DE LA LIBERTÉ EN FRANCE — DU PAIN QUOTIDIEN
•c Tandis qu'une grande partie de la nation languit dans la pauvreté, l'opprobre et le travail, l'autre, qui abonde en honneurs, en commodités, en plaisirs, ne se lasse pas -d'admirer le pouvoir de la politique qui fait fleurir les arts et le commerce, et rend les États redoutables. »
YAnvEMAncuEs.
A deux époques à jamais dignes de mémoire, en 89 et en 1830, la Fiance exaltée, on peut véritablement dire inspirée, s'est insurgée contre le droit ancien et a fait triompher la liberté.
Depuis lors l'Europe entière, l'Aiij^lelerre exceptée, qui accomplit par d'autres organes des méfamorphoses sociales soumises n d'autres lois et nous considère un peu comme des parvenus dans la science politique, gouvememenls et peuples ont les yeux sur nous, épiant avec inquiétude ou espoir le moindre mouvement de cette monarchie quasi-démocratique * qui demeure encore dans Tesprit de tous, malgré les faiblesses et les inconséquences qu'on lui reproche, la personnification active, intelligente et forte de la liberté moderne.
Il pourra donc sembler étrange et malsonnant de dire que l'esprit français, dans ce qu'il a de caractéristique, n'est point, à proprement parler, un esprit de liberté. Mobile à l'excès, doué d'une faculté critique incomparable, ardent et téméraire pour peu qu'on l'excite, le Français n'a point
* Écrit en 1846.
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d'égal dans l'art de fronder, de harceler, de renverser le pouvoir. Mais s*agit-il d'assurer, dans des institutions durables, Tindépendance conquise, cette mobilité d'enfant, cette ardeur aussi promptement éteinte qu'elle est vite allumée, cet esprit de critique qui dégénère en raillerie, et surtout une vanité outrecuidante passée dans ses veines avec le sang gaulois, forment autant d'obstacles à Tunion et à la persistance des volontés nécessaires au maintien des libertés civiles. Rien ne séduit moins ces effervescences un peu fanfaronnes que le modeste concours qu'exige de chaque citoyen la conservation d'un gouvernement libre; rien de plus onéreux pour ce peuple léger, distrait, frivole, que la pratique assidue et sévère de ces droits dont la théorie, préchée par des bouches éloquentes, le jette en de fiévreuses extases. Chez une nation aussi amoureuse de renommée, la seule conscience n'a point do leviers assez forts
pour soulever les égoismes personnels; il y faut le sentiment de l'honneur, qui ne saurait être intéressé dans raccomplissement obscur d'une tâche commune à tous, dont les résultats sont grands, à la vérité, mais lointains, indirects et d'appréciation difficile. De là une sorte d'indif-* férence, d'affaissement, succédant à des efforts vigoureux, mais éphémères; de là un relâchement de tous les ressorts de la vie puUiqne tel que Tillégalité s'y glisse sans bruit et sans cou* trôle, et qu'en ayant soin de conserver quelques dehors l'arbitraire s'établit et s'exerce aisément au sein de cette nation devenue insensible, dont les cris d'indépendance tout à l'heure encore ébranlaient le monde.
Notre liberté constitutionnelle est, comparativement au reste de l'Europe, très-apparente; mais examinons-la en soi, nous lui trouverons plus d'éclat que de solidité, plus de surface que de profondeur; elle ne descend pas au delà d'une
première et très-mince couche de la société, aii- / dessous de laquelle s'étend une zone profonde d'ignorance' et de misère, dont aucun de ses rayons n'a traversé encore la densité. Chose inexplicable ! Un des peuples les plus spirituels du mon<le est aussi celui chez lequel l'instruction est le moins répandue. Une^nation favorisée entre toutes, pour qui nulle branche des connaissances humaines n'a manqué de verdir, qui semble avoir reçu du Nord et du Midi, pour les assimiler à son génie propre, les éléments les plus divers de la vie intellectuelle : des Grecs, l'invention et le goût; des Latins, la clarté, la force et la justesse; des Anglais, la profondeur, et des Germains, l'étendue; la patrie de Descartes, de Montesquieu, de Fénelon, de Rousseau, de Mirabeau, de Benjamin Constant, la France abandonne à une inanité mentale, dont rien ne peut donner l'idée^ les quatre cinquièmes de sa population, et n'a jugé nécessaire au
maintien de ses libertés que la capacité de la bourse, qu'elle préfère, comme garantie de Tap- , titude aux fonctions politiques, à la capacité de rintcUigence.
