‹ Essai sur la liberté considérée comme pricipe et fi de l'activité humaineChapitre 29 sur 33 · FRANÇAISE · texte numérisé non relu

FRANÇAISE

Au sein de la société troublée dans ses profondeurs, quoique paisible à la surface, en dehors des influences de gouvernement et de partis qui se réduisent à peu de chose, engagés comme ils le sont dans de mauvaises voies, trois missionnaires pacifiques sembleraient appelés, par leur caractère et leur situation, à l'éducation du peuple, celte grande œuvre de la liberté moderne : le prêtre, le médecin, la

femme. Le prêtre des campagnes surtout, maigré l'incrédulité des esprits forts de village et les refrains voltairiens qui se chantent au cabaret, malgré sa pauvreté, malgré la discipline sacerdotale qui l'entrave, serait encore en mesure, le jour où il ie voudrait sincèrement et où il s'inspirerait d'un esprit plutôt évangélique que catholique^ de reprendre sur la population une influence considérable. On peut dire qu'il règne encore, si cen^esl sur les idées, du moins sur les habitudes de la classe laborieuse. Le peuple n'a guère admis jusqu'ici qu'il fût possible de ne pas faire baptiser ses enfants, enterrer ses morts en terre sainte; il regarde la première communion comme un acte officiel aussi indispensable que l'acte de naissance, et préfère encore, après deux révolutions, le mariage religieux au mariage civile Par le baptême, la première communion, les noces, les funérailles, le prêtre fait acte d'autorité sur les quatre principales époques

de la vie; il est initié au secret des mœurs domestiques, il a la confidence des misères, et, magnifique prérogative, il tient dans ses mains, et semble en posséder seul les secrets, le livre sacré entre tous, le livre du pauvre et du travailleur, rhistoire du charpentier divin, de ses amis, de ses frères, les pécheurs, les laboureurs et les pasteurs de la nation de servitude.

. Dans Tensemble de ses récits naïfs, cette histoire, cette épopée populaire, entourée de ses légendes traditionnelles, renferme l'enseignement le plus véritablement libéral qui fut jamais apporté aux hommes; il a fallu que son sens droit et simple fût, durant plusieurs siècles, sophistiqué, subtilisé, tordu, pressé par l'esprit théocratique, pour qu on en ait pu extraire les orgueilleuses maximes sur lesquelles s'appuient encore aujourd'hui les droits prétendus de la force et de la richesse, et pour que ce code de la démocratie pure ait servi, comme il Ta fait, les

intérêts et les passions des aristocraties les plus hautaines.

Rendus à leur acception vraie, les récits évangéliques, si le prêtre des campagnes en était le rapsode fidèle et si on les voyait reproduits, comme en un miroir, dans sa vie, idéale et simple tout ensemble, ces récits, qui charment l'imagination en touchant le cœur, contribueraient puissamment à la culture morale du peuple; ils lui feraient sentir la fraternité humaine en voie d'accomplissement, même dans les iniquités et les misères sociales, ils lui montreraient sa propre existence éclairée et comme transfigurée sous le rayon divin.

Le médecin, ce gardien de la vie, serait bien plus encore, s'il le voulait fermement, la providence du peuple; il lui appartiendrait d'anticiper sur les lenteurs de ceux qui gouvernent et de forcer leur attention en essayant, dans les villages surtout, de substituer peu à peu aux per-

ESSAI SUR LA LIBERTÉ. «Si

^nicieuses routines de l'ignorance une hygiène éclairée. Ce serait à lui de sauvegarder l'enfance des traitements vraiment barbares auxquels elle est encore exposée dans les classes inférieures et d'arrachfir le peuple à l'ivrognerie, à la saleté, cette seconde misère dans la misère. Le médecin n'a pas un ministère moins important que le prêtre; mais il ne paraît pas jusqu'ici qu'il ait plus que lui le sentiment profond des obligations qui lui sont imposées.

