‹ Essai sur la libertéChapitre 10 sur 32 · DE LA PASSION · texte numérisé non relu

DE LA PASSION

« Je verrai sans cesse attribuer à la nature des choses les fruits amers de l'égarement humain. «

Si;v,\coiin.

Supposons dans un corps robuste une intelligence bien à l'aise, servie par des organes excellents qui la mettent harmonieusement en rapport avec le monde extérieur, elle rencontrera dans les profondeurs mêmes de son être une force redoutable si elle n'apprend à la diriger : cette force, c'est la passion.

En la désignant sous le nom de concupiscence,

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appétit, désir, volition, velléité, etc., les philosophes et les moralistes s'accordent à voir en elle une ennemie acharnée de la sagesse et du bonheur, qu'il faut toujours, en toutes circonstances, à tous ses degrés, combattre, anéantir s'il est possible. Suivant quelques théologiens, la passion est un agent du démon, incessamment occupé à tenter l'àme, à la solliciter au mal, à la séduire, pour l'entraîner à sa perte éternelle. Je crois ce point de vue sinon complètement erroné, du moins beaucoup trop exclusif. La passion, dans l'acception générale qu'a prise le mot, est un élan, une impulsion vive de l'être, qui a s;i source dans l'un des deux instincts primitifs (quelquefois dans les deux) d'égoïsme ou d'attrait, et produit des désirs, des volontés, des actes, des jouissances. et des souffrances d'une intensité telle que l'hommey succomberait infailliblement, sans les intermittences, les langueurs et 1rs défaillances nécessaires, marquées par lu

nature, qui le sauvent de lui-même et de sa propre énergie. Est-ce à dire que la passion soit essentiellement subversive? Non sans doute; nulle force n'est de soi ni bonne ni mauvaise ; elle ne devient telle que dans ses effets.

La nature, qui a fait l'homme susceptible de passion, l'a voulu douer de mouvement spontané et lui donner ainsi l'occasion d'exercer son libre arbitre. Conséquemment, plus cette spontanéité sera grande en lui, plus grande sera la manifestation de la vie, plus grande sera [Faction de la liberté. La passion n'est donc point originairement une ennemie de la liberté comme on l'affirme, mais un essor des forces vitales nécessaire à l'exercice de cette liberté. En refoulant et détruisant la passion, admettons pour un instant que ce soit possible, on commettrait un véritable crime de lèse-nature, sans autre résultat que celui de lialerle cours du temps, déjà si rapide, et de l'aire tomber l'homme dans un état de caducité

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précoce, dont l'apathie, également incapable de bien et de mal, ne nous inspirerait, et ne mériterait en effet, qu'une dédaigneuse pitié. Aussi assistons-nous à une contradiction inconciliable entre la doctrine des moralistes qui réprouvent la passion, et le sentiment universel qui ne veut s intéresser qu'aux âmes passionnées, qui les exalte dans leurs succès, les plaint dans leurs revers, les excuse jusque dans leurs écarts. Ce sentiment ne saurait être trompeur. La nature n'a pas pu mettre dans l'homme des penchants absolument condamnables, elle qui sait dégager des principes les plus délétères un élément de reproduction, et qui, sous une mort apparente, élabore mille vies. Si nous ajoutons foi aux assertions de ces écrivains pusillanimes qui n'ont su trouver d'autre remède à l'abus-de la force que son anéantissement, il nous faudrait relever au plus vite la grille infranchissable des cloîtres, multiplier les chartreuses et les trappes, et sceller d'un

triple sceau le livre où l'humanité inscrit le oom de ses grands hommes. Elle n'aurait plus rien à y retracer le jour où la passion serait bannie de la terre. Imaginez donc, s'il se peut, un ambitieux qui renonce à toute action sur ses sembla Mes, un orgueilleux qui abdique toute volonté propre, de peur de lâcher la bride à sa passion : il parviendra peut-être à la longue, surtout s'il a soin de fuir au désert, à en détruire même le germe ; mais oserons-nous envisager ce qu'un tel être sera devenu? Il n'aura plus rien d'humain.