Je n'ignore pas que, depuis dix ans surtout, on a beaucoup songé à l'instruction des classes pauvres. Les écoles primaires se sont multipliées; il n'est plus guère de village qui n'ait la sienne. « Si la génération nouvelle n'apprend point à lire, ce sera sa faute, disent nos gouvernants, et non la nôtre. » Chez qui a vu de près ces écoles et leur discipline, une pareille assertion provoque un démenti formel. L'éducation de Thabilant de nos campagnes est confiée à deux autorités hostiles l'une à l'autre, dont aucune n'a le sentiment juste de sa mission; le prêtre et le maître d'école sont chargés, pendant le très-court espace qui s'écoule entre la toute première enfance et une jeunesse que hâte Turgcnce des travaux, de donner au paysan la connaissance nécessaire à
lUtc sa vie, le pain de Tâme, le viatique forlimt qui devra suffire au rude trajet de la naismce à la mort. Issu du peuple, initié à sa naire, confident de ses besoins, charge avant tout e sa culture morale, de son salut dès ce monde, ) curé de village laisse, soit à dessein, soit inconidérément, ce qui reste de foi dans les cœurs égénérer en de triviales superstitions, dont efTet le plus déplorable est de fausser la concience, en plaçant en dehors du cercle de Tacivité journalière la vie religieuse, réduite à de aines formules. La récitation d'un symbole nintelligible, Tassistance à des cérémonies dont esprit échappe à ses perceptions obtuses, Tobervance d'un jeûne surajouté à son jeûne per- )étuel, ou l'interdiction de quelque divertissenent, voilà ce que les guides et les cousolaeurs spirituels du peuple lui présentent comme moyen efficace de réparer ses fautes, ou plutôt de se racheter des tourments de l'enfer, cette
loi ESSAI SUU LA LIBERTÉ.
éternité de maux sans cesse offerte eu perspective à son courage, déjà surchargé des maux de la vie terrestre. On ne peut guère se représenter, si on ne l'a entendu, jusqu à quel point Tenseignenient du catéchisme dans nos campagnes est stupidement scolastique, et quek stériles efforts de mémoire il exige de ces pauvres d'esprit que le Christ attirait à lui par un langage simple et doux, par cette rustique sagesse qui tirait ses paraboles de la fleur des champs, de Teau des fontaines, du passereau des toits, du figuier du chemin, de tous les objets familiers à Tœil du laboureur, qu'il idéalisait en y attachant comme à leurs signes sensibles la notion des vertus spirituelles. Jai dit plus haut combien les prédications des curés de village sont peu adaptées aux inteUigenccs à qui elles s'adressent, et quel effet contraire à celui qu'on en devrait attendre les cérémo^ nies du culte telles que nous les voyons au-'
jourd'hui produisent sur les masses. Tout cela n'est plus que la lettre morte du christianisme.
L'esprit est sorti du temple, mais il n'est point entré dans l'école. Infiniment moins rétribué que le curé, qui déjà ne le serait pas assez, si véritablement on attendait de lui cette puissante impulsion morale dont le besoin devient chaque jour plus sensible, le magister de village est un pauvre hère toujours aux expédients, qui, engagé lui-même dans des conditions d'existence infimes dont il devrait relever le paysan, n'inspire à celui-ci aucun respect; il n'est bon à autre chose qu'à infliger à l'enfance, sous forme de peine, par voie de châtiment, la triste science qu'il a introduite, tant bien que mal, dans son propre cerveau. De notions utiles pas traces; pas au aperçu d'agriculture rationnelle à l'homme \\m va passer ses jours à la charrue; pas une connaissance applicable à celui qui va demander
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sa vie aux combinaisons lie l'industrie et du commerce. Nulle idée d'aucun art qui puisse former un délassement moral dans une carrière monotone, où vont allcrner les rudes travaux et les plaisirs grossiers; ni récits historiques, ni chants, ni la plus lointaine allusion à ces beautés de la nature et de la vie rustique au sein desquelles l'homme des campagnes nait et meurt aveugle.
