme capables d'amour, aura pour elle toutes chances de durée. L'amour, en se transformant peu à peu, se teindra des nuances des âges divers ; à l'ardeur des sens attiédis succéderont la puissance de l'habitude, les secrets de

rintimité, le charme des souvenirs, la reconnaissance, la douce pensée du soutien mutuel dans l'âge où tout nous fuit, le reflet de notre jeunesse dans la mémoire d'un autre, et surtout la sollicitude commune de Tamour paternel. Mais une telle union suppose la sincérité et la liberté : la sincérité, qui ennoblit jusqu'aux fautes; la liberté, qui ennoblit la soumission en en faisant un dévouement volontaire. De lui-même l'homme aspire à la durée ; il la rêve, il la cherche partout; il veut la perpétuité surtout dans Tamour; mais ne le forcez pas à la subir. Ne confondez pas ce qui appartient aux mœurs et ce qui est du ressort des lois, car alors ces lois téméraires, on les élude d'un consentement unanime. C'est ce qui arrive et ce qui arrivera de plus en plus, tant que vous maintiendrez l'indissolubilité du mariage. Entrez dans les cercles de nos grandes villes ; examinez-en le mouvement, l'intérêt, le lien, le prestige : tout y roule sur

^ des amours illicites qui commencent, finissent, se croisent, s'observent, se déjouent. Allez au théâtre, écoutez la foule battre des mains à Téternelle comédie des maris trompés ; voyez toutes les larmes couler, toutes les sympathies se déclarer pour la passion contre le devoir, pour l'adultère contre le mariage : quel sens trouvezvous donc à ces témoignages non équivoques?

N'en concluez-vous pas que le sentiment universel, averti de ce qu'il y a d'excessif dans vos exigences, protège et encourage tout ce qui s'y dérobe? Que penser d'une loi que l'immense majorité n'qbserve ni ne respecte? surtout si, en rexaminant de près, cette loi austère et qu'on prétend religieuse, nous venions à découvrir que son austérité n'est qu'apparente et qu'elle couvre le plus avilissant des désordres, celui qui met aux bras de l'époux le fils de l'étranger. La loi (qui pourrait admettre une telle énormitc, si une longue habitude ne nous rendait pas tous hébé-

tes et comme incapables de réflexion?), la loi ose imposer à Vhomme une paternité ignominieuse.

Dans sa discipline expéditive, et cela jusque dans le cas où nul doute n'est possible, il lui faut sur scsrcf;istrcs un nom touttirouvé pour une chose qu'elle appelle un père. Ses vues morales ne s'étendent pas au delà. Triste sagesse, qui nous conduit à de tristes mœurs I

S'abuserait-on vraiment au point de croire que les liens de famille et la vie pieuse et douce qu'ils devraient enserrer d'un nœud d'amour puissent exister la où la paternité, toujours imposée, demeure toujours équivoque, sous l'empire de coutumes qui sollicitent le faible à la perfidie, tant elles la rendent facile et profitable, et qui font de la sincérité du fort la plus dangereuse des vertus?

On cite avec complaisance le nombre assez considérable d'unions pacifiques, sinon heureuses, sous le régime de l'indissolubilité qu'on

reconnaît imparfait, mais qu'on croit nécessaire. Ces dehors honnêtes ne me trompent pas; cette paix extérieure ne m'édifie guère ; je sais trop comment on l'obtient : le plus souvent c'est lorsque Tun des deux époux, fatigué, découragé ou pénétré de l'esprit de sacrifice, accepte le rôle de victime et souffre, durant la vie entière, une compression incessante de ses penchants, de ses facultés, de ses goûts, de ses opinions, de tout son être enfin. Le monde admire d'ordinaire dans le sexe féminin ces pâles fleurs de résignation qui végètent à la surface des eaux dormantes; mais la société leur devrait autre chose qu'une admiration dérisoire. On les laisse s'étioler à l'ombre et se flétrir bien avant l'âge, dans la morne torpeur d'une existence sans liberté et sans amour.

Serait-ce là le but? Est-ce là cette double vie, ce secours mutuel que promet le mariage? Et, parce qu'une habitude consternée étouffe

la plainte, croît-on que le mal a cessé d'exister?

Les enfants, auxquels FÉtat semble avoir voué toute sa sollicitude, les enfants, auxquels il a cru utile d'assurer un père, non selon la vérité mais selon le règlement , sont , aux yeux du plus grand nombre, Varguraenl sans réplique. Que deviendront-ils, si vous accordez le divorce, même dans des conditions trèsrestreintes? Mais que deviennent-ils, je vous prie, dans l'état acluel des choses? Ne sait-on pas, et n'est-il pas évident pour le simple bon Fens, que la pire éducation pour les enfants est celle qu'ils reçoivent de parents en mauvaise intelligence*? La femme dont le cœur s'abandonne aux amours défendus, la femme troublée, inquiète, qui vit avec tremblement

' Les difficultés fondées sur l'éducation des enfants disparaissent d'ailleurs dans le système d'éducation publique, qu pourrait et devrait être adopté par les Étals libres.