Mieux encore peut-être que le médecin, mieux que le prêtre, parce qu'elle n'inspire aucune défiance, la femme pourrait se rapprocher du peuple, porter dans ses rangs des paroles de salut, lui enseigner sans effort cette doctrine du cœur qui est, selon toutes les acceptions du mot, la grâce même. Douée d'un charme insinuant, par sa seule présence, la femme est déjà bienfaisante. Le peuple, passionné, ignorant^ tout à l'instinct comme l'enfant, aime et honore en elle

le caractère de la maternité. Même riche et puissante, il ne la craint pas, il la plaint. Je ne sais quoi lui dit qu'elle tient à lui par la douleur. La femme du laboureur sait bien que la femme du roi souffre comme elle à enfanter un fils, qu'elle aussi a des nuits sans sommeil, des défaillances nu chevet du nouveau-né. L'homme est plus étranger à l'homme que la femme ne Test à la femme. La maternité n*a ni secrets ni privilèges. Il est un moment dans la vie de la plus superbe entre les patriciennes où la nature la jette à terre et lui rappelle rudement, par le fer et le sang, la communauté des misères humaines.

C'est pitié que de voir la femme du parvenu poHtiquc, plus arrogante, plus vaine, plus affolée que lui mille fois de sa qualité d'hier, se retrancher dans l'insolence de ses misères morales. Dans sa superbe, elle croirait abaisser la plante de ses pieds s'ils franchissaient jamais le seuil

du pauvre; et si, par impossible, ii arrivait à sa main dédaigneuse de rencontrer la main d'une femme du peuple, je crois, en vérité, qu'elle y regarderait longtemps pour s'assurer qu*un tel •contact n'y aurait pas laissé quelque flétrissure. vous qui n'avez point perdu dans une frivole oisiveté tout sentiment de grandeur et de justice, femmes dévouées, mères, sœurs, amantes intrépides, rassemblez vos courages, unissez vos volontés! Vos époux vous oublient, vos fils trompent vos ambitions, vos frères vous méconnaissent, vos amants vous trahissent; cœurs forts^ne vous brisez point dans les sanglots; nobles fronts, ne vous courbez pas sous Toutrage; regards consolateurs, ne vous éteignez pas dans les larmes. Ne vous jetez point surtout, pour échapper à Tintensité de. vos peines, dans Pivi^esse des vains plaisirs. Rectifiez vos vertus, étendez vos dévouements. Sachez aimer avec passion, mais sans faiblesse, non plus un de ces êtres

chimériques qui n'existèrent jamais que dans vos rêves, mais la patrie et rhumanité. Quittez, comme une dépouille usée, vos superstitions dégradantes, vos travaux futiles, vos dévouements égoïstes. Sortez enfîn du pays do servitude.

N'écoutez plus ce démon insidiateur qui Voudrait vous retenir dans les entraves d'une stérile prudence. Souvenez-vous de vos grandes ancêtres. Jadis les femmes chrétiennes s'élançaient dans l'arène malgré leurs pères, leurs époux , leurs fils, et bientôt nul ne leur contesta plus la publicité du martyre. Une autre arène s'ouvre aujourd'hui, non plus visible et sanglante, mais intellectyelle, où les idées seules sont en lutte; le passé et l'avenir s'y combattent avec un sourd acharnement. Les grandeurs, les richesses, les délices, mais la servitude, sont d'un côté; le travail, les privations, mais la liberté aussi, sont de l'autre. Filles du cJirislianisme, sachez choisir!

liberté ! divinité cachée à l'enfance du monde sons de mystérieux symboles, apparue à sa jeunesse sous des voiles transparents, révélée enfin à sa maturité par la parole de tes confesseurs et la mort de tes marlvrs, liberté de Socrate, de Jésus, de Fénelon, de Luther, de Bacon, de Montesquieu, de Condorcet,-de Washington, jusques à quand le vulgaire t'outragera* t-il de ses stupides défiances? jusques à quand de honteuses superstitions souilleront-elles le cœur de Thomme, ton temple vivant? jusques à quand tes disciples consternés seront-ils méconnus et se méconnaîtront'ils Tun l'autre, en de frivoles disputes, par d'injustes soupçons et des jalousies ombrageuses?