Encore moins songe-t-on à lui faire comprendre les simples institutions de la commune, et à nourrir ainsi dans son cœur quelque amour pour cette patrie en petit, la seule dont il puisse se former une idée. A coup sûr, ce n'est pas là ce que réclame l'état présent de notre civilisation; ce n'est pas l'éducation qui sied à un peuple que Tessencc môme de ses lois appelle à l'exercice de droits civils. Aujourd'hui que les méthodes d'enseignement perfectionnées pourraient abréger de plus de moitié le temps consacré aux études élémentaires, aujourd hui que les publications à
bon marché rendent accessibles au pauvre des connaissances utiles et variées^ il en coûterait bien peu assurément pour améliorer notre système d*instruction publique. On sait sur quelle base je le voudrais voir renouvelé. Il serait à souhaiter que le prêtre coopérât pour sa part à cette œuvre de transformation; mais, dans un État libre et où la liberté des croyances doit être le principe le plus strictement observé, le gouvernement ne saurait intervenir dans renseignement religieux; il ne peut qu'inviter les prêtres des différents cultes, par son propre exemple, à conformer leurs instructions aux besoins d'une époque différente à beaucoup d'égards de l'époque qui a précédé, et rappeler les pasteurs chrétiens à l'exemple divin de leur Maître, qui, s'éloignantdes docteurs et des pharisiens, ne s'entoura que des hommes simples, et disait à ses apôtres dans sa mansuétude : a Laissez venir à moi les enfants. »
On comprend assez ce que peut produire le régime municipal }orsqu41 repose sur une igno-' rance publique aussi complète, et quelles améliorations apportent à Texistence commune les délibérations d'hommes dont les plus capables ne se scmt pas élevés au delà de Tobs^vation de quelques faits isolés ; qui ne savent les principes ni le lien d'aucun des phénomènes de leur vie matérielle et morale, et n'apportent au:i^ affaires de leur ressort qu'un instinct d'égcûlsme personnel trop borné pour discerner, même dans cette étroite sphère, ce qui lui est utile ou dommageable.
C'est une amère dérision que la liberté de rignorance. Quand j'observe le maniement de nos affaires communales et départementales, il me semble voir des voyageurs, assemblés en pleine nuit dans un pays inconnu, se consulter sur la direction à prendre, la route à suivre, sur les dangers qui menacent, les gîtes préféra-
Mes, etc. Je tiens donc la réforme de l'inslruc' tien publique pour le premier devoir du gouvernement. Mais, pour la mener à bien, il ne lui faudrait pas seulement suivre les conseils des philosophes et des universitaires, habitués à voir le peuple de loin, à travers les systèmes, les préventions, les dédains des ultimités scolastiques. Il lui faudrait recueillir aussi pour s'en édifier lès simples discours des hommes de cœur qui connaissent le peuple, sa vie, ses mœurs, ses besoins, ses aptitudes ; qui Taiment dans sa rudesse, le plaignent dans ses erreurs, Tentourent de leur sollicitude dans les prisons, dans les bagnes et jusque sur Téchafaud, sachant bien, eux, ce que les érudits semblent ignorer, qu'avant de condamner un homme il serait équitable de se demander dans quel état la tentation Ta surpris, quels moyens de s'y soustraire ou de lutter contre elle lui avait donnés la société qui se dit, se croit et devrait être une mère pré-
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voyante. Et ceci me conduit à la nécessité urgente d'une autre réforme, qui devra se combiner avec la réforme de renseignement dont elle est inséparable. Le pain quotidieriy ce pain de l'âme et du corps tout ensemble, que le Christ nous enseigne à demander au Père céleste, le peuple le demande, sans l'obtenir, aux pères de la patrie; il le faut assurer désormais à son travail. N'exigeons pas d'un gouvernement qu'il opère des miracles, ni qu'il tranche en un jour un problème aussi compliqué, fié intimement à des principes non encore acceptés par la conscience publique ; mais demandons-lui de marquer une tendance sincère vers sa solution dans le sens le plus humain, et pour cela d'encourager de tout son pouvoir, au lieu de les flétrir par le ridicule, les méditations de ces penseurs hardis, qui ne craignent pas de fixer leurs regards sur un ordre social nouveau, et d'en chercher avec persévérance les principes et les règles. Que de fois
ne Ta-t-on pas rappelé ! ce n'est pas en suivant les routes battues que Galilée découvrit le système du monde; ce n est pas en naviguant le long des côtes que Colomb trouva la route des Indes. Ce ne sera pas en perfectionnant Taumône, en fondant des hôpitaux, en augmentant en nombre des écoles défectueuses, que Ton parviendra à soulever la misère et l'ignorance publiques, qu'on saisira le mot de la consternante énigme qui, sous différents noms et sous différents aspects, sollicite aujourd'hui la pensée des hommes.
