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RELATIONS DE SUPÉRIORITÉ

Personne ne peut être contraint par ta force à suivre les voies de la béatitude. Des conseil> fraternels et pieux, une bonne éducation, et, avant tout, la libre possession de ses jugements, voilà les seuls moyens d'y conduire. »

Spinoza.

Faites silence: ici tout est sucré. En proieà un mal inconnu, la jeune épouse gît épiorée sur un

lit de douleur. Une sueur froide mouille son front; ses longs cheveux tombent en désordre sur sa poitrine oppressée; de rapides rougeurs et des pâleurs mortelles passent et repassent sur sa

joue; son inquiet regard interroge le visage muet des matrones; ses doigts crispés cherchent avec égarement la main de son époux et la main de sa mère. Dans les courts répits delà crise qui se presse et redouble, elle demande d'un accent suppliant si la délivrance ne viendra donc point. On l'exhorte au courage, mais l'étreinte du mal est implacable et la brise. Bientôt ses lèvres contractées ne laissent plus passage qu'à de sourds gémissements; ses yeux se ferment, sa voix expire, les palpitations de son cœur s'arrêtent: tout son être demeure suspendu entre les affres de la mort et l'énergique convulsion dune double vie en lutte dans ses entrailles. Enfin ses flancs brûlés se déchirent, son sang coule à grands Ilots. Porté par ce Bot douloureux, un enfant vient à la lumière, qu'il salue d'un cri plaintif. 0 mystère de la ma' ternilé! comment vous fine comprendre? A ce cri toul esl apaisé, loul est oublié. Des larmes brillantes inondent les yeux, tout à l'heure voilés

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do ténèbres, de la jeune mère. Soudain ranimée, elle se soulève sur sa couche comme portée par d'invisibles mains et regarde, curieuse, autour d'elle. En ce moment l'homme de science tranche avec le fer le lien qui unit encore à elle le fruit de son amour, eu lui disant : Madame, un !ils vous est né. L'orgueilleuse félicité des dieux descend dans le cœur maternel; d'ineffables ravissements le remplissent d'une religieuse ivresse.

Ouï, cette heure est auguste et sacrée entre tontes; car un fils est né à la femme, un homme est né à la société, une créature libre est entrée dans la vie immortelle.

Mais cette créature, virtuellement douée de liberté, est dans la dépendance d'un organisme qui va se développer lentement, par degrés insensibles, durant une période qu'on ne peut évaluer, pour le plus grand nombre, à moins de quinze ou vingt années. Pendant ia première enfance, être encore tout passif, l'homme restf

assujetti à d'incessants besoins physiques qu'il ne peut satisfaire lui-même. Dans l'adolescence, ses besoins intellectuels, aussi instinctifs, aussi peu réfléchis que ses besoins physiques, appellent à leur tour une satisfaction, et reçoivent' sans initiative ni discernement ce qui leur est offert. Dans la première jeunesse enfin, la force active des passions, non encore contre-pesée par la raison, s'attaque aveuglément à toutes choses. Tout à l'heure esclave de sa propre faiblesse, l'enfant, devenu jeune homme, est esclave de sa propre force qui L'entraîne en mille essors contraires et divergents; il a passé de la vie végétative à la vie animale; il lui reste un grand pas à faire pour prendre possession de la vie humaine.

Or ce travail de formation progressive, celte ascension continue de l'être humain, qui s'élève des régions inférieures de l'instinct et de lasservissement vers 1rs légions supérieures de la raison el de la liberté, se nomme dans le langage habi-

luel éducation. Prise dans lo sens le plus absolu, l'éducation commence dès le sein de la mère par les influences qu'y subit le fœtus; elle ne s'arrête jamais et ne finit qu'avec la vie . Mais, dans le sens relatif que nous lui assignons, elle est l'œuvre initiatrice exercée d'ordinaire par le père ou la mère d'un enfant jusqu'au jour où celui-ci, parvenu à la virilité et à l'indépendance légale, devient à son tour membre actif et libre du corps social. Les difficultés de cette tâche sont sérieuses. Je crois toutefois qu'on les a fort exagérées en ne les comprenant pas bien. Le rôle d'instituteur est considéré dans nos mœurs comme impliquant la notion d'autorité souveraine. Il est rare qu'un père surtout ne se croie pas, de droit divin, le maître absolu de ses "enfants, particulièrement pendant le bas âge, et. je sais choquer toutes les idées reçues en émettant cette vérité fondamentale : que les parents, non plus que les instituteurs, n'ont, philosophiquement

parlant, aucuns droits sur les enfants. On est assez frappé de cette vérité lorsqu'il s'agit de la vie physique, et nous regardons aujourd'hui comme une coutume barbare le droit de condamnation capitale laissé aux pères par les lois romaines. Mais la vie morale est-elle donc moins sacrée que la vie physique, et l'opinion qui défère aux parents un pouvoir absolu sur l'éducation de leurs enfants ne consacre-t-elle pas un privilège aussi impie que la coutume romaine, celui d'étouffer en germe dans une âme immortelle le sentiment de sa dignité et de sa liberté propre? Les parents et les instituteurs devraient se considérer non comme des maîtres, mais comme des initiateurs; non comme des législateurs infaillibles, mais comme les interprètes momentanés d'une loi immuable. Reconnaissant et respectant les divines immunités de l'enfance, ils ne devraient jamais procéder par autorité ni par contrainte, mais toujours par ré-

vélatiOD et persuasion : c'est le vice radical de nos méthodes que cette notion d'autorité absolue; dans la pratique elle produit les plus tristes résultats. Oubliant le principe même de la vie universelle, qui unit toujours à la perfection de l'organisme le caractère de liberté ou d'individualité, nos coutumes n'ont qu'un seul but, nos disciplines qu'un seul mode. Nous ployons sous un même joug et nous astreignons à un régime uniforme, pour les façonner à un type de perfection artificiel, les caractères les plus dissemblables. A peine quelques vigoureux génies parviennent-ils à se frayer une libre voie à travers les haies épineuses qui gardent nos préjugés et nos systèmes. Et c'est merveille en vérité que la race humaine ne rétrograde pas vers les régions inférieures de l'être, tant nous prenons à tâche de la rabaisser en la dépouillant de son attribut le plus divin.

Kn étendant notre horizon, nous trouverons

les mêmes notions de devoir applicables au souverain dans ses rapports avec ses sujets.

L'Etat, soit qu'il repose sur le principe monarchique absolu ou tempéré, soit qu'il revête la forme aristocratique ou démocratique, soit enfin qu'il se nomme empereur, archontes, président ou doge, doit être considéré comme la raison d'un peuple et ne doit, pour rester dans son droit légitime, exercer d'autre action sur les masses que celle d'une raison haute et ferme sur les passions animales. Le droit divin, comme on l'a entendu, ne supporte pas l'examen philosophique.

Disons, pour nous résumer, que les relations de supériorité des parents avec leurs enfants, des maîtres avec leurs disciples, des souverains avec leurs sujets, ne constituent aucuns droits, mais imposent le devoir auguste et sacré de révélation, d'affranchissement, en d'autres termes, d'éducài ion morale.

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