Vouloir être libre aujourd'hui, c'est encore,

hélas ! se condamner à être seul. Le culte de la liberté est encore le culte d'un bien petit nombre d'hommes isolés les uns des autres; c'est une religion individuelle, un protestantisme sévère qui satisfait la raison, mais qui laisse le cœur en souffrance. Il en sera ainsi tant qu'il n'aura pas revêtu le caractère A* universalité qui lui est propre, tant que nos institutions et nos mœurs, dans un mutuel accord, n'auront pas rendu sensible à tous, aux plus humbles comme aux plus sublimes esprits, aux plus infimes comme aux plus nobles caractères, la seule doctrine de vérité et de vie. Ce temps est loin encore peut-être, mais qu'importe? qu'il nous suffise de l'espérer, et de lire dans l'histoire du passé la certitude des temps à venir. Le génie humain, retenu à Torigine, et comme emprisonné dans le cerveau d'un seul homme, Bouddha, Confucius, Moïse, est sorti peu à peu de cette prison étroite; il a parlé dans des nations entières; la Grèce et l'Italie lui

OQt servi d'organe; puis, grandissant en. force, il a franchi ces bornes trop resserrées, et pous le voyons aujourd'hui planer sur le vaste et mouvant empire du christianisme. Un dernier effort, mais le plus considérable, hii reste à faire pour sa complète délivrance; c'est l'effort qui, en brisant les barrières de peuple à peuple, de religion à religion, ne laissera plus d'autres limites à sa puissance que les limites du globe terrestre. C'est à cette délivrance du génie de la liberté humaine que chacun de nous, suivant ses facultés, doit travailler avec ardeur. C'est une nécessité dorénavant que toute œuvre soit vaine, qui n'aura pas pour principe et pour fin la liberté. Que le légis-. lateur, dont la parole influe sur le sort des po-^ pulations entières, ait sans cesse cette vérité présente à la pensée ; que le philosophe la rappelle à celui qui Toublie; que le poète et l'artiste la fassent chérir dans sa forme sensible, en la parant d'une beauté toujours nouvelle; que chacun de

nous çnGn, même le plus infime, celui dont la tâche ici-bas se borne à l'action de sa volonté sur soi-même, n'estime pas son arfranchissemeot personnel chose indifférente ou de peu de valeur dans Tensemble du mouvement social.

Nul ne sait combien pèse son existence dans la gravitation du monde spirituel. Dans le vaste mystère où se meuvent encore les destinées de l'humanité, qui pourrait, sans une apathie coupable, se considérer comme un agent inutile?

Nul ne doit refuser son obole à ce rachat de l'esclavage moral, à cette grande œuvre de la rédemption de tous par tous, dont nous entrevoyons, en tressaillant de joie, les premiers signes, et qui sera l'accomplissement de la loi, le triomphe pressenti, prophétisé, infaillible, de la liberté humaine.

NOTE (a), page 15.

« 11 ne faut point chercher des raisons pour les sceptiques, mais des remèdes^ » dit Spinoza.

NOTE (b\ page 16.

Il est constaté que plus l'organisation se com> pliquc et se perfectionne, plus elle tend aussi à se particulariser, à se rendre indépendante, mais c'est seulement dans Tespèce humaine que Fémancipation de l'individu se produit complètement. L'organisme de l'holnme est à la fois le

plus compliqué et le plus un. Sa personnalité est

m) NOTES.

l'expression la plus haute de la liberté. Ces remarques s'appliquent aussi aux différentes classes de la société. Plus elles sont cultivées ou émancipées, plus les caractères et les genres de vie se distinguent. Les masses^ et ce mot a un sens profond, vivent d'une vie que son infériorité rend monotone et presque identique pour tous.

NOTE (c), page 16.