Tant que ses orateurs ne s'exerceront qu'à la mesquine tactique des intrigues parlementaires et aux luttes dérisoires de ce mât de cocagne ministériel, qui fait du pouvoir un point glissant aussi vite perdu qu'atteint: tant que des changements de noms, multipliés et insignifiants, la distrairont de la politique sérieuse, la nation
française ne verra point s'accomphr les grandes
réformes sociales qui satisferoirt au sentiment de la justice, sans laquelle la liberté, et nous en avons sous les yeux la preuve, n'est qu'un déplorable leurre, un jeu dérisoire d'apparences perfides, une misère qui se connaît. Le pain quotidien^ c'est la grande tâche du dix-neuvième siècle. Si une religion divine a pu seule cofisoler la pauvreté physique et intellectuelle, c'est à la liberté humaine qu'il appartient de la secourir.
DES DIFFERENTES CLASSES DE LA SOCIETE FRANÇAISE ET DE L'ESPRIT QUI LES ANIME
« Bon Dieu ! que nous sommes faibles pour la liberté, et que peu de gens me paraissent sentir sou prix! »
M"" Roland.
On parle beaucoup en France d'aristocratie et de démocratie. A tout propos, dans le discours, on oppose la noblesse à la bourgeoisie, la bourgeoisie au peuple, sans apercevoir que ces termes n'ont plus chez nous aucun sens. Pourrait-on expliquer, en effet, ce qu'on entend par noblesse dans un pays où la naissance la plus illustre
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ne donne plus aucun privilège, où nulle fonction, nul honneur n'est héréditaire, où chacun enfin est libre de prendre à sa guise, pour en orner son nom ou son carrosse (et c'est là une liberté qui semble chère par-dessus toule autre à nos démocrates modernes), tel titre et telles armoiries qu'il lui plaira choisir. L'invasion des comtes et des barons de 1830 a enlevé le dernier prestige qui restait a l'aristocratie déchue, et, par une sorle de justice historique dont on trouve de fréquents exemples, on a vu la frivolité passionnée du bourgeois se venger, en les dépassant, des frivolités dédaigneuses de Tancien noble, un grand ridicule en remplacer un petit, la vanité du petit nombre entraînée et comme submergée dans la vanité débordée de tous.
Entre la bourgeoisie et le peuple la ligne de démarcation serait encore plus difficile à tracer exactement. Le bourgeois, c'est l'homme qui, grâce à son industrie ou à d'heureuses chances
de fortune, monte aujourd'hui dans le carrosse qu'il fabriquait hier; celui qui, vieux, habille sa femme du velours et de la soie que, jeune, il aunait au comptoir pour la femme d'autrui.
Rien d'arbitraire et de vague comme ces appellations. Je ne saurais voir en France que deux classes distinctes : les riches et les pauvres; ceux qui font la loi et ceux qui la subissent; ceux qui possèdent, et en vertu de cette possession occupent les fonctions publiques, jouissent do toutes les libertés attachées à la richesse; ceux qui ne possèdent rien, ne connaissent aucune liberté, pas même la liberté du travail, puisque notre ordre social n'a pas su garantir encore à chacun l'exercice de ses forces et de ses facultés (**).
Numériquement cette dernière classe l'emporte de beaucoup sur l'autre, mais son ignorance annule cet avantage. N'ayant pas conscience d'elle-même, on peut dire qu'elle existe,
non qu'elle yit; elle ne fait pas nombre^ elle fait masse; il faut des convulsions volcaniques pour la mouvoir. Elle natt, se fatigue, se propage et meurt comme la bnite; elle ne pense pas, n*aime pas, ne connaît ni la joie ni même, à bien dire, la douleur; car ce qui serait intolérable à notre sensibilité raffinée n'est, pour ces êtres sotAS'humains^ que le machinal et indifférent accomplissement d'une nécessité immuable sur lacpielle ils n'ont pas le temps, moins encore la faculté, de réfléchir.
Mais, en reprenant pour un moment les termes usités de noblesse, de bourgeoisie et de peuple, en leur laissant la signification qu'y attache le vulgaire, voyons quel esprit anime en France ces diverses hiérarchies sociales par rapport à nos institutions libres.
