SÉNANCOUR
L'apathie, cet antipode de la passion, est la véritable ennemie de la liberté humaine; ennemie d'autant plus dangereuse que nul ne se lient en garde contre elle. C'est une sorte de somnolence produite par une grande mollesse de complexion et par l'inertie des forces vitales, f|iii ressemble assez souvent à la bonté, à la
douceur, à la sagesse. L'intelligence, mal servie par des organes indifférents, demeure passive: on peut la croire affranchie du joug des passions, parce qu'elle reste à un degré inférieur de l'être, à l'état de vie végétative. L'homme apathique n'agit et ne pense pas, ou n'agit et ne pense que d'après autrui ; il reste serf de la nécessité : l'opinion, l'autorité, la coutume, disposent de son existence.
Une telle infirmité ne saurait être combattue avec succès que dans l'enfance, où l'on peut encore aviver les sens et donner aux organes quelque énergie. Une fois la mollesse et l'apathie maîtresses de la constitution, le mal est, sans remède; c'est à peine si celui qui en est atteint conserve assez de force pour l'apercevoir et le déplorer. Aux yeux de beaucoup de geus, il est vrai, cette disposition est plutôt recommandahle que nuisible dans un état social où tout est prévu : l'individu y est dispensé de réfléchir et
de délibérer, puisque le bien et le mal sont définis, enseignés, récompensés ou punis par la religion et la législation établies. Pauvre raisonnement et peu viril, en vérité I Obéir à la législation établie, se soumettre à la religion dominante, lorsqu'on en a mesuré avec certitude l'iniquité ou l'erreur, c'est subir une oppression, quelquefois inévitable, jamais légitime; c'est faire acte de nécessité, non de liberté. S'il est possible de se soustraire à un joug tyrannique, on est réprébënsible de ne le pas tenter. Quiconque renonce volontairement à la liberté, après l'avoir connue, se rend coupable de suicide moral; il anéantit en lui le principe essentiel de la vie humaine; il renie son âme immortelle et va se mêler, se confondre avec la brute.
Avant de passer outre, résumons ce que nous avons dit des devoirs de l'homme envers lui-même.
Ces devoirs, fondés sur l'instinct de conserva-
tion ou d'égoïsme, peuvent se réduire à un seul : chercher son bien, c'est-à-dire se conformer aux lois desa nature; en d'autres termes, parvenir à ioute la plénitude de la liberté, qui est le principe constitutif de l'espèce humaine.
L'homme conquiert cette liberté souveraine par la connaissance de soi, qui est le complément et le lien de toutes les autres. L'ignorance le rendait esclave du monde physique, de l'autorité arbitraire des autres hommes, de ses propres passions, le soumettait à la contingence des choses, à ce que l'on appelle hasard; il se rend libre en contemplant l'harmonie universelle de !a nature et en reconnaissant la place qui lui est assignée dans cette harmonie. Il choisit entre le bien et le mal, entre ce qui concourt à sa lin providentielle et ce qui l'entrave. Plus il est libre, plus il conçoit la justice et la beauté éternelles, plus certainement il choisira le bien. Connaître, aimer, vouloir, ne sont pour notre faiblesse trois
Dotions distinctes, que parce qu'il se produit dans notre cerveau un effet analogue à la réfraction de la lumière dans le prisme. S'il pouvait exister dans l'univers un seul être raisonnable choisissant librement le mal, l'éternité des peines de l'enfer serait justifiée l:.