Les découvertes des naturalistes modernes rapprochent, on le sait, les existences qui semblaient les plus éloignées et comblent les intervalles qui séparaient, en apparence, les règnes et les espèces.

Les sciences suivent ces indications et y assujettissent leurs méthodes. « La chimie, dit un savant contemporain, M. Littré, forme le lien entre la nature organique et la nature inorganique. La l)iologie dispute l'étude de Thomme intellectuel et moral à la métaphysique. »

NOTE (d), page 16.

Il va sans dire que je n'ai en vue ici que Tordre de faits qui nous est connu, sans préjuger en aucune façon ce qui est possible, dans la durée indéfinie, à des forces illimitées. La supposition d'un développement supérieur, d'une production plus parfaite que Thomme, n'a rien qui blesse la raison.

NOTE (e)^ page 17.

« L'homme est le sensorium commune de la nature, » dit Goethe.

NOTE (/), page 18.

« Aucune vertu, disait Aristote, ne peut convenir à un esclave. » Il énonçait ainsi une profonde vérité morale, mais il n'en sut pas tirer la conséquence, tant l'opinion et la coutume ont de pouvoir, même sur les libres penseurs. Il ne sut

pas ajouter que nul homme ne devait être esclave.

NOTE (g), page 25. =

a Que je me prenne moi-même pour objet de mes observations, que je dégage et que j'isole mon moi pour l'étudier, saurai-je jamais à quoi m'en tenir sur les mystères de ma propre organisation? Que je mette dans ce travail toute mon ardeur et ma persévérance, en serai-je plus avancé sur la connaissance de moi-même et des autres? Et cependant l'esprit, entraîné par le charme de cette étude, s'y enfonce de lui-même de plus en plus profondément. Il en est ainsi du monde extérieur. Que nous n'ayons aucune notion certaine ni sur son commencement ni sur sa fin; que les objets nous échappent quand ils sont loin, parce que nous ne pouvons les circonscrire, quand ils sont près, parce que nous ne pouvons les pénétrer : soit. Mais à quelle étendue et à quelle profondeur il est donné à l'esprit de

rhomme de pouvoir pénétrer dans ses propres mystères et dans ceux de la nature, c est ce qu'il n'est point permis de décider ni de chercher à déterminer. » Goethe.

NOTE (h), page 28.

c( Tous ces sentiments, de faim, de soif, de douleur, ne sont autre chose que de certaines façons confuses de penser, qui proviennent et dépendent de l'union, et comme du mélange de Tesprit avec le corps. » Descartes, Méditations.

NOTE (i), page 30

« J'admets un parallélisme parfait entre le système astronomique et le système organique. »

Bonnet.

« Us (les solariens) pensent qu'il existe une merveilleuse harmonie entre le monde céleste, le monde terrestre et le monde moral. »

Campanella, Cité du soleiL

ÎU NOTES.

NOTE (i), page 58.

La Bruyère entrait dans le sentiment de cette vérité lorsqu*il a dit : « La vie des héros a enrichi l'histoire, et Thistoire a embelli les actions des héros : ainsi je ne sais qui sont plus redevables, ou ceux qui ont écrit F histoire à ceux qui leur en ont fourni une si noble matière, ou c^ grands hommes à leurs historiens. »

NOTE (k), page 38.

J'entends ici l'harmonie vivante fondée sur la justice vraie, et non pas ce qu'on appelle bien improprement, dans le langage officiel, V ordre public^ chose morte où la jouissance égoïste de quelques-uns est fondée sur la compression et Tinanition du plus grand nombre.

NOTE (/), page 4-0.

« Le but de la vie, c'est la vie elle-même, » dit Goethe.

NOTE (m), page 46.

u L'organisme humain est à laifois le plus souple, le plus flexible, comme il est le plus compliqué et le plus un. Cette souplesse est, si Ton nous passe la comparaison, une sorte de liberté vitale auxiliaire de la liberté morale, et comme une condition de son exercice. »

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