L'ancienne noblesse, unie au clergé qui, par un calcul funeste à ses véritables intérêts, a fait toujours depuis des siècles cause commune avoc
elle, ne difisimule que depuis peu d'années son aversion, son mépris pour la liberté. Bien qu'en haine du gouvernement actuel un petit p^i dans son sein ait levé un étendard qu'il voudrait rendre populaire, où l'on voit, étrangement entre* lacés, les fleurs de lis de l'antique monarchie et le bonnet phrygien.de la république, nul ne s»'y trompe et jamais le bon sens français n*ira chercher un dévouement sincère aux institutions nouvelles dans le cœur d'un Vendéen ou sous la soutane d'un prêtre. Il ne comprend que ces légitimistes obstinés qui, fidèles à des maximes respectables dans leur aveuglement, s'abstiennent de tout acte politique et opposent au fait accompli l'inerte résistance d'un préjugé opiniâtre. Mais la digue que le parti d'Henri V élève contre le cours des choses est mal cimentée; tout à l'heure on la verra fléchir. La jeune génération s'indigne de son inaction en voyant que le pays prospère sans elle; elle se laisse gagner par des
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flatteries de cour, de tout temps irrésistibles pour la noblesse française; les volontés salassent, les espérances s'éteignent. Les prêtres, eux aussi, se voient avec une surprise reconnaissante environnés d'égards par les nouveaux chefs politiques, qui croient avoir besoin de leur appui. On commence à soupçonner qu'il y aurait à faire son profit du principe d'autorité et de conservation hautement professé par nos ministres. La division se glisse dans les rangs; on déhbcre, on hésite, on faiblit, on n'y tient plus; l'esprit de bienséance est désormais seul à lutter contre des considéralions bien autrement puissantes.
Quant à la bourgeoisie, c'est tout l'opposé.
Elle se repose au but atteint, se prélasse dans ses honneurs, s'admire dans ses œuvres, se comptait dans ses mérites si bien couronnés. Pouvoir, dignités, fortune, jouissances d'ambition, de vanité, de sensualité, tout ce qu'elle a souhaité, convoité, voulu, elle a tout conquis, et nul n'a L-
droit d'y trouver à redire, car elle a vaillamment combattu d'esprit et de corps. Elle s'est signalée dans la science, dans les lettres, dans l'industrie, dans Tannée; elle a eu ses héros et ses martyrs. Tour à tour prudente et résolue, habile et impétueuse, enthousiaste et disciplinée, elle a montré une rare modération dans Tusage de sa force et jusque dans les étonnements de son triomphe. w-
Mais ce profond sentiment de justice qui Ta
poussée à la conquête de la liberté semble aujourd'hui s'alanguir; la prospérité Faveugle à son tour. Elle ne sait déjà plus aimer la liberté en soi, mais seulement pour les avantages qu*elle en retire; nous la voyons à la veille d'oublier les principes auxquels elle doit son existence politique et le peuple dont elle sort, pour se perdre dans l'imprudente imitation de la noblesse qu'elle a dépossédée. Cette imitation sans grâce de mœurs sans vertu avant peu lui sera funeste.
Ces somptuosités insolentes qu'aucune tradition ne protège ni né poétise, cette morgue inquiète qui craint de se commettre en se laissant approcher parce qu'elle sait ne pas supporter l'examen, ce faste gauche et mal appris qui recouvre à peine des habitudes vulgaires, ces attitudes, ces gestes, ces accents d'emprunt, sans rien d'aimable ni de sympathique, n'imposent point au peuple et provoquent des ressentiments mêlés de méj^is qui, s'ils éclatent jamais, se montraient imptoyables. La bourgeoisie, si sage en apparence, essaye aujourd'hui une œuvre insensée : c'est d'arrêter à elle le mouvement de la liberté. Elle a eu Tintelligence de l'égoïsme; Tintellection de l'amour lui manque.
Je ne voudrais rien exagérer, je ne voudrais pas non plus me montrer injuste envers cette classe méritante à laquelle le pays doit son affranchissement; je n'oublie pas, comme on Ta reproché à une femme ardente à dé-
fendre la cause du peuple, que les bourgeois sont aussi des hommes, La bourgeoisie a accompli une tâche immense : elle a perc*é des montagnes d'iniquité, elle a porté Tarche sainte à travers les flots; ni la longueur ni les périls
de la route ne l'ont rebutée; elle est entrée enfin dans la terre promise. Mais, hélas! k peine arrivée au but, son premier soin est d'élever des barrières qui le rendent inaccessible au reste des humains. Ainsi que la noblesse, elle oublie de se considérer dans l'ensemble des choses, pour tout rapporter à elle et se poser en pivot du monde. Le bourgeois inchne aujourd'hui à se croire d'un sang plus pur que le peuple. Dans ses salons dorés, sur ses tapis de Turquie, à la splendeur de ses lustres en cristal de roche, il regarde consterné son père et sa mère, et s'étonne de les trouver moins comme il faut^ moins bien appris que ses valets de chambre.