Car, pour être conséquent, il faudrait nonseulement attaquer la passion dans son centre, mais encore la circonvenir, interdire l'usage de la vue' qui lui présente l'objet de ses ardeurs, de l'ouïe qui lui porte des sons enivrants, etc., détruire en un mot pièce à pièce et d'une main impie l'harmonie sacrée de la forme humaine '.

1 Voyez sur ce point, dans le Traité de la Concupiscence de Dossuet, le chapitre v.

Le genre humain, heureusement, a protesté el protestera toujours contre ces égarements des contempteurs de la nature, car c'est la vie qu'il aime et non la mort. L'amante d'Ahélard, frémissante sous la bure, étonnant les voûtes du Paraclet de ses sublimes blasphèmes et refusant d'immoler au Dieu jaloux ses ardents souvenirs, iléloïse nous émeut d'une sympathie bien plus vive que si nous pouvions la supposer disciplinant en paix des passions éteintes, goûtant, placide et résignée, les joies de l'abstinence et les délices de l'oraison.

L'épée d'Alexandre, tachée du sang de Clitus, est assez lavée, à nos yeux, par quelques larmes; mais le glaive du bourreau, cette image de la répression des passions humaines par la justice sociale, qui pourrait le regarder sans dégoût?

La passion est formidable, confessons-le, parce qu'il est de l'essence de toute force d'empiéter,

d'envahir, de briser les digues qu'on iui oppose; elle cause dans ses débordements des maux incalculables; mais est-ce la conséquence nécessaire des lois primordiales, ou plutôt ne serait-ce pas la suite des règles contingentes et arbitraires qu'ont instituées des hommes sujets à l'erreur? N'eût-il pas été plus sage de chercher l'accord de toutes les forces entre elles que de les constituer à l'état de lutte fatale ('')? L'homme ne s'est-il pas rendu coupable envers la majesté de son être en le déclarant pervers? Ne porte-t-il pas atteinte à l'institution divine en condamnant et en flétrissant comme il le fait ses premiers et indestructibles instincts?

Sachons donc étudier les lois de la nature au lieu de nous opiniâtrer à lui en dicter. Si nous parvenions à nous élever jusqu'à la claire vue et conséquemment à l'amour de cette belle harmonie qui préside à nos destinées, sans nul doute les passions perdraient le pouvoir de nous

troubler; leurs déviations ne seraient plus à craindre. Notre ignorance seule fait le mal : nous usons en un combat stérile les années de la jeunesse; nous violentons notre être, et nous ne savons prévenir l'excès des passions que par l'excès d'une contrainte inutile ou funeste. Qu'il serait plus judicieux, plus efficace, d'agrandir en nous l'intelligence des lois universelles et de fortifier notre raison par l'exercice de nos facultés (z) ! Qui de nous n'a éprouvé combien le travail, même le moins sérieux, peut modérer la fougue des sens? Que serait-ce d'une étude qui, en nous faisant pénétrer les mystères de notre organisation, nous y laisserait voir, aussi clairement que nous voyons le mécanisme intérieur d'une horloge, les perturbations effroyables qu'y causent les appétits déréglés (")? On objectera qu'on a vu des savants en proie aux plus laides passions; aussi n'est-ce pas l'étude d'une science spéciale, et par conséquent pleine d'erreurs, que

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je viens prêcher ici, mais l'étude de la science de l'homme, qui nous initie à la connaissance générale des lois naturelles. Socrate et Goethe n'étaient point des savants proprement dits; mais l'un et l'autre, en étudiant de toute la puissance de leur intelligence les secrets divins, vécurent supérieurs aux passions. Il n'appartient pas au grand nombre de devenir Socrate ou Goethe; mais tous peuvent établir entre la force de leur intelligence et celle de leurs instincts un équilibre qui aura pour effet le jeu libre de la volonté.

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