ESSAI SUR LA LIBERTÉ. itl

dans un réseau de mensonges dont il lui faut à chaque instant renouer les mailles prêtes a se rompre, devient inévitablement mauvaise mère : ou bien elle s'éloigne de ses enfants parce que sa pensée est plus fortement attirée ailleurs; ou bien elle porte dans ses soins et dans ses caresses la fiévreuse agitation de la passion contrariée. Quant à Thomme, dès qu'il se déplaît au foyer, il fait retomber sur sa petite famille son ennui, son humeur, ses soupçons.

Au sein de ces dissentiments, Tenfant observe avec défiance, juge avec sévérité, apprend la ruse et conçoit du mépris pour ceux qu'il devrai^ respecter; il ne respire point l'atmosphère sereine qui seule convient à ses jeunes pensées. Et d'ailleurs, n'en fût-il pas ainsi, cette loi de l'indissolubilité, établie pour protéger l'enfant, ne va-t-elle pas, ainsi que Tobserve excellemment une femme illustre*, peser quelques an-

* Madame de Stacl.

nées plus tard de tout son poids sur rhomme fait? La protection douteuse qu'elle lui accorde en ces premières années, elle la lui fait rudement expier dans les années qui suivent; qu*y gagne-t-il ?

Mais vous poursuivez une cliimère, répètent ces commodes moralistes qui savent esquiver sans bruit tous les jougs et prendre philosophiquement leur parti de voir souffrir les âmes vertueuses ; la félicité parfaite n'existe point icibas. Ce n'est point là, je pense, une rajson péremptoire pour que la société ne cherche pas avec persévérance à diminuer la somme des maux qui la pressent et F étouffent, et pour qu'elle ne veuille arriver à ce que le mal, dans son sein, soit 1 exception, non la règle. Or, dans le mariage tel qu'on nous Ta fait,' l'exception infiniment rare est l'union heureuse. On a évalué à un vingtième les mariages exempts de regrets amers. Voilà donc les éléments de cet

ordre si vanté 1 Que d'injustices commises et souffertes sous le manteau de la légalité! Que d'êtres nobles et délicats mortellement atteints dès les premiers jours de la jeunesse! Est-il juste, peut-il être utile que Tcpoux de la femme adultère porte la honte au front ? que celui de la femme stérile se voie à jamais déshérité des joies de la 'paternité? que la femme aimante et chaste suhisse à toute heure, avec Taffreuse pensée de Virrévocable^ le despotisme sans contrôle d'un mari vicieux, débauché, accepta plus souvent que choisi avant Tâge du vrai discernement? Si c'était là l'ordre nécessaire ^ comme on VafBrme, il faudrait en effet se bor ner à ployer le genou, en appeler à une vie meilleure, lever vers le ciel des mains en détresse et des yeux noyés de larmes ; il faudrait renon* cer en gémissant à tout espoir de progrès ici-bas; la condamnation de la race d'Adam serait irréfragable; car la société tout entière est contenue

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eu germe dans le mariage. Tant que ce germe ne pourra s'y développer selon des condilions naturelles, aucun progrès décisif ne s'accomplira; la liberté ne sera qu^un vain mot; réducalion du genre humain sera viciée à sa source ; il ne sera pas possible de tracer des régies précises el certaines : il n'en est point pour l'individu quand une institution fondamentale comme le mariage manque de justesse, et par conséquent de celte force supérieure devant laquelle toute conscience droite s*incline avec respect. Une confusion déplorable se fait dans les esprits; il devient excessivement difficile de remonter aux rapports vrais dont nos devoirs dérivent. Le bien ne saurait plus être qu'un moindre mal, car nul ne peut agir seul. La solidarité sociale s'étend à tout et à tous. Nulle existence ne se peut abstraire des autres existences ; nul homme ne vit de soi, pour soi et par soi; nul ne saurait se conduire bien à tous égards, èire juste enfin,

autrement que par le désir, sous Fempire de lois arbitraires et déraisonnables ^

* En m'efforçant, dans ce chapitre, de combattre les préjugés de la société catholique française relativement au divorce, j'ai pu paraître donner à celte question beaucoup plus d'importance qu'elle n'en a réellement à mes yeux. J'ai dit ailleurs (Esquisses moraleSy ch. m) que là n'était pas, pour moi, le remède aux maux dont on se plaint. Aussi longtemps que l'éducation et le droit des femmes ne seront pas institués sur le principe de l'égalité, dans la loi et dans les mœurs, il n'y aura pas d'union conjugale véritable. Le divorce est une injustice moindre ; il n'est pas la justice.

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