Le peuple est patient de sa nature, mais le
temps n*est pas* loin ^ où, à son tour, il montrera quelque surprise. Depuis 1830, ses mécontentements légitimes sont d'ailleurs fomentés, flattés, exploités par un parti politique qui, peu précis dans ses intentions, peu d'accord quant à ses moyens, insubordonné, ou plutôt inorganisé, rêve un changement (|uel qu'il soit, et propage, sans les avoir combinées, des idées hostiles à la personne du roi, aux détenteurs des richesses, à la forme même du gouvernement. Ce parti, qui se compose d'ambitions trompées, de médiocrités présomptueuses et jalouses, d'illusions adolescentes, ce parri qu'on ne sait comment nommer tant il a de nuances, mais dont la logique rigoureuse aboutit au communisme, invoque les principes éternels et les éternelles doctrines; il veut établir le bon état; il n'annonce rien moins que le royaume des cieux sur
^ Je prie encore le lecteur de vouloir bien se rappeler la date où ceci était publié.
la terre; mais soumettez-ie à une unique épreuve; réunissez douze de ses représentants, essayez de les mettre d'accord sur une seule application pratique; aussitôt le vent de la dispersion souifle sur eux des langues d'un feu desséchant; ils se ^ renient l'un Tautre, s insultent, se calomnient. Chacun se retranche dans sa prévention, dans son antipathie, dans son égoïsme, ne comprenant et ne voulant comprendre que sa propre chimère, incapable d'immoler à un vaste dessein ses petits projets et ses ambitions puériles. On voit alors surgir autant d* utopies que d'individus, lies flottantes sur une mer sans rivages, habitées chacune par une sorte de Robinson politique, qui seul y règne et y goûte la félicité pure d'un pouvoir sans contrôle et d'une légiti* mité non disputée. J'avoue qu'il ne m'est pas donné de croire que ce parti, qui prétend représenter les droits du peuple, ait plus que tous les autres l'intelligence et l'amour de la vraie liberté.
Et pouriaut, par la seule logique des idées, par cette muette activité des causes invisibles {'*), qui a donné niaissanee au proverbe italien : H mondo va da se^ tous ces éléments hostiles Tun à l'autre composent une nation forte et disciplinée, de laquelle on peut affirmer avec certitude qu'elle donnera encore au monde un grand exemple. La vertu des institutions libres, bien que mal comprises et mal appliquées, y suffira. La liberté de la presse, elle seule, nous assure aujourd'hui que pas une souffrance, pas une iniquité, ne saurait demeurer longtemps cachée,
que pas une idée ne saurait périr : magnifique certitude qui centuple la puissance de notre vie nationale et légitime nos plus hardies espérances.
Dans la classe populaire, dans ces régions obs** cures, inconnues à la plupart d'entre nous, où rimpulsion du gouvernement ne se fait presque plus sentir, où nulle influence de parti ne pé«
iictre, une action lente s'opère, inappréciable mais continue ; quelque chose s'accomplit, qui, dans Tordre abstrait des idées, peut se comparer à la mystérieuse migration des peuples. Les idées vont à cette heure invinciblement et invariablement à la liberté, comme jadis les peuples du Nord, attirés par un magnétisme indéfinissable, allaient vers le soleil.
Ceux qui pressentent Tavenir, mais qui s'en effrayent, disent, en se rappelant avec terreur le peuple rude, violent, brutal, qu'on a vu dans nos révolutions sanguinaire et carnassier comme la béte féroce : Dieu nous garde de Tinvasion des Barbares I L'image est juste, et je l'accepte. Nos mœurs sont dissolues, nos courages amollis; nous sommeillons dans les délices d'une civilisation énervée. Les Barbares sont à la porte, je me trompe, ils sont dans l'enceinte — et je ne vois point se lever le signe sauveur devant lequel se courbera le fier Sicambre*
Religion, art, poésie, élément féminin^ comme parle le grand poète germanique, pénétrez donc CCS masses menaçantes. Heureux du siècle, puissants et riches, si l'amour de la justice ne vous y a point encore conviés, que votre intérêt du moins vous le suggère : allez au peuple; éclairez le peuple; soulagez, élevez le peuple. Ne faisons à son sujet ni idylles ni bucoliques; ne le poétisons pas, comptons-le. Je ne sais point, pour
ma part, d'éloquence plus écrasante que cette muette et inQexible rigueur du chiffre.